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Notes de lecture

Pascal Robert, Le numérique-monde. Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle : du télégraphe à l’intelligence artificielle

Joachim Schöpfel
p. 287-290
Référence(s) :

Robert, P. (2023). Le numérique-monde. Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle : du télégraphe à l’intelligence artificielle. FYP éditions.

Texte intégral

1Quand on parle de géopolitique, le plus souvent, il est question du pétrole, des minerais, du nucléaire et des terres rares, des flux financiers aussi, de l’accès à l’eau et des passages à risque, des céréales… Cependant, il y a un autre enjeu, moins visible mais pas moins important : les câbles sous-marins, les centres de données, les satellites, les réseaux mondiaux – autrement dit, les infrastructures du numérique. C’est le sujet du nouveau livre de Pascal Robert qui, dans un monde en conflit, tombe à pic.

2Fruit de trente ans de recherche et d’une riche expérience d’enseignement, Le numérique-monde de Pascal Robert propose une analyse historique et géopolitique du développement des technologies numériques à travers deux siècles d’innovation, depuis le télégraphe jusqu’à l’intelligence artificielle. Au cœur de cette analyse, la thèse qu’il faut « penser le numérique entre ce que l’on peut appeler un effet “moteur” (celui de l’automatisation du traitement, de la circulation et de la mémorisation de l’information) et une puissante logistique (son infrastructure réseautique complexe), comme un double système de projection, celui d’une mégamachine qui, à son tour, projette un ensemble de contenus sémiotiques (vidéos, messages, etc.) » (p. 7).

3Pascal Robert décrit ainsi le développement des infrastructures matérielles du numérique (data centers, réseaux, câbles, serveurs, satellites…) au fil des décennies, depuis le début du 20e siècle, en évoquant la protohistoire du numérique (télécommunications, électronique, informatique) et en mobilisant la notion d’économie-monde (Fernand Braudel), afin de rendre visibles les liens entre l’économie avec un temps et un espace. Quel est l’impact du numérique sur les sociétés, la politique et l’environnement ? Comment ces infrastructures façonnent-elles les échanges et l’économie mondiale ? Comment deviennent-elles des leviers de pouvoir politique et économique entre États et acteurs privés ?

4L’intérêt pour la base matérielle des infrastructures du numérique distingue Pascal Robert d’autres analyses du numérique qui mettent l’accent sur les pratiques, fonctionnalités et communautés des applications numériques, comme les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle ou encore les téléphones mobiles. Son approche matérialiste et dialectique complète en quelque sorte ces analyses ; on comprend mieux comment la maîtrise de l’infrastructure logistique de l’information contrôle l’accès et la circulation des données. L’idée majeure selon laquelle le numérique n’est plus un simple outil mais devient une dimension stratégique majeure, concurrençant la souveraineté politique et économique des États, est ici articulée dans une perspective historique longue.

5Ancré dans les sciences de l’information et de la communication, mais au carrefour de la sociologie, de l’histoire, de l’économie et des sciences politiques, l’ouvrage de Pascal Robert développe trois perspectives du numérique.

6Tout d’abord, la perspective historique : Pascal Robert distingue trois phases de la mise en place des infrastructures, la lubrification (xixe siècle jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, avec en particulier les télécommunications anglaises et américaines), la maturation (jusqu’aux années 1980, avec les monopoles des télécommunications et le développement de l’électronique et de l’informatique), et la généralisation (à ce jour, avec la microinformatique, Internet et le Web, les réseaux et les mobiles).

7La perspective géopolitique, ensuite, décrit trois types de projections, caractérisées par la vitesse et l’accélération, le changement d’échelle et de dimension, et du ciblage et dissuasion. Soulignons, selon les mots de Pascal Robert, « que les technologies numériques civiles actuelles ne font que “encapsuler” des fonctions qui ont toutes une origine militaire et/ou stratégique […] Ce qui explique l’actualisation de ces fonctions dans la sphère politique de la gestion de la société, voire un retour à l’envoyeur lorsque les Gafam par exemple participent à des opérations liées à une logique de guerre comme en Ukraine » (p. 160).

8La perspective critique, finalement, aborde les trois « lignes de force fondamentales » que le numérique emporte : la gestionnarisation (qui provient du modèle de l’entreprise privée et de son idéologie managériale), le glissement de la prérogative politique (au bénéfice d’un modèle gestionnaire issu du privé) et l’impensé numérique qui, « en tant que discours […] et logique performative […] vient poser le numérique, dans ses différentes déclinaisons, comme une évidence » (p. 165).

9La conclusion générale formule l’hypothèse anthropologique qui renvoie le numérique à une condition humaine partagée, « à un type de problème que toute société rencontre inévitablement, y apportant des types de réponses en revanche très différentes, mais qui sont toutes des tentatives d’y faire face d’une manière ou d’une autre en définitive » (p. 232). Trois concepts au cœur de cette hypothèse : la déspatialisation, le paradoxe de la simultanéité, et la décontextualisation. Le numérique est décrit comme un milieu « fragile, sensible comme tout système technique à l’obsolescence, au terrorisme et à la guerre […] un colosse aux pieds de terres rares » (p. 244).

10Dans son analyse, Pascal Robert adopte une approche critique qui dialogue fortement avec la géopolitique et l’histoire des techniques. Il ne s’intéresse pas seulement aux usages visibles du numérique (réseaux sociaux, IA, plateformes…), mais aussi aux structures profondes qui organisent la circulation mondiale de l’information. Il se situe moins dans la philosophie que Bernard Stiegler, moins dans la sociologie des usages et pratiques que Dominique Cardon, et moins dans une économie politique des plateformes que Shoshana Zuboff. Sa théorie structurelle et stratégique décrit les infrastructures informationnelles comme un système de pouvoir informationnel mondial dans lequel les réseaux, câbles, serveurs et systèmes d’information deviennent des dispositifs de pouvoir mondialisés. Une telle analyse rapproche Pascal Robert davantage de Michel Foucault ; on pourrait ainsi dire qu’il applique une lecture « foucaldienne » aux infrastructures numériques, mais à l’échelle géopolitique. Un autre lien évident existe avec la critique des méga-machines développée par Lewis Mumford à partir des années 1930.

11Le numérique-monde se veut « la proposition d’un cadre d’intelligibilité global du numérique, qui en conserve la complexité tout en restant accessible » (p. 7). Pari gagné. Une structure claire en trois parties, des introductions et conclusions didactiques, ainsi que des encarts, des illustrations et un glossaire facilitent la lecture et la compréhension du texte. Avec un cadre théorique solide, l’ouvrage conceptuel et pédagogique s’adresse à un public universitaire (niveau licence avancé, master, doctorat) et, au-delà des communautés scientifiques et professionnelles des sciences de l’information et de la communication, à un grand public intéressé par les enjeux sociétaux, politiques et techniques et par l’histoire longue du numérique, et qui souhaite dépasser les discours médiatiques sur l’IA et les réseaux sociaux.

12À propos de son auteur : docteur en sociologie des techniques de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pascal Robert est professeur des universités en SIC à l’Enssib et membre titulaire du laboratoire ELICO. Auteur de nombreuses publications, il s’intéresse particulièrement à la dimension politique des technologies numériques, aux infrastructures invisibles (réseaux, câbles, serveurs, dispositifs logistiques), à la notion de logistique informationnelle, et à la manière dont les systèmes techniques structurent les rapports de pouvoir. Ce dernier livre constitue en quelque sorte la somme de ses travaux antérieurs. Publié par FYP éditions en 2025, il a été très positivement accueilli dans les milieux de l’information, des bibliothèques et de la médiation scientifique pour sa clarté, son cadre analytique et son ambition conceptuelle. On lui souhaite beaucoup de lecteurs !

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Pour citer cet article

Référence papier

Joachim Schöpfel, « Pascal Robert, Le numérique-monde. Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle : du télégraphe à l’intelligence artificielle », Études de communication, 66 | 2026, 287-290.

Référence électronique

Joachim Schöpfel, « Pascal Robert, Le numérique-monde. Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle : du télégraphe à l’intelligence artificielle », Études de communication [En ligne], 66 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edc/20545 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ivt

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