1Dans l’essai I, 26, «De l’institution des enfans», on trouve une allusion surprenante à l’oubli au sujet de la manière dont un jeune élève humaniste devrait fréquenter les auteurs antiques:
- 1 Montaigne, Les Essais, I, 26, 151-152A. Je souligne.
[…] s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. […] Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sçache approprier1.
- 2 Voir sur ce point les ouvrages de F. A. Yates, L’Art de la mémoire, de L. Bolzoni, La Chambre de la (...)
- 3 P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, p. 81.
- 4 Montaigne, Les Essais, I, 25, 136C-A.
- 5 Ibid., I, 25, 139A.
- 6 Ibid., I, 9, 34B.
- 7 H. Friedrich, Montaigne, p. 42. Sur la mémoire « défaillante » de Montaigne et sur sa vision de l’o (...)
- 8 H. Weinrich appelle la tabula rasa la « métaphore la plus topique de l’histoire de l’oubli (volonta (...)
2Audacieuse initiative, pour un pédagogue, que celle de recommander l’oubli, particulièrement à une époque où l’art de mémoire, formidable instrument de connaissance dans le monde antique et médiéval2, survit encore comme une catégorie à part entière de la discipline rhétorique, indispensable à toute organisation discursive, à tout ordonnancement cohérent du savoir. En prononçant, au cœur même de l’apprentissage et de la lecture formatrice, la nécessité de l’oubli volontaire, de l’oubli à plaisir, Montaigne s’inscrit en faux contre la lourdeur des appareils mémoratifs. A plusieurs reprises dans les Essais, sa critique de la mémoire, ou du moins de ce que Paul Ricœur désigne comme une «mémoire mémorisante»3, apparaît sans appel: «Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide»4; «Ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux»5; «Les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements debiles»6. Dans une telle valorisation du «jugement» et de l’intelligence conçus en rupture avec la mémoire, l’insistance de Montaigne sur sa propre propension à l’oubli, le constat si souvent réitéré de ses propres défauts de mémoire – fût-ce par dépit, par coquetterie ou «pour se défendre, en homme du monde, du soupçon de pédantisme»7 – tendent à confirmer sa tentation de saluer l’oubli comme un acte inchoatif, fondateur de connaissance et moteur d’écriture, voire comme une forme intuitive, un prodrome fugace de l’idée de tabula rasa8, et ce au cœur du siècle de l’imitation et de la mémoire, où une telle idée semble encore impensable.
- 9 Montaigne, Les Essais, III, 9, 973B.
3Comment procéder pour laisser une place au moi dans le processus de l’apprentissage? Comment faire pour que le sujet pensant, aux prises avec la culture, ne se retrouve pas bloqué, comme semble le craindre Montaigne, dans un figement de vides et de pleins, dans un déséquilibre absurde entre saturation mémorielle et néant critique? L’émergence du moi, sa part dynamique dans le tissu du savoir appris ne peut se faire, semble-t-il, que s’il parvient à s’instaurer, entre le moi et les choses, une relation en quelque sorte identitaire, de parfaite compatibilité, capable d’assurer la circulation productive du savoir dans les diverses instances de l’être. Ad-similatio, ad-similis: l’assimilation exige, justement, dans son étymologie même, l’action de convertir son objet, de le rendre égal à soi. C’est pourquoi Montaigne recommande à son jeune disciple d’«emboire» les «humeurs», plus que les «préceptes» contenus dans les textes qu’il lit; il s’agit d’en user, en somme, comme lui-même avec Socrate: «Non parce que Socrate l’a dit, mais parce qu’en vérité c’est mon humeur…»9. C’est que les «humeurs», dans leur fluidité même, sont peut-être le dissolvant miraculeux où les «préceptes» s’amolliront à l’envi pour être absorbés par les substances vivantes du moi. Dissoudre les choses apprises, en effaçant si l’on veut leur provenance et leur lettre, mais en s’imbibant en revanche des impressions, des sucs vivaces où le moi est susceptible de se dissoudre à son tour, c’est là sans doute substituer à la mémorisation rigide imposée par l’école une mémoire d’une autre nature, plus instinctive, plus physiologique, où se seraient décantées les leçons originales, pour se fondre à la pulsation même de la personne. Car seule cette infusion au cœur même de la complexion personnelle peut être à même de restituer le substrat profond de la parole tierce, son goût invasif, et de faire naître, de l’imprégnation primitive de la lecture, l’embryon du savoir à venir.
4Une telle idée n’est certes pas neuve; Montaigne remue ici l’une des pièces maîtresses de la culture humaniste. Avant lui, Quintilien, dans une phrase souvent reprise à la Renaissance, plaidait déjà pour une certaine forme de liquéfaction mémorielle, où la culture deviendrait une sorte de chyle mental, broyé jusqu’à son absorption complète dans les tissus mêmes du système psychique:
- 10 Quintilien, Institution oratoire, X, 1, 19.
S’il faut que les aliments soient broyés et presque en bouillie, quand nous les avalons, afin de faciliter la digestion, ce que nous lisons ne doit pas être confié tout brut à la mémoire […], mais, par de fréquentes reprises, doit être malaxé et pour ainsi dire, digéré10.
5Cela, les humanistes le savent bien; ils savent aussi qu’un tel malaxage ne saurait faire l’économie d’une certaine forme d’oubli; c’est que la fréquentation assidue des textes ne peut plus promettre de rendre une saisie à l’identique; dans le processus «digestif» dont parle Quintilien, les textes assimilés seront dissous, pulvérisés, au point d’être rendus méconnaissables par l’esprit qui les active: et c’est vers cet état, précisément, que l’oubli les travaille. Au seuil de l’humanisme, Pétrarque le dira mieux que personne: pour devenir réellement intime, réappropriée, leur lecture ne peut se faire sans qu’intervienne une forte dose d’oubli:
- 11 Pétrarque, Lettres familières, livre XXII, lettre 2. Je souligne.
Ces lectures se sont si intimement accumulées et fixées en moi, non seulement dans ma mémoire mais jusque dans la moelle de mes os, qu’elles sont devenues partie intégrante de mon esprit […]. Quant au nom des auteurs, il m’arrive de temps en temps de l’oublier, surtout qu’un long et constant commerce avec certains passages me donne souvent l’impression de les avoir écrits moi-même; ils sont par ailleurs tellement nombreux que, parfois, je ne me rappelle plus de qui ils sont, ni même qu’ils ne sont pas de moi […]11.
6L’infusion «médullaire» de Pétrarque, c’est bien l’«humeur» de Montaigne: l’oubli y apparaît comme la sanction de toute connaissance vraiment profonde, celle qui épouse la physiologie même, échappant à la conscience pour s’instiller dans les replis du corps. Et comme Pétrarque encore, Montaigne fera également de l’oubli cette zone commune du moi et des auteurs où l’humaniste choisit de négliger le jeu des appartenances, où il n’y a plus ni mien, ni tien, mais l’occasion d’un rendez-vous électif entre texte et intertexte, d’une rencontre séminale, insensible à la griffe personnelle et susceptible de fixer, par la reconnaissance intime et non plus convenue de l’autre, le caractère flexible, commutatif, et fondamentalement universel de la culture:
- 12 Montaigne, Les Essais, II, 17, 651A. Je souligne.
Je feuillette les livres, je ne les estudie pas: ce qui m’en demeure, c’est chose que je ne reconnois plus estre d’autruy, c’est cela seulement dequoy mon jugement a faict son profict, les discours et les imaginations dequoy il s’est imbu; l’autheur, le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontinent12.
7Montaigne, comme pédagogue, souhaite un enseignement qui ressemble à sa lecture des livres: plutôt qu’un pensum, une promenade, dans laquelle le hasard, le fourvoiement, et même une certaine dose d’irrespect compteraient peut-être davantage que la rigueur de la mémorisation scolaire. Car c’est peut-être dans cette forme d’enseignement libre et légère, voire distraite, celle qui se fait «par rencontre», que se dynamise le plus efficacement la mémoire. Dans ce sens, l’oubli volontaire des noms et des mots apparaît comme une ressource mentale précieuse à disposition de l’élève humaniste: l’oubli des détails et des surcharges de la culture, c’est en effet comme l’octroi bienvenu d’une marge blanche où, à leur place, s’écrira sa note intime, sa part d’attention; par la béance qu’il ménage, par les précisions qu’il efface, l’oubli libérateur ouvre l’espace vierge d’une respiration personnelle, permettant au moi de venir subrepticement se reconnaître dans la culture. Ainsi, pour qu’il y ait réelle culture, culture «métabolisée», pour que s’effectue la salutaire digestion du savoir préconisée par l’humanisme, il est impératif que se produise un processus de dé-mémoration, d’«oubliance», si faible soit-elle, une transformation subtile de la mémoire purement «linguistique» des choses en une sorte de mémoire nouvelle, non-verbale, subjective, subliminale même, où les éléments de savoir se désagrégeraient pour s’agréger à ce qu’on pourrait appeler la «substance personnelle», perdant leurs configurations propres, que le salutaire oubli se chargerait de leur arracher, quitte à les défigurer, voire à les dé-nommer:
- 13 Ibid., I, 26, 171A. Comme le fait remarquer H. Weinrich, Montaigne utilise la distinction de la rhé (...)
[A] Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots […]13.
8L’«imagination», comme moteur de culture, ne fait pas ici bon ménage avec les mots: s’imprégner des choses revient à les rendre «image», «humeur», «substance», à les faire vivre du battement de la phantasia personnelle, où elles seront mises en mouvement, remodelées par le sujet, débordant ainsi la rigidité de leur forme linguistique, devenue véhicule tout au plus, vain emballage dont il faut se dessaisir au plus vite.
- 14 Montaigne, Les Essais, I, 25, 134A.
- 15 Ibid., I, 25, 137A.
- 16 M. Augé, Les Formes de l’oubli, p. 24-25.
9Mais oublier les mots n’est pas tout: d’une façon paradoxale, Montaigne semble assigner également à l’oubli le rôle d’un nécessaire témoin de mémoire; car de l’oubli seul semble procéder la conscience d’une démarcation entre rétention productive et inutile surplus. L’oubli permettrait ainsi de chiffrer le «profict», la plus-value psychique de la lecture, et de discriminer, dans l’alluvionnement mémoriel qu’elle dépose, les germes porteurs de développement. L’oubli seul promet de se faire savoir ce qui, dans la mémoire, naîtra au jugement, au comportement, à l’intelligence, et d’écarter comme superfétatoires les détails inessentiels de la culture. La marque d’oubli devient ainsi l’indice, le baromètre de la conscience mémorielle. Et, dans ces conditions, le savoir peut être enfin amené à perdre son caractère de recollection, de thésaurisation, pour devenir réellement un surcroît d’être, une mélioration essentielle. Contrairement à la mémoire, entrepôt, magasin qu’il faut remplir, lieu de stockage ou «gardoire» pléthorique du savoir, l’oubli, champ libre et vide, dégage la plage ouverte de l’«entendement» et de la «conscience» sur lesquelles doivent reposer, selon Montaigne, les fondements de toute sagesse et de toute culture authentiques. Loin de faire l’esprit «courbe et croupi», «comme les plantes s’estouffent de trop d’humeur et les lampes de trop d’huile»14, l’oubli semble fonctionner, pour Montaigne, comme un espace de motion et d’affranchissement, un espace appropriatif, plateforme de départ ou de démarrage, qui ne contient rien mais met en branle l’esprit, lui donnant son impulsion fondatrice. Lui seul permet de «faire nostres» les «opinions et le sçavoir d’autruy»15, de nous «augmenter», de nous «fortifier» ou, pour filer avec Marc Augé la métaphore végétale de Montaigne, d’accomplir notre destin comme «ces plantes épanouies [qui] se sont en quelque sorte oubliées pour se transformer», dans le sens même où – et en particulier dans le champ pédagogique – «la fleur, c’est l’oubli de la graine»16.
10Ce qui est patent dans les démarches propres à l’apprentissage est réaffirmé dès lors qu’il s’agit des pratiques d’écriture. Car l’oubli préconisé à l’élève humaniste c’est l’oubli même que Montaigne formule dans sa «librairie», à l’approche des ouvrages qu’elle contient, lorsqu’il s’agit d’écrire de soi-même en se dégageant d’eux.
- 17 J. Du Bellay, Deffence et illustration de la langue françoyse, livre I, ch. VII, p. 42.
11L’exigence d’oubli discernable dans le processus de la lecture formative vient ainsi se mouler sur les formes et les pratiques scripturaires de l’imitatio humaniste, et figure comme la condition même de ce que Du Bellay a appelé l’innutrition, transformation en «sang et en nourriture» de ce dont l’esprit s’est nourri17. Qu’est-ce en effet que l’écriture imitative des humanistes, si ce n’est une sorte d’oublieuse mémoire? Une mémoire diffuse, qui entend retenir sans le montrer, jouant à l’envi des textes lus dans une sorte de sfumato verbal? Une mémoire sans mémoire, qui pourrait bien en définitive se figurer comme une sorte d’oubli? Selon Du Bellay, l’écriture serait le résultat d’un processus de transformation de la mémoire en une «fantaisie» personnelle qui ressemble à l’«imagination» de Montaigne, et qui cherche, comme elle, à évincer le magistère des mots:
- 18 J. Du Bellay, Deuxième préface de l’Olive, p. 50.
Si, à la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie, qui, après, venant à exposer mes petites conceptions selon les occasions qui m’en sont données, me coulent plus facilement sous la plume qu’ilz ne me reviennent en mémoire, doibt-on pour cette raison les appeler pièces rapportées?18
12«Revenir en mémoire», «couler de la plume»; dans le jeu de cette modulation entre remémoration et invention pure, entre lecture «impressive» et libre «fantaisie», on comprend que l’écriture ne puisse se produire avec bonheur qu’à condition d’en découdre avec la mémoire, qu’à condition de fluidifier son modèle au point de l’oublier presque, de le rendre geste, de le dénaturer comme langage pour le faire naître au corps. Dans ce sens, l’oubli serait bien, ici encore, cet élément réactif qui permettrait cette fois à la lecture de se muer en écriture, qui rendrait le discours étranger «coulant» comme l’encre personnelle, au contraire de la «pièce rapportée», bloc rigide et compact surgi tout au plus pour entraver le flux de la plume. L’écriture de l’imitatio humaniste entend bien ainsi se dérouler selon les méandres d’une courbe fluviatile, encre, humeur, ou, disons-le, comme un Léthé, s’apparenter précisément à ce fleuve qui diluait la mémoire pour «revivre» par l’oubli; telle un Léthé, en effet, l’écriture imitative liquéfie, comme dans une onde continue, la précision, les marques visibles des présences qui l’engendrent pour les brouiller dans l’indistinct jaillissement d’un style nouveau. L’«humoralisme» de Montaigne prend ici tout son sens actif: écrire, c’est «faire couler» de soi les «traits» étrangers comme s’ils provenaient de son écriture naturelle, dans une sorte d’échange subtil de déférence et d’appropriation.
- 19 H. Friedrich, Montaigne, p. 49.
13Car l’enjeu semble clair: l’oubli concerté, la dissimulation de telle lecture dans la fluidité de l’écriture permettent de dire les choses connues d’une voix nouvelle, avec les marques distinctives d’un style original, la part d’oubli se donnant ainsi comme la trace, dans la mémoire, de l’énonciation personnelle: «ses omissions, dit Hugo Friedrich de Montaigne, ne le caractérisent pas moins que ses emprunts…»19. Davantage même, pourrait-on dire: la mémoire est conformité, l’oubli est caractère; si l’imitation fidèle est mémoire, l’écart et l’audace ressortissent peut-être à l’oubli; là où la mémoire se plie à l’aune de son objet, l’oubli formate et spécifie, en découpant des zones d’ombre aux contours particuliers. «Pillotage» étudié, l’art d’écrire est comme l’art d’apprendre: un effort pour commuer les choses à soi, pour les configurer à son style, et donc, nécessairement, pour en effacer les résidus im-propres, im-personnels, ceux qu’on ne gardera pas:
- 20 Montaigne, Les Essais, I, 25, 136C. Je souligne.
Je m’en vais escorniflant par cy par là des livres, les sentences qui me plaisent; non pour les garder (car je n’ay pas de gardoires) mais pour les transporter en cettuy-cy […]20.
14C’est au terme de ce grappillage que se fait alors l’écriture; au prix, aussi, de ce «transport», où l’objet, sortant du livre qui le contient, entre au livre de Montaigne, certes quelque peu secoué, voire y perdant quelques plumes. Toutefois, il ne suffit plus ici d’«oublier les mots» et de garder les choses, comme Montaigne le conseillait au jeune élève; l’écriture exige encore faire un pas de plus, celui d’éradiquer les choses elles-mêmes pour faire émerger le moi. Et c’est cet ébranlement, qui commande aux choses de s’effacer comme choses pour naître comme formes personnelles, qui peut apparaître, dévoiement suprême, comme une certaine forme d’oubli: un oubli nécessaire, vital à l’avènement d’une écriture qui s’engendrerait dès lors grâce à lui:
- 21 Ibid., II, 10, 407-408A-C. Je souligne.
Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy: elles me seront à l’adventure connuez un jour, ou l’ont autresfois esté, selon que la fortune m’a peu porter sur les lieux où elles estoient esclaircies. Mais [C] il ne m’en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention21.
- 22 Ibid., III, 12, 1056C. Je souligne.
- 23 Ibid., II, 10, 408C.
15En opposant la «leçon» du «moy» à la «retention» des «choses», Montaigne congédie l’intervention de la mémoire dans la mise en œuvre du moi et a fortiori de son livre. Il le réaffirme un peu plus loin: «Ce que j’en opine, c’est aussi pour déclarer la mesure de ma vue, non la mesure des choses». Autrement dit, c’est en dégageant volontairement le moi hors des choses qui lui ont donné l’occasion de s’écrire, par le refus de leur remémoration, que le moi peut se donner toutes les chances de naître à la lumière de sa conscience, et par là même de l’œuvre. Ainsi appréhendé, l’oubli, le refus de la «retention», qui est aussi, à son aval, celui de l’«inculcation», permettent à Montaigne de consacrer son indépendance, sa présence inventive, et de poser les prémisses d’une mémoire neuve, singulièrement autarcique, dont il ne se sentira sujet vivace qu’en ménageant entre elle et lui un rapport généreux, où le moi se construirait par la vitalisation de ses énergies intimes et non par l’encombrement des choses lues. C’est dans la part d’oubli qu’elle contient que la mémoire permettra l’émergence qualitative d’un moi en pleine opposition avec la somme quantitative de «choses» à retenir. De là, certainement, cet «oubli» omissif, volontairement transgressif, que Montaigne justifie si souvent dans sa lecture des Anciens: ses citations dérobées, ses «larrecins», ses dissimulations «à escient» sont autant d’oublieuses manœuvres au bénéfice de la formation et de la libre disposition du moi. Car c’est peut-être là où la pensée d’autrui va se «desguisant et difformant à nouveau service»22, là où Montaigne met «quelque adresse de [sa] main», que «moi» peut fabriquer son «solage»23, c’est-à-dire le terreau même de son être, et tenter alors l’entreprise de se dire. L’indépendance fait donc en quelque sorte le meilleur accueil à l’oubli, car celui-ci permet, par un salutaire arrachement, d’extirper le moi hors du cœur même des «choses». Quant aux «choses» elles-mêmes, autant en effet les effacer, en réservant au hasard la grâce adventice de les revoir un jour sur les «lieux» mêmes de leur apparition: cela est finalement sans importance. Car on le voit, l’oubli apparaît ici comme l’espace privilégié d’une rencontre plus essentielle: celle de soi avec soi-même.
- 24 Voir sur ce point J. Starobinski, Montaigne en mouvement, p. 141-43.
16Montaigne, en effet, met souvent en exergue le caractère premier, voire primesautier, de l’expérience individuelle et le caractère de simple adjuvant qu’adopterait alors la lecture des auteurs24:
- 25 Montaigne, Les Essais, II, 17, 658A.
[…] les plus fermes imaginations que j’aye, et generalles, sont celles qui par maniere de dire, nasquirent avec moy. Elles sont naturelles et toutes miennes25.
17Le «transport», le transfert à soi des choses provoque nécessairement une revendication d’originalité. Sénèque, l’un des auteurs anciens que Montaigne a le plus pratiqués, semble même radicalement faire fi de la propriété des autres, dès lors qu’elle risque de le déposséder de la primeur de sa pensée:
- 26 Sénèque, Lettres à Lucilius, Livre II, 16.7.
C’est encore du bien d’autrui dont je suis libéral. Mais pourquoi dire: le bien d’autrui? Toute belle pensée, d’où qu’elle vienne, est mon bien[…]26.
Montaigne écoute la leçon de Sénèque:
- 27 Montaigne, Les Essais, I, 26, 152A.
La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dict apres27.
- 28 Ibid., II, 18, 666C. Je souligne.
18Si le moi se pose comme expérience originale, inchoative, la mémoire n’aura plus alors qu’un rôle secondaire; elle ne fonctionnera plus que comme un lien à autrui, comme la confirmation a posteriori de l’expérience, sa mise en commun, son partage, jamais comme la source même d’où découlera cette expérience. Montaigne prétend expérimenter les auteurs «nullement pour former [ses] opinions; ouy pour les assister pieç’à formées, seconder et servir»28. L’expérience de l’écriture doit commencer par soi, et, pour être authentique, exige la mise au silence des autres livres, leur suspension catégorique:
Quand j’escris, je me passe bien de la compaignie et souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme29.
19La «forme», la jouissance pleine et entière de la présence à soi sont la condition indispensable d’une écriture «naturelle», la seule où peut se reconnaître la marque inaliénable de la personne. Ainsi, d’une manière quelque peu paradoxale pour un humaniste qui pratique constamment «[s]es autheurs», l’écriture devrait préférer épouser l’oubli des livres que laisser son esprit s’assujettir à eux:
Les livres sont pour luy du genre des occupations qui le desbauchent de son estude30.
20Il y a davantage. Dans l’essai «De la vanité», Montaigne déplore l’obligation, la «contention» dans laquelle l’écrivain de la Renaissance est tenu dans son rapport rhétorique à la mémoire, qui forme une entrave à la libre disposition de ses ressources inventives:
L’estre tenu et obligé me fourvoie, et le despendre d’un si foible instrument qu’est ma memoire31.
- 32 H. Friedrich, Montaigne, p. 351, et les commentaires de M. Beaujour, Miroirs d’encre, p. 113-14. Vo (...)
21Selon Montaigne, la mémoire devrait au contraire avoir partie liée avec la liberté, partager l’acte même de ses «fantaisies», non pas contraindre, forcer, régir. Car si, pour Montaigne, il n’y a de parole authentique que dans les «discours fortuites», ceux que la liberté de pensée se permet de produire «à sauts et à gambades», alors il faut veiller à libérer la mémoire, à l’assouplir, à lui laisser le temps de couler à sa guise, de se donner ou de se refuser. La mémoire devrait être aussi chatoyante et protéiforme que l’écriture, entretenir avec la conscience un rapport de complicité et de jeu: il est absurde de lui obéir, d’être contraint et mené par ses exigences. Ainsi, tout comme son écriture se donne si souvent pour contrat de déjouer les techniques codées de la rhétorique, la mémoire, telle que la définit Montaigne, cherche à conspuer l’usage, rhétorique lui aussi, de la mémoire artificielle, la memoria, telle qu’elle est préconisée par l’exercice oratoire: si Montaigne, dit Hugo Friedrich, « affirme si souvent qu’il n’a pas de mémoire, c’est aussi une façon de répudier la rhétorique»32. C’est précisément contre ce qui donne au texte toute sa cohérence et sa prévisibilité de discours construit, contre cette mémoire-là que Montaigne entend s’insurger:
- 33 Montaigne, Les Essais, III, 9, 963B.
Pour moy, cela mesme que je sois lié à ce que j’ay à dire sert à m’en desprendre33.
22Et c’est pourquoi Montaigne joue à apprivoiser sa mémoire, se raconte aux prises avec elle, veillant à ne jamais trop la fâcher, dans une sorte de badinage intérieur, fait de désir, de désinvolture et de galanterie concertée:
- 34 Ibid., II, 17, 649-50A.
Plus je m’en defie, plus elle se trouble; elle me sert mieux par rencontre, il faut que je la solicite nonchalamment; car, si je la presse, elle s’estonne; et depuis qu’ell’ a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s’empestre et embarrasse; elle me sert à son heure, non pas à la mienne34.
23Manœuvre psychologique, jeu d’avancées et de reculs par lequel Montaigne entre, avec sa mémoire, dans un dialogue érotisé qui entend bien la faire sienne, la fondre dans l’intimité de son écriture, assouplir ses résistances en se feignant parfois oublieux d’elle. Car il connaît ses caprices et l’essai «De la vanité», le réaffirme explicitement: les rapports brutaux et coercitifs avec la mémoire ne peuvent mener qu’au désastre:
Quand je me suis commis et assigné entierement à ma mémoire, je pends si fort sur elle que je l’accable: elle s’effraye de sa charge. Autant que je m’en rapporte à elle, je me mets hors de moy, jusques à essayer ma contenance […]35.
- 36 Ibid., III, 9, 962B.
- 37 Ibid., III, 9, 963B.
24Rapports de couple tendus, pesants, où l’être s’essouffle et sa mémoire est étouffée, dans un jeu d’épuisements réciproques: telle serait, pour Montaigne, la posture de l’orateur soumis à l’exercice de mémoire, à la préméditation discursive telle que l’exige la rhétorique. L’anecdote de Lynceste, ce conjuré contre Alexandre qui ne sut défendre sa vie par un discours improvisé, dit assez l’incompétence de la mémoire rhétorique, incapable d’offrir, au moment opportun, une harangue salvatrice par procédure «préméditée»36. Autrement plus souple apparaît alors le discours de la simple présence à soi, instantané ou improvisé, celui qui n’est conditionné par aucune mémoration, mais par l’aléa même d’un auto-engendrement naturel, sans préméditation, sans apprêt préalable et sans l’entravement de la «servitude» mémorielle; car Montaigne aime «aussi cher ne rien dire qui vaille que de montrer estre venu preparé pour bien dire»37.
- 38 Ibid., III, 9, 994B-C.
25Montaigne milite en effet pour une certaine idée de «discours imprémédité» dans lequel la mémoire devrait se suspendre pour oublier, justement, l’intégralité de ce qu’elle est censée rapporter; pour oublier d’être fidèle, et, par là, ressembler à une inspiration, à une force productive qui aurait pleinement intégré l’autonomie créatrice du moi. Et, de fait, il existe chez Montaigne un lien très étroit entre inspiration et oubli. On sait que l’écriture idéale est pour Montaigne la poésie, qu’il adhère à l’écriture telle que la définit Platon: «J’aime l’alleure poetique, à sauts et à gambades. C’est une art, comme dit Platon, legere, volage, demoniacle»38. Mais pour être possédé par ce démon, pour écrire en «roulant au vent», dans une aérienne «muance», dans une facilité et une désinvolture stylistiques assimilables au «vagabondage», une certaine forme d’oubli est de rigueur, et sur ce point Montaigne jalouse l’écriture de Plutarque:
- 39 Ibid., III, 9, 994C, je souligne ; sur ce passage, voir H. Friedrich, Montaigne, p. 352.
Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son thème, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matière estrangere: voiez ses allures au Daemon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lorsque plus elle retire au nonchalant et fortuite39.
26C’est l’oubli d’un propos, survenu dans l’écriture, qui permet l’escapade, le changement, qui restitue la pensée à son naturel désir erratique: «Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement». Il paraît clair, ici, que l’«oubli» de Plutarque est lié, dans l’esprit de Montaigne, aux séductions de l’inspiration. Dans le vocabulaire de Montaigne, le «nonchalant» et le «fortuite», et de plus quand ils sont, comme ici, associés, désignent, précisément, une sorte de fantasme d’écriture où affranchissement et désinvolture en seraient les postures les plus authentiques: «agitation d’une opinion prompte», «impulsion de volonté», saillie hors de soi «sans le conseil de [son] discours»40; mais aussi état de mouvante béatitude qui épouse à la fois la complexion corporelle de l’écrivain et la sinuosité foncière de sa parole:
[…] mon dessein est de representer en parlant une profonde nonchalance et des mouvements fortuites et impremeditez […]41.
27Si Montaigne s’incline devant l’«oubli» de Plutarque, s’il salue en lui l’audace de ses «escapades», c’est pour les lier immédiatement au caractère décousu et digressif de ses Essais, dont les chapitres, dira-t-il, «n’en embrassent pas toujours la matière». C’est que lui aussi, comme Plutarque, désire ardemment «oublier son thème» pour s’enfuir en liberté hors de sa propre textualité et revendiquer l’état de grâce d’un moment d’écriture pour ainsi dire dérobé à lui-même.
- 42 M. Beaujour, Miroirs d’encre, p. 113-29.
- 43 Montaigne, Essais, I, 11, 44C-B.
- 44 Ibid., III, 5, 873B.
- 45 Ibid., III, 5, 874B.
- 46 Ibid., III, 9, 994B.
28Ainsi, s’il est vrai que la mémoire, comme le dit Michel Beaujour42, est pour Montaigne une mémoire «intratextuelle», une mémoire de l’invention immédiate, qui ne se détermine que par la présence à soi du texte, on peut alors imaginer que, dans des moments de singulière effervescence créatrice, et pour consacrer la possibilité d’une réelle écriture inspirée, Montaigne pressent corollairement l’idée d’un «oubli intratextuel», celui même qui fait glisser Plutarque hors de son thème, un moment d’écriture qui laisse là son propos pour digresser, pour s’inventer autre dans une gaillarde insoumission. Car l’inspiration est comparable à l’état d’oubli, elle est comme une sorte d’ataraxie créatrice, un bonheur qui ne veut devoir rien à personne ni même au texte qui l’appelle. Montaigne sait qu’il existe, dans l’écriture, des moments de sublime indiscipline, et ce sont ces états qu’il souhaiterait arrêter par l’écriture: oublier son propos, se perdre dans la méditation libre, faire le «cheval échappé». Il sait qu’une «opinion prompte, vehemente et fortuite» tient «quelque chose d’inspiration divine»43. Et qu’elle est souvent ainsi la marque des excellents poètes: les «gaillardes» escapades de Plutarque sont bien de la même facture que la «gaillardise» que Montaigne attribue à Virgile et à Lucrèce dans l’essai «Sur des vers de Virgile»44; et les «braves formes» des poètes latins sont bien aussi cette «forme» même, cette disposition personnelle à la liberté d’écrire que Montaigne cherche à atteindre, et qu’il dit être «interrompue» en lui par la mémoire trop présente et trop despotique des livres45. Une telle écriture, qui l’emporte quelquefois lui aussi «hors de son thème», dans une «fantastique bigarrure», celle, précisément, où il dit s’égarer «plutost par licence que par mesgarde»46, requiert en effet l’affranchissement absolu, et, dans la page elle-même, l’oubli même de la page: «oubli intratextuel», s’il en est, où l’inspiration se mêle volontiers aux «eaux narcotiques» du Léthé. Oubli «à escient», toutefois encore, Montaigne rendant avec malice le lecteur seul responsable de s’être fourvoyé:
C’est l’indiligent lecteur qui pert mon subject, non pas moy […]47.
29D’une manière plus générale, tous les humanistes connaissent cette connivence de l’inspiration et de l’oubli depuis l’exemple platonicien de Tynnichos de Chalcis, ce poète cité par le Ion, qui ne reconnaissait plus comme siens les vers composés dans son délire; Montaigne est le premier à s’en souvenir:
[…] comme aussi les poètes sont epris souvent d’admiration de leurs propres ouvrages et ne reconnaissent plus la trace par où ils ont passé une si belle carrière. C’est ce qu’on appelle aussi en eux ardeur et manie48.
30La création authentique, profonde, inspirée, s’accompagne invariablement d’une forme d’oubli, qu’il intervienne dès le moment de l’écriture, comme un état de grâce, ce que Montaigne semble dire des digressions de Plutarque, ou, comme ici, dès l’instant de sa clôture, par une sorte de retour punitif, l’esprit s’étant élevé à des sommets trop hauts pour être gardés intacts en la mémoire. Ronsard lui-même fait de l’oubli le prix à payer de son furor poeticus:
- 49 P. de Ronsard, « La Lyre », v. 89-91, Le Premier livre des Poëmes, O.C., vol. II, p. 691.
Mais quand du tout cet ardeur se retire
Je ne saurais ny penser ny redire
Les vers escrits & ne m’en souviens plus […]49.
31Cela, Montaigne le sait malheureusement aussi; ce sont précisément les discours les plus vifs, les plus inspirés, les plus précieux, les plus aléatoires, ceux qui sont venus à l’improviste, comme d’eux-mêmes, qui ont le plus de chances de s’évanouir et de tomber dans l’oubli:
- 50 Montaigne, Les Essais, III, 5, 876B. Comme le montre G. Mathieu-Castellani (Montaigne ou la vérité (...)
Aussi de ces discours fortuites qui me tombent en fantasie, il ne m’en reste en memoire qu’une vaine image, autant seulement qu’il m’en faut pour m’en faire ronger et despiter apres leur queste, inutilement50.
32Dès lors, si l’oubli apparaît comme le signe de reconnaissance de toute création artistique heureuse, s’il est l’une des cartes de visite de l’inspiration, celle qu’elle sème à chacun de ses passages, il est aussi, par un tragique retour des choses, l’espace du dépit, le signe de l’incapacité et de l’impuissance. Dans l’essai «Sur des vers de Virgile», Montaigne avoue que ses plus belles idées, nées sans doute d’une fréquentation de soi plus intense et plus vraie, celles, par exemple, qu’il lui est arrivé d’avoir à cheval, lui surviennent quand il n’a justement rien pour les écrire et tombent ainsi dans l’oubli; il enrage alors de tant aimer l’inspiration et d’être si mal servi par elle:
- 51 Montaigne, Les Essais, III, 5, 876B.
Mais mon ame se desplait de ce qu’elle produict ordinairement ses plus profondes resveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improuveu et lors que je les cerche moins; lesquelles s’esvanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher; à cheval, à la table, au lit, mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens […]51.
33C’est qu’on ne joue pas impunément avec l’oubli: dès lors que c’est la mémoire qu’on lui préfère, il sait faire connaître ses fines perfidies, ses jalousies importunes. Ainsi l’oubli salutaire, volontaire, audacieusement choisi, se verrait-il maintenant supplanté par une forme d’oubli non-maîtrisable, captieuse, revancharde, qui apparaît insidieusement lorsqu’on en appelle justement à la mémoire, et en particulier à cette mémoire de soi que, dans l’entreprise de se dire, Montaigne sollicite pour lui consigner ses «fantaisies», voire pour ne pas s’«eschaper» ou s’oublier lui-même. Car l’écriture intime – l’autoportrait – est une tentative résolument mémorielle: se saisir, c’est se remémorer à l’instant les figures possibles de son moi, rappeler ses «profondeurs opaques», le jeu complet de ses états. Et, entre toutes ces images, tenter peut-être de ressaisir la vraie, celle sans doute que de Montaigne seul connaissait La Boétie, mort en l’emportant à jamais:
- 52 Ibid., III, 9, 983, note (édition de 1588).
[…] luy seul jouyssoit de ma vraye image, et l’emporta. C’est pourquoy je me deschiffre moy-mesme, si curieusement52.
- 53 M. Merleau-Ponty, « Lecture de Montaigne », p. 262.
- 54 J. Starobinski, Montaigne en mouvement, p. 52.
- 55 La page 434 de l’Exemplaire de Bordeaux montre cette phrase et celle qui précède barrées plusieurs (...)
- 56 Pour P. Villey, Montaigne aurait supprimé cette phrase « en considération de Mlle de Gournay, sa fi (...)
34Dans cet aveu de Montaigne, les Essais seraient donc, secrètement, la quête d’un visage de soi oublié dans les yeux fermés d’un mort, «déchiffrement» ou remémoration d’une image de soi que seul savait l’ami; ils diraient le désir d’une ré-émergence personnelle, d’un état de fantasmatique complétude devenu pour toujours infigurable. Et c’est peut être là que l’oubli accomplit, pour Montaigne, sa plus cruelle vengeance. Car si, comme le dit Maurice Merleau-Ponty, «exister, pour Montaigne, c’est exister sous le regard de son ami»53, alors cet oubli de soi, à l’origine même des Essais, consacre à tout jamais le néant irréversible de l’être. Voilà pourquoi l’oubli de cette image intime, de ce que Jean Starobinski appelle son «double plus complet et véridique»54, est sans doute, pour Montaigne, l’oubli personnel le plus cuisant, partant le plus inavouable: singulièrement, corrigeant cette phrase de 1588 dans l’Exemplaire de Bordeaux, Montaigne la trace de grands traits de plume avec une insistance surprenante55. Pourquoi ce geste inhabituel? Voulait-il faire oublier, précisément, que c’est de ce «miroir» perdu, et de lui seul, que les Essais sont la quête? Quel sentiment trouble animait sa main à tout barrer ainsi?56
35Sans doute n’a-t-on pas de réponse. Mais pour peu que la pensée vraie soit celle qu’on trouve sous la rature, alors c’est bien, en vérité, pour réparer cet oubli unique, archaïque, fondateur, que Montaigne procède à ce «curieux déchiffrement», à cet inlassable labeur qui forme les Essais, et qui ne fait que se redire encore et encore, dès lors qu’il s’agit de faire ré-émerger les plus précieux moments de l’être, les sollicitations les plus heureuses de l’imaginaire. Celles des rêves, par exemple, qui s’évanouissent tout aussi aisément:
- 57 Montaigne, Les Essais, III, 5, 876B.
[…] en songeant, je les recommande à la memoire (car je songe souvent que je songe), mais le lendemain je me represente bien leur couleur […] mais quels ils estoient au reste, plus j’ahane à le trouver, plus je l’enfonce en l’oubliance57.
Ou les trouvailles les plus spirituelles:
J’aurai eslancé quelque subtilité en escrivant […]; je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que jay voulu dire […]58.
Ou encore, les impulsions de l’écriture première, seule authentique, dont la seconde main laborieuse ne fait qu’exacerber la perte:
En mes ecris mesmes je ne retrouve pas toujours l’air de ma premiere imagination: je ne sçay ce que j’ay voulu dire et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux59.
- 60 Et c’est bien pourquoi on ne saurait oublier que par superposition et confusion des choses existant (...)
36«Ahaner»; «s’eschauder»: rage oublieuse, effort désespéré. Car si l’image vraie de soi est une image perdue, les fantaisies de l’imaginaire et les bonheurs du langage sont, de même, trop fulgurants pour être préhensibles; l’écriture, comme mémoire, n’en rendra jamais compte qu’imparfaitement, peut-être par cela même qu’elle est signe de mémoire et que, comme le dit Umberto Eco – prononçant par là même l’échec de tout art de l’oubli –, il n’y a de signes mémoriels que des présences, non des absences60.
37Mais si l’écriture seule est mémoire, ses blancs disent invariablement l’oubli; en s’écrivant, elle efface et condamne les mots improduits, ceux qui, comme la «vraye image» de soi, comme la «premiere imagination», brûlaient de venir à l’être. La «mise en rolle», le «déchiffrement», tentatives dérisoires, décrètent sur-le-champ la mise à mort de tout ce qui n’est pas mis en mots. Ecrire, c’est donc bien en définitive «enfoncer en l’oubliance» un monde entier de pensées, de figures et de mots. Ainsi, dans ce sens, s’écrire est aussi se perdre, oublier la part non écrite de soi, ses instances évanouies. Dès lors, l’écriture joue aussi, paradoxalement, un rôle désintégrateur: certes, elle dit les pertes irréparables; certes, elle désigne, nomme, arrête par le trait de plume; mais, en même temps, elle oblitère, par l’irréversibilité de ses choix, un nombre immense de textes possibles. C’est donc finalement l’écriture même qui est acte d’oubli, regret, deuil véritable: elle seule, par un effrayant effet de retour, est responsable de l’effacement du vrai moi, et de ces mots qui «vallaient mieux». Doit-on dès lors s’étonner que Montaigne, fût-ce sur le mode ironique, en vienne à oublier sa propre écriture?
- 61 Montaigne, Les Essais, II, 17, 651B.
Et suis si excellent en l’oubliance, que mes escrits mesmes et compositions, je ne les oublie pas moins que le reste […]61.
38Non, sans doute, si l’on évalue tout ce que l’écriture laisse à jamais se perdre dans l’oubli. Et si l’on sait, comme Montaigne, que le destin de toute lecture et de toute écriture n’est pas de garder, d’engranger, de retenir, mais de prendre le risque, en «roulant au vent», d’effeuiller et de perdre:
Ce n’est pas grand merveille si mon livre suit la fortune des autres livres et si ma memoire desempare ce que j’escry, comme ce que je ly, et ce que je donne, comme ce que je reçoy62.
39Reste tout de même ici, pour Montaigne, une consolation d’humaniste: celle de voir écriture et lecture, liées par leur destin commun dans la singulière «fortune» des lettres, réaffirmer une fois de plus – et dans les traits mêmes de leur oublieuse mémoire – leur foncière consanguinité.