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Communications 2 : Interaction communication et cognition

Jeux de fiction et stratégies de négociation interpersonnelle chez l’enfant de 15 à 25 mois

Michel Ramos
p. 315-321

Texte intégral

Le cadre théorique

1Après une longue période d’hégémonie de la pensée piagétienne, de prédominance de postulats individualistes en matière de développement de l’enfant, plusieurs auteurs ont récemment remis au premier plan la dimension sociale de ce développement (Perret-Clermont, 1979 ; Doise & Mugny, 1981 ; Deleau, 1984 ; Gilly, 1981).

2Un des risques inhérents à ce « retour du social » est la polémique entre les partisans des théories centrées exclusivement sur l’individu « sujet épistémique » et les défenseurs des théories cherchant à attribuer à l’explication sociale une place de choix dans les processus d’élaboration des connaissances (Beaudichon, 1981). L’activité relationnelle et l’activité de mise en relations ne peuvent en aucun cas être étanches. II s’agit plutôt de cerner comment s’articulent les processus psychologiques internes au sujet et les processus de contrôle et de gestion de son activité relationnelle (Perret-Clermont & Nicolet, 1988).

3C’est dans ce cadre que nous nous sommes posé la question suivante :

Existe-t-il une progression parallèle entre les jeux de fiction et les stratégies de négociation interpersonnelle, particulièrement en ce qui concerne les types de relations sociales discernables dans les uns et dans les autres ?

1. Le Jeu de Fiction

4Piaget le situe entre 18 mois et 7 ans (1945). C’est une activité cognitive : elle témoigne de l’existence de signifiants différenciés et donc d’une fonction représentative. Il permet de suivre la genèse de la fonction sémiotique : en hiérarchisant ses différents niveaux, on peut évaluer la maturité symbolique d’un enfant (McCune-Nicolich, 1977 et 1981). C’est un domaine d’observation privilégié pour saisir et repérer l’importance de l’échange avec autrui sur le plan cognitif (Stambak & Sinclair, 1990). C’est une activité de cognition sociale : le jeu de fiction est une compétence évolutive à représenter des structures de rôles de plus en plus complexes (Bretherton, 1984).

2. Les Stratégies de Négociation Interpersonnelle

5Le conflit est défini comme une opposition à une opposition (Shantz, 1987). Il ne s’agit pas forcément de comportements d’agressivité ou de violence. Le conflit est compris comme un élément de liaison, intégratif, présentant une nature véritablement sociale.

6Sa régulation suppose la mise en œuvre de stratégies de négociation interpersonnelle qui peuvent être hiérarchisées (Selman & Demorest, 1986, Guillain & Foxonet, 1989). Elles font ainsi apparaître un processus de décentration progressive. Ces stratégies de négociation sont de deux types :

  • à conflit déjà engagé, stratégie de résolution.

  • à conflit potentiel, stratégie d’évitement.

7Enfin, le jeu peut avoir pour fonction la liquidation des conflits, qu’ils soient intrapsychiques (Piaget, 1945) ou interindividuels (Katz et al., 1992) : « La gestion des conflits dans cette recherche était fortement corrélée avec des épisodes de jeu. De plus, les enfants ayant montré la compétence la plus élevée en gestion de conflit utilisaient souvent le jeu, particulièrement le jeu de fiction, pour gérer les désaccords ».

La recherche

Qui ?

83 groupes de 4 enfants chacun (un groupe de 15 mois, un groupe de 20 mois, un groupe de 25 mois). « Au cours de la deuxième année les échanges prennent la forme de véritables jeux ou de véritables conflits » (Espinoza & Le Camus, 1991),

Quoi ?

9Un matériel réduit (pour engendrer des conflits) comprenant :

  • Des objets utiles et familiers (pour susciter des utilisations symboliques) : une assiette, une cuillère, une timbale / une brosse, un miroir, une poupée / un balai.

  • Des objets sans signification précise ni fonction déterminée (pour susciter des substitutions) : un puzzle, un cube récipient, un anneau, un morceau de tissu, un grand bâton, un petit bâton.

Où & quand ?

10Dans une crèche, dans une pièce familière, en la présence passive d’une puéricultrice. Deux observations (vidéoscopées) de 30 minutes pour chaque groupe d’âge (les 4 enfants ensemble), à 2 jours d’intervalle.

Comment ?

11L’activité de l’enfant fait l’objet d’un triple codage :

  • 2 codages pour ses conduites ludiques et symboliques :
    Le premier grâce à un instrument d’évaluation inspiré de I. Bretherton (1984), centré exclusivement sur la complexité des structures de rôles mis en scène par l’enfant, composé de 5 niveaux (de 1 à 5) allant de la représentation de soi à la représentation de plusieurs personnages en interaction.
    Le second avec une grille d’évaluation proposée par L. McCune-Nicolich (1977), d’inspiration piagétienne, associant prises de rôles, substitutions d’objets, combinaisons de schèmes, composé de 5 niveaux (de 1 à 5) allant des schèmes présymboliques de reconnaissance d’objets à des jeux de fiction combinatoires et planifiés.

  • 1 codage pour son activité conflictuelle, à l’aide d’une grille mise au point par A. Guillain & C. Foxonet (1989), distinguant stratégies de résolution et stratégies d’évitement, composée de 6 niveaux (de 0 à 5), allant de la satisfaction immédiate à l’objectif différé, de l’action violente à la « diplomatie » et de l’exclusive autocentration à la coordination des désirs de chacun.

Les résultats

12Ces deux tableaux prennent en compte les niveaux les plus élevés atteints par les enfants. En ce qui concerne le jeu de fiction, ils utilisent les résultats obtenus par le codage « McCune-Nicolich ». Les tableaux utilisant le codage « Bretherton » ne sont pas présentés, les deux codages ayant produit des résultats presque identiques. En effet, un indice de dispersion mis au point pour mesurer l’écart des enfants par rapport à la diagonale (progression parallèle idéale) donne les résultats ci-après :

Indice de DISPERSION

Stratégies de Résolution

Stratégies d’Évitement

Jeu de Fiction (McCune-Nicolich)

1,40

0,80

Jeu de Fiction (Bretherton)

1,39

0,92

13L’homologie jeu de fiction / stratégies d’évitement est donc bien plus nette que l’homologie jeu de fiction / stratégies de résolution.

Discussion

14Pour qu’il y ait stratégie de résolution, il faut que le conflit soit engagé. L’enfant s’y retrouve acteur en situation et ses actions marquées par l’urgence et l’actualité, c’est-à-dire entièrement circonscrites au présent. À l’inverse, ce qui caractérise aussi bien le jeu de fiction que les stratégies d’évitement, c’est la capacité ou la possibilité de se distancier de la situation présente. En effet :

15Le jeu de fiction est un rejeu. Il peut permettre à l’enfant de revivre des situations difficiles, de mettre en scène des événements émotionnellement chargés, de « liquider une situation désagréable en la revivant fictivement » (Piaget, 1945). Sa fonction essentielle est digestive. Son caractère différé, sa distance par rapport au présent constituerait la source de sa plus faible homologie avec les stratégies de résolution.

16De la même façon, les stratégies d’évitement, quand elles sont utilisées, indiquent le caractère non actuel du conflit, sa dimension uniquement potentielle. Elles sont en effet caractérisées par la capacité de l’enfant à anticiper le conflit, à attribuer une intention au partenaire avant de se (voir) précipiter (é) dans le conflit.

17Par ailleurs, cette distance au présent, commune à la fiction et à l’évitement (antérieure pour celui-ci, postérieure pour celle-là), se double de meilleures performances, en termes de niveaux, des stratégies d’évitement et du jeu de fiction par rapport aux stratégies de résolution. Tout se passe comme si, en accord avec le modèle de traitement de l’information sociale de K. A. Dodge (1986), les données relationnelles étaient plus faciles à traiter dans le cas du jeu de fiction et de l’évitement du conflit que dans le cas de sa résolution.

18On peut faire l’hypothèse que l’urgence (et sa charge émotionnelle afférente) impliquée par le fait d’être engagé dans un conflit empêche, par exemple, la recherche de solutions élaborées et ne permet que la mise en œuvre de réponses déjà automatisées.

19À l’issue de ce travail, les articulations entre jeu de fiction et stratégies de négociation interpersonnelle restent encore à préciser. Il conviendrait en particulier d’analyser l’attribution d’intentionnalité au partenaire dans l’un et l’autre domaines. C’est pour tenter de répondre à cette question qu’une prochaine recherche tentera de comprendre le fonctionnement conjoint du jeu de fiction et des stratégies de négociation comme éventuels précurseurs d’une théorie de l’esprit.

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Bibliographie

Beaudichon, J. (1981). En quoi les recherches sur le développement des compétences sociales questionnent-elles les théories générales du développement cognitif ? In G. Netchine-Grynberg (Ed.), Savoirs et savoir-faire psychologiques chez l’enfant. Bruxelles, Pierre Mardaga.

Bretherton, I. (1984). Representing the Social World in Symbolic Play: Reality and Fantasy. In I. Bretherton (Ed.), Symbolic Play, The development of social understanding. Orlando, Academie Press.

Deleau, M. (1984). Les origines sociales du développement mental. Communication et symboles dans la première enfance. Paris, Armand Colin.

Dodge, K. A. (1986). Social competence in children, Chicago, University of Chicago press.

Doise, W. & Mugny, G. (1981). Le développement social de l’intelligence. Paris, Intereditions.

Espinoza, O. & Le Camus, J. (1991). Les relations interpersonnelles précoces. In H. Malewska-Peyre et P. Tap (Eds.), La socialisation de l’enfance à l’adolescence, (pp. 75-100). Paris, PUF.

Gilly, M. (1981). Mécanismes psychosociaux des constructions cognitives : perspectives de recherche à l’âge scolaire. In G. Netchine-Grynberg (Ed.), Savoirs et savoir-faire psychologiques chez l’enfant. Bruxelles, Pierre Mardaga.

Guillain, A. & Foxonet C. (1989). Proximité maternelle, compétences cognitives et stratégies de négociation interpersonnelle chez l’enfant de 18 à 24 mois, Enfance, 42(3), 59-74.

Katz L. F., Kramer, L. K. & Gottman, J. M. (1992). Conflict and emotions in marital, sibling and peer relationships. In C. U. Shantz & W. W. Hartup (Eds.), Conflict in Child and Adolescent Development, (pp. 122-149). Cambridge, Univ. Press.

McCune-Nicolich, L. (1977). Beyond sensori-motor intelligence: assessment of symbolic maturity through analysis of pretend play, Merrill Palmer Quarterly, 23, 89-99.

McCune-Nicolich, L. (1981). Towards symbolic functioning: structure of early pretend games and potential parallels with language. Child Development, 52, 785-797.

Perret-Clermont, A N. (1979). La construction de l’intelligence dans linteraction sociale. Berne, Peter Lang.

Perret-Clermont, A. N. & Nicolet, M. (1988). Interagir et connaître : enjeux et régulations sociales dans le développement cognitif. Delval, Cousset.

Piaget, J., (1989/1945). La formation du symbole chez l’enfant. Neuchâtel, Delachaux.

Selman, R. L. & Demorest, A. P. (1986). Putting Thoughts and Feelings into Perspective: A Developmental View on How Children Deal with Interpersonal Disequilibrium. In D. J. Bearison and H. Zimiles (Eds.), Thought and Emotion. Developmental Perspectives, (pp. 93-128). Hillsdale-London, L. Erlbaum.

Shantz, C. U. (1987). Conflicts between Children, Child Development, 58, 283-305.

Stambak, M. & Sinclair, H. (1990). Les jeux de fiction entre enfants de 3 ans. Paris, PUF.

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Table des illustrations

URL http://journals.openedition.org/edso/docannexe/image/32371/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Ramos, « Jeux de fiction et stratégies de négociation interpersonnelle chez l’enfant de 15 à 25 mois »Éducation et socialisation, 11-12 | 1995, 315-321.

Référence électronique

Michel Ramos, « Jeux de fiction et stratégies de négociation interpersonnelle chez l’enfant de 15 à 25 mois »Éducation et socialisation [En ligne], 11-12 | 1995, mis en ligne le 08 août 2025, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/edso/32371 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14zh2

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Auteur

Michel Ramos

Université Paul-Valéry. Laboratoire de Recherche en Psychologie. Route de Mende. B.P. 5043. 34032 Montpellier Cedex. France.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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