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Comptes rendus de lecture

Éric Dacheux et Daniel Goujon, Théorie délibérative des valeurs : de la valeur travail à un travail sur les valeurs

Patrice de La Broise
p. 231-233
Référence(s) :

Dacheux, É. et Goujon, D. (2024). Théorie délibérative des valeurs : de la valeur travail à un travail sur les valeurs. Coll. Travail et gouvernance. Presses universitaires de Provence.

Texte intégral

1Évaluation, valorisation, valuation… Ces substantifs sont enracinés dans la valeur (du verbe latin valere, qualifiant diversement un état de « bonne santé » et de « force », de « puissance ») à laquelle Éric Dacheux et Daniel Goujon consacrent un petit livre important : Théorie délibérative des valeurs.

  • 1 De La Broise, P. (2010). François Vatin (dir.), Évaluer et valoriser : une sociologie économique de (...)

2Sous-titré « De la valeur travail à un travail sur les valeurs », l’ouvrage n’est pas le premier à discuter – et faire valoir – la polysémie d’un vocable dont les définitions et acceptions en économie n’épuisent pas même une « théorie générale de la valeur » dont la philosophie et les sciences de gestion ont largement contribué à élargir le spectre. Nous avions déjà exploré cette approche interdisciplinaire de la valeur à la lecture de l’ouvrage dirigé par François Vatin, Évaluer et valoriser, s’interrogeant alors sur une sociologie économique de la mesure1.

3De fait, à la faveur d’une épistémologie éclairante où nos sociétés doivent composer avec une axiologie écologique et sont menacées par les atteintes libertaires à la démocratie, l’ouvrage confirme l’hypothèse que la valeur d’un produit ou d’un service n’est pas réductible à sa valorisation sur la scène marchande.

4Au demeurant, les auteurs n’entendent pas reproduire une dichotomie, et moins encore une hiérarchie entre valeur économique et valeurs sociales. Ils ambitionnent de « fondre une compréhension de la valeur économique dans une conception théorique des valeurs sociales » (p. 5). Le plaidoyer procède nécessairement par un retour au débat classique « valeur marxiste versus valeur libérale » où se croisent Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx. Les relectures de ce dernier font notamment valoir la tension originelle entre « valeur d’usage » et « valeur d’échange », étant toutefois entendu que la « valeur d’échange » marxiste n’est pas la seule valeur économique et que celle-ci peut être également non marchande comme l’avait montré Jean-Marie Harribey. La « théorie de l’utilité » et ses extensions contemporaines (théorie de la fonctionnalité, analyse fonctionnelle de la valeur, économie de l’environnement) confirment la complexité d’un débat non réductible à une opposition frontale entre théories dites « objectives » et théories « subjectives » de la valeur (p. 38).

5La conceptualisation économique nécessaire de la valeur ouvre ainsi sur son appréhension plurielle et, ce faisant, pluridisciplinaire : sciences de gestion, philosophie, psychosociologie, sociologie. Ne manquent à l’appel que les sciences de l’information et de la communication (SIC) dont on veut croire qu’elles ne sont pas seulement ventriloques d’autres sciences économiques et sociales mais peuvent aussi problématiser la valeur, ne serait-ce que par les dispositifs et processus de valorisation et de délibération qui fondent aussi (pour partie) la discipline.

6De fait, les approches pragmatiques de Philippe Chanial, Nathalie Heinich et Louis Quéré sont ici particulièrement éclairantes sur une possible contribution des SIC au débat. Et l’on peut regretter que les co-auteurs leur fassent trop peu écho en regard des enjeux démocratiques dans la possibilité de (re)mettre en cause des valeurs instituées, des enjeux éthiques dans la formation des valeurs et le questionnement de « ce à quoi nous tenons » et des enjeux discursifs en ce que ces « représentations collectives agissantes » sont aussi des « discours en situation ».

7L’invitation à une approche délibérative de la valeur vient clore l’ouvrage autant qu’elle ouvre sur des perspectives épistémologiques stimulantes en revenant sur les bases d’une valeur socialement construite, à l’instar d’André Orléan, reprenant à son compte une théorisation de la rareté chez Thorstein Veblen. De même, et de manière sans doute plus radicale, la contribution de John Dewey à une conception démocratique de la valeur dans un « processus rationnel de révision » (valuation) participe pleinement à l’esquisse d’une « théorie délibérative de la valeur économique ».

8Du reste, la transdisciplinarité de la valeur n’opère pas dans une sorte d’œcuménisme épistémologique, mais dans la confrontation des disciplines qui, sur leurs périmètres respectifs, comptent toujours des points aveugles et des apories à la mesure de leurs « valeurs épistémiques ». Et c’est le grand mérite d’Éric Dacheux et de Daniel Goujon de mettre, toujours, en discussion les apports et limites de ces « écoles de la valeur » dont les positions semblent paradoxalement plus « disciplinées » qu’elles ne le furent au temps des grands penseurs polyvalents du siècle dernier.

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Notes

1 De La Broise, P. (2010). François Vatin (dir.), Évaluer et valoriser : une sociologie économique de la mesure. Questions de communication, 18(2), 306-308. https://shs.cairn.info/revue-questions-de-communication-2010-2-page-306?lang=fr.

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Pour citer cet article

Référence papier

Patrice de La Broise, « Éric Dacheux et Daniel Goujon, Théorie délibérative des valeurs : de la valeur travail à un travail sur les valeurs »Études de communication, 64 | 2025, 231-233.

Référence électronique

Patrice de La Broise, « Éric Dacheux et Daniel Goujon, Théorie délibérative des valeurs : de la valeur travail à un travail sur les valeurs »Études de communication [En ligne], 64 | 2025, mis en ligne le 30 juin 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edc/18669 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14b5r

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Auteur

Patrice de La Broise

Université de Lille, Laboratoire Gériico, Lille, France

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CC-BY-NC-ND-4.0

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