Enquêter sur les risques en communication : question de terrains et épreuves disciplinaires
Marie-Hélène Abel, Nada Matta, Hedi Karray et Inès Saad (sous la direction de), Éthique et transition numérique
Abel, M.-H., Matta, N., Karray, H., . et Saad, I. (dir.) (2024). Éthique et transition numérique, Collection Systèmes d’information, web et société, série Traces, vol. 6. ISTE Éditions.
Texte intégral
1L’ouvrage Éthique et transition numérique, fruit du travail du chapitre français de l’IEEE SMC1, explore les défis éthiques liés à l’intégration croissante des technologies numériques et de l’intelligence artificielle (IA) dans la société. Alors que l’éthique repose sur des principes philosophiques visant à guider nos actions, l’émergence de systèmes autonomes et d’algorithmes d’apprentissage machine bouleverse les cadres traditionnels de la prise de décision, rendant parfois leurs mécanismes opaques pour les utilisateurs humains. Dans sa préface, le président du comité d'éthique du CNRS, Jean-Gabriel Ganascia, insiste sur le rôle des scientifiques : « Dès lors, pour assumer nos responsabilités, il convient de prendre des mesures en amont, lors de la conception, de la réalisation ou du suivi des machines ». D’un point de vue éthique, les systèmes, aussi intelligents soient-ils, ne sont pas neutres. Pour Jean-Gabriel Ganascia, la conception des systèmes de l’IA est l’enjeu essentiel du livre : « Comment faire, en pratique, pour concevoir de tels dispositifs ? Et, quels critères éthiques devons-nous retenir dans leur conception ? »
2Basé sur une enquête menée auprès de chercheurs en TIC et en IA, ainsi que sur des séminaires d’experts, ce livre met en lumière les enjeux éthiques liés aux systèmes intelligents. À travers une approche pluridisciplinaire, croisant sciences de l’ingénieur, droit, sociologie et philosophie, Éthique et transition numérique décrypte les technologies clés, leurs usages et les défis à venir. C’est un ouvrage essentiel pour comprendre comment concilier innovation et responsabilité dans un monde de plus en plus connecté.
3Après l’introduction qui présente les travaux et résultats du chapitre français de la Systems, Man, and Cybernetics Society d’IEEE, huit chapitres abordent la dimension éthique de la transition numérique sous différents angles.
4Dans le chapitre 1, Bruno Bachimont, philosophe et informaticien, enseignant-chercheur à l'Université de technologie de Compiègne, explore la dimension philosophique de l’éthique dans la technique. À l’instar de Jean-Gabriel Ganascia, il met en avant la non-neutralité éthique de la technique ainsi que la conception de l’éthique dans la conception des technologies (ethical design). S’appuyant, entre autres, sur les travaux d’Ellul, de Ricœur et de Stiegler, il préconise « l’encapacitation » des acteurs concernés qui se traduit par « une nécessaire connaissance et familiarité avec les systèmes qui deviennent les partenaires de nos actions et l’environnement dans et sur lequel ils agissent ».
5Le chapitre 2, rédigé par Florence Sèdes, professeure d’informatique à l’Université Toulouse III-Paul Sabatier, s’intéresse aux biais, qu’ils soient volontaires ou involontaires, dans les calculs et les approches numériques utilisées pour la prise de décision. Elle analyse notamment l’influence des algorithmes d’apprentissage sur les stratégies décisionnelles, tout en abordant les enjeux de transparence et de soutenabilité. Sa conclusion : « Les systèmes d’IA ne peuvent être qu’à la hauteur de la qualité de leurs données d’entrée. Il est important de reconnaître que les biais sont une réalité et de prendre des mesures pour les atténuer ».
6Dans le chapitre 3, le professeur émérite d’informatique de l’Université Claude Bernard-Lyon 1, Alain Mille, examine l’usage des techniques numériques, en particulier celles basées sur l’intelligence artificielle. À partir d’une synthèse du positionnement de différents philosophes sur « éthique et technique », passant de Lao Tseu et d’Aristote à Ricœur et Damasio, il propose des propriétés pouvant guider les concepteurs d’outils numériques, afin d’intégrer des considérations éthiques dans leur développement.
7On connaît le dilemme du tramway et son application à la voiture autonome. Alors, comment modéliser le raisonnement éthique ? Le chapitre 4 est corédigé par une équipe du laboratoire de recherche en sciences du numérique GREYC (Caen), Grégory Bonnet, Nadjet Bourdache, Abdel-Illah Mouaddib et Mihail Stojanovski ; ce chapitre passe en revue une soixantaine de publications traitant de l’intégration de l’éthique dans la conception des systèmes autonomes. Les auteurs soulignent la complexité de doter ces agents de la capacité à juger leurs propres actions.
8L’utilisabilité des approches numériques dans l’industrie du futur est au cœur du chapitre 5, présenté par Emmanuel Caillaud (CNAM) et Lou Grimal (Université Savoie-Mont-Blanc). Ils examinent les enjeux liés à la soutenabilité et à l’écologie des systèmes de production puis définissent des principes directeurs pour les acteurs industriels ; ils demandent que ces problématiques soient prises en charge par des équipes interdisciplinaires, « avec des compétences sur la conduite du changement, les systèmes industriels, les modèles économiques alternatifs au capitalisme, les modèles d’évaluation des enjeux soutenables et la conception de systèmes informatiques ».
9Le chapitre 6 est rédigé par une équipe interdisciplinaire de Valenciennes, Annecy et Grenoble : Damien Trentesaux, Lamia Berrah et Karine Samuel prolongent la réflexion en abordant les risques éthiques des technologies numériques en milieu industriel. Ils mettent en évidence le lien entre ces risques et la performance industrielle, proposant un cadre opérationnel pour intégrer l’éthique dans l’industrie du futur.
10La réglementation juridique est au centre du chapitre 7, où Nathalie Nevejans, professeure en droit privé à l’Université d’Artois, met en lumière les initiatives des organisations juridiques et gouvernementales visant à encadrer la transition numérique et à protéger les consommateurs et citoyens. Le sommet sur l’IA de Paris en février 2025 et les débats entre Américains et Européens ont montré une fois de plus combien cette question est cruciale pour le développement de l’industrie et des services et, plus largement, de l’ensemble de la société.
11Enfin, dans le chapitre 8, Anne Dourgnon (EDF), Eunika Mercier-Laurent (Université de Reims-Champagne-Ardennes) et Alain Antoine (Université de Lorraine) illustrent la transformation numérique au sein de l’industrie à travers plusieurs études de cas, notamment celles d’EDF ou de FRAMATOME. À partir de leur expérience sur le terrain, ils observent que pour l’instant, l’IA générative « n’est pas en mesure […] de comprendre les particularités du contexte, elle reste donc annexe », mais que son utilisation, dans un futur proche, « pourrait donner de bons résultats pour des bases de données privées ».
12L’ouvrage se conclut sur une réflexion menée par Hedi Karray, professeur de génie informatique à l’Université de technologie Tarbes-Occitanie-Pyrénées, qui discute des défis futurs de l’éthique dans la transition numérique, avec des pistes pour développer une « IA responsable ».
13Cet ouvrage aborde plusieurs enjeux majeurs liés à l’intelligence artificielle : les biais et la discrimination dans les systèmes d’IA, la nécessité de la transparence et de l’explicabilité des algorithmes, ainsi que la protection des données et de la vie privée. Il met également en avant les initiatives internationales visant à encadrer l’IA de manière responsable, notamment à travers les principes établis par l’OCDE et la Commission européenne.
14Explorant ces thématiques en profondeur, le livre traite aussi bien des fondements philosophiques de l’éthique numérique que de la gouvernance des systèmes intelligents et de leurs applications industrielles. Conçu pour un large public, il ne s’adresse pas uniquement aux experts ou aux concepteurs d’outils d’IA, mais à toute personne curieuse et concernée par ces enjeux.
15Riche, bien documenté et agréable à lire, il présente toutefois un manque du point de vue des sciences de l’information et de la communication : l’absence de références aux travaux de Luciano Floridi, notamment ses concepts d’« infraethics » et de « distributed responsibility », ainsi qu’au Groupe sur l’éthique et le numérique en information-communication (GENIC) de la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC). Un lien qui, espérons-le, se fera à l’avenir.
Notes
1 IEEE SMC (Systems, Man, and Cybernetics Society), Chapitre français : https://r8.ieee.org/france-smc/
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Référence papier
Joachim Schöpfel, « Marie-Hélène Abel, Nada Matta, Hedi Karray et Inès Saad (sous la direction de), Éthique et transition numérique », Études de communication, 64 | 2025, 219-222.
Référence électronique
Joachim Schöpfel, « Marie-Hélène Abel, Nada Matta, Hedi Karray et Inès Saad (sous la direction de), Éthique et transition numérique », Études de communication [En ligne], 64 | 2025, mis en ligne le 30 juin 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edc/18467 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14b5p
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