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Cultures

L’Âge d’Homme: prix Nobel et lettres de noblesse

Stéfanie Braendly
p. 241-244

Texte intégral

1«Encore un Nobel surprise.» C’est ainsi que titre le 24 Heures le 10 octobre 1980 en référence au prix Nobel de littérature, décerné un jour plus tôt à l’auteur polonais Czeslaw Milosz. Dans la presse, les réactions sont contrastées. On distingue deux camps: ceux qui découvrent avec étonnement un illustre inconnu et ceux qui s’offusquent d’une reconnaissance trop tardive. Dans les locaux du Métropole en revanche, cette nouvelle suscite l’euphorie: deux semaines avant l’attribution du prix, les éditions lausannoises L’Âge d’Homme publiaient Enfant d’Europe, recueil de poésie d’un certain… Czeslaw Milosz. Pour la maison, il s’agit d’un coup de projecteur bienvenu qui met en lumière son activité de traduction au service des littératures de l’Est, même si elle n’a pas attendu le Nobel pour faire parler d’elle: dès ses débuts, les traductions parues dans le cadre de la collection «Classiques slaves» font des vagues jusque dans la presse française. Pétersbourg d’Andrei Biély, premier titre de la collection, est ainsi salué dans Le Monde dès sa sortie en 1967, tout comme Le bruit du temps d’Ossip Mandelstam, L’Inassouvissement de Stanislaw Witkiewicz et les ouvrages d’Alexandre Zinoviev.

2La distinction de Milosz revêt cependant une importance et une symbolique particulières. L’année est marquée par l’organisation des Jeux olympiques d’été à Moscou, boycottés par certains États, et par la constitution du Solidarność en Pologne, et certains médias soulignent la dimension politique de l’attribution du Nobel de littérature à un auteur polonais dissident, exilé aux États-Unis. Du côté de l’éditeur en revanche, on tient à nuancer ce point de vue et à se distancer de tout opportunisme politique en soulignant la valeur littéraire de l’auteur:

  • 1 Journal de L’Âge d’Homme, 1 (décembre 1980), p. 1.

Beaucoup ont cru y voir un clin d’œil à ces dissidents de l’intérieur que sont les nouveaux syndicalistes polonais. Et peut-être, y a-t-il eu clin d’œil de la part des Académiciens suédois. Mais ce serait aussi réduire l’œuvre d’un homme qui est simplement l’un des deux, trois plus grands poètes vivants1.

3Le «clin d’œil» est pourtant appuyé: en évoquant un «[…] étranger dont l’exil physique est le reflet d’un exil spirituel, métaphysique ou même religieux, applicable à l’humanité en général», l’Académie érige Milosz en figure universelle de l’exil. Les médias reprennent largement ce discours, et l’article du 24 Heures s’ouvre ainsi sur cette phrase: «L’œuvre, poétique aussi bien que romanesque du Polonais Czeslaw Milosz, est celle d’un écrivain en exil.»

  • 2 I. Popa, «Un transfert littéraire politisé», p. 56.
  • 3 I. Popa, Traduire sous contraintes, p. 154.

4Cette fascination pour la figure de l’exilé reflète une tendance dégagée par Ioana Popa: celle de la légitimation progressive de la figure du dissident en Occident à partir des années 19702. L’actualité politique contribue à susciter l’intérêt des médias et du public pour les auteurs dissidents et/ou exilés, et Popa relève que dans ce contexte «les œuvres traduites [sont] souvent investies d’une fonction informative et documentaire sur ces pays. Même lorsqu’elles ne relève[nt] pas d’une littérature de témoignage, elles pourront être chargées de cette “mission”»3.

  • 4 Ibid., p. 485.

5La pression croissante que subissent les auteurs dissidents dans leur pays d’origine modifie leur réception, mais également les modes de circulation des textes: elle entraîne une augmentation du nombre de publications issues de ce que Popa appelle le «circuit interdit». Ce terme désigne les circuits de traduction et de diffusion de manuscrits interdits dans leur pays d’origine et qui échappent au contrôle institutionnel de ces États. Les publications issues de ce circuit interdit augmentent au cours des années 1980, y compris chez L’Âge d’Homme, dont le catalogue contient essentiellement des traductions autorisées jusque dans les années 19704, et qui ne se conçoit pas comme un «éditeur de dissidents».

6Bien que l’éditeur cherche à replacer la valeur littéraire de Milosz au premier plan, il ne peut donc se détacher complètement de l’actualité politique. D’autant plus que Vladimir Dimitrijevic, fondateur de L’Âge d’Homme, fait ouvertement profession d’anticommunisme. Alexandre Zinoviev, autre auteur phare du catalogue, fait lui aussi «les frais» de l’engouement médiatique pour les dissidents: le 1er février 1980, il est interviewé par le quotidien La Tribune, mais les questions portent uniquement sur la situation de l’opposition en URSS et sur la politique internationale, et on lui demande notamment de s’exprimer sur le boycott des Jeux olympiques de Moscou. Il est interrogé en qualité d’expert de l’URSS, plutôt qu’en tant qu’auteur. Les ventes de son livre semblent quant à elles bénéficier de cet intérêt puisque Zinoviev se classe alors dans le top 10 du «hit-parade» des lectures des Romands, au sein duquel L’Âge d’Homme est par ailleurs l’unique maison d’édition suisse représentée.

  • 5 Chiffres avancés par l’éditeur.

7Qu’elles le veuillent ou non, les éditions L’Âge d’Homme profitent de l’influence que l’actualité prend sur le littéraire et d’une réception des auteurs de l’Est plus politisée, voire sensationnelle. Mais au-delà d’être le symbole d’un tournant dans la réception, le Nobel de littérature attribué à Milosz constitue également une reconnaissance de la sensibilité éditoriale de la maison, et intervient à un moment décisif de son histoire. Les littératures de l’Est se trouvent en plein essor: entre 1979 et 1989, le nombre de titres publiés au sein de la collection «Classiques slaves» double par rapport à la décennie précédente et les sorties sont régulièrement relayées dans la presse française. Les coéditions avec l’éditeur français Julliard offrent un débouché sur le marché français et rapportent gros en 1979-1980, puisque pour Le Retournement de Vladimir Volkoff, les ventes dépassent les 150’000 exemplaires5. En parallèle, L’Âge d’Homme poursuit son travail à vocation patrimoniale, avec notamment la parution des deux derniers tomes des œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, et continue de publier de jeunes auteurs romands. L’un d’entre eux, Étienne Barilier, reçoit, en 1980 également, le prix Rambert. Entre prix Nobel et prix Rambert, entre rayonnement international et encouragement de la relève locale, l’année 1980 consacre ainsi le double engagement de la maison lausannoise à l’aube de son quinzième anniversaire.

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Bibliographie

Sources

«Les succès de la quinzaine», La Tribune Dimanche, 24 février 1980, p. 15.

«Le prix Nobel de littérature à un Polonais en exil. Czeslaw Milosz», 24 Heures, 10 octobre 1980, p. 53.

«Éditorial», L’Âge d’Homme. Une ouverture sur le monde, in Journal de L’Âge d’Homme, 1 (décembre 1980), p. 1.

Littérature secondaire

Milosz, Czeslaw, Enfant d’Europe, trad. à partir de la version anglaise par Monique Tschui et Jil Silberstein, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1980.

Popa, Ioana, «Un transfert littéraire politisé. Circuits de traduction des littératures d’Europe de l’Est en France, 1947-1989», Actes de la recherche en sciences sociales, 144 (2002), p. 55-69.

Popa, Ioana, Traduire sous contraintes. Littérature et communisme (1947-1989), Paris, CNRS Éditions, 2010.

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Notes

1 Journal de L’Âge d’Homme, 1 (décembre 1980), p. 1.

2 I. Popa, «Un transfert littéraire politisé», p. 56.

3 I. Popa, Traduire sous contraintes, p. 154.

4 Ibid., p. 485.

5 Chiffres avancés par l’éditeur.

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Pour citer cet article

Référence papier

Stéfanie Braendly, « L’Âge d’Homme: prix Nobel et lettres de noblesse »Études de lettres, 312 | 2020, 241-244.

Référence électronique

Stéfanie Braendly, « L’Âge d’Homme: prix Nobel et lettres de noblesse »Études de lettres [En ligne], 312 | 2020, mis en ligne le 24 mars 2020, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edl/2469 ; DOI : https://doi.org/10.4000/edl.2469

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Auteur

Stéfanie Braendly

Centre de traduction littéraire, Faculté des lettres, Université de Lausanne

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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