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Notes de lecture

Zambon, D. (2023). Finir sa carrière d’enseignant de collège en éducation prioritaire. Un paradoxe. L’Harmattan, Logiques sociales.

Thérèse Perez-Roux
Référence(s) :

L’Harmattan, Logiques sociales.

Texte intégral

  • 1 En 2007, J. Trinquaz et C. Montandon coordonnent un ouvrage intitulé Vieillir dans le métier dans l (...)

1En 2023, dans le prolongement de sa thèse soutenue en 2018, Dominique Zambon publie un ouvrage intitulé : Finir sa carrière d’enseignant de collège en éducation prioritaire. Un paradoxe. L’approche sociologique mobilisée pour aborder un objet peu travaillé dans le champ des sciences de l’éducation et de la formation1, prend le contre-pied d’un certain nombre d’idées reçues, à la fois sur les enseignants en fin de carrière et sur l’expérience d’enseignement en éducation prioritaire (Jellab, 2020). Des questions initiales interpellent le lecteur : qui sont ces enseignants ? Alors qu’ils pourraient obtenir une mutation dans un autre établissement moins problématique, pourquoi choisissent-ils de rester en éducation prioritaire ? Comment (re)définissent-ils et font-ils leur métier ? De quelles ressources personnelles et professionnelles disposent-ils pour assurer leur mission auprès des élèves ? Comment s’inscrivent-ils dans leur contexte de travail qui, malgré les nombreux changements dus aux politiques compensatoires, est souvent en prise avec « un accroissement de la paupérisation, du chômage, des communautarismes, aboutissant à une stigmatisation » (p. 19) ?

2La richesse de l’ouvrage est évidente. Son contenu plonge le lecteur dans l’épaisseur du travail enseignant, dans ce qui relève de l’ordinaire, de l’invisible pour qui « passerait trop vite » ; il met en relief les transactions avec soi-même et avec les autres, des rapports à l’institution qui, réforme après réforme, passe parfois à côté des réalités quotidiennes et de ceux qui les vivent. Si Dominique Zambon peut s’appuyer avec pertinence sur sa très bonne connaissance du terrain, l’enquête conduite entre 2013 et 2015 dans 20 collèges « labellisés » lui a permis de s’immerger et de réaliser des entretiens auprès de différents publics : 79 enseignants de 50 ans et plus, 17 chefs d’établissement et 3 directions de SEGPA (sections d’enseignement général et professionnel adapté). Si les deux délégués du préfet à la politique de la ville interrogés ont favorisé la compréhension des aspects socio-historiques concernant la création de ces collèges, les entretiens avec les représentants des deux principaux syndicats « ont éclairé les problématiques liées aux enjeux professionnels et locaux » (p. 23). Les discours recueillis auprès de ces différents acteurs ont favorisé la réalisation d’un projet ambitieux, en tentant de résoudre l’énigme avec finesse et perspicacité, c’est-à-dire en cherchant à comprendre ce qui se joue pour ces enseignants en fin de carrière qui, paradoxalement, ont fait le choix de rester en éducation prioritaire.

3Structuré en quatre parties, l’ouvrage propose un ensemble de facteurs contextuels, organisationnels, personnels et collectifs qui participent au maintien de ces enseignants dans un espace de travail réputé difficile.

4Tout d’abord, le cadre contextuel, présenté dans la première partie, permet de comprendre les environnements institutionnels et humains dans lesquels le métier d’enseignant se transforme et se redéfinit. A l’appui de textes institutionnels, de rapports réalisés pour le Ministère de l’éducation nationale, de recherches portant sur les enseignants en fin de carrière (Trinquaz et Montandon, 2007 ; Cau-Bareille, 2014 ; Lantheaume, 2016), c’est-à-dire âgés de 50 ans et plus, Dominique Zambon précise la position de cette catégorie d’acteurs par rapport à l’ensemble du groupe professionnel : à la rentrée 2015 (fin de l’enquête) 20,6% des effectifs enseignants travaillent dans les 942 collèges relevant des quartiers populaires. En moyenne, entre 2012 et 2019, environ 20% des effectifs sont dans la catégorie « fin de carrière » (source DEPP). Nombre d’entre eux se sont formés sur le tas, dans un environnement complexe et ont construit des gestes professionnels adaptés à ces contextes spécifiques. Loin de constituer un groupe homogène, ces enseignants œuvrant en éducation prioritaire estiment que les réformes du collège et de la formation des enseignants du second degré n’ont pas tenu leurs promesses ; ils « s’accordent sur la spécificité des contextes d’enseignement où la mixité sociale se désagrège, remplacée par une mixité des origines migratoires » (p. 35). En effet, la création du collège unique, des zones d’éducation prioritaire (centration sur le territoire) puis des REP (centration plus forte sur l’élève), montrent l’instabilité des politiques de l’éducation prioritaire visant à soutenir l’égalité des chances de réussite des élèves.

5Dominique Zambon souligne le manque d’expérience des jeunes enseignants souvent affectés, en début de carrière, dans ces établissements labellisés et sur le turnover des équipes pédagogiques. Pourtant, dès 1997, le rapport Moisan-Simon soulignait que la stabilité des enseignants, la bonne connaissance de l’élève, la prise en compte de son environnement familial, de même que l’engagement professionnel et la régulation collective de l’acte de travail (projets interdisciplinaires ou autres, réflexion sur les pratiques pédagogiques) participaient à une réduction des inégalités scolaires. De fait, les quinquagénaires en éducation prioritaire, qui ont débuté dans les années 80, sont des acteurs de la territorialité et leur longue présence dans l’établissement, leur connaissance des territoires, leur expérience auprès des élèves ont favorisé une professionnalité élargie, considérée comme un réel atout.

6Les déterminants de la stabilisation sur un poste en éducation prioritaire sont traités dans la deuxième partie de l’ouvrage. Dominique Zambon met en avant plusieurs caractéristiques : durabilité dans l’établissement et construction de repères, effets des débuts de carrière sur la professionnalité revendiquée, culture (et histoire) de l’établissement, type de management des chefs d’établissement et valeurs partagées, connaissance experte de l’environnement. La discipline enseignée peut constituer un levier si elle offre des marges d’action et permet de revenir aux enjeux éducatifs dont la discipline est porteuse (notamment l’EPS, la technologie, les disciplines professionnelles mais également le français ou l’histoire-géographie). La liberté pédagogique reste donc un ancrage essentiel, ouvrant sur le choix de contenus adaptés au contexte local, quitte à modifier le curriculum de formation. L’auteur explicite de façon très efficace ces facteurs qui participent à une stabilisation dans l’établissement, notamment à travers des extraits d’entretiens d’enseignants, des encadrés qui donnent à voir des modalités de fonctionnement (ré)adaptées au sein de l’établissement (exemple du conseil de classe, p. 86-87) ou des projets fédérateurs favorisant le travail en équipe et l’engagement des élèves (p. 94-95). Cette partie, très documentée, donne à comprendre les dynamiques qui se conjuguent ou se contrarient, au sein des établissements, mais aussi les choix raisonnés des enseignants pris dans un univers en tension(s).

7La troisième partie explore les compétences et ressources formelles et informelles construites par les enseignants en fin de carrière, au fil de l’expérience, dans le parcours professionnel et dans l’exercice du métier. Ainsi, en éducation prioritaire, la connaissance des dispositifs internes ou externes et de leur évolution, la mobilisation de réseaux personnels et professionnels (notamment les équipes disciplinaire ou pédagogique), la relation aux élèves et à leurs familles, permettent de construire une disponibilité à « sentir les choses » (une situation, une ambiance de classe) ; cette intelligence pratique adaptée au contexte où « l’anticipation et l’improvisation deviennent des arts de faire » (p. 179) est considérée par ces enseignants comme essentielle. Elle constitue un appui pour assurer leur mission au quotidien. Des aspects plus subjectifs jouent également un rôle dans le souhait de maintien ou de départ : convictions personnelles, valeurs partagées, idéal du métier, reconnaissance d’autrui et dimension émotionnelle participent d’un rapport au travail, entre ancrages collectifs et positionnement individuel. Dominique Zambon investit en profondeur un ensemble de facteurs qui contribuent à une forme d’ajustement aux situations, au contexte local/national (réformes), à l’évolution des publics scolaires, etc. La notion de plasticité, illustrée à travers l’ordinaire du travail dans ces établissement en éducation prioritaire, relève à la fois d’une prise de forme (présentation de soi à autrui dans le respect d’une école publique et républicaine à visée émancipatrice) et d’une mise en forme (modalités de travail individuel et collégial renouvelées pour éviter de la sclérose pédagogique) ; elle donne à comprendre à la fois la dimension humaniste du métier pour ces enseignants en fin de carrière et l’affirmation d’un idéal professionnel. Ainsi « la capacité à prendre la forme et à donner la forme au métier passe par l’ajustement, la distance critique, la renormalisation » (p. 175). Ce processus fait l’objet de discussions, notamment vis-à-vis des réformes ministérielles, chronophages et perçues comme inefficaces, vis-à-vis desquelles les équipes prennent de la distance. L’ouvrage met en relief la manière dont les enseignants opèrent des recompositions et réaménagements dans la façon de faire, de vivre et d’assumer le métier. Un retour sur les parcours professionnels éclaire également cette plasticité, et bouscule les idées reçues : « les enseignants issus de parcours migratoires, soumis à des tentatives d’affiliation […] posent la langue française comme un rempart incontournable pour une intégration réussie » (p. 179) ; d’autres enseignants, aux parcours « inversés » quittent des environnements plus confortables pour un poste en éducation prioritaire, inscrivant leur activité dans des marges du métier jugées plus incertaines, où de nouveaux défis sont à relever.

8Rester ou partir des collèges en éducation prioritaire ? Cette question, au cœur de la quatrième partie de l’ouvrage, émerge lors de situations éprouvantes, de tensions, de conflits. Elle renvoie aux épreuves du métier qui révèlent les qualités et les lacunes de chacun. Dimension constitutive de l’expérience, l’épreuve est une mise en danger qui nécessite, pour la dépasser, de mobiliser des ressources. Dominique Zambon propose une lecture de ces épreuves - de vérité, de réalité et existentielle (p. 194) - largement étayée sur le plan théorique et adossée aux résultats de son enquête. Au cœur du métier, l’épreuve se construit dans le rapport aux élèves (Barrère, 2002), à soi, à l’institution et à ses représentants. Par ailleurs « le choix de rester, pour un enseignant en fin de carrière contient des agrégats disparates et hétérogènes associant convictions, valeurs, engagement mais aussi des éléments grégaires (l’attachement à l’équipe pédagogique, au collectif de travail, aux élèves » (p. 227). Bien que l’action pédagogique se complexifie et que les enseignants soient confrontés à des épreuves au quotidien, ils semblent envisager la fatigue et l’usure comme caractéristiques et constitutives du métier. Les effets de l’âge jouent sur le rapport au métier, encore soutenu par un idéal. Des formes d’engagement ou de retrait apparaissent dans l’organisation du travail (temps partiel, heures supplémentaires) ainsi que des souhaits de mobilités le plus souvent horizontales (bifurcations). L’ouvrage met en relief des épreuves plurielles qui confrontent l’enseignant en fin de carrière à un environnement institutionnel et humain complexe et conduisent à une remise en chantier permanente du métier. Les analyses questionnent ce qui relève du don, de la reconnaissance, du bien-être, constitutifs de l’acte d’enseigner et d’éduquer. Elles intègrent un versant plus subjectif, une composante émotionnelle du travail qui peut participer au choix de rester ou de partir.

9Pour conclure, les enseignants en fin de carrière qui ont choisi de rester en EP semblent portés par/vers les valeurs de la République : liberté assumée à partir d’une distance critique vis-à-vis de l’institution, de choix pédagogiques, didactiques et personnels ; égalité des chances comme principe organisateur de l’action ; fraternité qu’ils « vivent quotidiennement par l’attachement aux élèves, au collectif de travail, à un métier auquel ils tiennent comme celui-ci les tient debout » (p. 232).

10Au terme de la lecture, on saisit combien ce qui est abordé dans l’ouvrage rend compte d’un travail d’enquête exigeant, patient, rigoureux, enrichi par un double processus d’implication et de distanciation de l’auteur vis-à-vis d’un terrain qui lui est familier. Si l’approche est sociologiquement fondée, elle atteste également d’une dimension sensible et située, essentielle pour embrasser la complexité d’un tel projet, sans le réduire. L’enquête de terrain, très documentée, donne ainsi à comprendre une réalité complexe.

11Comme le dit Françoise Lantheaume dans la préface, ce travail s’inscrit dans une recherche plus vaste portant sur la façon dont les enseignants de 50 ans et plus « durent » dans le métier (Garcia et Lantheaume, 2019). Mais en donnant la parole aux enseignants en fin de carrière qui oeuvrent au quotidien en éducation prioritaire, Dominique Zambon donne accès plus largement à l’expérience enseignante, en mettant en lumière des problématiques récurrentes, des tensions, des compromis, des dynamiques collectives pour faire face aux difficultés, aux reconfigurations du métier et conserver le sens du travail.

12Dans la postface de l’ouvrage, Aziz Jellab met en perspective les résultats présentés et revient sur un ensemble de compétences didactiques, pédagogiques, relationnelles, nécessaires pour faire face à la difficulté scolaire et mobiliser les élèves en éducation prioritaire. Il note également l’importance du travail en équipe renforçant une culture partagée et un soutien mutuel, tout en insistant sur le besoin de reconnaissance de ces enseignants de la part de l’institution.

13De notre point de vue, l’enquête réalisée par Dominique Zambon auprès de ces enseignants en fin de carrière travaillant en éducation prioritaire produit un effet de loupe. Elle offre une portée plus large car les analyses donnent à comprendre un ensemble de facteurs qui participent à la professionnalité des enseignants, au sens qu’ils donnent à leur travail au quotidien, entre moments de réussite, situations problématiques et épreuves à surmonter. Il met en relief les repères construits ou à construire sur l’environnement, sur les autres (élèves, collègues, équipe de direction, parents, etc.) et sur soi pour assurer/assumer au mieux sa mission. Il renvoie aux marges de manœuvre nécessaires pour développer une plasticité professionnelle compatible avec les contextes d’intervention, prenant en considération, au-delà du cadre institutionnel, la culture de l’établissement et, in fine, la dimension humaine du métier.

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Bibliographie

Barrère, A. (2002). Les enseignants au travail : routines incertaines. L’Harmattan.

Cau-Bareille, D. (2014). Les difficultés des enseignants en fin de carrière : des révélateurs de formes de pénibilité au travail. Management & avenir, 73, 149-170.

Garcia, L et Lantheaume, F. (dir.) (2019). Durer dans le métier d’enseignant. Regards franco-allemands. Académia.

Jellab, A. (2020). L’éducation prioritaire en France. Bilan d’une politique emblématique. L’Harmattan.

Lantheaume, F. (2016). Comment les enseignants durent-ils dans le métier ? Usure, adaptations, épreuves et ressources. Rapport de recherche, laboratoire ECP Lyon. http://chaire-unesco-formation.ens-lyon.fr/Fins-de-carriere-des-enseignants-25

Trinquaz, J et Montandon, C. (2007). Vieillir dans le métier. L’Harmattan.

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Notes

1 En 2007, J. Trinquaz et C. Montandon coordonnent un ouvrage intitulé Vieillir dans le métier dans lequel cinq chapitres concernent les enseignants (T. Roux-Perez, A. Lopes, C. Montandon, L. Janot, C. Strauss-Raffy).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thérèse Perez-Roux, « Zambon, D. (2023). Finir sa carrière d’enseignant de collège en éducation prioritaire. Un paradoxe. L’Harmattan, Logiques sociales. », Éducation et socialisation [En ligne], 73 | 2024, mis en ligne le 03 octobre 2024, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/edso/28522 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12des

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Auteur

Thérèse Perez-Roux

Université Paul Valéry Montpellier 3, LIRDEF, EA 3759, therese.perez-roux@univ-montp3.fr.

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