- 1 Une distinction est opérée entre « risque » et « catastrophe » naturels. Alors que le risque est de (...)
1Par les choix opérés dans leur traitement ou, à l’inverse, celui fait de ne pas en traiter, les médias participent à la diffusion de connaissances et représentations des risques naturels qui influencent leur perception par leur public. Ce sont aussi des relais d’information des initiatives prises par les gestionnaires des risques et les élus, ainsi que des canaux d’information à destination de ces derniers, des secours et des populations lors des aléas (Wakefield et Elliott, 2003). Les caractéristiques des entreprises médiatiques (Miller et Goidel, 2009 ; Pilmis, 2014 ; Puente et al., 2013) et les exigences et contraintes journalistiques – carnet d’adresses, entrepreneurs de cause (Neveu, 2015), etc. – qui en sont le corollaire, ont une incidence sur le traitement de ces risques et des catastrophes1 qui y sont liées et, dès lors, sur leur contribution à la prévention et à la sensibilisation à ceux-ci.
2Cette étude se focalise sur un risque fortement couvert par les journalistes et les catastrophes qui lui sont associées : les inondations dans le Puy-de-Dôme. Le postulat la guidant est que, contrairement à celui de risques médiatiquement invisibles (Rouquette et Bihay, 2022), leur traitement répété par les journalistes les amène à développer des pratiques et connaissances qui en favorisent une couverture approfondie, contribuant davantage à la prévention et à la sensibilisation des individus. Ainsi, au fil des traitements successifs, les journalistes ont-ils développé des routines favorisant un équilibre entre exigences de captation et enjeux d’information et de sensibilisation ?
3Après être revenu sur la méthodologie, le postulat de départ sera nuancé en évoquant le rôle central joué par la presse quotidienne régionale dans la couverture de ce risque (1), la façon dont son traitement est axé sur les épisodes d’aléas (2) et la manière dont le travail en urgence qui en découle a des incidences en termes de représentation, prévention et sensibilisation (3).
4L’exploration des arrêtés de catastrophe naturelle, des bases de données de presse et des archives de la bibliothèque du patrimoine de Clermont-Ferrand sur les risques qui concernent le Puy-de-Dôme a montré que les inondations sont celui le plus évoqué par les journalistes. Face à ce constat, ont été sélectionnés les articles concernant ce risque dans ce département publiés lors de trois périodes (125 articles de 2002 à 2004, 243 de 2011 à 2013 et 224 de 2018 à 2020), constituant des « moments discursifs » ayant conduit à « une abondante production médiatique et [dont il] reste également quelques traces à plus ou moins long terme dans les discours produits ultérieurement » (Moirand, 2007, 4).
5À partir de leur analyse, l’objectif est d’étudier l’évolution de leur traitement journalistique ainsi que les facteurs qui l’influencent. L’étude s’inscrit ainsi dans l’approche de la « fabrique des risques », selon laquelle « la définition et la hiérarchisation des risques dépendent de la façon dont différents types d’acteurs vont, à travers divers types d’investissement et en interagissant, mettre en forme des problèmes sous forme de risques, les constituer comme tels » (Gilbert, 2003, 66-67), acteurs dont participent les médias (Garcin-Marrou et Goepfert, 2021 ; Gilbert et Henry, 2009 et 2012 ; Rasse et Rasse, 2014).
6D’une part, l’analyse porte sur les « métadonnées » (Jacquez, 2014) des articles, afin d’examiner les tendances et évolutions du traitement du risque à partir de variables comme les types d’articles, leurs rubriques ou le fait qu’ils soient illustrés. Elles révèlent l’intérêt que les journalistes accordent à un risque, leur conception des attentes de leurs publics et leurs propres perceptions de celui-ci. La thématique principale des articles, qui définit l’angle privilégié, est codée, ainsi que le fait qu’ils soient issus de la presse quotidienne régionale (PQR) ou nationale (PQN).
7D’autre part, l’évolution des « cadrages médiatiques » (Mainil, 2015 ; Neuman et al., 1992) est examinée. Ils renvoient à la manière dont les médias contribuent à susciter une certaine représentation des risques, pouvant influencer leur perception par la population (Hellequin et al., 2013). Ainsi, de par leurs choix en matière de traitement, les journalistes « mettent en exergue des schémas interprétatifs […], souvent de façon récurrente […]. Ce faisant, ils contribuent auprès de certains citoyens à transmettre une grille de décodage de la réalité […] » (Mercier, 2012, 30-31).
8Quatre cadrages sont considérés :
- « l’attribution de la responsabilité et du conflit », qui identifie les références faites aux catastrophes antérieures, à leurs causes, aux relations et aux éventuels conflits entre parties prenantes ;
- « les conséquences économiques », qui fait référence aux dégâts matériels, aux coûts et pertes financières ou à la mise en place de mesures de gestion ;
- « l’impact humain », c’est-à-dire la référence faite aux décès ou disparus ou encore l’utilisation d’un lexique ou d’images exacerbant les dimensions spectaculaire ou dramatique ;
- la « prévention et gestion », qui identifie l’évocation des moyens de gestion et prévention des risques ou encore celle des pratiques à adopter en cas d’aléa.
9Des analyses lexicale, thématique, de l’énonciation et sémiologique des images sont réalisées. L’étude de l’énonciation permet d’identifier les parties prenantes évoquées, leur statut (victime, expert…) et si elles sont citées, révélant leurs relations avec les journalistes. La dimension iconique est considérée car elle « participe de la matérialité concrète du phénomène et est susceptible de jouer un rôle important dans sa représentation » (Giacona et al., 2017, 5).
10Les enseignements de cette analyse sont ensuite mis en perspective au regard des contraintes, normes, exigences et pratiques journalistiques. En effet, les représentations médiatiques des risques sont le résultat d’arbitrages permanents posés par les journalistes en termes de traitement, au regard de ces éléments (Pilmis, 2014 ; Puente et al., 2013). Des entretiens semi-directifs ont été réalisés avec huit journalistes de la presse locale écrite (six de La Montagne) et de médias audiovisuels (un pour France Bleu et une pour France 3 Auvergne-Rhône-Alpes), identifiés sur la base des corpus. Ils ont porté sur leur connaissance des risques naturels et des dispositifs de gestion et de prévention, leurs contraintes et pratiques, ainsi que leurs relations à d’autres parties prenantes.
11L’étude révèle d’abord le rôle central joué par la PQR dans la mise en visibilité et la sensibilisation aux inondations dans ce département. En effet, si la proportion d’articles issus de la PQR diminue légèrement (96 % en 2002-2004, 93,8 % en 2011-2013, puis 88 % en 2018-2020), ceci s’explique par la multiplication des dépêches (4 % en 2002-2004, puis respectivement 6,2 % et 9,8 %) qui y sont consacrées, souvent reprises et complétées par la PQN.
12Ceci apparaît aussi au regard des formats des articles privilégiés. Si, globalement, les articles approfondis augmentent progressivement (40 % en 2002-2004, 57 % en 2011-2013, 67 % en 2018-2020), la PQR contribue davantage à cette croissance. Ainsi, ces articles passent de 40,8 %, à 60,5 % puis à 74 % dans la PQR au fil des périodes, les dépêches prévalant toujours dans la PQN. Elles y constituent 80 %, 93,3 % puis 71 % des articles publiés au fil des périodes, ceux approfondis n’en représentant que 20 %, 6,7 % et 21 %. Ceci n’est pas anodin, des articles approfondis offrant davantage de perspectives en termes d’explication des risques, donc de prévention et sensibilisation.
13Ces différences s’expliquent par les choix posés par les journalistes, dont ceux de traiter ou non d’un risque et de la manière de le faire. Ils sont fonction du territoire couvert par un média et, ce faisant, de l’estimation par les journalistes de son intérêt aux yeux de leur lectorat (Wakefield et Elliott, 2003 ; Miller et Goidel, 2009). Ceci est confirmé par la proportion des articles de la PQR et de la PQN qui accordent une place centrale au département. Alors qu’il est évoqué de manière prépondérante dans 91 % des articles publiés par la PQR en 2002-2004, contre 87 % et 85,2 % pour les périodes suivantes, il n’est qu’un exemple parmi d’autres lors d’épisodes conséquents ou lors de l’annonce de reconnaissances de l’état de catastrophe naturelle, sous forme de brèves, dans la PQN. Ainsi, il n’est central que dans 13 % des articles de la PQN publiés de 2011 à 2013, mais dans aucun de ceux des autres périodes. L’influence de l’intérêt estimé du sujet apparaît aussi dans les entretiens, à l’instar d’une journaliste de presse locale selon qui il y aurait une multiplication des articles consacrés à ces risques lorsqu’ils sont associés aux sujets liés à l’écologie et à la biodiversité qui répondent à un intérêt croissant du lectorat.
14Enfin, ces résultats pointent l’influence des contraintes propres à chaque média sur leur traitement des risques. Ainsi, médias nationaux et locaux n’ont pas une présence aussi fine sur le territoire. Or, lors du choix de couvrir ou non un événement, la question de la redirection des moyens humains, financiers et matériels se pose. Cette décision est en partie prise au regard des caractères imprévus et spectaculaires de l’événement (Pilmis, 2014 ; Puente et al., 2013). Selon plusieurs journalistes, les difficultés induites par ces contraintes les amènent souvent à privilégier d’autres sujets, en dehors des épisodes conséquents.
15Le traitement des inondations dans le Puy-de-Dôme est fortement axé sur les épisodes d’aléas (Figure 1). Ainsi, 50,4 % des articles publiés entre 2002 et 2004 l’ont été en décembre 2003, 14,9 % de ceux publiés entre 2011 et 2013 l’ont été en mai 2012 et 12,8 % en août 2013 et, enfin, trois mois se distinguent entre 2018 et 2020 : juin 2018 (près de 13 % des articles), novembre 2019 (15,6 %) et juin 2020 (13,4 %). En dehors de ces « moments discursifs » (Moirand, 2007), elles sont peu évoquées, sinon dans de courtes brèves annonçant la publication d’arrêtés de reconnaissance ou la mise en place de dispositifs de gestion des risques.
16Ce traitement épisodique s’explique du fait que le propre des entreprises de presse est de traiter de sujets marquant une rupture dans l’actualité, notamment pour des raisons économiques. Elles sont donc structurées autour d’un « travail en urgence » (Pilmis, 2014), qui présenterait trois avantages (Miller et Goidel, 2009) pour le traitement d’un risque en situation d’aléa : (1) elles reposent sur une « organisation bureaucratique » (Burkhart, 1991), le travail journalistique étant structuré autour de normes et routines facilitant la collecte et le traitement rapide de l’information ; (2) elles disposent des infrastructures nécessaires à cette fin, même si elles peuvent être plus ou moins efficaces en fonction de leurs caractéristiques (territoire couvert, taille des équipes…) ; (3) elles opèrent dans un contexte concurrentiel, or les événements de rupture leur permettent d’augmenter leur lectorat et la valeur de leurs productions.
17Malgré ces avantages, ce travail présente certains freins lorsqu’il s’agit de traiter d’un tel événement de manière approfondie. Tout d’abord, le choix d’en traiter ou non est le fruit d’arbitrages menés au sein des rédactions. Les sujets potentiels sont débattus, la sélection de ceux à traiter mais aussi la décision de l’importance à leur accorder devant être tranchées. Cet arbitrage est réalisé « en fonction des gains et, surtout, des coûts matériels et symboliques associés aux différents termes de cet équilibrage » (Pilmis, 2014, 104) et prend en compte la distinction entre information chaude ou froide, l’ampleur et les caractères de rupture et spectaculaire du sujet. Ainsi, selon ce journaliste,
« il y a plusieurs temps dans le journalisme. Les inondations, c’est souvent quand elles arrivent qu’on en parle. C’est presque traité comme un fait divers, souvent cela fait des dégâts… […] Des papiers en amont, c’est plutôt sur des sujets annexes, comme la suppression des haies, la bétonisation… […] On ne les aborde pas frontalement […]. On en parle surtout au moment où cela fait des dégâts. »
18Des journalistes indiquent avoir déjà proposé des articles étayés sur le sujet, qui auraient été mis au « frigo » lors des conférences de rédaction au profit d’autres sujets jugés plus urgents ou plus faciles et moins coûteux en temps, moyens humains, matériels et financiers à traiter. Ainsi, un journaliste de France Bleu explique qu’il est difficile pour lui et ses équipes de traiter des inondations en dehors des aléas les plaçant au-devant de l’actualité car elles demandent beaucoup de travail pour une équipe réduite.
19Ensuite, le choix de traiter d’un sujet est suivi par celui de la façon de le faire (taille de l’article, angle…). Or, le traitement du risque étant réalisé en situation d’urgence, la visée de captation est souvent privilégiée à celle d’information dans les articles conséquents. En effet, il repose de manière accentuée sur l’exacerbation des dimensions spectaculaire et dramatique, que ce soit à travers les choix des acteurs évoqués et des thématiques, du lexique et des images privilégiés (Bihay et Rouquette, 2024). Ce faisant, les journalistes ne contribuent pas à une meilleure connaissance du risque, d’autant plus qu’ils ont tendance à appliquer des formules éprouvées, participant à renforcer certains stéréotypes plutôt qu’à proposer des informations précises sur les faits, leurs causes et conséquences (Puente et al., 2013).
20Les entretiens portant sur les inondations et le retrait-gonflement des argiles (RGA), ce journaliste signale que :
« c’est comme pour les accidents de la route, les gens s’arrêtent pour ça. [Les lecteurs] viennent pour cela. Le RGA, le côté spectaculaire, ce sont les maisons qui se craquèlent et qui s’effondrent. Le côté spectaculaire touche directement. Si je veux faire un papier spécifique sur le pourquoi, il va être beaucoup moins lu que celui de la mamie qui n’arrive plus à ouvrir sa porte tellement ses murs ont bougé. Le côté émotionnel est plus vendeur que le côté scientifique ou explicatif, […] ce qui ne nous empêche pas d’en écrire quand même […]. J’aime mieux quand on prend du recul et qu’on essaie d’expliquer. Après, pour des questions d’organisation, de temps, d’oubli… on passe à autre chose. »
Figure 1 : Répartition mensuelle des articles sur les inondations dans le Puy-de-Dôme publiés entre a) 2002-2004, b) 2011-2013 et c) 2018-2020
21Enfin, ce traitement épisodique limite la compréhension des liens existants entre ces épisodes et constitue un frein à les aborder à travers certains angles plus précis, tels ceux des politiques de gestion, des causes ou encore des facteurs d’accentuation (Miller et Goidel, 2009).
22Le travail en urgence suggère une uniformisation des formats, cadrages et formes narratives, dont la première se traduit par la prépondérance des brèves, en dehors des aléas, et le recours aux dépêches, qui correspondent à des gabarits facilitant l’activité journalistique mais ne permettant pas une exploration étayée.
23Si un traitement plus approfondi des inondations peut être postulé au regard des cadrages (Figure 2) de la « prévention et gestion » et, bien que faible, de « l’attribution de la responsabilité et du conflit », qui favoriseraient une meilleure compréhension du risque, ceci ne résiste pas à une étude minutieuse. En effet, si ceux de la « prévention et gestion » et « des conséquences économiques » sont dominants, celui de « l’impact humain » croît de façon conséquente lors de la dernière période. De même, l’examen des thématiques, du lexique, de l’énonciation et des images amène à nuancer cette interprétation.
Figure 2 : Évolution des cadrages des inondations du Puy-de-Dôme dans la presse
24Tout d’abord, l’évolution du cadrage de la « prévention et gestion » (Figure 3) s’avère en partie biaisée. D’une part, les pratiques à adopter en situation de risque sont évoquées dans moins de 6 % des articles et, quand elles le sont, c’est par le truchement de la reproduction d’alertes de Météo France. D’autre part, la mention des dispositifs de prévention pouvant être consultés, croissant fortement durant la période 2011-2013, doit être nuancée, la plupart des articles se contentant d’en signaler l’existence, sans les détailler. Par exemple, plusieurs indiquent que les plans de prévention du risque inondation (PPRI) ont été présentés, sans plus d’explications. Il en est de même pour les mesures et moyens de prévention et gestion existants. Seule l’évocation de la probabilité de prochains aléas s’accentue, du fait du relais des alertes de Météo France et de Vigicrues.
Figure 3 : Évolution du cadrage de « la prévention et gestion » des inondations dans la presse
25L’analyse des thématiques principales (Figure 4) révèle que celle de la gestion et de la prévention se réduit au fil du temps, bien qu’elle comporte des enjeux de sensibilisation, sa forte représentation dans le premier corpus étant due à l’installation de bassins d’orages à cette époque. D’autres thématiques présentant aussi des enjeux sont passées sous silence, dont celle des origines et causes, puisque seuls 0,4 % des articles publiés entre 2011 et 2013 y font référence.
26Ces sujets sont peu évoqués comme thématiques principales parce qu’ils sont pointus, ce qui complique leur traitement. Pour des journalistes généralistes principalement issus de la PQR, les approfondir demande des connaissances spécifiques, sinon du temps pour prendre connaissance d’informations en partie techniques ou trouver des experts. Même lorsqu’ils connaissent des sources potentielles, voire savent où trouver les documents de référence, leur consultation s’avère trop longue à réaliser en situation d’aléa. Ainsi, selon cette journaliste,
« il peut y avoir plusieurs [angles]. Il faut partir de ce point principal : nous écrivons pour l’ensemble des publics, et on doit penser qu’on doit pouvoir être compris par un enfant de 7 ans. À partir de là, à nous de trouver un angle pertinent. Il faut que cela parle aux lecteurs […]. Si c’est pour leur donner quelque chose d’administratif, il faut qu’on le sache, […] mais il faut avant tout qu’on trouve un angle qui ait un impact sur la vie des gens. »
Figure 4 : Évolution des thématiques principales évoquées dans la presse
27L’examen des cadrages des « conséquences économiques » (Figure 5) et de « l’impact humain » (Figure 6) pointe aussi la prépondérance accordée à la visée de captation. En ce qui concerne le premier, les références faites aux dégâts matériels sont largement dominantes, accentuant l’aspect spectaculaire des inondations. L’analyse thématique générale le confirme. Ainsi, si la diminution de la proportion d’articles accordant une place principale aux dégâts matériels et dommages laisse penser à un traitement approfondi d’autres thématiques favorisant une meilleure connaissance des risques, cette lecture ne résiste pas à l’étude des autres thématiques du cadrage de « l’impact humain », ni même du lexique et des images. Ainsi, la thématique des sinistrés, victimes ou disparus augmente alors que celles de la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle et, aussi, de la surveillance et prévision ne sont fortement représentées qu’en raison des brèves annonçant des arrêtés ou des alertes météo.
Figure 5 : Évolution du cadrage des « conséquences économiques »
28D’après l’étude du cadrage de « l’impact humain », le recours à un lexique et à des images exacerbant ces dimensions s’est fortement accru lors de la dernière période. L’analyse sémiologique le confirme : les référents valorisés sont en premier lieu les dégâts, suivis par les sinistrés, victimes et habitants. Les dégâts sont mis en évidence dans 53,3 % des images publiées entre 2002 et 2004, puis dans 43,3 % et 50,8 % des deux périodes suivantes. Les sinistrés, victimes et habitants le sont dans respectivement 38,7 %, 35,1 % et 37,5 % des images des trois périodes. Cette exacerbation répond aux exigences économiques des médias, dont plusieurs journalistes parlent et qu’ils déplorent.
Figure 6 : Évolution du cadrage « de l’impact humain »
29L’uniformisation des productions apparaît aussi au regard des acteurs (Figure 7) évoqués et des sources citées. Si leur diversification permettrait d’investir le risque à partir d’angles et d’informations variés, ils changent dans une moindre mesure. Excepté de peu pour les articles de 2002-2004, il s’agit, d’abord, des sinistrés, victimes ou habitants, ce qui traduit un traitement de proximité mettant l’accent sur l’émotion (Puente et al., 2013). Ils sont d’ailleurs principalement évoqués en tant que victimes : ils ont cette fonction dans 71,5 % des articles publiés entre 2002 et 2004, contre 66 % et 64 % pour les périodes suivantes. Ils sont fréquemment cités (Figure 8). Or, une telle mise en récit du risque à partir de ses victimes et sinistrés et de leurs témoignages participe à en proposer une couverture sous un angle individualiste, plutôt que le contextualisant (Miller et Goidel, 2009).
30Les acteurs politiques locaux et collectivités, en majorité les maires et élus, et les autorités administratives et fonctionnaires publics, principalement les préfets et mairies, sont les principales sources, car ils communiquent lors de la publication d’arrêtés ou de l’installation de dispositifs de gestion, la plupart du temps traitées sous forme de brèves. De plus, c’est sur ces sources que les journalistes s’appuient pour interpréter et expliquer de tels événements en situation d’aléa, car ils les côtoient au quotidien et ils les ont intégrés à leurs carnets d’adresses, ce qui leur assure d’y accéder rapidement, quitte à perdre en précision.
Figure 7 : Évolution des acteurs évoqués dans la presse
31Les avoir pour principales sources n’est cependant pas sans écueil. D’une part, il ne s’agit pas des sources les plus expertes sur le sujet. D’autre part, la dépendance à leur égard peut constituer un frein lorsqu’il s’agit d’aborder le risque sous certains angles, dont ceux plus conflictuels, comme celui de l’efficacité des politiques de gestion (Miller et Goidel, 2009). Le cadrage de la « responsabilité et du conflit » est d’ailleurs celui le moins évoqué, toutes périodes confondues, alors que le développer apporterait un éclairage politique indispensable pour comprendre pourquoi les inondations provoquent de plus en plus de dégâts.
32Ensuite, les journalistes signalent une difficulté d’accéder aux interlocuteurs spécialisés des institutions et organisations de gestion du risque. S’ils présentent la réforme des régions comme ayant complexifié cette tâche, ils parlent aussi d’une rétention des informations relatives aux risques. Ainsi, selon ce journaliste,
« comment apporter des réponses ? C’est là que commence une sorte de combat. Depuis quelques années, pour contacter les services de l’État, c’est toujours de plus en plus compliqué. On a toujours l’impression qu’on demande une interview du premier ministre. Il faut à chaque fois qu’il y ait un aval de la hiérarchie. C’est limite s’il ne faut pas une autorisation de la préfecture, alors qu’il y a dix ans, on appelait un service de l’État et on avait des réponses facilement. […] On ne sait pas pourquoi. De mauvaises expériences avec des journalistes ? Une volonté d’en haut de cadrer le tout ? […] J’ai du mal à proposer spontanément des sujets qui tournent là-dessus car je sais que cela va être le délire pour avoir des infos. Excepté si une porte s’ouvre… On prend le plus facile, le sujet sur lequel on est certain d’avoir un interlocuteur […] Trouver un spécialiste hors service de l’État sur des sujets comme les inondations, c’est compliqué. »
33Cette difficulté peut s’expliquer par la peur des institutions et organisations de voir remises en question leurs politiques de gestion, les journalistes étant parfois perçus comme des évaluateurs extérieurs et critiques (Burkhart, 1991).
Figure 8 : Évolution des acteurs cités dans la presse
34D’autres acteurs qui permettraient d’apporter des informations rigoureuses sur les inondations sont eux aussi peu évoqués et cités. Il s’agit des scientifiques et des experts, les premiers faisant référence au monde académique, les seconds désignant des personnes choisies « en fonction de [leur] compétence reconnue (détention d'un savoir ou d'un savoir-faire éprouvé) dont l'activité, faite d'examens, de constats, de vérifications, d'appréciations, d'estimations, est destinée à apporter à [leur] mandataire des éléments permettant la formulation d'un jugement ou d'une décision » (Rouquette, 2002, 169). Cette faible présence s’explique par la difficulté à y accéder dans des délais courts. Ainsi, selon cette journaliste,
« nous sommes de plus en plus face à des experts qui sont verrouillés, quand ils sont dans des administrations. Il faut passer par toute une hiérarchie, ce qui est une perte de temps considérable. En plus, le temps des administrations et de l’État n’est pas le nôtre […]. Quand on me dit à 16 h 30 que la personne est partie, qu’il faut rappeler le lendemain, moi, ce n’est pas possible. Donc, nous avons dû faire de plus en plus l’économie de ces interlocuteurs qui sont en charge […] de tels sujets, et aller trouver des ‟palliatifs”, qui sont des experts aussi, mais qui se trouvent au sein d’associations [et] de collectifs. »
35Une façon de contourner cette difficulté est de consulter des sources documentaires. Cependant, si les journalistes connaissent et ont accès à des ressources comme les PPRI, ils ne disposent pas des moyens nécessaires pour les traiter dans un temps court, d’autant plus lorsqu’il faut les rendre intelligibles pour leur public. Or, une journaliste signale que :
« la [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement] ou l’agence de l’eau communiquent beaucoup sur les risques d’inondations. Trop presque. […] C’est quelque chose d’assez long… Il nous faudrait presque un pitch, quelque chose qui mette en avant l’intérêt pour notre public, qui attire notre attention… Quand c’est pour nous dire qu’on a curé telle rivière et qu’il y a trois pages, on ne va pas jusqu’au bout. […] On se force, si on voit quelque chose de saillant, mais on ne peut pas tout suivre. »
36Ce phénomène apparaît aussi lors d’entretiens menés auprès de journalistes sur les risques environnementaux, révélant :
- 2 « […] propensities […] to rely heavily on key informants and focus on issues that they view as news (...)
« [leur] propension […] à s’appuyer fortement sur des informateurs clés et à se concentrer sur les questions qu’ils considèrent comme dignes d’intérêt – qui peuvent ou non être les plus importantes pour leur public. Leur mission première est de rapporter l’actualité telle qu’ils la définissent, et non de communiquer avec précision sur les risques. Il n’est donc pas surprenant [qu’ils] passent peu de temps, voire pas du tout, à examiner les documents de fond et/ou techniques […], préférant la citation plus rapide – bien que moins fiable – d’un informateur clé2. » (Wakefield et Elliott, 2003, 225).
37Enfin, la faible diversification des sources et des angles s’explique par certaines normes journalistiques, dont celle de formats courts qui ne se prêtent pas à traiter le risque de manière exhaustive. Ainsi, ce journaliste indique :
« si je devais faire un papier spécifique, je chercherais un spécialiste. Mais, on est limité par la place. Avant, on pouvait écrire des articles de 7 000 signes. Maintenant, on fait des articles de 3 000 signes maximum. Cela demande vraiment de se recentrer […]. Du coup, je ne fais pas de recherches […]. »
38Le travail en urgence se traduit par l’uniformisation des formats, cadrages et de la mise en récit du risque, qui ne contribue pas à en diffuser des informations plus précises ni pertinentes et ne participe pas à de meilleures compréhension et sensibilisation au fil du temps. Ceci s’explique par les choix posés au regard des normes et routines journalistiques. Leur poids se perpétue lors du traitement d’événements non-routinisés (Berkowitz, 1992 ; Miller et Goidel, 2009), car elles répondent aux exigences de l’entreprise de presse, en assurant de respecter les délais de publication et d’être économiquement efficaces. Elles reposent à la fois sur la « typification » de la production et la prédiction des ressources nécessaires pour traiter d’un tel sujet, facilitant la redirection des ressources en situation d’urgence. Ainsi,
- 3 « […] typification depends on a view of news as “eternal recurrence” (Bird & Dardenne, 1988; Chibna (...)
« la typification repose sur une conception de l'information comme une "éternelle récurrence" (Bird et Dardenne, 1988 ; Chibnall, 1981 ; Rock, 1981). Grâce à l'expérience et à l'interaction avec d'autres membres de la salle de rédaction, les journalistes développent un catalogue mental de thèmes d’actualité, y compris la manière dont "l'intrigue" va réellement se dérouler et qui pourraient en être les acteurs clés. Ces typifications servent de raccourcis cognitifs qui simplifient le processus de prise de décision3 […]. » (Berkowitz, 1992, 83).
39Elles leur indiquent aussi les sources ou encore les visuels à privilégier, tendant encore davantage à l’uniformisation des productions.
40Force est de constater que couvrir régulièrement un risque naturel a peu d’effet sur l’équilibre que pourrait avoir le travail des journalistes entre des exigences de captation et des enjeux de sensibilisation. Malgré la multiplication des épisodes, ils ne jouent pas un rôle croissant en matière de sensibilisation et prévention des inondations. Ceci s’explique par les caractéristiques organisationnelles des entreprises de presse et par les contraintes qu’elles font peser sur l’activité journalistique. Ainsi, ces « bureaucraties médiatiques » (Burkhart, 1991) sont structurées autour de la couverture de breakingnews. Elles reposent sur une rationalisation du travail journalistique (Rozenblatt, 1995) de traitement de l’information chaude relative à des événements qui marquent des ruptures, c’est-à-dire un travail en urgence (Pilmis, 2014).
41Normes et routines journalistiques assurent ici un traitement plus efficace en matière de répartition des rôles au sein des équipes tout comme d’évaluation et réorganisation des ressources nécessaires pour le faire. En effet,
- 4 « Even when dealing with highly unusual, highly unexpected stories, newsworkers try to find routine (...)
« même lorsqu'ils traitent de sujets très inhabituels et inattendus, les journalistes tentent de trouver des moyens routiniers de traiter ce qui ne l’est pas. La clé de leur succès réside dans leur capacité à caractériser la portée des situations d'actualité et à prévoir les ressources nécessaires pour couvrir des sujets spécifiques. Le travail d'information non routinier ne repose donc pas sur des procédures totalement différentes de la couverture habituelle. Il dépend plutôt de l'adaptation de stratégies issues des routines de travail quotidiennes4. » (Berkowitz, 1992, 82-83).
- 5 « […] placing disaster coverage within an existing routine does allow for media organizations to ma (...)
42Elles constituent des repères facilitant le travail des journalistes qui, s’appuyant également sur leurs précédentes expériences de ces événements, savent rapidement sous quel angle, à partir de quelles sources, à travers quelle mise en récit ou encore sur la base de quelles images les traiter. Ceci n’est cependant pas sans incidences car « intégrer le traitement des catastrophes dans une routine existante amène les organisations médiatiques à commettre les mêmes erreurs dans la couverture des catastrophes naturelles que celles souvent faites dans le cadre des informations quotidiennes5 » (Miller et Goidel, 2009, 271). Ainsi, les médias ont tendance à reproduire certaines représentations du risque au fil du temps, y compris lorsqu’elles s’avèrent biaisées, notamment par des connaissances et perception du risque erronées de la part des journalistes (Bihay et al., 2022).
43Ceci rejoint le constat fait d’un traitement épisodique des inondations, qui les amène à les investir avant tout en tant que « catastrophes » et, dès lors, à privilégier certains angles, acteurs, sources ou encore images, exacerbant souvent leurs dimensions spectaculaire et dramatique. Si les exigences d’efficacité dans le traitement rapide constituent un frein à développer des explications précises sur les inondations, en tant que « risque », telles que pourrait en proposer un journalisme de temps long, ce travail en urgence conduit à la reproduction dans le temps de productions journalistiques qui ne favorisent pas de meilleures compréhension et sensibilisation à celles-ci.