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Les années 1970-1990

La linguistique historique: une ancienne discipline et ses défis modernes

Robin Meyer
p. 275-282

Texte intégral

Article de référence:
Claude
Sandoz, «Une discipline carrefour: la linguistique indo-européenne», in Patrick Sériot (éd.), Les sciences du langage. Enjeux et perspectives, Études de Lettres, 238 (1994/1), p. 117-122. En ligne: <https://doi.org/​10.5169/​seals-870534>.

  • 2 Dans une œuvre magistrale parue en 2022 (Approche comparative des langues indo-européennes), il nou (...)

1Il y a un peu plus de trente ans que Claude Sandoz écrivait dans les pages d’Études de Lettres un article intitulé «Une discipline carrefour: la linguistique indo-européenne». Il y déroulait une histoire succincte et claire de l’histoire de l’hypothèse de la famille indo-européenne, de son objectif et des défis qu’elle pose2.

2C. Sandoz nous introduit tout d’abord à l’origine moderne de la linguistique indo-européenne, souvent attribuée à un juge et polyglotte anglais du nom de William Jones (1746-1794). Il relève ensuite les défis considérables présentés par différentes aires linguistiques, comme la péninsule italienne, où des similarités entre les diverses langues qui y sont parlées peuvent être le résultat d’un héritage commun d’une langue-mère (lien phylogénétique) ou bien provenir d’échanges plus tardifs entre ces langues (contacts de langue). Le seul outil à notre disposition pour relever ces défis, insiste-t-il justement, est la méthode comparative, une approche scientifique de l’étude de l’histoire des langues et de leurs connections qui vise à établir des correspondances régulières entre les sons de langues potentiellement apparentées. Cette méthode nous a permis avec grand succès non seulement d’établir l’existence de la famille indo-européenne et de ses nombreuses branches et sous-branches sur la base d’isoglosses (changements partagés par différentes langues apparentées), mais aussi de déchiffrer des types d’écritures auparavant inconnus, comme le grec mycénien écrit dans un syllabaire dit linéaire B, et de mieux comprendre certains détails linguistiques dans des pièces de littérature ancienne.

  • 3 Des outils typologiques comme WALS Online (M. S. Dryer, M. Haspelmath, [eds], The World Atlas of La (...)
  • 4 Pour la discussion la plus récente de la phylogénétique indo-européenne, cf. T. Olander, The Indo-E (...)
  • 5 Pour ces familles, cf. R. Grollemund, Nouvelles approches en classification; C. Bowern, H. Koch, Au (...)
  • 6 Dans la littérature récente, c’est surtout la combinaison d’indices linguistiques, archéologiques e (...)

3Même si la linguistique historique des langues indo-européennes constitue la première et donc la plus ancienne discipline de la linguistique moderne, elle a néanmoins bénéficié de nouveaux outils, méthodes et ressources développés ces trente dernières années. Tout au contraire, les observations concernant les langues modernes faites au fil du XXe siècle et le traitement scientifique de nouveaux domaines et de sous-disciplines de la linguistique, tels que la typologie, la sociolinguistique variationniste et l’étude systématique des langues en contact3, ont fortement influencé (ou s’apprêtent à le faire) nos conceptions d’au moins deux choses: les processus de changement linguistique, mais également ce qu’est le proto-indo-européen, langue reconstruite d’où viennent presque toutes les langues de l’Europe moderne4. Par ailleurs, les méthodes développées pour établir cette famille et reconstruire la langue qui fut hypothétiquement à son origine, le proto-indo-européen, étaient dès le départ adaptées pour traiter de l’histoire d’autres familles de langues, comme les familles bantou, pama-nyungan et sémitique5. Cependant, il s’avère que les méthodes aptes à décrire une famille de langues le sont parfois moins lorsqu’elles sont appliquées à d’autres, par exemple du fait de l’état de la documentation des langues concernées, de leur distribution géographique particulière ou d’autres facteurs extralinguistiques6.

4Sans vouloir ou pouvoir passer en revue tous les développements récents en linguistique historique, il nous semble pertinent et instructif de nous interroger sur deux points que C. Sandoz ne put pas relever en détail, mais dont l’importance accrue mérite notre attention.

  • 7 Nous avons discuté du rôle du contact de langues et du multilinguisme, en général et en particulier (...)

5En premier lieu vient le constat que le monde que nous habitons est en majorité un monde multilingue. Rares sont les communautés de locuteurs, au moins du point de vue global, qui ne parlent qu’une seule langue ou qui peuvent prétendre ne pas être au moins menacées par une autre langue. Pourtant, la méthodologie de la linguistique diachronique fut développée en Europe de l’Ouest au XIXe siècle, c’est-à-dire dans un contexte et à une époque dominés par la formation des nations modernes selon le principe qu’une nation équivalait à une langue. De nos jours, on ne compte plus les études dédiées au multilinguisme de toutes expressions, moderne et ancienne, en Europe, en Afrique, en Australie et ailleurs, ainsi que les œuvres traitant des effets d’une langue sur une autre7. Il est aujourd’hui admis que de nombreuses langues sont en un sens des chimères qui, en empruntant des éléments à des langues non étroitement apparentées, ne se décrivent qu’avec difficulté comme de «simples filles» d’une langue-mère (fig. 1). Néanmoins demeure plus que jamais la question de savoir comment l’histoire de langues comme l’anglais, génétiquement germanique, mais avec de fortes influences romanes, peut être décrite et modélisée de façon à la fois méthodologiquement cohérente et fidèle à la réalité complexe.

Fig. 1 — Corrélations entre les langues.

  • 8 De tels défis et problèmes furent déjà relevés par H. Schuchardt, Über die Lautgesetze, et reçurent (...)
  • 9 L’étude classique sur la diffusion lexicale est celle de Ch. Cheng, W. Wang, «Tone Change in Chao-Z (...)
  • 10 L’éventail rhénan est une région à la frontière entre l‘Allemagne et les Pays-Bas où des variétés l (...)

6Le deuxième point concerne la méthode comparative elle-même et la question de sa validité épistémologique, déjà remise en cause vers la fin du XIXe siècle8. Cette méthode, dont l’application et le mécanisme sont rigoureusement scientifiques, se base néanmoins sur un nombre de présupposés potentiellement problématiques, à savoir, en premier lieu, que tout changement de son s’applique partout en même temps. Pourtant, diverses études de cas menées au fil du XXe siècle ont démontré qu’au niveau microscopique, dans l’espace de décennies plutôt que de siècles, ce présupposé semble contestable: il apparaît que, au moins dans certains cas, les changements de son se diffusent dans le lexique d’une langue en affectant certaines catégories de mots de préférence à d’autres, souvent les plus fréquents9. Un autre présupposé est que tout changement se produit uniformément. Comme l’exemple classique de l’éventail rhénan (Rheinischer Fächer) l’illustre cependant, les langues ne sont pas des monolithes10. Même si, au niveau macroscopique, il convient de parler de l’allemand, du français, de l’anglais ou de l’italien, tout locuteur de l’une de ces langues est bien conscient du fait que le français de Paris, et ce à plusieurs niveaux, y compris les sons (la prononciation), n’est pas le même que celui de Lausanne, ou bien que l’anglais de Londres ne correspond pas exactement à celui de Newcastle. La méthode comparative n’est pas apte à prendre en considération cette diversité géographique. Bien que ces critiques soient valables, elles ne suffisent pas à invalider la méthode elle-même; elles soulignent plutôt que la méthode comparative considère le changement linguistique à distance, se limitant à de grandes échelles, et omet donc un certain degré de détails. Cependant, il reste une question encore plus vaste: le modèle déterministe du langage sur lequel repose la méthode comparative est-il une bonne représentation du langage, trait humain et donc parfois moins prévisible? Ou bien un modèle probabiliste serait-il plus réaliste, plus apte à refléter les changements complexes qui affectent les parlers humains? Cette question reste encore ouverte.

7Même sans avoir pu présenter en détail les défis que la linguistique historique moderne doit relever ou parler des nouvelles possibilités que présentent les méthodes statistiques et computationnelles récentes, nous espérons avoir montré que la linguistique historique reste bel et bien une discipline encore vivace, qui doit sans cesse traiter, avant de s’y adapter, des questions posées et des réalités démontrées par d’autres disciplines, y compris les autres domaines de la linguistique, ainsi que les champs voisins comme l’archéologie et la génétique. Bien que l’analogie soit peut-être exagérée et simplifiée à l’excès, la linguistique historique s’apparente à la physique moderne dans le sens où la physique newtonienne persiste et conserve de nombreuses applications, mais ne réussit pas à expliquer tous les phénomènes existants, en même temps qu’existent des théories plus affinées, telles la physique quantique et la théorie de relativité, dont l’utilisation est restreinte à des cas particuliers. Ce qui manque aussi bien en linguistique historique qu’en physique est une théorie unifiée qui permette de modéliser et d’expliquer tous les phénomènes de la réalité, pourvu que suffisament de données soient disponibles. Il incombe donc à notre génération de linguistes et aux suivantes de poursuivre cet objectif dans un sens ou dans l’autre et de continuer à affiner encore plus nos méthodes et nos outils, tout autant que notre appréciation épistémologique des phénomènes du changement linguistique.

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Bibliographie

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Bowern, Claire, Koch, Harold (eds), Australian Languages: Classification and the Comparative Method, Philadelphia, PA, John Benjamins Publishing Company, 2004.

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Labov, William, The Social Stratification of English in New York City, Cambridge, Cambridge University Press, 2006 [1966].

Meyer, Robin, Iranian Syntax in Classical Armenian: The Armenian Perfect and Other Cases of Pattern Replication, Oxford, Oxford University Press, 2023.

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Niebaum, Hermann, Macha, Jürgen, Einführung in die Dialektologie des Deutschen, Berlin, De Gruyter Oldenbourg, 2014 [3e éd. révisée et augmentée].

Olander, Thomas, The Indo-European Language Family. A Phylogenetic Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2022.

Sandoz, Claude, «Une discipline carrefour: la linguistique indo-européenne», in Patrick Sériot (éd.), Les sciences du langage. Enjeux et perspectives, Études de Lettres, 238, (1994/1), p. 117-122: <https://doi.org/10.5169/seals-870534>.

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Notes

2 Dans une œuvre magistrale parue en 2022 (Approche comparative des langues indo-européennes), il nous fournit un manuel de linguistique indo-européenne en langue française qui traite de façon très détaillée des points mentionnés dans cet article.

3 Des outils typologiques comme WALS Online (M. S. Dryer, M. Haspelmath, [eds], The World Atlas of Language Structures Online) et la plus récente base de données Grambank (Grambank Consortium [ed.]: <https://grambank.clld.org/> fournissent beaucoup d’informations sur des traits linguistiques et leur distribution dans le monde (sur Grambank, voir Skirgård et al., «Grambank reveals the importance of genealogical constraints on linguistic diversity and highlights the impact of language loss»); pour les autres champs, ce sont les œuvres fondatrices de U. Weinreich, Languages in Contact, pour le contact de langues, et de W. Labov, The Social Stratification of English in New York City, pour la sociolinguistique, qui ont permis l’affinement de la linguistique historique; cf. aussi J. Greenberg, «The Diachronic Typological Approach to Language».

4 Pour la discussion la plus récente de la phylogénétique indo-européenne, cf. T. Olander, The Indo-European Language Family.

5 Pour ces familles, cf. R. Grollemund, Nouvelles approches en classification; C. Bowern, H. Koch, Australian Languages, et P. R. Bennett, Comparative Semitic Linguistics, respectivement.

6 Dans la littérature récente, c’est surtout la combinaison d’indices linguistiques, archéologiques et génétiques qui était au centre de la discussion; pour un exemple controversé, cf. P. Heggarty, C. Anderson, D. Kühnert, R. D. Gray, «Language trees with sampled ancestors support a hybrid model for the origin of Indo-European languages».

7 Nous avons discuté du rôle du contact de langues et du multilinguisme, en général et en particulier, dans deux œuvres récentes (cf. R. Meyer, Iranian Syntax in Classical Armenian; Id., «Towards a Typology of Contact-Induced Change»).

8 De tels défis et problèmes furent déjà relevés par H. Schuchardt, Über die Lautgesetze, et reçurent encore plus d’attention au XXe siècle, surtout dans une discussion fondamentale de U. Weinreich, W. Labov, M. L. Herzog, «Empirical Foundations for a Theory of Language Change».

9 L’étude classique sur la diffusion lexicale est celle de Ch. Cheng, W. Wang, «Tone Change in Chao-Zhou Chinese» sur une variété du chinois.

10 L’éventail rhénan est une région à la frontière entre l‘Allemagne et les Pays-Bas où des variétés locales montrent que des traits bas et haut allemands sont distribués de façon non conforme à ce principe d’uniformité (cf. H. Niebaum, J. Macha, Einführung in die Dialektologie des Deutschen, p. 112 sq.).

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Table des illustrations

Crédits Fig. 1 — Corrélations entre les langues.
URL http://journals.openedition.org/edl/docannexe/image/10426/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 65k
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Pour citer cet article

Référence papier

Robin Meyer, « La linguistique historique: une ancienne discipline et ses défis modernes »Études de lettres, 328 | 2026, 275-282.

Référence électronique

Robin Meyer, « La linguistique historique: une ancienne discipline et ses défis modernes »Études de lettres [En ligne], 328 | 2026, mis en ligne le 11 mai 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edl/10426 ; DOI : https://doi.org/10.4000/167i4

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Auteur

Robin Meyer

Section des sciences du langage et de l’information, Faculté des lettres, Université de Lausanne

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