- 1 A. Auchlin, «L’expérience du discours», p. 113. A. Auchlin développe une approche qui plaide pour l (...)
1Les linguistes sont toujours assez empruntés quand il s’agit d’évoquer le lien affectif que nous entretenons comme individus avec une langue particulière, qu’il s’agisse de notre langue maternelle ou d’une langue seconde. Des bibliothèques entières ont été produites sur le rapport, fort ou faible, entre la langue et la «vision du monde»; entre la langue et la «culture», avec l’ensemble de risques que des affirmations trop péremptoires sur ces sujets peuvent comporter. De son côté, la dimension affective de l’usage du langage, à savoir l’expressivité, est devenue le parent pauvre de la linguistique, sous la pression des approches formelles concentrées sur la propositionnalité, les conditions de vérité, la syntaxe fondamentale, la grammaire de manière générale, quelle que soit la théorie utilisée, et même finalement dans le domaine pragmatique lui-même. La dimension expressive du langage est évoquée par bribes, dans des articles plus ou moins isolés, où elle se trouve réduite soit à des formules soit à des propositions vagues. Pourtant cette dimension est centrale dans l’appréciation particulière que chacun construit au sujet d’une langue quelconque, première ou seconde. Elle se combine avec une autre forme d’appréciation liée aux satisfactions, si l’on peut dire, que l’usage «réussi» d’une langue suscite chez la locutrice ou le locuteur, ce qui est particulièrement pertinent pour construire un effet de familiarité avec une langue seconde, mais qui est évidemment fondateur pour cette familiarité avec notre langue première. Or ces événements sans cesse répétés de satisfaction sont d’ordre expérientiel. Pour A. Auchlin, qui a introduit cette notion dans le domaine de l’analyse du discours dans les années 1990, une approche expérientielle du discours «appréhende et définit le discours en tant qu’“expérience” (Erlebniss), incarnée (embodied), sensori-motrice, et temporalisée, et non pas comme “chose”, figée, statique, extérieure à la personne qui parle ou écoute»1.
2Cette expérience acquise de l’usage du langage, qui est donc d’ordre pragmatique autant que linguistique à proprement parler, nous conduit à entretenir un rapport de familiarité, qui confine à l’affectivité, avec une sorte d’ensemble de pratiques et de représentations qui gravitent autour du langage et sont suscitées dans le cadre d’une langue particulière. C’est d’ailleurs pour cette raison que des dérives existent et ont toujours existé, plaçant la langue comme locus de l’identité d’un groupe, et même du nationalisme le plus étroit – quelque grands grammairiens qu’ils fussent, Damourette et Pichon par exemple développaient une théorie parfaitement désagréable et aberrante de la «psychologie» d’une langue et du génie national, et on ne compte pas les avis à brûle-pourpoint sur le «respect» dû à la langue comme si le contraire constituait une attaque contre des «valeurs». Il n’est pas inutile, pensons-nous, de réhabiliter dans la recherche, sans fausse pudeur, cette dimension expérientielle, avec cette dose d’attachement qui nous lie à nos pratiques en général et à notre pratique linguistique en particulier. Tout ceci se couple immédiatement avec le fait que la langue et son usage évoquent davantage que des propositions brutes et formelles: ils charrient de l’émotion, composante humaine fondamentale, et qui dresse des ponts, au-delà des différences, entre les langues et les cultures.
3C’est à discuter ces points que la suite de cet article est consacrée. Dans un premier temps, je reviens sur ces éléments fondamentaux, avant d’évoquer un ensemble de penseurs qui ont abordé la question affective du langage en lui accordant d’ailleurs une place parfois hyperbolique. Enfin, à travers la distinction entre savoir déclaratif et savoir procédural, je passe en revue quelques effets pour tenter de montrer en quoi ces différentes dimensions – l’information et l’affect – s’intègrent dans les particularités de chaque langue pour en fabriquer des formes d’expériences collectives «attachantes».
- 2 Voir L. de Saussure, Des mots et des couleurs, chap. XVI.
- 3 Il y a des sémantiques «formelles» qui s’écartent de la position métaphysique au profit d’une conce (...)
4Les risques de confusion entre langue et culture sont nombreux et se concentrent d’abord sur la question de l’articulation entre, d’une part, la forme d’accord que les découpages conceptuels fournis par une langue donnée produisent envers des réalités externes, et d’autre part la marge d’exercice de la relativité culturelle. Cet espace entre nature et culture, si l’on veut, est permis par la forme d’approximation qu’une langue doit admettre pour d’une part «pointer» sur des représentations plus ou moins schématiques, plus ou moins flexibles et adaptables d’un contexte à l’autre, et d’autre part susciter les inférences nécessaires à la précision souhaitée dans les circonstances de la communication. À vouloir trop mettre de sens dans la langue, on en met trop dans la culture, ce qui comporte le risque de conduire à la conclusion, trop forte, que tant langues que cultures sont irréductiblement différentes, et insurmontablement opaques les unes aux autres. On trouve ce biais dans des interprétations radicales de l’hypothèse Sapir-Whorf et du socioconstructivisme. Pour de telles interprétations, et comme je l’entendais dire il y a quelques années encore par des collègues anthropologues, on ne saurait prétendre que la neige serait froide aux mains d’un locuteur inuit, car les concepts à sa disposition sont sans rapport avec ce que nous plaçons dans «neige» et dans «froid». Nul besoin d’épiloguer sur ces conceptions2; cependant on comprend qu’elles attirent tant de nombreux travaux en sémantique font preuve d’une naïveté inverse, nous assurant que la langue est nécessairement en correspondance avec «le monde», puisqu’elle nous permet d’y survivre de manière efficace. Il s’ensuivrait que les dénominations recouvrent des réalités métaphysiques, et que, par conséquent, les différences entre les langues sont si superficielles qu’elles en seraient négligeables3. Deux positions qu’on ne peut contempler sans ressentir le besoin de formuler des nuances. Il s’agit-là bien sûr d’une question très pertinente notamment pour les apprenants de langue seconde.
5Tout est en effet question de mesure. Oui bien entendu les langues ne sont pas qu’une construction socioculturelle arbitraire, mais oui aussi, elles nous offrent des variations spectaculaires qui ne peuvent être tenues pour insignifiantes. Cette question de la variation interlinguistique pose en miroir celle de la singularité de chaque langue, singularité qui offre alors la possibilité d’une relation particulière – singulière – envers un objet unique et à la fois familier qu’on peut éventuellement «aimer».
6Cette question trouve un élément de résolution dans le fait que nous pratiquons les langues, notre langue première, mais aussi notre ou nos langue(s) seconde(s), et que cette pratique, installée dans une quotidienneté d’usages, nous fait vivre un flux constant d’expériences. L’expérience vécue est de l’ordre de l’ineffable: rien de ce qu’on peut raconter à son sujet ne la fait vivre à autrui. Elle est donc en prise directe avec notre vie affective. Insistons sur le fait que cette question concerne l’usage de la langue; elle est donc pragmatique et non pas strictement sémantique ou lexicologique, bien que le sens linguistique attaché aux formes offre des variations sémantiques et des différences catégorielles qui sont autant de producteurs de différences de représentations.
7Il convient d’ajouter que la langue en usage permet aussi d’exposer à la perception d’autrui des effets de vécu, des moments expérientiels, affectifs dans un sens large de ce terme, qu’aucune description ne peut épuiser. Il s’agit-là de la dimension expressive de l’usage du langage qui a fait couler beaucoup d’encre dans le passé, mais qui a été presque totalement occultée par l’émergence des approches formelles du langage qui se sont concentrées sur la dimension strictement propositionnelle, informationnelle, du sens. Pourtant, l’organisation des valeurs partagées, l’attachement à une communauté, à une culture, à un mode de vivre le monde, tout cela repose essentiellement sur un fonds partagé non pas de descriptions informationnelles, mais d’expériences communes, expériences d’un certain type et en particulier des expériences linguistiques. Tout en gardant une certaine prudence puisque l’amour d’une langue, d’une culture, c’est vite un attachement symbolique, l’amour d’un pays – par le fantasme d’une transitivité – et donc c’est vite identitaire et enfermant, il reste que nous avons bien des relations affectives avec notre propre vécu, notamment linguistique, il faudrait dire aussi notre vécu pragmatique, qui fait partie de ce qui nous est cher dans notre histoire personnelle. Or si nous pouvons avoir des émotions positives, pour le dire ainsi, vis-à-vis d’un idiome, c’est bien qu’il est davantage qu’un code informationnel (je ne vois guère comment nous pourrions être attachés affectivement au code morse, par exemple).
8J’insisterai dans ce qui suit sur le fait que l’expérience répétée et partagée compte au nombre de ce qui nous est familier; ce qui est familier est rassurant, puisque ce qui est familier balise notre vie quotidienne. Je ne discute pas ici, on l’aura compris, d’un attachement «symbolique» pour une langue et ce qu’elle évoque dans un certain imaginaire, mais d’un attachement simple et pratiquement routinier. Pour ce qui est de la langue et en particulier de son usage dans une communauté linguistique, la familiarité nous rend plus agiles non seulement comme locuteurs et locutrices – nous pouvons mieux anticiper les interprétations auxquelles nos énoncés donneront lieu – mais aussi comme interprètes – nous pouvons mieux anticiper les vouloir-dire – ainsi que, enfin, comme personne participant à conversation. Cette familiarité gagnée au fil de la pratique concrète est autant de matériau pour le succès de notre capacité à nous représenter les procédures psychologiques d’autrui, en particulier ses attentes et ses schémas de compréhension. La familiarité pragmatique est utile à la mise en œuvre de notre théorie de l’esprit personnelle.
- 4 A. Arnauld, C. Lancelot, Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal.
9Soit dit très sommairement, si l’on se replace dans le contexte où les grandes grammaires occidentales ont émergé, c’est la tradition stoïcienne qui est à l’honneur. Pour cette tradition, le langage «signifie» grâce à sa vertu de correspondance terme à terme avec la pensée – c’est le parallélisme logico-grammatical qu’exprimera en détail la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal publiée en 16604. La grammaire, terme qui a alors un sens large et concerne toute l’organisation sémiotique du langage, est donc conçue comme fondamentalement logique (le statut de la logique comme appareillage de l’esprit et comme propriété essentielle de la nature restant encore ici ou là fluctuant), ce qui a pour conséquence que la logique est l’instrument essentiel, sinon exclusif, de la théorie du langage. Dans cette grande tradition, il n’y a donc pas de place pour l’émotion, le sentiment, c’est-à-dire les «passions». L’être humain est censé avoir été doué de raison par la volonté de Dieu, ce qui le légitime à régner sur la création, et tout ce qui vient des «mouvements de l’âme», selon l’expression de Descartes (qui ne fait que continuer la pensée stoïcienne), fait l’objet de la plus grande méfiance, contrariant le dessein divin, après qu’une longue lignée de penseurs depuis l’Antiquité ait conçu le monde de l’émotion comme étant de l’ordre de la perturbatio. Dans la Grammaire de Port-Royal, les interjections ont à peine droit à quelques lignes sommaires – quantité négligeable. Bien qu’aujourd’hui détachées de la question divine, les conceptions formelles de la sémantique semblent continuer ce chemin et pratiquent souvent le même désintérêt pour l’expressivité, à quelques (notables) exceptions près.
- 5 Cf. E. Radcliffe, «Hume on the Generation of Motives».
10Au XVIIIe siècle, les choses évoluent; Hume affirme que la raison n’est que l’esclave des passions et ne fait que les servir5. Rousseau, avec un soupçon de provocation, cherche à inverser les rôles, plaçant le sentiment et les passions comme premiers chez les humains. C’est évidemment très subversif puisque tout fait contraire à la hiérarchie philosophique en place. Dans son Essai sur l’origine des langues, il affirme:
- 6 J.-J. Rousseau, Essai sur l’origine des langues, p. 224 sq.
On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins; cette opinion me paraît insoutenable. L’effet naturel des premiers besoins, fut d’écarter les hommes & non les rapprocher. Il le faloit ainsi pour que l’espece vint à s’étendre, & que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fut entassé dans un coin du monde, & tout le reste fut demeuré désert. De cela seul il suit, avec évidence, qu’à l’origine, langues n’est point due aux premiers besoins des hommes […]. D’où peut donc venir cette origine? des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître; mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste; la nature dicte des accens, des cris, des plaintes: voilà les plus anciens mots inventés, & voilà pourquoi les premières langues furent chantantes & passionnées, avant d’être simples & méthodiques. Tout ceci n’est pas vrai, sans distinction, mais j’y reviendrai ci-après6.
- 7 J.-J. Rousseau, Émile, p. 60: «On a longtemps cherché s’il y avoit une langue naturelle et commune (...)
- 8 C. Buridan («L’interjection», p. 4) mentionne une grammaire du XIIe siècle qui considère déjà que l (...)
- 9 Pour un argumentaire en ce sens: S. Briens, L. de Saussure, «Littérature, émotion et expressivite (...)
11Dans la même veine, il suggère dans l’Émile que les langues se construisent sur le fonds commun de l’expression non articulée des enfants que nous appellerions aujourd’hui «prélinguistiques»7. Bien que ce ne soit pas juste tel quel, il y a des points de rencontre entre la communication prélinguistique et ce qui deviendra ultérieurement l’expressivité8. On peut même imaginer que la poésie, du moins une certaine poésie qui suscite essentiellement des «impressions expressives», est davantage en relation avec ce mode d’expression primordial qu’avec la communication propositionnelle9.
12Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, c’est l’un des plus grands linguistes, à une époque où ce terme et cette spécialité existent depuis peu et se définissent comme l’étude des origines et des évolutions des langues indo-européennes, Wilhelm von Humboldt, qui produit une affirmation toute rousseauiste à son tour:
- 10 W. von Humboldt, Über die Sprache, ma traduction. Voir T. Wharton, L. de Saussure, Pragmatics and E (...)
Les mots se forment librement depuis la poitrine, sans nécessité ou intention, et il se peut bien qu’il n’y ait jamais eu de horde nomade dans aucun désert qui n’aurait pas déjà eu ses propres chansons. Car l’homme, en tant qu’espèce, est une créature chantante, bien que les notes, dans son cas, soient également couplées avec des pensées10.
13En linguistique générale, le tournant pragmatique est initié par Charles Bally, avec des intuitions à la fois très proches de la théorie des actes de langage, mais qui préfigurent aussi la pragmatique gricéenne et la théorie de la pertinence. Bally est le grand théoricien, avant Benveniste, de l’usage du langage. Bally souhaite étendre la perspective saussurienne, préstructuraliste et systématique, postulant des réseaux d’opposition différentielle, à l’usage du langage. Or quiconque s’intéresse à l’usage sans œillères est vite confronté à ce que Bally appellera le modus, à savoir le mode d’expression, qui s’applique à un certain dictum (propositionnel) et exprime la subjectivité, en particulier l’affectivité, des locuteurs et locutrices. Intégrant cette question de l’expressivité dans son approche, il va jusqu’à affirmer que le langage reflète ou exprime «la vie» dans tous ses aspects, donc aussi bien affectifs que rationnels/propositionnels. Ainsi, dans son livre au titre évocateur Le langage et la vie, publié une première fois en 1926, explique-t-il:
- 11 Ch. Bally, Le langage et la vie, p. 14. La première édition était de 1926, la seconde de 1935, puis (...)
[…] le langage naturel, celui que nous parlons tous, n’est au service ni de la raison pure, ni de l’art; il ne vise ni un idéal logique, ni un idéal littéraire; sa fonction primordiale et constante n’est pas de construire des syllogismes, d’arrondir des périodes, de se plier aux lois de l’alexandrin. Il est simplement au service de la vie, non de la vie de quelques-uns, mais de tous, et dans toutes ses manifestations […]11.
Il ajoute un peu plus bas:
Si le langage n’est pas une création logique, c’est que la vie dont il est l’expression n’a que faire des idées pures. Si l’on me dit que la vie est courte, cet axiome ne m’intéresse pas en lui-même, tant que je ne le sens pas, tant qu’il n’est pas vécu; cette idée générale ne pénètre réellement en moi que par une modification subjective accompagnée d’une vibration affective, si légère soit-elle, et cela n’est possible que si, par des associations simples ou complexes, peu importe, je pense à ma vie ou à celle d’autres personnes impliquées dans mon existence12.
- 13 Il y a d’autres volets dans la théorie du langage de Bally et notamment ce point notable que ce qu’ (...)
- 14 Pour ce qui concerne le recours à ce verbe, voir l’introduction de ce numéro par Stéphanie Pahud.
- 15 A. Auchlin, «Le bonheur conversationnel» et «L’expérience du discours».
14On ne saurait trop recommander d’explorer l’argumentaire de Bally à ce sujet. Son grand mérite est de remettre le langage dans la bouche d’êtres humains de chair et d’os qui non seulement pensent, mais aussi, pour le dire en le paraphrasant, «vivent»13. Or la «vie» dont il s’agit, et que Bally ne parvient guère à définir clairement, ne semble pas autre chose que le fait d’expériencer les faits de l’existence14. C’est l’Erlebniss mentionné par A. Auchlin15.
- 16 Les notions générales de «langue vivante» et de «langue morte» sont problématiques puisque les lang (...)
- 17 É. Bailly, «L’enseignement de l’allemand dans l’école allemande et la méthode intuitive», p. 178.
- 18 Cf. Ch. Puren, Histoire des méthodologies de l’enseignement des langues, p. 87.
15Nous voici donc rendus avec Bally à l’idée de langue vivante16, si l’on me pardonne un jeu de mots, qui me permet de passer d’un Bally à l’autre, ou presque, puisque, même avant Charles, un autre penseur, Émile Bailly (avec i), avait également l’ambition de faire «vivre» l’expérience linguistique des apprenants de langue seconde: «Une langue vivante […] s’apprend en vivant cette langue!»17. On sait également que Charles Schweizer donnait des cours d’allemand «vécus» en leur faisant visiter les monuments de Paris, de sorte que la langue apprise sera «toute imprégnée de sensations immédiates, une langue apprise sur le vif, une langue vécue»18.
16Derrière cette ambition se trouve donc la dualité fondamentale qui préoccupait tant Rousseau que Charles Bally entre «raison» et «passion», entre «idées pures» et «idées vécues», entre «dit» et «affect», entre «proposition» et «expressivité». Cette distinction, tracée de manière variable selon les époques et les auteurs, l’accent et l’importance étant mis tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, certains tendant d’imaginer qu’elle puisse se dissoudre quelque part – je crains que ce ne soit pas possible – peut cependant s’envisager dans une forme d’intégration de deux types parallèles d’exercices de la faculté linguistique, et de manière plus générale du savoir humain, le savoir déclaratif et le savoir procédural.
17Si la sémantique et la pragmatique ont porté leur attention sur les contenus propositionnels, même dans le domaine des actes de langage où l’acte lui-même est conçu comme l’application d’une fonction (la «force illocutionnaire» de Searle) sur un contenu propositionnel, sans référence aux questions expressives (l’expressivité relevant d’un type particulier d’acte de langage laissé aux marges de la théorisation), c’est parce que les outils intellectuels de l’analyse formelle ne peuvent échapper à la logique propositionnelle. Il faut donc d’autres outils pour entrer dans la question affective, expérientielle. Il y a ici bien entendu un appel d’air pour la neuro-psycholinguistique expérimentale, en plein développement, mais connaître les effets précis des «marqueurs» ou des «tournures» porteuses d’expressivité n’est pas l’objet de cet article. En amont de telles recherches, il y a des observations simples, et un certain nombre de contextualisations nécessaires pour saisir le phénomène général et son importance tant pour l’interaction verbale que pour le gain en familiarité qu’il produit par l’expérience progressivement construite d’une langue, première ou seconde.
18Ces deux grandes dimensions du langage correspondent à deux ressorts fondamentaux de la connaissance: le savoir déclaratif – c’est le domaine du conceptuel et du propositionnel – et le savoir procédural, qu’on évoque souvent par le terme de «compétence», par contraste avec la connaissance objectivable. Une manière classique d’illustrer cette distinction est l’apprentissage du vélo: on aura beau donner à une personne toutes les informations, cela ne lui permettra pas d’enfourcher un vélo immédiatement avec succès. Ce ne sera qu’en en faisant l’expérience pratique que cette compétence procédurale s’acquiert. Elle est donc ineffable: elle échappe à toute description, à toute explication.
- 19 Cf. L. de Saussure, P. Schulz, «Subjectivity out of Irony».
19L’ineffabilité descriptive se manifeste dans des secteurs variés de l’expérience humaine et linguistique. Elle concerne par exemple le sens de certains lexèmes, comme ceux qui désignent une perception: les termes de couleur ne peuvent donner lieu à une définition qui pourrait susciter une impression correspondante à qui n’en a jamais eu l’expérience concrète, tout comme l’impression de sucré ne peut naître d’une description quelconque, etc. Tout ceci est bien connu; ce qui l’est un peu moins, c’est que l’expression d’attitudes, permise par le langage est également de cet ordre. Il est par exemple impossible d’expliciter l’attitude ironique par une paraphrase quelconque sans que l’attitude ironique elle-même ne soit perdue; cela conduit à considérer que la compréhension de l’ironie, comme des autres «attitudes» dont un énoncé peut témoigner, est du ressort de la procéduralité et non de la propositionnalité déclarative19.
- 20 O. Ducrot, Le dire et le dit.
- 21 D. Sperber, D. Wilson, La pertinence; D. Blakemore, Semantic Constraints on Relevance.
- 22 Cf. D. Blakemore, Semantic Constraints on Relevance. Voir aussi L. de Saussure, «Pragmatique procéd (...)
- 23 Cf. L. de Saussure, «On Some Methodological Issues in the Conceptual/Procedural Distinction».
- 24 D. Wilson, D. Sperber, «Linguistic Form and Relevance».
- 25 D. Blakemore, «On the Descriptive Ineffability of Expressive Meaning».
20O. Ducrot20 avait identifié le fait qu’un certain nombre d’expressions ne se réduisaient pas à une description définitoire, mais s’expliquaient par le fait qu’elles déclenchent chez l’interlocuteur une sorte de chemin interprétatif spécifique, des instructions à appliquer. C’est ainsi, par exemple, que «puisque P» donne pour instruction à l’allocutaire de considérer P comme une connaissance déjà partagée (une présupposition). Par la suite, dans la tradition de la théorie de la pertinence issue de D. Sperber et D. Wilson, D. Blakemore a développé une conception qui sépare les expressions linguistiques entre conceptuelles et procédurales dans l’idée que ces dernières activent des procédures interprétatives pragmatiques qui agissent sur la production de données implicites21. L’exemple canonique est le connecteur discursif «mais»22. Les expressions procédurales dans la théorie de la pertinence sont donc des génératrices d’inférences et non de représentations. Par voie de conséquence, leur sens n’est pas vériconditionnel et ne s’acquiert pas par l’explication, mais bien par l’expérience pratique de l’usage, intégrée au cours de l’acquisition. Bien qu’il y ait débat à ce sujet, la séparation entre expressions conceptuelles recouvre plus ou moins – mais peut-être pas complètement23 – la séparation classique entre expressions lexicales et morphèmes fonctionnels. D. Wilson et D. Sperber24 avaient montré que les expressions procédurales sont descriptivement problématiques – on admettra ensuite qu’elles sont en fait ineffables – et D. Blakemore montrera de son côté que le «sens expressif» est «descriptivement ineffable»25.
- 26 Comparons un terme conceptuel comme «table» et le connecteur «mais». Qu’on tente une définition, mê (...)
- 27 T. Wharton, «Interjections, Language and the “Showing/Saying” Continuum»; G. Kleiber, «Du cri de do (...)
- 28 T. Wharton («Interjections, Language and the “Showing/Saying” Continuum») et G. Kleiber («Du cri de (...)
21Il y a donc une grande catégorie, largement hétérogène, d’expressions «descriptivement ineffables», c’est-à-dire dont on ne parvient pas ne serait-ce qu’à tenter une définition. Dire que «mais» indique la concession ne dit rien du sens de ce connecteur puisqu’il fonctionne et ne représente pas26. Divers auteurs ont remarqué qu’on pouvait dire la même chose au sujet des expressifs, notamment des insultes et des interjections; leur sens n’est pas épuisé par le reliquat de sens vériconditionnel qu’elles intègrent27. Ainsi, dans «Où est ma putain de veste?», le modifieur (ici nominal) ne correspond pas à une qualification axiologique quelconque au sujet du référent du SN (la veste), mais réalise l’expression «directe» d’un état mental affectif. On peut dire que le processus interprétatif de cet énoncé échoue à articuler la pertinence du modifieur comme modifieur et s’affranchit donc de la lecture syntaxique pour trouver une sorte de pertinence «expressive». Il en va un peu différemment pour «Aïe!» mais là aussi, le «sens» de l’expression n’est pas épuisé par la description («j’ai mal»), bien qu’il la contienne conceptuellement28.
22Au sein, donc, de cette catégorie générale d’expressions procédurales, acquises par l’expérience concrète, se trouve une sous-catégorie, celle des expressifs. Il y a plusieurs manières de classifier les différents effets communicatifs dans l’usage du langage; mais en résumé à ce stade de la discussion, pour élaborer à partir des observations de Bally qui a vu si juste, il convient de distinguer entre l’expression de faits (désincarnés) et l’expression de la subjectivité affective, ce «vécu» (incarné) tout en soulignant que ces deux dimensions sont, de manière générale, simultanément activées dans l’interaction verbale humaine.
23Or ce qu’il convient de préciser, c’est qu’il y a dans la pratique concrète de la langue un élément fondamentalement ineffable et procédural: l’expérience vécue de sa pratique, qui crée un quadruple effet, que ce soit en langue première ou en langue seconde.
- 29 L’intuition linguistique au sens de la tradition générative, qui n’est ni normativité ni introspect (...)
24Premièrement, cette pratique concrète de la langue produit ce qu’il est convenu d’appeler l’«intuition linguistique»29 c’est-à-dire la connaissance de la langue et de ses usages au-delà de ce qu’on est soi-même capable d’expliquer consciemment;
25Deuxièmement, elle développe, avec la familiarité, le sentiment d’attachement avec une langue «vécue» – dont l’expérience répétée, couronnée de succès, apporte une satisfaction intime;
26Troisièmement, et nous retrouvons ici une résonance avec la relativité linguistique, elle offre la familiarisation avec un mode classificatoire du monde qui nous en offre une saisie particulière, une perspective, qui nous permet de nous décentrer de notre système usuel et de faire l’expérience de «ce que cela fait» d’avoir une autre langue comme langue maternelle. «Ce que cela fait», notamment, c’est d’appartenir à une certaine culture (au sens ethnologique). C’est probablement par là qu’il faut saisir ce lien entre langue et culture: l’imaginaire que procure la compétence linguistique dans une langue particulière.
27Quatrièmement, cela produit une familiarisation avec un monde pragmatique, avec l’ensemble d’inférences qui sont pragmatiquement attendues dans des circonstances culturelles données. Et notamment grâce à la maîtrise de l’usage des expressions procédurales, en particulier celles qui se développent à l’oral, qu’il s’agisse de connecteurs (comme «du coup») ou d’expressifs.
28Il reste à ajouter que pour ce qui est d’une langue seconde, tout ceci repose sur l’attrait pour l’inconnu, qui commence, en termes de langues, par des sonorités «vécues» et non par des systèmes descriptifs; ensuite, au fur et à mesure de l’expérience linguistique répétée, se construit cette familiarisation. Tout cela correspond pêle-mêle à ce que le sens commun désigne sous le terme d’amour d’une langue. Il est compréhensible qu’on attribue aux satisfactions induites par la pratique d’une langue la naissance d’une sorte de sentiment de ce genre. F. Cavanna dans Les Russkoffs raconte par exemple à propos de la langue russe une telle rencontre avec une langue comme un trésor insoupçonné:
- 30 F. Cavanna, Les Russkoffs, p. 142. Merci à †Cécile Barbet de m’avoir communiqué cette citation.
[…] Le russe est la langue des nuances infinies, va savoir! Mais quelle récompense! Quel éblouissement! Dès les premiers pas, c’est la forêt enchantée, les rubis et les émeraudes, les eaux jaillissantes, le pays des merveilles, les fleurs magiques qui lèvent sous tes pas… L’extraordinaire richesse des sons dont est capable le gosier russe, la fabuleuse architecture de sa grammaire, byzantine d’aspect, magnifiquement précise et souple à l’usage… Oui je tombe facilement dans le lyrisme quand je parle du russe. C’est que ça a été le coup de foudre30.
29Ce témoignage rend compte de manière informelle de ce que nous avons tous vécu en apprenant une langue qui nous a fascinés: la grammaire peut être byzantine (difficile à expliquer), l’usage est souple. La souplesse c’est la familiarité qui s’acquiert. L’expérience linguistique est cruciale dans la familiarisation de l’usage de manière très générale. Elle conduit à l’intégration d’effets de sens complexes qu’aucun cours, aucun séminaire, aucune grammaire et aucun dictionnaire ne peut épuiser (et qu’aucune intelligence artificielle ne peut construire, se bornant à pouvoir mimer des comportements linguistiques qui en sont normalement les effets). Comme avec la pratique du vélo, la pratique de la langue, passive et active, avec ses erreurs et ses corrections, conduit à la familiarité avec des effets que nous serions bien en peine de tenter d’expliquer.
30Je propose de l’illustrer encore brièvement à travers deux exemples: le placement de l’adjectif en français et la variation interlinguistique de la conjonction.
- 31 Le dièse signale un emploi non naturel selon l’intuition linguistique, et non la violation d’une «n (...)
31Le cas du placement de l’adjectif en français est bien connu. Considérons ainsi rapidement le fait que les «règles» sous-jacentes qui régissent la position de l’adjectif dans la série ci-dessous sont parfaitement connues des locuteurs et locutrices qui ont construit la familiarité avec la langue française, et en même temps les sujets parlants n’ont pas un accès conscient à ces règles, que d’ailleurs les grammaires courantes peinent à identifier clairement. Autrement dit, l’usage est régulé par une connaissance implicite, non consciente – intégrée bien sûr par l’expérience linguistique31:
Une voiture rouge. / # Une rouge voiture.
# Une voiture belle. / Une belle voiture.
Un coffre ancien. / Un ancien coffre.
32La conjonction dite «logique», à savoir la conjonction de coordination canonique («et» en français) est traditionnellement un candidat idéal à l’universalité sémantique. En effet, si son sens est épuisé par la «table de vérité» de la conjonction logique, alors tous les «et» de toutes les langues du monde ont le même sens. Et s’il y a d’autres sens pour de telles expressions, c’est qu’il y a une sorte d’homonymie entre plusieurs entrées similaires du dictionnaire, ou des effets de sens supplémentaires qui ne remettent pas la valeur logique «de base» en cause – c’est là une sorte de présupposé des approches sémantiques formelles. Pourtant, les choses sont beaucoup plus complexes.
33Une simple comparaison avec l’anglais le montre facilement:
I like lamb and peas.
I like [lamb and peas]
J’aime l’agneau et les petits pois.
[J’aime l’agneau] et [j’aime les petits pois]
>> J’aime [l’agneau et les petits pois]
- 32 Voir L. de Saussure, B. Sthioul, «Interprétations cumulatives et distributives du connecteur et», p (...)
34Si en anglais la conjonction and se lit préférentiellement de manière cumulative, signalant la cooccurrence des conjoints, la conjonction «et» en français se lit préférentiellement de manière distributive, c’est-à-dire sans signaler (ni interdire, d’ailleurs) la cooccurrence des conjoints. Ainsi, l’exemple cité donne en anglais une lecture cumulative (l’agneau et les petits pois), sans impliquer que le locuteur ou la locutrice apprécierait les petits pois sans l’agneau, alors que le français demande un enrichissement de sens pour le même résultat, c’est-à-dire une inférence pragmatique pour des raisons de pertinence: l’agneau et les petits pois font davantage sens ensemble qu’indépendamment l’un de l’autre; mais ce n’est pas «et» en français qui pousse pour cette lecture: «et» est préférentiellement orienté vers une lecture qui n’implique pas la cooccurrence des situations conjointes32.
- 33 S. Assimakopoulos, «Motivating the Procedural Analysis of Logical Connectives».
- 34 S. Assimakopoulos, A. Piata, L. de Saussure, «Et et και comme expressions procédurales».
35S. Assimakopoulos33 développe une approche pour laquelle ce ne sont pas seulement les connecteurs «discursifs», comme «mais» ou «de plus», qui sont procéduraux, comme le défend D. Blakemore dans ses travaux, mais bien tous les marqueurs grammaticaux, y compris les connecteurs logiques. Dans notre article avec S. Assmakopoulos et A. Piata34, nous prenons comparativement l’exemple de la conjonction en grec, relevant que certains emplois ne se réduisent pas à la conjonction logique voire même ne la comportent pas:
Άφησε και κάτι για μένα να φάω.
Laisse – et – quelque chose – pour que – je mange
Laisse-moi quelque chose à manger.
36Ici, και a un simple rôle de remplissage avec une contribution plus phatique qu’informationnelle. Dans d’autres emplois, il a un rôle d’intensifieur, dans d’autres encore, de concessif. En français, nous avons aussi des cas où la conjonction ne semble pas «logique», comme «Et Pierre de partir», ou ci-dessous:
Et si nous prenions un café?
37L’intéressant n’est pas tant de se demander si le «et» «contient» la conjonction logique ou non; ce qui retient ici notre attention, c’est qu’il n’est pas «traduisible» par και en grec dans cet exemple. C’est donc que le composant de sens qui est atteint et pertinent ici l’est par un chemin procédural idiosyncrasique et non un chemin inférentiel conceptuel générique qui surgirait de la conjonction dans certains contextes. Et là encore, l’explication de ces faits pourtant quotidiens pour les locutrices et locuteurs concernés échappe à leur conscience: elle a été intégrée de manière procédurale, sans passer par un niveau conscient de construction de règles. Elle est passée par l’expérience linguistique concrète. Le sens de la conjonction linguistique n’est donc peut-être pas la conjonction logique, qui prend deux éléments et pose leur double vérité, mais quelque chose de beaucoup plus dynamique, à savoir:
[…] un ajout discursif auquel il convient de porter son attention, en le fusionnant avec un contexte. En ce cas, nous aurions plutôt affaire à des formes discursives indiquant quelque chose à propos de la manière dont il faut organiser le flux de l’information, plutôt qu’à des correspondants plus ou moins rigides ou plus ou moins flexibles de la conjonction logique […]35.
38On peut multiplier les exemples à l’envi; tout concorde vers une conclusion orientée vers le sentiment chaque fois renforcé de la familiarité avec ce monde fait de pratiques aux multiples subtilités qui échappent au registre construit de l’explication et suscite cette forme particulière de connivence avec les autres locuteurs et locutrices, et cette sorte de satisfaction heureuse d’y parvenir par l’expérience – satisfaction porteuse d’attachement et soutien de l’effet commun que l’on désigne, dans un registre relâché, d’amour d’une langue.
39Il est légitime à ce stade de se demander où est passé l’universel, le caractère général du langage naturel au-delà des frontières entre les langues, au-delà des subtilités que nous venons d’évoquer. Quelques faits nous y ramènent en guise de conclusion.
- 36 Voir F. Newmeyer, «Peut-on reconstruire la langue des premiers êtres humains?», pour une discussion (...)
40Tout d’abord, les universaux linguistiques, qu’ils soient conçus dans un cadre ou un autre, en typologie linguistique ou en linguistique générative, ou qu’ils ne soient que le fruit des identités fondamentales des environnements humains (il y a la gravité, le solide et le liquide, etc., des humains, des communautés, le jour et la nuit, etc. partout), sont précisément ce qui nous permet de sortir de notre cadre linguistique et représentationnel particulier pour en concevoir un autre. De même que l’imagination ne peut rien construire ex nihilo, c’est-à-dire sans un point d’ancrage dans l’expérience vécue du monde, même dans les films de science-fiction les plus extravagants, une langue ne s’acquiert dans ses formes fines que dans la rencontre avec des expériences communes ou comparables, positivement ou différentiellement, vécues dans la langue première. Ces expériences-là sont plus abstraites et pour une certaine part proviennent de processus mentaux fondamentalement liés à l’économie pragmatique de la communication. Le sujet est trop vaste pour être détaillé ici36. Le langage, et donc les langues, est «taillé» pour la communication, au sens humain du terme, et donc fatalement les diverses langues sont orientées vers une finalité semblable et en fin de compte, partagent une ressemblance fondamentale qui a à voir avec les modes de communication propres à l’espèce humaine.
41Une nuance encore, pour en terminer avec «aimer une langue». Il va de soi que tout amour peut-être dévoyé vers l’enfermement. La familiarité peut se muer en crainte de l’inconnu. Ce dont témoigne F. Cavanna dans Les Russkofs n’est qu’une face de la médaille. Son revers est double: rejet de l’innovation, par un conservatisme crispé et angoissé, mais aussi imposition de normes du bon usage, rétablissement de la justice par les hérauts d’une quelconque Académie du bien dire. Pour prendre un exemple récent, l’Académie française a fait fi des mouvements linguistiques spontanés qui ont consacré d’emblée le masculin pour «le covid», vraisemblablement pour des raisons essentiellement phonétiques. Mais pour rétablir la logique dans l’usage, l’Académie a statué sur le féminin, arguant du fait qu’il s’agit d’«une» maladie et que l’original anglais est une contraction où se tapit la notion de maladie. Ainsi donc l’injonction déontique statue, mais sans imaginer que la spontanéité linguistique avait en fait raison: qui dirait aujourd’hui «la covid longue» sinon quelques puristes qui «aiment» davantage l’Académie que la langue elle-même? En miroir, en quelque sorte, de nouveaux normativismes surgissent pour que la langue obéisse à d’autres impératifs externes que ceux de la pureté linguistique: normes de l’inclusivité en particulier, tandis que d’autres puristes s’arc-boutent contre toute innovation inclusive, alors que le paradigme du genre grammatical est clairement en mouvement et que la langue française est en train de chercher son chemin pour faire émerger le neutre – le doublon étant aussi lourd que l’écriture inclusive – mais c’est une question au sujet de laquelle il faudrait se garder de trop prescrire.
42Nous sommes tous les héros et héroïnes d’une histoire particulière racontée par notre langue qui à la fois nous singularise comme unique avec notre idiolecte, notre histoire «expérientielle» mémorielle et représentationnelle, et en même temps nous associe aux autres dans notre monde social, le partage d’une langue étant essentiellement le partage d’une forme d’expérience – linguistique s’entend.