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L'appareil formel de l'énonciation à l'œuvre et en question

Arrêt sur un fait d’instabilité dans le système énonciatif des indicateurs temporels

Aude Laferrière et Joël Zufferey
p. 61-82

Résumés

Les fonctionnements référentiels déictique et anaphorique sont habituellement considérés comme des opérations irréductiblement opposées. À chacun de ces deux régimes d’ancrage sont associés des ensembles spécifiques de signes. Benveniste les distribue sur les deux plans d’énonciation «du discours» et «de l’histoire». Dès lors qu’elles sont définies par le modus operandi de leur référence, ces expressions sont assignées à l’un ou l’autre plan avec une grande fermeté au point de constituer un système contrastif et stable. C’est, dans une perspective historique (du XIXe au XXIe siècle), la possibilité de migration de quelques indicateurs temporels d’un sous-système à l’autre que nous voulons interroger et, par conséquent, l’éventuelle redéfinition de leur statut énonciatif.

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Notes de l’auteur

J. Zufferey a contribué à cet article dans le cadre de la recherche FNS (100012_201115).

Texte intégral

Introduction

  • 1 É. Benveniste, «L’appareil formel de l’énonciation».
  • 2 É. Benveniste, «Les relations de temps dans le verbe français».
  • 3 É. Benveniste, «L’appareil formel de l’énonciation», p. 84.
  • 4 É. Benveniste, «La nature des pronoms», p. 256.
  • 5 É. Benveniste, «De la subjectivité dans le langage», p. 262.
  • 6 É. Benveniste, «Les relations de temps dans le verbe français», p. 238 sq.

1Qu’il en fasse le socle unique de l’appareil formel de l’énonciation1 ou l’un des deux volets qui le composent2, Émile Benveniste identifie, sous l’enseigne de la deixis, un ensemble de formes qu’il spécifie par leur fonctionnement sémantique et référentiel: «l’énonciation est directement responsable de certaines classes de signes qu’elle promeut littéralement à l’existence»3. «Je», «tu», «aujourd’hui», «ici» ont ainsi en partage de situer l’activité de parole au cœur de la référence, de sorte que, pour ce genre de formes, le sens n’est pas défini par l’objet représenté, mais procède du mode de fonctionnement par lequel l’expression représente. Il résulte de cette identification de la forme à son fonctionnement un statut a priori très stable au sein de l’appareil formel: les expressions qui impliquent un repérage situationnel s’opposent, par principe, à celles qui déclenchent un repérage textuel. Cela n’empêche pas que certaines unités se prêtent à deux modes opératoires opposés. Benveniste note, par exemple, à propos du pronom «cela», qu’il sert à relayer «des éléments matériels de l’énoncé»4; il l’associe à ce titre aux pronoms de troisième personne «il, le». Mais il affirme également que le pronom démonstratif se laisse définir «par rapport à l’instance de discours»5 et le verse dans l’ensemble des formes ancrées dans l’énonciation telles que «hier, l’an dernier, demain». Ce genre de polyvalence du système, en principe réduite à l’une ou à l’autre valeur (déictique vs anaphorique) en discours, ne constitue pas une instabilité de l’unité en question: elle occupe, de manière stable, deux positions distinctes. En partant de la stricte et irréductible opposition entre ce que Benveniste nomme «le plan du discours» et «le plan de l’histoire»6, nous voulons interroger, dans une perspective historique, la possibilité qu’une expression référentielle migre d’un régime à l’autre et, dans un même temps, l’éventuelle redéfinition de son statut énonciatif.

1. Problématique: un fait de discours

2Notre étude concerne, à un niveau local, la structuration de la langue par des emplois – phénomène que nous abordons en partant d’un fait de discours particulier, qui nous permettra, à la fois, d’expliciter et d’illustrer notre problématique.

3En 1833, deux ans après l’édition originale, Balzac publie La Peau de chagrin pour la troisième fois et, comme à son habitude, il ne manque pas l’occasion de réviser son texte. Parmi les nombreuses modifications qu’il apporte au roman, on remarque la suivante:

La Peau de chagrin, Gosselin, 2e éd., 1831

La Peau de chagrin, Gosselin, 3e éd., 1833

À cette pensée, il jeta le mépris comme un manteau entre le monde et lui.

En ce moment, le médecin des eaux vint à lui d’un air affectueux et s’inquiéta de sa santé.

À cette pensée, il jeta le mépris comme un manteau entre le monde et lui.

Le lendemain, le médecin des eaux vint le voir d’un air affectueux et s’inquiéta de sa santé.

  • 7 Le problème s’explique différemment, mais demeure entier, dès lors qu’on l’envisage à un niveau cog (...)

4Un indicateur temporel chasse l’autre («en ce moment» > «le lendemain») et modifie la perspective temporelle: un rapport de simultanéité fait place à une relation de postériorité. Mais il semble aussi que les modalités d’ancrage qui président à l’actualisation référentielle ne soient pas identiques dans les deux cas. Compte tenu de l’état de langue qui est le nôtre, on est amené à considérer «en ce moment» comme une expression embrayée, c’est-à-dire qui identifie une tranche temporelle par concomitance avec l’activité de parole. De manière différente, le repère qui sert d’ancrage à l’expression nominale «le lendemain» n’est pas le moment d’énonciation, mais un moment énoncé – l’expression est débrayée. La référence obéirait donc à un fonctionnement déictique dans le texte de 1831, alors qu’elle procéderait selon une logique anaphorique dans l’état du texte de 1833. Une telle transformation, intervenant dans un cotexte discursif par ailleurs stable (ici le plan de l’histoire), apparaît peu conventionnelle et mérite examen7.

5Le contraste de fonctionnement énonciatif déclenché par les deux indicateurs, que la description en rende compte sur un plan textuel ou cognitif, est attesté par le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-1877) – le Dictionnaire de l’Académie de 1835 n’y consacre quant à lui aucun commentaire:

6Pour «en ce moment»:

En ce moment, présentement, à l’heure qu’il est. Revenez me voir demain; je suis trop occupé en ce moment pour vous recevoir.

7Pour «le lendemain»:

Le jour qui suit celui dont on parle. «Sans inquiétude, sans souci pour le lendemain.» [Massillon, Prof. rel. 3]

8À en croire le dictionnaire, réalisé quelques décennies après le geste de révision assumé par Balzac, «en ce moment» et «le lendemain» sont des termes qui s’opposent, par leur fonctionnement, au sein du sous-système des expressions référentielles non autonomes. Il apparaît dès lors surprenant que soit remplacée, dans un environnement textuel inchangé, une expression a priori déictique par une autre de fonctionnement anaphorique. Et vu le régime énonciativement débrayé qui prévaut, organisé autour de la 3e personne et du passé simple («le médecin vint à lui»), c’est bien l’indicateur démonstratif qui semble ne pas convenir au cotexte narratif d’insertion. L’option d’une interprétation par énallage temporelle ne peut en outre pas être retenue, car l’articulation d’un déictique de simultanéité ne peut guère être envisagée, durant la première moitié du XIXe siècle, avec un verbe au passé simple. Faut-il en conclure que Balzac aurait commis, en 1831, une faute de langue qu’il se serait appliqué à corriger en 1833? Une réponse avisée à cette question requiert d’examiner les emplois balzaciens de «en ce moment» à plus large échelle.

9À considérer le roman dans ses deux états, on relève 44 occurrences de «en ce moment» dans la version de 1831 et, en raison de la substitution citée, 43 occurrences dans celle de 1833. Sur les 43 cas communs, 32 procèdent selon un fonctionnement anaphorique (en lien avec des temps verbaux signifiant la non-actualité) et seulement 11 de façon déictique. Voici deux séries d’exemples qui illustrent chacun des dispositifs:

10Fonctionnement anaphorique

La Peau de chagrin, Gosselin, 2e éd., 1831

La Peau de chagrin, Gosselin, 3e éd., 1833

En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le Pont-des-Arts; et, sans les écouter, il regardait la Seine, dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris.

En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le Pont-des-Arts, où, sans les écouter, il regardait la Seine, dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris.

Puis, elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en laissant paraître une vive émotion, et ne me regarda plus. En ce moment, j’aurais bien voulu croire à des chimères!…

Puis, elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en laissant paraître une vive émotion, et ne me regarda plus. En ce moment, j’aurais bien voulu croire à des chimères!…

En ce moment, elle accueillit l’ivresse de mes regards, et ne se refusa point à mon admiration!

En ce moment elle accueillit l’ivresse de mes regards, et ne se refusa point à mon admiration!

11Fonctionnement déictique

La Peau de chagrin, Gosselin, 2e éd., 1831

La Peau de chagrin, Gosselin, 3e éd., 1833

Alors, je lui demandai le rendez-vous.

– Volontiers… dit-elle; mais pourquoi ne me parleriez-vous pas en ce moment?

Alors, je lui demandai le rendez-vous.

– Volontiers… dit-elle. Mais pourquoi ne me parleriez-vous pas en ce moment?

T’ai-je remis mon âme entre les mains pour la déchirer?… Tu m’arraches en ce moment dix années d’existence!…

T’ai-je remis mon âme entre les mains pour la déchirer?… Tu m’arraches en ce moment dix années d’existence!…

– Vous voyez, mon cher Monsieur, que nous ne nous amusons pas ici… Je m’occupe en ce moment de la monographie du genre canard.

– Vous voyez, mon cher Monsieur, que nous ne nous amusons pas ici… Je m’occupe en ce moment de la monographie du genre canard.

12À noter que dans les cinq révisions que Balzac entreprend de son roman à la suite de la dernière parution chez Gosselin, quelques emplois de l’indicateur disparaissent, mais aucun ne voit son fonctionnement référentiel redéfini dans un sens déictique ou anaphorique (ces relevés ont été réalisés grâce à l’édition comparative Variance.ch). Ces observations nous amènent à conclure que la préférence accordée ponctuellement à l’anaphorique «le lendemain» ne répond pas, pour Balzac, à la volonté de corriger une erreur de langue. Plus encore, il apparaît que l’indicateur temporel «en ce moment» n’assume, de manière a priori, ni une valeur déictique, ni anaphorique. Son fonctionnement apparaît polyvalent (en langue balzacienne), dans la mesure où il se prête aux deux usages et ce n’est qu’en discours, selon le cotexte dans lequel il s’inscrit, que le syntagme se charge d’une valeur unique et effective. Pour preuve l’usage coup sur coup de l’indicateur dans ses deux valeurs, respectivement déictique et anaphorique:

La Peau de chagrin, Gosselin, 2e éd., 1831

La Peau de chagrin, Gosselin, 3e éd., 1833

– Le major ayant disposé, par son testament, de plusieurs sommes en faveur de quelques établissemens publics, sa succession a été réclamée à la Compagnie des Indes par le gouvernement français… Or, elle est en ce moment claire, palpable, liquide; et depuis quinze jours, je cherchais infructueusement les ayans-cause de la demoiselle Barbe-Marie-Charlotte O’Flaharty, lorsque – hier – à table…

En ce moment, Raphaël se leva soudain, laissant échapper le mouvement brusque d’un homme qui reçoit une blessure.

Le major ayant disposé, par son testament, de plusieurs sommes en faveur de quelques établissemens publics, sa succession a été réclamée à la Compagnie des Indes par le gouvernement français… Or, elle est en ce moment claire, palpable, liquide; et depuis quinze jours, je cherchais infructueusement les ayans-cause de la demoiselle Barbe-Marie-Charlotte O’Flaharty, lorsque – hier – à table…

En ce moment, Raphaël se leva soudain, laissant échapper le mouvement brusque d’un homme qui reçoit une blessure.

13Le rapport de 11 emplois déictiques versus 32 anaphoriques pourrait laisser penser à une hiérarchie des valeurs dans le sens d’une prédisposition de l’expression à un usage anaphorique. Mais l’exploitation inégale des types de fonctionnement n’est pas due à une structuration sémantique inhérente à l’expression, mais au statut générique particulier du texte dans lequel elle est observée. Apparaissant dans un texte essentiellement narratif, l’expression répond logiquement à l’appel du cotexte débrayé. Corrélativement, les emplois déictiques interviennent, à une exception près, dans l’énonciation embrayée des personnages, représentée en discours direct. L’absence de prévalence d’une valeur par rapport à l’autre trouve confirmation dans l’examen d’un autre corpus, différemment géré sur le plan énonciatif. La correspondance de Balzac (nous avons recours au corpus mis à disposition dans Frantext: quatre tomes recouvrant 1809 à 1845) donne à voir une inversion radicale des fonctionnements déictiques et anaphoriques: nous avons relevé 68 occurrences de «en ce moment» et toutes obéissent à un fonctionnement déictique. Le régime énonciatif de l’environnement textuel apparaît décisif pour le fonctionnement de l’indicateur, ce qui valide l’hypothèse de sa polyvalence statutaire en synchronie.

2. Du discours au système

14L’examen du syntagme dans ses modes de fonctionnement énonciatif présente un intérêt linguistique dans la mesure où il se caractérise par une certaine régularité dans les textes de Balzac, tout en s’inscrivant contre la norme établie par le dictionnaire (cf. Littré supra). L’idiosyncrasie des emplois balzaciens se heurte en effet à la langue standard qui oppose l’expression déictique «en ce moment» et la forme anaphorique «à ce moment(-là)». Le dictionnaire de l’époque (Littré 1863-1877) confirme le principe de cette opposition:

À ce moment, alors. La dernière fois que vous vîntes à Paris, il me fut impossible d’aller vous voir; à ce moment, j’étais retenu dans mon lit par la fièvre.

«À ce moment, il [le prince mourant] étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques.» [Bossuet, Oraisons funèbres]

15Vu les observations faites à propos de «en ce moment», de sa capacité à endosser une valeur anaphorique, il convient de se demander ce que devient, chez Balzac, la distinction entre les deux formes qui assument normalement des fonctionnements, partant des significations, spécifiques et exclusives. À considérer l’ensemble de La Comédie humaine (dans sa version du «Furne corrigé» retenue par Frantext), on constate que l’opposition des deux formes ne s’avère guère productive. En effet, «à ce moment» n’apparaît que deux fois dans l’ensemble du corpus:

  • 8 H. de Balzac, Le Bal de Sceaux, 1842.

Après avoir fait quelques pas, ils se trouvèrent sous un massif d’arbres que les couleurs du couchant enveloppaient comme d’un nuage rouge et brun. Cette magie naturelle imprima une sorte de solennité à ce moment8.

  • 9 H. de Balzac, L’Auberge rouge, 1846.

Le dos appuyé sur sa chaise, le poignet légèrement soutenu par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame dorée de son couteau. Quand un dîner arrive à ce moment de déclin, certaines gens tourmentent le pépin d’une poire; d’autres roulent une mie de pain entre le pouce et l’index9.

16On constate que ces deux cas sont très différents de ceux étudiés jusqu’ici, dans la mesure où, étant donné leur statut valenciel, ils n’entrent pas en concurrence avec «en ce moment»: dans les deux énoncés, le syntagme s’inscrit dans la suite du prédicat verbal («imprimer à…», «arriver à…»). C’est dire que les deux indicateurs ne servent pas de complément de phrase et ne sont pas commutables avec «en ce moment». Aucune alternative ne se présente donc ici pour Balzac étant donné que le syntagme prépositionnel réalisé, employé sous la contrainte de la syntaxe, est le seul qui assure la correction grammaticale de l’énoncé.

17Ce parcours nous amène à conclure que Balzac, dans sa pratique, réduit le système normal des formes de la langue. Bien que les deux indicateurs «en ce moment» et «à ce moment(-là)» soient disponibles, il ne retient dans les faits que le premier, qu’il charge alors de plusieurs fonctionnements. La polyvalence énonciative qu’il accorde à l’expression retenue constitue le moyen de compenser la simplification opérée dans le système formel. Quant à l’expression normalement anaphorique, elle ne disparaît pas complètement pour autant, puisqu’elle sert en situation de contrainte syntaxique, lorsque la préposition «à» est requise par le verbe (variante liée).

18Mais il faut apporter ici une précision: l’usage anaphorique de «en ce moment» n’est pas une exclusivité balzacienne. On en rencontre, durant tout le XIXe siècle, de nombreux emplois, qui signalent l’instabilité sémantique de l’expression (n’en déplaise à Littré). Ainsi, chez Hugo – à la même période que les 2e et 3e éditions de La Peau de chagrin –, on dénombre 66 occurrences de «en ce moment» dans Notre-Dame de Paris (1832) et Claude Gueux (1834). Parmi ces cas, 63 obéissent à un fonctionnement anaphorique. Voici la première occurrence de chacun des deux romans:

  • 10 V. Hugo, Notre-Dame de Paris, 1832.

C’était en effet le recteur et tous les dignitaires de l’Université qui se rendaient processionnellement au-devant de l’ambassade et traversaient en ce moment la place du Palais. Les écoliers, pressés à la fenêtre, les accueillirent au passage avec des sarcasmes et des applaudissements ironiques10.

  • 11 V. Hugo, Claude Gueux, 1834.

Une heure après, il aborda un jeune condamné de seize ans qui bâillait dans le promenoir, et lui conseilla d’apprendre à lire. En ce moment, le détenu Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait là dans son pantalon11.

19Le régime historique, appliqué aux temps verbaux et au système de la personne, cadre et contraint le fonctionnement anaphorique de l’indicateur. Dans sa globalité, la pratique hugolienne apparaît en définitive parfaitement comparable avec celle de Balzac. On peut en conclure que les usages des deux auteurs ne constituent pas des faits de discours absolument exceptionnels, mais reflètent un état de langue partagé au moins dans la première moitié du siècle, cela étant probablement la conséquence de la jeunesse de l’expression («en ce moment» n’est pas d’un usage très fréquent aux XVIIe et XVIIIe siècles ou «dans ce moment» lui est préféré). Mais par la suite, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une évolution se dessine.

20Dans le corpus des Rougon-Macquart (1871-1893), on compte 88 occurrences de «en ce moment», qui se répartissent de façon équilibrée entre les fonctionnements déictique et anaphorique. Le taux des emplois déictiques de l’indicateur «en ce moment» croît donc considérablement par rapport aux pratiques narratives de la première moitié du siècle; et, logiquement, la proportion des usages anaphoriques diminue dans une mesure équivalente.

21Mais le phénomène le plus symptomatique d’une évolution du système réside dans le nombre élevé d’occurrences de «à ce moment(-là)». Pas moins de 271 occurrences apparaissent dans le cycle zolien, et le syntagme ne constitue plus une solution face aux contraintes syntaxiques imposées par le verbe à son complément. L’indicateur, libéré de la rection verbale dans la plupart de ses apparitions, fonctionne bien comme complément de phrase et se spécialise dans le fonctionnement anaphorique: tous les emplois réalisés par Zola sont de ce type, sans qu’aucune ambivalence sémantique n’affecte l’expression. On peut comprendre que, en diachronie, l’émergence progressive, dans la deuxième moitié du siècle, de «à ce moment(-là)», accompagnée d’un centrement univoque sur la valeur anaphorique, favorise un resserrement sur sa définition déictique de «en ce moment» (et inversement). Ce n’est donc pas, quoi qu’en dise Littré, le XIXe siècle, mais plutôt le XXe siècle qui a entériné et fixé l’opposition des signifiants et des signifiés pour ce couple d’indicateurs.

22Résumons la situation: le processus d’évolution a fait passer l’indicateur «en ce moment» d’un état de polyvalence (première partie du XIXe siècle) à une progressive spécialisation dans la position déictique (deuxième partie du siècle), pour finalement se stabiliser dans cette valeur assumée de façon exclusive par opposition à l’anaphorique «à ce moment(-là)» (dans le cours du XXe siècle). Et pour ne pas simplifier la réalité des pratiques, il faut reconnaître que plusieurs auteurs font encore, au XXe siècle, un usage à l’ancienne de «en ce moment»: Proust, en particulier, recourt fréquemment à l’expression en n’hésitant pas à faire alterner ses valeurs à la manière de Balzac ou de Hugo. La stabilisation de l’opposition des formes et des fonctions se constitue donc dans un processus qui s’étend, à un rythme plutôt lent, sur près d’un siècle.

23Pour accomplir le dernier mouvement évolutif et pour que chaque forme assume une valeur univoque et spécifique, il est probable que certaines caractérisations de registre aient dû s’estomper. En effet, quelques sondages effectués dans le domaine de la poésie montrent que «en ce moment» est notablement préféré à l’indicateur concurrent tout au long du XIXe siècle, que ce soit en usage déictique ou anaphorique. Pour la période qui s’étend de 1860 à 1890, Frantext ne livre que 5 occurrences de «à ce moment» dans le corpus «poésie». Un cas s’inscrit dans la suite syntaxique du verbe et trois sont introduits par la préposition «jusqu’…»; une seule apparition pourrait aisément commuter avec «en ce moment»:

  • 12 Lautréamont, Les Chants de Maldoror, 1869.

Il lui semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger battement. Le noyé vit! À ce moment suprême, on put remarquer que plusieurs rides disparurent du front du cavalier12.

24C’est donc un poème en prose qui, de manière exceptionnelle, accueille la forme; quant aux quatre autres interventions dans les textes lyriques, elles résultent de contraintes syntaxiques. Au vu de ses réalisations qui perdurent dans la production lyrique (à tendance probablement plus traditionaliste), l’expression «en ce moment» semble s’attacher la valeur haute d’une forme soutenue. Il a donc fallu que soit forcé le verrou du registre pour que s’instaurât la possibilité d’une concurrence équitable entre les deux indicateurs. C’est dans ces conditions que «en ce moment» a perdu son monopole et que la forme censément la plus relâchée a pu investir massivement et intégralement l’écriture littéraire. Conséquence de cette évolution, les deux expressions ont vu leur sens référentiel se fixer en langue de manière distinctive.

25Osons enfin un dernier saut, afin de mesurer la continuité de la logique évolutive que nous avons dégagée: qu’en est-il des emplois romanesques de «en ce moment» au XXIe siècle? Frantext enregistre (au moment où nous rédigeons cet article) 99 romans contenant au total 332 occurrences de l’indicateur. La grande majorité des cas (près de 270) obéissent à un fonctionnement clairement déictique en contexte embrayé, de sorte que la stabilisation remarquée durant le siècle précédent tend à se vérifier. Reste tout de même une soixantaine d’occurrences, ce qui représente une quantité non négligeable pour laquelle une explication doit encore être avancée. La majorité de ces emplois apparemment surprenants (car non alignés sur la tendance évolutive) interviennent en contexte non actuel. Mais ils ne constituent pas pour autant des infractions au processus de spécialisation que nous avons retracé, dans la mesure où ils ne relèvent pas, dans leur intégralité, d’un régime anaphorique. En effet, l’indicateur est souvent mis, lorsqu’il apparaît en contexte débrayé, au service d’un effet de point de vue, ce qui invite à exclure l’hypothèse d’un fonctionnement anaphorique:

  • 13 M. Fellag, L’Allumeur de rêves berbères, 2007.

Il pensa ensuite à une plaisanterie de mauvais goût, puis frissonna en prenant soudain conscience que la roue du loto de la mort, qui se jouait beaucoup en ce moment, venait peut-être de désigner son numéro13.

  • 14 P. Théobald, Boys, 2019.

Depuis combien de temps n’a-t-il plus couru? Un an et demi? Deux ans? Davantage? Samuel a beau gratter, sa mémoire s’embrouille et lui fait défaut, comme à peu près tout le reste en ce moment. Seule certitude: c’était avec Suzie14.

26Les deux énoncés sont attachés à représenter le discours (tenu ou non) des personnages, à rendre leurs attitudes mentales ainsi que leurs mouvements de conscience (en partie non réflexive). Ainsi diverses marques de subjectivité (l’évaluatif «beaucoup», le modalisateur «peut-être» / les interrogations interprétables comme du discours indirect libre, la phrase nominale et la structure à présentatif qui focalise l’information) prennent place dans la narration tout en convenant, par leurs effets de sens, aux états intérieurs des acteurs de l’histoire. Dans ce mouvement où la narration omnisciente épouse les mouvements de l’esprit du sujet de conscience, le localisateur «en ce moment» se prête favorablement à une lecture par énallage, qui repose alors nécessairement sur un sens déictique: la perspective temporelle se trouve localement ancrée dans l’actualité énonciative d’une entité pourtant délocutée («il», «son» / «Samuel», «sa», «lui»). Le décentrement de l’indicateur, hors de la sphère de l’énonciation d’un ego représenté comme tel, entérine finalement sa valeur déictique, étant donné la cohérence qui se crée ainsi avec les autres marques de subjectivité que comporte l’énoncé.

27Cet usage stylistique de l’indicateur rappelle l’association bien connue de l’adverbe «maintenant» avec l’imparfait, dont la poussée la plus forte remonte aux années 1880. Si les réalisations figurales sont beaucoup plus tardives pour «en ce moment» (130 ans plus tard), la raison en est précisément que le fonctionnement par ancrage énonciatif devait être solidement fixé pour se prêter à un détournement à visée focalisante.

28La dépendance du localisateur au moment de l’énonciation apparaît également lorsque la proposition qui le contient bascule dans le rapport d’un discours:

  • 15 M. Houellebecq, Plateforme, 2001.

Valérie lui jeta un regard rapide. Il aurait dû se faire couper les cheveux, il se négligeait vraiment en ce moment. «Je ne te fais pas de reproche…» dit-elle15.

  • 16 G. Bouillier, Le Dossier M, 2018.

Je ne rigole plus. Assez d’être cool, zen, relax. On lui a dit: S’en prendre à cent contre un, okay, dans le principe, ce n’était pas joli joli. Mais dans certains pays, des femmes se faisaient en ce moment même lapider par cent types pour avoir voulu vivre leur vie et ça, c’était la réalité16.

  • 17 J. Authier-Revuz, La représentation du discours autre, p. 135.
  • 18 Voir R. Martin, «Sur l’unité du mot même».

29Les séquences de discours indirect libre qui accueillent l’indicateur ne sont pas décisives pour son interprétation. En effet, dans le système énonciatif qui définit l’indirect libre, les indicateurs sont susceptibles d’opérer selon un mode déictique ou anaphorique. J. Authier-Revuz souligne la «souplesse de fonctionnement des ancrages énonciatifs» dont bénéficient les localisateurs spatio-temporels au sein du discours indirect libre17. Reste que l’interprétation gagne à se faire dans le cadre des normes esthétiques en vigueur et donc compte tenu de la dominante déictique du localisateur au XXIe siècle. Nous voyons en outre un appui à cette lecture dans la forme renforcée et épurée par l’adjectif d’identité «même»18: la valeur ainsi mise en exergue est celle d’un recouvrement du moment d’énonciation dans son noyau essentiel. Frantext ne fournit d’ailleurs que très peu de cas où l’expression anaphorique «à ce moment-là» se trouve modifiée par «même»: deux cas pour le XXe siècle (Claudel, Partage de midi, 1949 et Tillion, Ravensbrück, 1946) et aucun pour le XXIe siècle.

30L’analyse s’applique dans des termes très similaires à l’inscription de l’indicateur dans des contextes de discours indirect:

  • 19 A.-M. Garat, L’Enfant des ténèbres, 2008.

Mais Dora s’arrêta là dans les confidences, Gabrielle s’était assombrie, la grenade ne la déridait pas. Elle finit par avouer que, justement, Camille était à Vienne en ce moment19.

  • 20 P. Théobald, Boys, 2019.

Il s’exprimait avec un accent du Nord et demandait à l’employée qui nous servait comment tournaient les affaires en ce moment20.

31Là encore, le système d’ancrage du discours indirect admet des localisateurs des deux bords – à noter tout de même la fréquence généralement plus élevée, dans ce cadre, d’expressions anaphoriques transposées dans le régime énonciatif de la narration. Dans ces conditions, il n’est donc pas exclu que le localisateur «en ce moment» relaie une information temporelle précédemment énoncée (ou impliquée), mais l’interprétation déictique (par renvoi à la situation du sujet représenté) demeure néanmoins parfaitement acceptable.

32Si on admet que tous ces cas, impliquant un déplacement du repère par rapport à l’actualité narrative, relèvent (possiblement) de la deixis, il ne reste que très peu d’emplois univoquement anaphoriques de «en ce moment» au XXIe siècle – ce qui apparaît logique au vu de l’évolution constatée aux siècles précédents. Quant aux quelques réalisations qui dérogent au mouvement évolutif général en maintenant une interprétation anaphorique, on les ressent comme des usages non standards, pour lesquels une explication historique (résidus d’un système obsolète) peut convenir. Mais certains emplois semblent requérir une autre explication. Ce n’est, par exemple, pas un effet archaïsant que cherche à produire Houellebecq:

  • 21 M. Houellebecq, Plateforme, 2001.

Valérie avait cinq ou six ans de plus que ces filles; elle était partie du niveau qu’elles avaient en ce moment, et elle avait atteint une réussite professionnelle dont la plupart auraient à peine osé rêver21.

33Dans cet extrait, on distingue trois moments: le moment de la narration (), celui des événements passés où Valérie était une collaboratrice expérimentée (temps à l’imparfait) et enfin l’époque où Valérie débutait (plus-que-parfait); schématiquement:

34Si l’anaphorique «à ce moment-là» avait été préféré dans ce contexte, l’indicateur aurait donné lieu à deux possibilités de reprise avec, pour conséquence, la nécessité pour le lecteur de pondérer le sens de l’énoncé afin de sélectionner l’hypothèse anaphorique la plus pertinente. Cette équivoque disparaît avec l’indicateur «en ce moment» qui bloque l’éventualité d’une remontée à l’information la plus antérieure. La forme réalisée n’est donc certainement pas standard (car non conforme à l’état de l’évolution qui prévoit une valeur déictique), mais elle s’est tout de même imposée du fait de sa capacité à désambiguïser l’énoncé. C’est donc un accident de discours, et non la volonté de produire un effet archaïsant, qui a conditionné ici le choix de «en ce moment» doté d’une valeur anaphorique.

Conclusion

  • 22 S. Jollin-Bertocchi, «La polyvalence de l’adverbe maintenant».

35L’évolution sémantique de l’indicateur «en ce moment», indissociable du fonctionnement de son ancrage, ne relève pas, telle que nous l’avons mise en évidence et expliquée, d’une appréhension stylistique. Il ne s’agit pas de singularités discursives qui, afin de produire des effets de sens, procéderaient d’un jeu avec les normes en vigueur. L’objet que nous avons décrit dans ses transformations historiques est une partie du système de la langue, tel qu’il se définit par les rapports d’opposition et de complémentarité que les formes entretiennent entre elles. Le phénomène étudié opère donc à un niveau différent de celui, d’ordre stylistique, dont relèvent les nombreux usages (textuels) auxquels se prête l’adverbe «maintenant». Ainsi, la «polyvalence» que S. Jollin-Bertocchi22 attribue à l’adverbe concerne sa capacité à intervenir dans des environnements discursifs variés, emplois qui produisent des effets de sens particuliers, mais n’altèrent pas le fonctionnement de base de «maintenant». La perspective discursiviste (ou stylistique) est d’ailleurs clairement assumée par l’auteure:

  • 23 Ibid., p. 26.

Je voudrais donc esquisser un parcours de la diversité des emplois de «maintenant» attentif aux mécanismes de glissement d’une valeur à une autre, en partant de la valeur de base, celle de déictique temporel23.

36De notre point de vue, la polyvalence énonciative que nous avons établie pour le syntagme «en ce moment» (effective durant la première moitié du XIXe siècle) concerne ses principes de fonctionnement tels qu’ils sont définis par les relations d’opposition que la forme assume dans le système. Nous pouvons donc dire, à propos de la distinction déictique/anaphorique, ce que R. Mahrer affirme des plans du discours et de l’histoire:

  • 24 R. Mahrer, «Vers une linguistique de la parole, à partir de Benveniste», p. 203.

Chez Benveniste, la distinction des plans énonciatifs n’est pas une hypothèse discursive qu’une analyse sur corpus aurait à valider, mais une explication de la structure de la langue qui est au départ et à l’arrivée de la démarche24.

  • 25 Cf. G. Kleiber, «Anaphore-deixis», p. 3.

37Le contraste déictique/anaphorique se situe bien au cœur de la langue, même si sa pertinence n’a pas une portée transversale: son application au domaine des expressions référentielles est en effet partielle dans la mesure où elle ne concerne pas les expressions autonomes ou complètes25.

  • 26 J. Cervoni (rappelant l’approche systématique de Pottier) évoque la «vision coïncidente» de la prép (...)

38Si on admet que l’opposition de fonctionnement des deux indicateurs se situe effectivement au niveau de la langue, on est en droit de penser qu’elle est redevable des deux prépositions («en», «à») qui entrent dans la composition de chacune des expressions («en ce moment» / «à ce moment-(là)»). Chaque préposition possède une signification prototypique qui lui est propre26. Mais à un niveau plus restreint que celui du système général des prépositions, lorsqu’il s’agit d’exprimer uniquement la temporalité, «en» donne à concevoir un intervalle dans sa durée interne et se caractérise ainsi par un aspect sécant: la temporalité présentée est prédisposée à accueillir, dans un mouvement immersif, un moment qui lui soit concomitant. Rien de tel pour la préposition «à» qui favorise la saisie externe d’un intervalle en traitant ce dernier dans un mouvement d’approche à partir d’un point décalé; elle assure ainsi une appréhension plus objectivante de la temporalité. Sur une telle base explicative, on peut comprendre que l’énonciation puisse, de manière efficace et économique (dans la mesure où elle permet à l’indicateur de fonctionner sans qu’un autre moment ne soit énoncé), constituer l’instant concomitant à l’intervalle déployé par la préposition «en».

39Mais il ne faudrait tout de même pas croire que la différence des syntagmes, pris dans leur intégralité, se règle uniquement par la préposition:

  • 27 Ibid., p. 240.

Il n’existe pas de préposition que l’on puisse qualifier de «déictique», c’est-à-dire impliquant nécessairement une certaine forme de lien référentiel avec un élément ou plusieurs éléments combinés du cadre énonciatif (locuteur, allocutaire, temps de l’énonciation, lieu de l’énonciation)27.

40Les propos du linguiste sont d’ailleurs confirmés par le fait qu’aucune préposition ne présente d’incompatibilité avec un type d’ancrage; toutes les combinaisons s’avèrent possibles:

Ancrage

Préposition

déictique

anaphorique

en

en ce jour

en ce temps-là

à

jusqu’à ce jour

à cette époque

41Finalement, par notre analyse, nous souhaitons montrer, sur un plan théorique, que la ligne de partage entre déictique et anaphorique n’intervient pas, fondamentalement, entre deux familles d’expressions, mais entre deux principes de fonctionnement absolument irréductibles dans leur manière d’opérer. L’évolution historique mise au jour autour du syntagme «en ce moment» ne relativise en rien la dissociation des fonctions, mais entend problématiser l’articulation de chacune d’elles à l’ensemble des signes que l’on voit souvent présentés comme leur appareil formel consacré.

42On pourrait bien sûr objecter qu’un cas ne mettra pas en péril la stabilité du dispositif d’ensemble. Reste cependant à savoir si les transformations que nous avons observées sont exceptionnelles ou, au contraire, révélatrices de tendances évolutives plus étendues au sein du système. La réponse passe par un ultime élargissement de l’enquête. On se contentera, sans entreprendre ici le travail, d’ouvrir des perspectives à partir de quelques exemples suggestifs.

43Tout d’abord, une paire d’indicateurs formellement très similaires à celle étudiée pourrait être prise en compte: «en cet instant» vs «à cet instant». D’usage moins fréquent, ils présentent une évolution très similaire à celle de leurs formes cousines. En effet, dans La Comédie humaine de Balzac, sur 11 occurrences de «en cet instant», 7 assument une valeur anaphorique – alors que l’expression tendrait plutôt, aujourd’hui, à être considérée comme déictique.

44Mais voyons aussi d’autres formes qui s’éloignent de nos premiers observables:

  • 28 A. Robbe-Grillet, Les Gommes, 1953.

– C’est bon, on vous convoquera. Mais faites attention à ce que vous dites dorénavant; et puis tâchez d’être un peu plus poli28.

  • 29 S. de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958.

Ils se permirent des baisers qui les lièrent passionnément. Dorénavant, ils s’écrivirent chaque semaine et c’est à lui qu’elle rêvait pendant les classes de physique29.

45On note que l’adverbe «dorénavant» requiert un ancrage situationnel dans le premier exemple et un repérage anaphorique dans le second: de toute évidence, cet adverbe se prête donc (malgré son étymologie) à des fonctionnements variés. Mais l’usage anaphorique n’apparaît pas de manière permanente dans l’histoire du mot: il intervient tardivement, au XXe siècle, et n’est d’ailleurs pas signalé dans les dictionnaires antérieurs. Par exemple, et de façon parfaitement standard pour l’époque, le Dictionnaire de l’Académie signale, dans son édition de 1835, une équivalence avec des expressions déictiques telles que «désormais, à l’avenir». Ce n’est que dans le Trésor de la langue française informatisé que les deux valeurs se trouvent officialisées:

A. [Dans un système d’énoncé au présent] À l’avenir, à partir de ce moment-ci (moment présent, actuellement vécu par le sujet parlant). Synonyme «désormais», «maintenant», «à l’avenir».

B. [Dans un système de narration au passé] Synonyme «dès lors», «à partir de ce moment-là».

D’autres adverbes mériteraient également un examen documenté:

  • 30 J. B. Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’Emp (...)

Je dois ajoûter une particularité que j’ai remarqué tout récemment; c’est qu’avant qu’on donne le vernis à la porcelaine, on acheve de la polir, et d’en retrancher les plus petites inégalitez30.

  • 31 J.-B. Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, 1719.

Pour revenir à la guerison de quelques maladies par la musique; les memoires de l’academie des sciences qui ne sont point écrits par des personnes qui croïent legerement, font mention sur l’année mil sept cens deux et sur l’année mil sept cens sept, de guerisons operées recemment par la vertu de la musique31.

ou encore:

  • 32 P. Scarron, Le Roman comique, 1651.

Vous le saurez bientôt, lui dit l’invisible, et cependant espérez sans impatience32.

  • 33 Ibid.

Son mari se réveilla bientôt après, et, quoiqu’il fût bien soûl, sentit bien qu’il était seul33.

46Ces exemples révèlent des états de polyvalence, dans la mesure où la valeur énonciative de «récemment» et «bientôt» semble dépendre essentiellement du régime textuel encadrant. Une évolution sémantique a donc favorisé la signification déictique que ces adverbes assument principalement aujourd’hui; les modalités de réalisation de ce processus restent cependant à vérifier et à préciser. Affaire à suivre, donc…

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Bibliographie

Sources

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Notes

1 É. Benveniste, «L’appareil formel de l’énonciation».

2 É. Benveniste, «Les relations de temps dans le verbe français».

3 É. Benveniste, «L’appareil formel de l’énonciation», p. 84.

4 É. Benveniste, «La nature des pronoms», p. 256.

5 É. Benveniste, «De la subjectivité dans le langage», p. 262.

6 É. Benveniste, «Les relations de temps dans le verbe français», p. 238 sq.

7 Le problème s’explique différemment, mais demeure entier, dès lors qu’on l’envisage à un niveau cognitif (plutôt que textuel): les deux indicateurs manipulés par Balzac, dans la mesure où ils postulent des degrés de saillance différents, se caractérisent également par des fonctionnements distincts. Le premier («en ce moment») instaure un nouveau regard sur une donnée informative déjà présente, mais non topicale dans la mémoire discursive; l’intervalle temporel impliqué par le procès énoncé précédemment («il jeta le mépris») est saisi pour lui-même au moyen de l’indicateur et se trouve ainsi porté à l’attention à nouveaux frais. L’expression relève à ce titre de la deixis, ce que manifeste le déterminant démonstratif. En revanche, dans le nouvel état du texte (1833), l’indicateur fonctionne bien en tant qu’anaphorique par le fait qu’il présente la temporalité comme le développement, suivant un rapport de postériorité, d’un moment enregistré dans la mémoire des communicants. La présence du déterminant défini «le», actualisant un référent nominal, constitue le signe du fonctionnement anaphorique.
Dans une telle perspective, F. Cornish placerait «en ce moment» et «le lendemain» sur l’échelle continue de l’anadeixis avec, pour la première expression, une plus grande proximité au pôle de la deixis (dont les cas purs sont les 1re et 2e personnes) et, pour la seconde, une plus grande proximité au pôle de l’anaphore (dont le cas pur est la 3e personne). Voir F. Cornish, «Indexicaux, discours et mémoire discursive», ainsi que «Indexicaux et parenthèses».

8 H. de Balzac, Le Bal de Sceaux, 1842.

9 H. de Balzac, L’Auberge rouge, 1846.

10 V. Hugo, Notre-Dame de Paris, 1832.

11 V. Hugo, Claude Gueux, 1834.

12 Lautréamont, Les Chants de Maldoror, 1869.

13 M. Fellag, L’Allumeur de rêves berbères, 2007.

14 P. Théobald, Boys, 2019.

15 M. Houellebecq, Plateforme, 2001.

16 G. Bouillier, Le Dossier M, 2018.

17 J. Authier-Revuz, La représentation du discours autre, p. 135.

18 Voir R. Martin, «Sur l’unité du mot même».

19 A.-M. Garat, L’Enfant des ténèbres, 2008.

20 P. Théobald, Boys, 2019.

21 M. Houellebecq, Plateforme, 2001.

22 S. Jollin-Bertocchi, «La polyvalence de l’adverbe maintenant».

23 Ibid., p. 26.

24 R. Mahrer, «Vers une linguistique de la parole, à partir de Benveniste», p. 203.

25 Cf. G. Kleiber, «Anaphore-deixis», p. 3.

26 J. Cervoni (rappelant l’approche systématique de Pottier) évoque la «vision coïncidente» de la préposition «en», ce qu’elle partage avec «dans», «pendant»; de son côté, «à» serait porteuse d’une «vision prospective», à l’instar de «avant», «devant»; voir La préposition, p. 162.

27 Ibid., p. 240.

28 A. Robbe-Grillet, Les Gommes, 1953.

29 S. de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958.

30 J. B. Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, 1735.

31 J.-B. Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, 1719.

32 P. Scarron, Le Roman comique, 1651.

33 Ibid.

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Pour citer cet article

Référence papier

Aude Laferrière et Joël Zufferey, « Arrêt sur un fait d’instabilité dans le système énonciatif des indicateurs temporels », Études de lettres, 321 | 2023, 61-82.

Référence électronique

Aude Laferrière et Joël Zufferey, « Arrêt sur un fait d’instabilité dans le système énonciatif des indicateurs temporels », Études de lettres [En ligne], 321 | 2023, mis en ligne le 13 septembre 2023, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edl/6139 ; DOI : https://doi.org/10.4000/edl.6139

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Auteurs

Aude Laferrière

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

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