- 1 Avant lui, Ch. Bally a consacré une centaine de pages de son livre Linguistique générale et lingu (...)
1Sans en être le premier théoricien, Émile Benveniste a traité dans plusieurs travaux la problématique énonciative, qu’il a abordée, à différents niveaux, dans un esprit de systématicité1. Un des intérêts de sa conception réside dans le fait d’avoir cerné les principes généraux de l’énonciation et leur contribution fondamentale à une anthropologie du sujet, tout en leur assignant par ailleurs des formes de réalisation qu’il a appelées «appareil formel» (1970). Ce double volet de la théorie énonciative a été remarqué et signalé; en voici deux formulations parmi d’autres:
- 2 C. Normand, «Saussure-Benveniste», p. 182.
La façon dont Benveniste introduit et impose très tôt la prise en compte de la subjectivité dans la langue est exemplaire de cette combinaison, chez lui, de spéculations philosophiques, inspirées par une philosophie du sujet et de la conscience, et d’une description formelle rigoureuse2.
- 3 G. Dessons, Émile Benveniste, l’invention du discours, p. 67.
L’étude de l’énonciation recouvre donc, d’une part, une problématique globale qui a la dimension d’une théorie du langage et, d’autre part, des études spécifiques portant sur des formes linguistiques: formes verbales, indices de personne, marqueurs spatio-temporels3.
- 4 S. De Vogüé, «La croisée des chemins»; A. Ono, La notion d’énonciation chez Émile Benveniste; C. (...)
- 5 A. Herschberg Pierrot, Stylistique de la prose; D. Maingueneau, L’énonciation en linguistique fra (...)
2Certainement faudrait-il nuancer la radicalité de la distinction telle qu’elle est exprimée dans la seconde citation (d’une part la théorie générale du langage, d’autre part les formes). En effet, les signes ne constituent pas une composante supplémentaire relativement à l’énonciation; ils en sont le moyen opératoire par lequel cette dernière existe (ce qui ne veut pas dire pour autant que l’énonciation se réduit au système des signes). On préférerait donc envisager les principes et les formes de l’énonciation comme deux aspects d’une même réalité, que des regards différemment orientés permettent de saisir. Mais la ligne de partage demeure néanmoins profonde entre ces deux dimensions, au point d’avoir structuré la réception qui a été réservée aux écrits du linguiste. En effet, la plupart des travaux qui s’inscrivent dans la tradition énonciative de Benveniste se positionnent dans un domaine ou dans l’autre: d’un côté, les approches qui relèvent plutôt de la philosophie du sujet et d’une théorie générale de la langue (par exemple celles de S. De Vogüé, A. Ono ou encore C. Normand)4, et, de l’autre, celles qui proposent une approche descriptive des formes dans les textes (comme A. Herschberg Pierrot ou D. Maingueneau)5.
- 6 G. Philippe («L’appareil formel de l’effacement énonciatif et la pragmatique des textes sans locu (...)
3Sans en faire un point de doctrine, on peut admettre que les contributions qui suivent relèvent plutôt du second volet, dans la mesure où chacune se donne un corpus d’étude (plus ou moins strictement défini dans le champ littéraire) qu’elle se propose d’analyser sous l’angle énonciatif. Dans cette optique, toutes prennent appui sur le système développé par Benveniste, que ce soit dans sa dimension référentielle (deixis, anaphore) ou non référentielle (les fonctions syntaxiques et les composantes modales), ainsi que dans sa vocation à construire le sujet et la subjectivité (plan du discours), aussi bien qu’à les neutraliser (plan de l’histoire)6.
4Une question s’impose avec force: les analyses énonciatives des textes sont foisonnantes au sein des études littéraires de langue française; partant, quel est l’intérêt particulier auquel peuvent prétendre les articles réunis ici? Pour y répondre, on peut dire, schématiquement, que les contributeurs au présent numéro entreprennent de distinguer deux phases dans leurs investigations: une première, descriptive, qui se donne comme un point de départ de l’analyse, et une seconde, plus critique, qui invite à une révision ou une relativisation des principes théoriques sous-jacents à la description. Cette réflexivité sur les principes de l’analyse revêt, à nos yeux, une part d’originalité. Précisons les enjeux de cette démarche.
5Dans un premier temps, il s’agit de repartir des composantes de l’appareil formel telles que Benveniste les a définies et, notamment, de leur appartenance présumée à l’un des deux plans d’énonciation. Ces deux constellations de signes, rigoureusement disjointes dans le système de la langue, sont cependant susceptibles de configurations variées, voire peu standards, dès lors qu’elles sont articulées en discours. À cet égard, les pratiques littéraires, en tant qu’espace de liberté où l’homme s’exerce à inventer la langue, ont cherché à exploiter au maximum de leurs possibilités les moyens énonciatifs disponibles, jusqu’à en faire évoluer le sens (par détournement, renforcement, élargissement, usure, etc.). La tâche initiale que nous nous donnons consiste donc à appréhender les formes de l’énonciation en maintenant une attention aux particularités de leurs réalisations dans le but de repérer et d’analyser certaines transformations qui ont affecté, fût-ce de manière locale, l’appareil formel de l’énonciation du français moderne (entre le XVIIIe et le XXIe siècle).
6Mais le travail de description que nous menons, fondé dans la théorie énonciative de Benveniste, ne vise en aucun cas à figer le modèle, ni à l’ériger en cadre de pensée immuable. À cet égard, notre projet se distingue sensiblement de la démarche très répandue qui consiste à recourir à la théorie énonciative comme à un stock de formes préétablies que l’analyse se contente d’appliquer aux textes. Nous considérons au contraire le modèle énonciatif comme une plateforme de départ permettant d’orienter la description linguistique et, ainsi, d’assurer un minimum d’homogénéité à l’ensemble des contributions. Sa mise en œuvre dans un geste descriptif doit alors être systématiquement accompagnée d’une réflexion critique portant sur la valeur énonciative (statut et signification) des formes appréhendées. Chaque exploration des textes se présente finalement comme une occasion de procéder à un retour critique sur la théorie afin de mettre au jour, dans son versant formel, des faits de variation, d’évolution, d’instabilité – en un mot, des tensions. Il en résulte une saisie problématisante du fonctionnement énonciatif de certaines unités linguistiques. Le modèle énonciatif et son appareil de formes n’apparaissent donc pas comme un cadre inaltérable de signification, mais comme un ensemble de relations (entre des formes et des fonctions) qui se construisent et se renouvellent au sein des pratiques discursives en général – et des pratiques littéraires en particulier.
- 7 Mais soyons clairs: dans la perspective commune aux études menées ici, l’énonciation précède et f (...)
7Prévenons encore un risque de méprise. Les quelques réflexions critiques que nous proposons par rapport à la question énonciative n’ont pas pour objectif de remettre en cause la démarche, ni le modèle de Benveniste. De telles prétentions seraient mal venues, dans la mesure où notre manière d’aborder l’énonciation est doublement décalée par rapport à celle du linguiste. Premièrement, nous l’avons dit, Benveniste entreprend de définir des principes d’organisation qui opèrent au niveau de la langue. Sa théorie rend donc compte du système, alors que nos analyses ont systématiquement prise sur des énoncés actualisés, dont les formes de réalisations demeurent inévitablement soumises à des normes de régulation externes au système. L’inscription des productions énonciatives dans des cadres génériques, esthétiques ou stylistiques constitue un facteur multidimensionnel de régulation et d’innovation langagières que la langue, à elle seule, ne suffit pas à expliquer7. Deuxièmement, si Benveniste traite effectivement de la langue, le point de vue qu’il adopte sur cet objet (plus précisément sur l’état de langue qui prévaut à son époque) relève d’une approche en synchronie. Il ne manque d’ailleurs pas, lui-même, de l’affirmer, par exemple lorsqu’il commente son enquête sur les temps verbaux:
- 8 É. Benveniste, «Les relations de temps dans le verbe français», p. 238.
Il s’agit donc de chercher dans une vue synchronique du système verbal en français moderne, les relations qui organisent les diverses formes temporelles8.
8La nature de l’objet (le système de la langue) et la perspective (synchronique) sont explicitement assumées. De notre côté, nous optons pour un point de vue plutôt diachronique ou, du moins, qui tienne compte du déplacement du centre de synchronie dans la chronologie historique. Pour ces deux raisons, il ne serait pas justifiable de présenter notre travail comme une critique de la théorie benvenistienne; nous voudrions plus volontiers le considérer comme un prolongement.
9Appréhendées globalement, les contributions qui suivent peuvent être réparties, compte tenu des observables étudiés, en deux ensembles. Les trois premiers articles portent sur des unités grammaticales ou lexicales que Benveniste intègre, statutairement, à son appareil formel: Timon Jahn montre que, dans des emplois bien stabilisés au XVIIIe siècle, mais encore vivaces aujourd’hui, le passé simple, pierre angulaire du plan de l’histoire selon Benveniste, rapporte avec une intensité particulière les conséquences du procès à la situation psychologique, émotionnelle ou cognitive du locuteur au moment de l’énonciation. Élodie Dufour traite également une forme que Benveniste caractérise par son débrayage, le pronom «il»; elle montre que, dans ses cahiers, Henri de Régnier recourt à la non-personne au moment d’évoquer les souvenirs les plus personnels; le pronom de 3e rang devient, dans cet usage, un instrument poétique de remémoration objective, voire une médiation ouvrant à l’expérience dans ses dimensions les plus essentielles. Aude Laferrière et Joël Zufferey cernent le fonctionnement évolutif de l’indicateur temporel «en ce moment» qui, sur un peu plus d’un siècle, voit son système d’ancrage profondément redéfini; par la description de ce processus, c’est la stabilité du classement des indicateurs de temps dans les catégories opposées du discours et de l’histoire qui est interrogée.
10Les quatre dernières contributions abordent, d’une manière ou d’une autre, des faits de mise en tension énonciative dans le contexte particulier où des énoncés en représentent d’autres (discours rapporté).
11La première, due à Frédéric Calas, cerne les configurations énonciatives du discours rapporté au sein des romans épistolaires du XVIIIe siècle et réussit à montrer que, dans leurs incongruités, elles révèlent les enjeux pragmatiques de la communication des personnages, autant que les enjeux poétiques et stylistiques des œuvres.
12Bérangère Morichaud-Airaud examine dans Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier, les cas d’énoncés rapportés sous le signe de l’hybridité, en ce que s’y mêlent repérages selon l’énonciation représentante et repérages selon l’énonciation représentée. Elle propose un parcours des différents procédés – relevant aussi bien de la typographie que du lexique et de la syntaxe – concourant à troubler les frontières énonciatives. Ce faisant, elle met en valeur une esthétique de la libre circulation des voix et des points de vue.
13Frédéric Martin-Achard montre que, dans Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu, le discours indirect libre est aménagé de manière à engendrer des incertitudes interprétatives, à favoriser des flottements à la lecture, jusqu’à ne plus permettre la dissociation claire et précise du discours représenté et du récit. Ce décloisonnement des strates énonciatives servirait, d’une part, à porter haut la parole des personnages (qui concurrencent ainsi le récit), et, d’autre part, à asseoir la présence de la voix narrative qui exerce une prise en charge dans des registres qui ne lui sont pas conventionnels. Cette situation paradoxale constitue finalement le ressort d’une poétique originale qui concilie polyphonie vocale et autorité affirmée d’un narrateur.
14Aude Laferrière et Cécile Narjoux proposent une étude sur les mots-phrases «oui/non» à travers un corpus composé de romans du XXIe siècle d’auteurs tels que Mauvignier, de Kerangal, Despentes. Diverses configurations discursives se dégagent: entre intégration syntaxique lorsque «oui/non» sont régis par un verbe de parole et autonomie énonciative lorsqu’ils figurent en discours directs, nombreuses sont les structures donnant lieu à des lectures plus incertaines, pouvant aller jusqu’à l’amphibologie. Les romanciers semblent tirer profit de la double carrière de «oui/non» – marqueurs d’oralité en discours/syntaxiquement linéarisés en récit – pour créer des effets de points de vue fluctuants et des zones énonciativement équivoques, aux allures de parole vive.
15Nous tenons, au terme de cette introduction, à exprimer nos remerciements les plus chaleureux à toutes les personnes qui ont accepté d’expertiser, de manière anonyme, les contributions réunies dans le présent ouvrage.