1À peine majoritaires en 1992, les étudiantes représentent près de 56 % de la population estudiantine de l’Université de Lausanne (UNIL) en 2006. Il apparaît donc que l’université est de plus en plus attractive pour les femmes. De 1996 à 2006, le nombre d’étudiantes inscrites est passé de 4 682 à 5 977, alors que celui des étudiants n’a augmenté que de 4 470 à 4 7231. Du point de vue de l’égalité entre les sexes, le constat est réjouissant. Toutefois, cette évolution est-elle réellement synonyme d’un élargissement des possibilités de formation supérieure pour les femmes ? Représente-t-elle une brèche dans la ségrégation horizontale dans les formations ou n’est-elle qu’un déplacement de celle-ci ? C’est sur ces questions que cet article se propose de mener une réflexion.
2Tout d’abord, le contexte de la formation supérieure a beaucoup évolué en Suisse. Des Hautes écoles spécialisées (HES) se développent parallèlement aux universités et offrent des formations de niveau tertiaire dans de nouveaux secteurs. L’arrivée des HES a créé un « appel d’air » et nombre de jeunes personnes titulaires d’un baccalauréat ont choisi d’y mener leurs études, plutôt que de s’engager dans une formation académique. Ce processus s’accompagne d’un léger déclin de l’intérêt pour l’université. Or, les formations offertes par les HES de la Suisse romande sont fortement ségrégées selon le sexe. Les femmes se concentrent dans deux grands secteurs, celui de la santé et celui du social et sont légèrement majoritaires dans les secteurs du design et des arts visuels et dans celui de la musique. Les hommes, quant à eux, se répartissent plus équitablement dans cinq secteurs où ils sont majoritaires : chimie et sciences de la vie, construction et environnement, technologies industrielles, technologies de l’information et de la communication, et enfin économie et services2. En ce sens, les HES n’offrent pas une alternative équivalente pour les deux sexes, puisque les femmes sont rares à profiter des nouvelles formations offertes et suivent des filières dans lesquelles elles ont toujours été majoritaires, la santé et le social. Par ailleurs, en ce qui concerne l’Université de Lausanne, suite à un accord signé en 2001 avec l’École polytechnique fédérale (EPFL) et l’Université de Genève, les facultés qui la composent ont été restructurées. Les mathématiques et la physique ont notamment été rattachées à l’EPFL, l’UNIL abandonnant à cette occasion quelques-uns de ces bastions masculins. Ainsi, la féminisation de l’Université de Lausanne ne signifierait-elle pas davantage le déclin de l’intérêt des hommes pour l’académie qu’un élargissement des possibilités de formation et de carrière pour les femmes ?
3Par ailleurs, le nombre d’étudiantes s’inscrivant à l’UNIL augmente, mais cela ne va pas de pair avec un bouleversement de la répartition des sexes entre les différentes disciplines. Les étudiantes se concentrent dans les plus grandes facultés, lettres, sciences sociales et politiques (SSP) et biologie et médecine, dont elles représentent en 2006 respectivement 65 %, 60 % et 56 % des effectifs. Elles sont également majoritaires (59 %) en droit et sciences criminelles. La théologie et les sciences des religions (38 % d’étudiantes), l’école des hautes études commerciales (HEC ; 34 % d’étudiantes), géosciences et environnement (36 % d’étudiantes) demeurent des bastions masculins. Parmi les sept facultés de l’UNIL, seules les facultés de droit et sciences criminelles en 1997 et médecine et biologie en 2000 ont connu un renversement du rapport étudiants/étudiantes. Les femmes ne profitent donc pas de toutes les filières proposées et, à l’exception du droit et des sciences criminelles, elles se dirigent plus massivement vers les domaines offrant le moins de débouchés (lettres, SSP) ou dont les conditions se sont péjorées ces dernières années (médecine). Dans ce contexte, il nous semblait intéressant de nous pencher plus précisément sur les motivations et les attentes des jeunes femmes envers l’université, afin de mieux comprendre la persistance de la ségrégation entre les sexes dans et au sortir des formations tertiaires, malgré l’augmentation du nombre de femmes universitaires.
- 3 Les éléments repris pour cet article sont en partie issus du rapport final d'une recherche mandatée (...)
- 4 Le gymnase en Suisse intervient après l'école obligatoire, il correspond au lycée français et perme (...)
4La présente contribution3 se base sur des données récoltées lors de deux journées, dites journées des gymnasien·ne·s4 organisées par l’UNIL en 2006. Lors de ces journées organisées chaque année, les diverses facultés et services sont présentés aux futur·e·s étudiant·e·s. Dans ce cadre, une action de sensibilisation — destinée uniquement aux femmes — a été organisée par le Bureau de L’égalité des chances. Par l’intermédiaire d’un questionnaire, cette action visait à sensibiliser les futures étudiantes sur la « réalité » de l’égalité et à leur permettre de mener une réflexion sur les enseignements reçus jusqu’ici, ainsi que sur leurs projets d’études et de carrière professionnelle. Dans ce but, trois parties distinctes organisaient le questionnaire : la première — outre quelques informations personnelles (nom, âge, orientation au gymnase) — s’intéressait à la question du choix d’une filière, et de ce qui le motivait. La seconde portait sur l’école, les études et le savoir et constituait le cœur de l’action de sensibilisation, puisqu’elle questionnait directement les jeunes femmes sur leurs représentations de l'égalité et sur leur bagage scolaire en matière d’études genre et/ou d’égalité. Enfin, la dernière partie s’intéressait aux attentes de ces jeunes femmes face à l’université. Toute la démarche visait à rendre les futures étudiantes attentives aux inégalités et aux discriminations, sans pour autant les dissuader d’entamer des études universitaires.
5Le contexte de ces journées a profondément influencé les modalités de cette recherche. Les gymnasien·ne·s circulaient entre de très nombreux stands et étaient fortement sollicité·e·s. Notre action devait donc être rapide et ciblée : nous avons donc opté pour un questionnaire court, rapidement administré et ouvrant des perspectives de réflexion. À quoi s’ajoutait un complément d’information sous forme de flyer, que les jeunes femmes pouvaient emmener chez elles. Le questionnaire a suscité un véritable enthousiasme auprès des gymnasiennes, qui ont donc participé sur base volontaire. Dès lors, aucune forme d’échantillonnage ou de sélection par quotas n’a été opérée. Ainsi, des groupes de jeunes femmes ont parfois répondu ensemble. Elles avaient donc non seulement un cursus similaire et des attentes proches, mais se sont peut-être également consultées pour élaborer leurs réponses. En outre, l’action ayant initialement été conçue dans un but de sensibilisation, certaines questions n’avaient pas été pensées dans le but d’être analysées, mais au contraire dans le but de susciter une réflexion chez les répondantes. Enfin, une analyse de type qualitatif avait été envisagée, car il n’avait pas été prévu d’avoir autant de réponses. Vu le nombre de questionnaires rentrés (N =142), nous avons donc saisi et traité les réponses sur SPSS, mais l’analyse que nous en faisons reste largement interprétative. Malgré ces limites, le matériel récolté est riche en informations et permet d’esquisser des premières réflexions tant sur les choix de filières universitaires, que sur les raisons y participant, ou encore sur les représentations des projets professionnels.
- 5 En Suisse, divers systèmes coexistent. Dans le canton de Vaud, les jeunes peuvent choisir diverses (...)
- 6 Les orientations gymnasiales sont fortement sexuées et préfigurent dans les grandes lignes les futu (...)
6142 femmes ont répondu au questionnaire. Elles sont, à de rares exceptions près, des gymnasiennes, âgées de 16 à 23 ans. 91,2 % d’entre elles ont entre 17 et 19 ans et envisagent de s’inscrire à l’université. La population correspond donc bien au public-cible de notre action, tel qu’il avait été défini au préalable. Dans les données personnelles, nous demandions quelles étaient les orientations gymnasiales5, mais pour près d’un tiers des répondantes, nous n’avons pas réussi à déterminer précisément quelle était cette orientation. Nous n’aborderons donc pas ici, les liens entre orientation gymnasiale et choix de filières universitaires, les éléments à notre disposition allant dans le sens d’une certaine continuité6.
7L’un des objectifs du questionnaire était de mieux comprendre quelles facultés étaient attractives aux yeux des gymnasiennes, lesquelles ne l’étaient pas et pourquoi.
- 7 Selon ces données, 29,2 % des étudiantes ont choisi la faculté des SSP, 22,4 % celle des lettres, 2 (...)
8Les gymnasiennes qui ont répondu aux questionnaires se projettent principalement dans quatre facultés. Les sciences sociales et politiques sont envisagées par près d’un tiers (31,21 %) des répondantes. Droit et sciences criminelles (15,28 %), médecine (14,65 %) et lettres (14,65 %) attirent ensemble près de la moitié d’entre elles. Les réponses que nous avons obtenues vont dans le sens des données statistiques cantonales7 sur la répartition des étudiantes dans les différentes facultés ou écoles. Les répondantes se dirigent vers les facultés les plus féminisées.
9Dans une perspective de sensibilisation et afin de mieux comprendre comment l’orientation s’opère, nous avons demandé aux gymnasiennes si elles avaient envisagé toutes les facultés et si ce n’était pas le cas, lesquelles avaient été écartées. 60,4 % des 139 gymnasiennes ayant répondu ont dit « oui » à la première question. 39,4 % admettent ne pas avoir envisagé toutes les filières proposées par l’UNIL. Sans entrer dans les détails, les facultés qui ont été le plus souvent écartées sont biologie et médecine (N = 26) et HEC (N = 18), alors qu’à l’inverse lettres (N = 7) et SSP (N = 4) le sont rarement, ce qui confirme l’intérêt des gymnasiennes pour ces deux dernières filières. Ces résultats sont frappants à deux titres. D’une part, plus d’un tiers des gymnasiennes a d’emblée éliminé certaines possibilités et d’autres part, la faculté de médecine et biologie est celle qui est la plus souvent écartée, alors qu’elle figure parmi celles qui sont largement choisies par les répondantes. Comment expliquer ce large rejet a priori de certaines filières et ce paradoxe concernant la faculté de biologie et médecine ?
10Afin de mieux préciser leur choix, les gymnasiennes étaient invitées à motiver pourquoi elles envisageaient de poursuivre leurs études dans certaines facultés. Six raisons étaient proposées :
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j’aime bien les disciplines qui la composent ;
-
je suis douée dans les disciplines qui la composent ;
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elle offre des possibilités de carrière intéressante ;
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c’est une discipline où il y a une majorité de filles ;
-
je n’ai pas envie de faire comme les autres filles de ma classe ;
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dans la discipline que j’ai choisie, une personne me sert de modèle.
11L’item qui a été le plus largement retenu est « j’aime bien les disciplines qui la composent » (76,1 %). Il est suivi par « elle offre des possibilités de carrières intéressantes (39,9 %) et par « je suis douée dans les disciplines qui la composent » (18,1 %). Les autres items ne sont pratiquement pas retenus. Nous reviendrons par la suite sur la question des possibilités de carrière et sur le rejet des items liés au sexe des étudiantes qui méritent d’être traités de manière plus approfondie. La préférence et le sentiment de compétence qui s’expriment dans le premier et le troisième item ont donc été déterminants dans le choix des répondantes. Notre questionnaire demandait également aux gymnasiennes d’indiquer pourquoi elles avaient écarté certaines filières. Le manque d’intérêt ainsi que le manque de capacités sont les arguments qui ont été le plus souvent invoqués. Comme l’indiquent les réponses des gymnasiennes, ces deux éléments jouent un rôle fondamental dans l’orientation. Or celle-ci est sexuée.
12Choisir une orientation professionnelle, ou une formation, c’est faire un projet et comme le relève F. Vouillot (2002) : « les projets s’appuient sur l’expression de préférences. La force de la préférence dépend du degré de congruence entre la représentation de soi et la représentation de la formation ou profession examinée. Si le sujet se décrit et s’évalue de la même manière qu’il décrit et évalue l’objet envisagé, celui-ci peut être retenu comme projet possible. En revanche, si les deux représentations sont très éloignées, l’objet ne sera pas retenu. »
13Lettres et SSP sont largement féminisées et offrent des représentations proches de celles que les gymnasiennes se font d’elles-mêmes.
14Cette congruence n’est pas étonnante si l’on prend en considération les domaines professionnels principaux sur lesquels débouchent ces études, soit le social et l’enseignement, des domaines socialement considérés comme féminins. À l’opposé, les géosciences et HEC sont des facultés occupées très majoritairement par des hommes. De plus, les caractéristiques attribuées aux sciences ou à l’économie sont socialement jugées masculines et sont éloignées de celles que les jeunes femmes s’attribuent à elles-mêmes. Cette absence de concordance fait que ces professions ou ces formations ne sont même pas considérées comme des projets possibles. Le rapport ambivalent que les gymnasiennes entretiennent avec la faculté de biologie et médecine est intéressant, car il met en lumière le fait que la sexuation des professions et des formations ne repose pas uniquement sur le nombre de personnes d’un sexe donné qui y sont engagées, mais aussi sur les caractéristiques qu’on leur attribue. Actuellement, les femmes sont majoritaires dans cette faculté. Toutefois, les représentations sociales de cette discipline englobent des caractéristiques attribuées au masculin comme sa dimension scientifique et au féminin, comme l’aide à autrui.
15F. Vouillot (2002) relève aussi que « les intérêts pour une activité sont sous-tendus par un sentiment de compétences ». Les résultats de notre enquête vont dans cette direction, puisqu’ils montrent que le deuxième argument en défaveur d’une faculté relève de l’autoévaluation de ses compétences. 19,8 % des répondantes n’ont pas retenu une filière d’études parce qu’elles n’estimaient pas avoir les capacités suffisantes dans ce domaine. À l’inverse, 18,1 % des répondantes disent choisir une discipline parce qu’elles sont douées dans les branches qui la composent. Le sentiment de compétence joue donc bien un rôle prépondérant dans l’orientation. Or celui-ci est sexué. En effet, lorsque l’on recoupe les données de notre enquête, l’on constate qu’à dix reprises l’argument du manque de capacité est utilisé lorsqu’il y a une connotation scientifique. L’appréhension des sciences exactes, notamment des mathématiques reste donc assez vivace et elle explique le désintérêt des jeunes femmes pour certaines filières. Résultat d’une socialisation des filles comme des personnes a-scientifiques, cet élément resurgit lors du choix d’une formation (Vouillot, 1995).
16Depuis quelques années, les représentations sociales associées à la médecine ou aux sciences criminelles ont changé. En ce qui concerne les secondes, on pourrait d’ailleurs s’interroger sur le rôle joué dans ce changement de perception par les fictions policières où les femmes sont de plus en plus présentes. Moins fortement connotées comme masculines, ces disciplines deviennent des possibles pour les femmes qui sont de plus en plus nombreuses à s’y investir. L’imaginaire associé aux sciences et à l’économie demeure cristallisé autour de caractéristiques attribuées au masculin. Investir ces domaines est encore de l’ordre de la transgression pour les femmes.
17Pour aller dans le même sens, on perçoit chez les futures étudiantes une envie d’élargir leurs horizons intellectuels, même si en réalité par les choix qu’elles effectuent, cette envie ne se traduit pas totalement en actes. Dans la partie consacrée aux attentes des gymnasiennes envers l’UNIL, les répondantes ont été nombreuses à mentionner comme opportunités la possibilité d’étudier de nouvelles disciplines et de nouvelles approches. On peut relever un certain paradoxe ici encore. En effet, dans la représentation des gymnasiennes, l’université offre la possibilité de découvrir des disciplines et des approches nouvelles, mais elles ne poussent pas la curiosité jusqu’à tenter toutes les voies. L’université apparaît comme un lieu de tous les possibles, toutefois certaines disciplines ne font pas encore partie des horizons des gymnasiennes qui ont intériorisé les rôles de sexes. Dès lors, les jeunes femmes semblent jouer avec les marges étroites qui sont à leur disposition.
18Dans le dépouillement et le traitement des questionnaires, la projection dans le monde professionnel s’est imposée comme une question importante. Pour l’analyser de plus près, deux items du questionnaire ont été utilisés, tout d’abord la question relative aux attentes face à l’université, et ensuite celle concernant les raisons du choix de l’une ou l’autre filière.
19Dans la partie intitulée « Qu’est-ce que j’attends de l’UNIL », une première question s’intéressait aux opportunités que les futures étudiantes imaginaient rencontrer en suivant des études supérieures. Ainsi, à l’affirmation « Venir à l’université m’offre des chances de » six réponses étaient proposées, auxquelles les répondantes pouvaient en ajouter d’autres. Les « opportunités » proposées étaient les suivantes :
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avoir un métier intéressant ;
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étudier de nouvelles disciplines ;
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étudier de nouvelles approches ;
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trouver un environnement de réflexion et de travail où je serai à l’aise ;
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côtoyer des femmes qui peuvent servir de modèle ;
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ne pas avoir à me confronter tout de suite au monde du travail.
2095,8 % des répondantes (N = 136) ont traité cette question, plusieurs items pouvant être retenus en parallèle, le nombre de réponses est donc important (N > 142). Vu le taux de réponses, on peut considérer que l’entrée à l’université représente une réelle opportunité pour une majorité des jeunes femmes de notre population. Elles semblent en effet donner une grande importance à la formation supérieure, laissant penser qu’elles sont parfaitement conscientes du contexte actuel du marché de l’emploi et de ses exigences en matière de formation supérieure. Cependant, cette connaissance des enjeux ne semble pas se traduire par une sélection des filières offrant les meilleurs débouchés. Le paradoxe déjà évoqué précédemment (féminisation des études universitaires vs concentration dans les filières les moins prometteuses en termes de débouchés) se voit confirmer ici.
21Dans le cadre de cet article, nous nous intéresserons uniquement aux réponses obtenues par la première proposition, soit : « venir à l’université m’offre des chances d’avoir un métier intéressant ». Cet item est celui qui arrive largement en tête puisqu’il a été retenu par 86 % des répondantes (N = 117). En outre, si l’on s’intéresse à son poids relativement aux autres propositions, il correspond à 30,31 % des opportunités mentionnées. La sphère professionnelle est donc le premier élément relevé par les futures étudiantes. Le même élément se retrouve d’ailleurs dans les réponses expliquant le choix de filières. 97,2 % des répondantes (N = 138) ont donné une indication à cette question et la seconde raison évoquée est qu’« elle [la filière retenue] offre des possibilités de carrière intéressante ». Cet item a été retenu par 39,9 % des répondantes.
22Il apparaît à la lecture de ces deux résultats que les jeunes femmes semblent se projeter sans problème dans l’activité professionnelle. Les futures étudiantes s’imaginent futures travailleuses, et de surcroît dans une activité intéressante. C’est ici qu’intervient peut-être une nuance, en effet dans les deux réponses analysées, la sphère professionnelle est certes évoquée, mais accompagnée dans les deux cas de l’adjectif « intéressant ». Ainsi, non seulement le questionnaire n’a-t-il pas permis aux répondantes de parler en termes de carrières, de métiers bien rémunérés, de postes à responsabilité ou encore de réussite professionnelle, mais encore aucune proposition n’allant dans ce sens ne figurait dans les réponses ouvertes des jeunes femmes. Ainsi, on peut affirmer que tant les chercheuses que les répondantes partagent la même représentation qui lie de façon indissociable activité professionnelle féminine et intérêt du métier. Malgré ce biais, il semble que si l’on assiste effectivement à une appropriation de la sphère professionnelle par les jeunes femmes, elles le font en mettant en avant l’intérêt du métier, plutôt que les possibilités de carrière qu’il offre. D’ailleurs, la première explication justifiant un choix de filières va dans le même sens, puisqu’elle met au centre l’intérêt pour les disciplines.
23Cet élément de nuance permet peut-être de mieux saisir ce qui se joue dans le paradoxe déjà évoqué précédemment, soit que les jeunes femmes aspirent à faire des études supérieures, dans le but d’avoir une activité professionnelle, mais que concrètement elles font les « mauvais choix », puisque les filières qu’elles envisagent sont justement celles qui offrent peu de possibilités de carrière. Elles auraient ainsi intégré certaines normes du discours égalitaire, concernant l’encouragement des carrières féminines par exemple, mais ne parviendraient pas à déployer les stratégies pour y parvenir. Ainsi, bien qu’ayant fait leurs les aspirations de réussite professionnelle, les jeunes femmes s’investissent dans des orientations à moindre perspectives, mais davantage en accord avec leur appartenance de sexe. Par leurs « choix », elles participeraient du double mouvement souligné par Margaret Maruani (1995) en accédant massivement au marché du travail, mais en restant concentrées dans des professions ou des formes d’emploi réservées à leur sexe. Ce double mouvement serait déjà esquissé à l’université.
24En mettant l’intérêt de l’activité en avant, les futures étudiantes cherchent à composer avec la double norme en vigueur : norme de sexe d’une part, qui perpétue la ségrégation professionnelle, et norme d’égalité de l’autre, qui encourage les femmes à faire carrière. Cette double norme ressemblant davantage à une injonction contradictoire, l’investissement sur le mode de l’intérêt plutôt que du projet de carrière pourrait être compris comme une stratégie individuelle pour y faire face. En effet, en mettant en avant l’intérêt du métier, n’anticipent-elles pas les discriminations et la ségrégation professionnelles auxquelles elles seraient confrontées, si elles exprimaient de réelles envies de carrières.
25Cette manière de faire participe d’une forme d’intériorisation des inégalités (Couppié & Epiphane, 2007). En effet, les jeunes femmes ne ressentant pas les inégalités comme telles (voir ci-après), elles les ont intériorisées, mais en même temps, elles cherchent à les anticiper en se projetant avant tout dans des métiers « intéressants », dans lesquels elles pourront s’épanouir. Ce faisant, elles répondent à la double injonction de se projeter dans la sphère professionnelle, tout en respectant des choix sexués. Elles optent donc pour un projet professionnel, dans lequel elles ne feront pas nécessairement carrière, mais pourront s’épanouir.
26Selon cette logique, le choix de filières produit par ces jeunes femmes ne sont peut-être pas les « mauvais » en termes individuels, elles composent en effet dans le cadre étroit qu’elles ont à leur disposition. Ce faisant, elles participent de la perpétuation de la ségrégation professionnelle, qu’elle soit horizontale (choix de filières fortement féminisées) ou verticale (accent mis sur l’intérêt plutôt que sur une carrière ascensionnelle).
27Le genre détermine encore largement les choix d’orientation et comme nous l’avons souligné, cela apparaît aussi très clairement dans les résultats de ce questionnaire. Cependant, il apparaît également que cela n’intervient pas de manière consciente. À plusieurs endroits du questionnaire, des items suggérant que les choix pouvaient être en partie ou entièrement déterminés par l’appartenance de sexe ont été écartés. Le premier concerne les attentes face à l’université, les deux autres sont des éléments liés au choix des filières.
28À la question sur les attentes envers l’université, la proposition « côtoyer des femmes qui peuvent servir de modèle » est celle qui a obtenu le moins de suffrage. En effet, seules 11 % des répondantes (N = 15) l’ont retenue. Si le sexe ne semble pas jouer un rôle dans les attentes en matière d’encadrement, il est également refusé lorsqu’il s’agit des pairs. En effet, en ce qui concerne les motifs du choix de filières, les deux items — où la raison invoquée avait trait au sexe des autres étudiant·e·s — ont été balayés. Il s’agit des propositions suivantes : « c’est une discipline où il y a une majorité de filles » rejetée à 100 % et « je n’ai pas envie de faire comme les autres filles de ma classe » écartée massivement par 97,8 % des répondantes. Seules trois personnes ont retenu cette seconde proposition, dont deux issues de filières gymnasiales atypiques. Ainsi, que ce soit dans une situation de distanciation ou de regroupement, les jeunes femmes refusent d’expliquer leur choix par leur appartenance de sexe. Ce faisant, elles le font plus volontiers lorsqu’il s’agit de prendre une certaine distance avec leur groupe de sexe, notamment lorsque ce mouvement les fait aller vers le groupe socialement valorisé.
29À la lecture de ces trois réponses, il n’apparaît qu’aucune des répondantes n’a invoqué la raison du sexe pour justifier son choix. Les jeunes femmes optent donc pour des filières « conformes à leur sexe », mais n’en font pas état. Est-ce parce qu’elles résistent à reconnaître que leurs choix sont socialement déterminés, qu’elles ont cédé aux diverses pressions à la conformité (Duru-Bellat, 1995) ou parce qu’elles ne sont pas conscientes des discriminations qu’elles subissent ? Seuls des entretiens approfondis permettraient d’avoir suffisamment d’informations pour répondre de façon satisfaisante à cette question, mais un certain nombre d’éléments peut nous fournir des pistes de réponse. Tout d’abord, les répondantes sont des femmes à peine sorties de la formation secondaire, milieu où règne encore une relative mixité, les inégalités ne leur sont encore guère apparues. Ensuite, celles-ci ont été intériorisées durant toute la socialisation scolaire, n’étant même plus identifiées comme telles. Enfin, un discours ambiant qui se veut égalitaire peut contribuer à créer l’illusion d’une égalité acquise et à invisibiliser les inégalités persistantes. Ce refus — conscient ou non — à reconnaître la part du sexe dans le choix d’orientation se retrouve également lorsqu’il s’agit de proposer des mesures de soutien spécifiques, tel le mentorat.
30Le questionnaire faisant partie d’un projet plus vaste, il s’agissait également de pouvoir fournir des éléments au Bureau de l’égalité des chances, afin que celui-ci propose aux étudiantes des mesures ad hoc. Divers projets de mentorat étant déjà mis en œuvre au niveau du corps intermédiaire dans certaines universités, il semblait pertinent de récolter des données pour savoir si une telle démarche serait utile aux étudiantes.
31Dans ce but, nous avons demandé aux répondantes, si elles aimeraient « pouvoir rencontrer une femme ayant déjà de l’expérience dans la discipline qui [les] intéresse ». 92,3 % des gymnasiennes interrogées ont répondu à cette question (N =131). 48,9 % des répondantes ont déclaré être intéressées par une telle mesure, alors que 51,1 % auraient décliné une telle offre. Si l’on peut estimer qu’une telle mesure pourrait être souhaitable, puisqu’elle recueille près de la moitié des suffrages, il faut cependant relever qu’un certain nombre de répondantes ont annoté le questionnaire, afin de préciser que cette personne de référence ne devait pas nécessairement être une femme (8 annotations de ce type).
32Les femmes choisissent donc des filières féminisées, mais estiment que la présence d’autres femmes, notamment de modèles, n’aurait pas contribué à leur choix d’orientation. De même, si près de la moitié d’entre elles souhaitent avoir une personne pouvant les guider, il n’est pas nécessaire que ce soit une femme. Ce rejet — même partiel — d’une solution particulière procède selon nous du même phénomène que le rejet d’une explication en termes de choix socialement déterminés. Si les filles refusent des mesures spécifiques, c’est en particulier parce qu’elles ne souhaitent pas être considérées comme des êtres à part, pour lesquelles il s’agirait de mettre en place des mesures ad hoc. L’invisibilisation des discriminations ainsi que la norme de l’égalité contribuent à ce que les jeunes femmes ne souhaitent pas être aidées, car la seule demande d’aide, les placerait en situation de victimes. Ce mécanisme se retrouve également chez les femmes engagées dans des parcours pionniers (Dallera & Ducret, 2004).
33Durant les années de socialisation scolaire, un certain nombre d’inégalités de traitement ont fait partie du quotidien des jeunes femmes (Duru-Bellat, 1990 ; Mosconi, 1994) et ont participé à les rendre « acceptables ». En outre, le monde du savoir leur a été largement décliné au masculin.
34En effet, dans une partie du questionnaire que nous n’aborderons pas ici, nous avons demandé aux jeunes femmes quelles auteures, philosophes, femmes de science, elles avaient étudié. Les réponses sont sans équivoque : à part quelques grandes figures (Curie, Yourcenar, Beauvoir, Duras, Sand, Arendt) citées à plus de dix reprises, les autres mentions sont relativement insignifiantes. Ainsi, le monde de la connaissance, également symbolisé par l’université, est un monde masculin, mais qui serait exempt de rapports sociaux de sexe. C’est un univers où règne une « mixité masculine » (Chaponnière & Chaponnière, 2006) et où tous les modèles — professeurs, assistants, collègues de cours — sont pensés au masculin. Demander une femme mentor signifierait reconnaître l’existence non seulement de rapports sociaux de sexe, mais encore d’un processus de discrimination, et ce y compris dans un lieu protégé tel que l’université.
35L’invisibilisation des discriminations, mais également la construction de l’université comme un lieu du savoir neutre, rend particulièrement difficile la mise en œuvre de programmes d’action, ce d’autant plus que dans ce cadre les jeunes femmes résistent elles-aussi à la mise sur pied de mesures spécifiques.
36Les données récoltées auprès des gymnasiennes qui se destinent à entrer à l’UNIL confirment qu’au niveau tertiaire, l’orientation reste largement sexuée. En raison de l’intériorisation des rôles sociaux de sexe et de l’anticipation des futures discriminations, les jeunes femmes n’explorent pas toutes les voies qui s’offrent à elles. Elles restent concentrées dans des filières féminisées, qui n’offrent que peu de débouchés. On peut donc affirmer que la féminisation des études universitaires ne signifie pas une remise en cause de la ségrégation horizontale. Au contraire, celle-ci prend simplement une nouvelle forme. En effet, l’« entrée massive » des femmes à l’université correspond également à un désinvestissement des hommes dans ce secteur. Dans le contexte suisse, ceux-ci se tournent de plus en plus vers les débouchés offerts par les nouvelles filières des hautes écoles spécialisées. N’assisterait-on pas une fois de plus à la dévalorisation d’un secteur qui se féminise ?
37La présence de près de 56 % de femmes à l’université n’en fait pas pour autant un lieu mixte. Les mécanismes de discrimination se perpétuent et les jeunes femmes, actuellement majoritaires, n’en ont pas conscience. Leur nombre les laisse en effet penser qu’elles ont affaire à un lieu égalitaire, où leurs choix seraient parfaitement libres. Cette illusion du nombre rend les inégalités invisibles à leurs yeux, et rend également difficile, voire impossible toute mesure d’action positive. Les premières à s’y opposer étant celles qui devraient en bénéficier.