- 1 Dans le rapport Lugnier (2021), il y a 76 occurrences du terme CIO dans l’historique et les constat (...)
1En France, l’existence des Centres d’information et d’orientation (CIO) est en question depuis de nombreuses années. En 2003, le gouvernement a tenté de transférer les personnels des CIO et de l’Office national d’information sur les enseignements et les professions (ONISEP) aux régions (Desclaux, 2022 p. 100-143). Depuis, ce projet revient régulièrement, posant ainsi la question de l’utilité de cet organisme. Nous proposerons d’étudier la pertinence de cet éventuel transfert au moyen d’une approche historique des utilités du CIO dans le fonctionnement du système éducatif. Des approches historiques de l’orientation ont déjà été proposées, mais elles portent essentiellement sur l’évolution des conceptions de l’orientation en France (Caroff, 1987 ; Danvers, 1988 ; Huteau et Lautrey, 1979 ; Maniez et Pernin, 1988). Et plus récemment, Martin (2020) et Lehner (2020)) ou des politiques publiques comme Caroff (1987) qui a rassemblé les textes administratifs organisant l’orientation scolaire. Solaux (2019) et Berthet (2021) ont proposé des analyses des politiques publiques de l’orientation, mais l’un et l’autre ont peu abordé la structure même des CIO en se centrant sur les personnels. C’est donc le maintien du statut des CIO au niveau national qui sera au cœur de notre recherche. Nous nous proposons de traiter cette question dans le contexte actuel. Enfin, deux rapports récents, Charvet (2019) et Lugnier (2021), font figurer les CIO dans leurs bilans, mais pas dans leurs préconisations1.
- 2 Aucune référence à une théorie de l’utilitarisme. Ici la notion d’utilité et la typologie proposée (...)
2Les utilités2 étudiées concernent l’organisme CIO et non celle des personnels, et sont pour l’essentiel les utilités attribuées au cours de l’histoire par l’État ou dictées par des événements que nous présentons selon trois types :
- les utilités publiques. Elles sont formulées explicitement par l’État, et liées à une politique publique ;
- les utilités fonctionnelles. Une unité d’un système par sa position dans le système assure une fonctionnalité dans le système ;
- et, pour terminer, les utilités appelées opportunistes. En effet, avec les évolutions et les nouveaux contextes, de nouvelles utilités peuvent apparaitre.
3Nous suivrons l’évolution de chacune de ces utilités, ainsi que son éventuelle disparition.
- 3 Le Centre d’orientation professionnelle (COP), le Centre d’orientation scolaire et professionnelle (...)
- 4 La dénomination varie. On trouve des Offices ou des Bureaux d’orientation. Ils ont été institués pa (...)
4Ces utilités publiques sont les utilités fondatrices des trois centres3 qui se sont succédé dans l’histoire, et qui ont souvent récupéré les utilités du centre précédent. Au début du XXe siècle, avec le décret du 26 septembre 1922, la préoccupation de l’État porte sur la formation professionnelle, notamment des enfants à l’issue de l’école primaire. Le Centre d’orientation professionnelle4 (COP) est créé pour délivrer l’avis d’orientation professionnelle qui disparait en 1987.
- 5 Elles sont appelées familièrement « foires aux dossiers » : les principaux des collèges déposent le (...)
5Suite à la réforme Berthoin (1959), l’enseignement professionnel étant intégré dans l’Éducation nationale, les COP et leurs personnels lui sont rattachés totalement et deviennent des Centres d’orientation scolaire et professionnelle (COSP). Ils vont assurer le recrutement et le placement des élèves du secondaire orientés vers le professionnel. Cette utilité sera modifiée à partir de 1971 avec la responsabilité de l’affectation des élèves attribuée à l’inspection académique. Les CIO (1971) sont alors chargés d’organiser les commissions d’affectation5, mais, avec l’informatisation à partir des années 80, l’affectation se fait de manière immatérielle. Le CIO n’est plus utile pour cette activité.
6La création du CIO, en 1971, se fait dans un contexte d’organisation des différents niveaux des services d’orientation du ministère au territoire, avec deux caractéristiques à relever. Ces différents organismes et personnels sont en position de conseil : par exemple le Chef du Service académique d’information et d’orientation (CSAIO) est conseiller technique du Recteur. Et surtout, il n’y a aucun lien hiérarchique entre ces niveaux : le CSAIO n’est pas le chef des services d’orientation. Ces deux caractéristiques sur lesquelles insiste Berthet (2021) expliquent la difficulté dans laquelle se trouve désormais le Ministère. En l’absence d’organisation hiérarchique de ces services, le Ministère ne peut lancer une commande claire et directe à ces services.
7Dans le décret de création du CIO (1971), on trouve trois utilités distinctes.
8Tout d’abord, le CIO est un service ouvert au public. Il s’agit de fournir à ce public des informations et des conseils. La question de l’ouverture à un public entre en conflit avec la pratique antérieure des COSP qui reposait sur la convocation des personnes. Pour l’information, il s’agit d’organiser du matériel, des livres, des documents divers. Le Ministère avait créé une nomenclature pour classer les documents. Dans les centres, on trouve la documentation centrale, mais à laquelle le public ne peut avoir accès directement. Au milieu des années 80, l’ONISEP développe l’auto-documentation, d’abord conçue pour les Centres de documentation et d’information (CDI) des établissements, puis pour les CIO. Mais la question « où la mettre ? » se pose très souvent. L’entrée des centres est la plupart du temps une petite salle d’attente qui correspondait à la pratique antérieure de la convocation. Une question sous-jacente s’ajoute, « peut-on la laisser en libre accès ? » (Desclaux, 2022, p. 37-93) Aujourd’hui, il y a une dématérialisation de l’information. L’accès se fait de n’importe où. Le CIO n’est plus le lieu quasi nécessaire pour obtenir cette information.
9Le conseil ne pose pas de problème matériellement, il se passe dans les bureaux qui existaient dans l’architecture des COSP. Seul point à remarquer, le passage de la posture d’examinateur à celui de conseiller n’est pas aussi simple. Aujourd’hui, l’utilisation de plus en plus large du terme d’accompagnement ne nécessite pas, dans sa réalisation, un espace architectural défini. Reste que la rencontre avec les parents nécessite parfois de longs déplacements et selon des horaires difficiles pour une partie de la population. Enfin et surtout, une offre de services dans ce domaine s’est grandement développée, tant du côté commercial que du côté de diverses associations. Sans oublier que le Ministère, depuis les années 80, a attribué à l’établissement la responsabilité de l’organisation de l’aide à l’orientation et a renforcé le rôle des professeurs principaux dans l’accompagnement des élèves.
10Deuxième utilité apparaissant dans le décret, la régulation des établissements concerne l’orientation. Le CIO couvre un district, un territoire de quelques établissements. Il est invité à produire des documents permettant la comparaison entre établissements. Les directeurs de CIO, membres de droit de la commission de district, puis de bassin, réunissant les chefs d’établissements, se sont investis dans cette mission. Ce rôle fut moins endossé par les conseillers d’orientation. Aujourd’hui, il semble que cette activité devienne difficile. Avec la nouvelle carte des CIO, un directeur se trouve souvent chargé de plusieurs bassins, ce qui rend difficile son implication.
- 6 L’un des logiciels de communication interne et externe mis à la disposition des établissements en F (...)
11La troisième utilité, qui apparait bel et bien à la troisième place du décret, est l’intervention en établissement. Là aussi, il faut remarquer quelques difficultés dans la mise en œuvre. Au temps du COSP, c’est le directeur qui est l’organisateur. Le lundi matin, le conseiller reçoit son emploi du temps de la semaine, ou bien les conseillers partent ensemble dans la voiture du centre pour aller faire passer des tests dans un établissement. Mais une nouvelle organisation du travail se met en place, c’est le travail par secteur : chaque conseiller est responsable, pour l’année scolaire, de l’activité dans plusieurs établissements, « les siens ». Mais cette activité est liée, pour l’essentiel à l’alimentation du dossier individuel de l’élève, dossier appartenant au CIO. Petit à petit, le conseiller doit s’adapter à son établissement avec le développement de l’autonomie de celui-ci. Et aujourd’hui, Pronote6 est le grand organisateur. C’est donc le point de référence de l’activité du conseiller, devenu Psychologue de l’Éducation nationale (PsyEn), et il ne traduit plus la politique du CIO, mais sans doute d’abord celles de ses établissements.
- 7 Les trois tableaux présentés ont été créés par l'auteur pour sa communication lors de la 15ème Jour (...)
Tableau 1 : les utilités publiques fondatrices d’un centre (source : auteur)7
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Centres
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Utilités
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Réalisations
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Aujourd’hui
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COP
1922-38
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Apprentissage
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Avis d’orientation
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Supprimé par la loi Seguin en 1987
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COSP
1959
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Recrutement enseignement technique
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Participation
Foires aux dossiers
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1971, affectation par IA
Informatisation fin années 80
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CIO
1971
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Service d’aide ouvert au public
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Ouverture + Proximité
Information
Conseil
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Carte des CIO
De + en + dématérialisée
Concurrences : privé et assos
+ Établissement
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Régulation locale des établissements
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Observatoire,
Commission de district
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Mutualisation
Plusieurs bassins
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Intervention en établissement
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Activité des conseillers par secteur
Dossier du CIO
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De la référence au CIO à la référence à l’établissement
Pronote
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12En 1973, le Ministère installe les nouvelles procédures d’orientation (Desclaux, 2020). À l’époque, l’échange d’informations se fait sur un support papier. Le CIO se trouve en position de récolter les statistiques des établissements, et c’est ainsi qu’elles remontent et sont agrégées jusqu’au Ministère. Il y a donc de fait un rôle de contrôle et de surveillance de la mise en œuvre des procédures. Le CIO est une cheville ouvrière essentielle jusqu’au début des années 2000. Des systèmes électroniques sont installés dans les établissements qui s’emparent de l’information et la font remonter vers l’Inspection académique, le Rectorat, le Ministère. Avec ces « pompes à information » directement branchées sur les établissements, la présence du CIO n’est plus nécessaire dans la remontée des informations. Les plateformes électroniques organisent maintenant l’établissement. La procédure semble être intégrée dans le fonctionnement de l’établissement.
13Une deuxième utilité apparait peu après, à la suite de la première crise économique du début des années 70. La question de l’insertion des jeunes sortant du système sans formation devient une question politique. Cela commence par des plans de formation de ces jeunes, les CIO étant chargés d’orienter ces jeunes vers les lieux de formation. À partir des années 1980, c’est une politique interministérielle qui est mise en place et des organismes, extérieurs à l’Éducation nationale, sont créés, les Permanences d’accueil d’information et d’orientation (PAIO) et les Missions locales, à la suite du rapport Schwartz (1981). Les services sont invités à y participer, des postes gagés sont créés. Très vite, en réaction, l’Éducation nationale va créer en interne des missions pour lutter contre les sorties sans diplôme. Les services d’information et d’orientation sont également sollicités. Sur ces deux types de politiques, le plus souvent, on emploie des auxiliaires, et les syndicats sont prudents. Il y a un risque de sortir de l’Éducation nationale ou que l’activité soit détournée, et surtout, c’est un phénomène éphémère. Aujourd’hui, il s’agit de coordonner les actions des différents organismes impliqués dans les réseaux Formation qualification emploi (FOQUALE). Certains directeurs de CIO sont responsables de plateformes. C’est le directeur de CIO en raison de ses compétences professionnelles et son statut qui est « utilisé » et non le CIO.
Tableau 2 : les utilités fonctionnelles (source : auteur)
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Nouveautés
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Utilités
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Réalisations
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Aujourd’hui
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1973
Les Nouvelles procédures d’orientation (NPO)
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Remontées des statistiques
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Collecte des stats
Contrôle et surveillance
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Début 2000 : remontées électroniques (SAIO) Procédures intégrées dans le fonctionnement des établissements par les plateformes
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L’insertion des jeunes
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Dispositifs
PAIO, ML
MIJEN, MGIEN
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Pacte jeunes
Participations et résistances
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Participation à la plateforme de suivi et d’appui aux décrocheurs, et au réseau FOQUALE (2011)
Europe, État, Régions
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14Ce type d’utilité apparait à partir des années 1990.
15Deux remarques préalables s’imposent. Qui regarde les textes s’aperçoit que, jusqu’à la circulaire n° 80-099 du 25 février 1980 (MEN, 1980), les utilités sont attribuées à l’organisme lui-même comme l’établit sa présentation (Vauloup, 2020, 25 février) ; ensuite, tous les textes concernent les personnels. À partir du début des années 1980, on change de régime de fonctionnement, la déconcentration et la régionalisation ont rendu de plus en plus autonomes les différentes unités du système ; chaque Rectorat développe sa politique ainsi que chaque établissement, bien sûr, dans un cadre national.
16Au milieu des années 1990, la Direction de l’évaluation et de la prospective (DEP) est invitée à faire une enquête sur les services d’orientation (Gentil et Serra, 1997). Nous participons au groupe de travail qui met en place cette enquête, et pour ouvrir ce travail, on nous présente les préoccupations du Ministère de l’époque.
17La première préoccupation est issue du changement de régime indiqué plus haut. La politique de lutte pour l’insertion s’inscrit de plus en plus dans cette déconcentration et régionalisation qui risque de lui faire perdre sa cohérence sur le plan national. Les services sont-ils prêts à s’impliquer dans la régulation locale ? Nous avons déjà indiqué précédemment la résistance des services.
- 8 Parcoursup est la plateforme nationale de préinscription en première année de l'enseignement supéri (...)
18La deuxième préoccupation concerne l’orientation vers le supérieur. L’objectif des 80 % au niveau bac se rapproche. Les professeurs principaux de terminale s’impliquent peu dans l’orientation, et les statistiques d’activités des CIO montrent que les conseillers travaillent surtout au niveau des paliers d’orientation. Sur cet objectif, les personnels se sont depuis largement impliqués. Aujourd’hui la plateforme Parcoursup8 incorpore de plus en plus l’information et le conseil, et le Ministère cible les enseignants dans l’activité d’accompagnement.
- 9 Le parcours Avenir est destiné à permettre aux élèves de la sixième à la terminale de construire pr (...)
19La troisième préoccupation est liée à l’apparition de la thématique de l’Éducation à l’orientation (EAO) instituée par les circulaires n° 96-204 du 31 juillet 1996 (collège) (MEN, 1996a) et n° 96-230 du 1er octobre 1996 (lycées d'enseignement général et technologique) (MEN, 1996b) ; la circulaire pour les lycées professionnels ne sera pas publiée en raison du changement de gouvernement. Pour le Ministère, il est clair que l’établissement aura besoin de conseil technique dans ce domaine. La profession est majoritairement réticente envers l’EAO pour diverses raisons, et, de plus, pour qu’il y ait conseil technique (Desclaux, à paraître), encore faut-il qu’il y ait une demande de conseil. Or, la conception française du chef d’établissement n’est pas celle du leadership (Pelletier, 2017). Son rôle est défini par le pouvoir et le savoir. Demander de l’aide, c’est admettre sa faiblesse. Aujourd’hui, avec le Parcours Avenir9, la thématique éducative est relancée et l’ONISEP produit beaucoup d’outils en direction des établissements.
20Au tournant des années 2000, L’Europe s’engage dans la thématique de l’orientation tout au long de la vie (Conseil européen, 2000 et Conseil de l’Union européenne 2008, 21 novembre). La question de la diversité des organismes d’orientation s’installe. Les enquêtes comparatives européennes insistent sur cette caractéristique française : multiplicité des organismes et fragmentation des publics. On parle alors de coordination, de guichet unique, de fusion des services. L’État réagit avec d’abord le Service public d’orientation (SPO), puis le Service public régional d’orientation (SPRO) en confiant à la région sa coordination, suivant en cela la politique de décentralisation engagée à l’époque depuis quinze ans. Beaucoup de DCIO s’impliquent, mais il y a une résistance des personnels, très refroidis par la tentative infructueuse de transfert des CIO aux régions en 2003.
21Enfin une autre évolution du côté de l’État est à relever. Il y a de plus en plus de politiques publiques concernant des publics particuliers (les allophones, les décrocheurs, les retours, le handicap, etc.). Or, avant de traiter ces personnes, il faut déterminer leur qualité. Les personnels d’orientation et, aujourd’hui, les PsyEn sont outillés pour ce travail. Ils sont donc requis dans ces différents dispositifs, et les DCIO sont également souvent impliqués dans l’organisation de ces dispositifs.
Tableau 3 : les utilités opportunistes des années 90 (source : auteur)
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Modifications
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Utilités
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Réalisations
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Aujourd’hui
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Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP)
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Régulation de l’insertion régionalisée
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« Frilosité »
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Articulation avec le supérieur
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Déplacement vers lycées
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Parcoursup
L’établissement (+ professeur principal)
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Conseil technique pour l’éducation à l’orientation
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Demande locale ?
Résistance des COP
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?
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Dispersion de services
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Collaboration, coopération, réseau local des services (SPO, SPRO)
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DCIO impliqués
Résistance des COP
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?
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Publics particuliers
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Support de dispositifs (allophone, décrocheurs, retour, handicap, etc.)
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Extériorité du CIO
DCIO impliqués
PsyEn, évaluation
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?
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22Un premier constat s’impose : les utilités publiques d’origine ont pratiquement toutes disparu ainsi que les utilités fonctionnelles.
23Il est également possible de lister un certain nombre de dégradations dans le fonctionnement des CIO. La ligne budgétaire des CIO n’est plus nationale, mais globalisée dans le budget rectoral depuis le début des années 1990. De plus, les nombreuses tentatives de supprimer les CIO ou de les transférer aux régions (1968, 2003, 2018) ont fragilisé la confiance des personnels vis-à-vis de l’employeur.
- 10 Les CIO départementaux étaient financés par le conseil départemental. Il s’agissait d’un héritage d (...)
24Aujourd’hui, la plupart des CIO départementaux10 ont disparu, le nombre de CIO a été divisé par 2, et 1000 postes ont été supprimés depuis les années 1980, alors que le nombre d’élèves et d’étudiants va croissant.
25Les CIO sont très peu nommés dans les textes concernant les dispositifs d’accompagnement à l’orientation ou comme lieu de réception et d’accueil pour l’aide à l’orientation. C’est l’établissement scolaire qui est désigné la plupart du temps comme première référence.
26Le CIO reste toujours le support de la nomination des personnels. Il est également souvent le support pour l’installation des dispositifs de « qualification » des droits, du fait de leur extériorité à l’établissement. La majorité de ces publics étant considérés comme non-scolarisés à l’Éducation nationale, le CIO joue alors une fonction de sas.
27Il y a des utilités de fait du CIO qui pourraient être des arguments pour la survie et/ou le maintien dans le système national, à la condition que les différents acteurs les fassent vivre.
28Pour les personnels eux-mêmes, le CIO est une coulisse, au sens de Goffman (1973), il protège, il restaure, il permet la préparation des actions. C’est un espace essentiel pour faire groupe, pour constituer l’équipe, pour fonder l’appartenance et donc pour agir en tant que professionnel, et non pas seulement personnellement (Desclaux, 2022, p. 243-244). Or, lorsque l’on suit les forums des PsyEn sur Facebook par exemple, on ne peut qu’être frappé par la solitude des PsyEn EDO (spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle »11) (MENJS, 2017) qui déposent des interrogations qui devraient être débattues au CIO. Ainsi, le 2 février 2025, une collègue demande : « Je dois accompagner des jeunes issus d’un IMPRO sur leur projet d’avenir. Ils présentent des déficiences intellectuelles, mais peuvent visiblement envisager l’orientation sur des CAP et le milieu ordinaire. Auriez-vous des idées de supports pour travailler l’orientation ? ».
29Avec la création du statut unique des PsyEn, le grade de DCIO a été supprimé. Désormais la direction d’un CIO est assurée par un PsyEn chargé de cette direction avec une prime. Les DCIO interviennent de plus en plus en dehors du CIO et certains sont responsables de deux CIO. Et comme nous l’avons déjà écrit, les PsyEn étant sollicités de plus en plus en dehors du CIO, le public des CIO s’amenuisant (les ressources informatives devenant immatérielles), la présence physique de ces personnels au CIO se réduit (témoignages recueillis auprès de plusieurs directeurs de CIO). Tout ceci implique une différence importante entre les intérêts des DCIO et ceux des personnels techniques et administratifs, mais aussi un temps de présence au CIO qui s’amenuise. Le groupe professionnel et l’équipe professionnelle se diffractent, car ils sont soumis à des demandes provenant de sources bien différentes.
30Pour le public, il y a une fonction que les CIO exercent de fait et, par leur positionnement extérieur aux établissements, c’est ce qu’on peut appeler la fonction SAV (service après-vente). Ils sont des lieux d’écoute. Les difficultés personnelles s’y expriment bien sûr, mais également les plaintes et lamentations concernant les relations avec les enseignants, voire le chef d’établissement. Cette position d’extériorité par rapport aux établissements scolaires permet la médiation, l’arrangement. Ils sont en position de « marginal sécant » (Crozier et Friedberg, 1992). Ils sont des « traducteurs entre deux mondes » (Callon, 1986). Nous pouvons faire l’hypothèse que leur disparition entraînerait une multiplication des conflits.
31Dans le contexte de cette nouvelle politique d’aide à l’orientation avec une multitude d’intervenants potentiels, pour les établissements et les équipes, il semble qu’il y aura de plus en plus besoin d’une extériorité proche pour assurer une intermédiation entre l’établissement et les intervenants extérieurs. Le CIO, en tant qu’organisme et en tant que collectif, pourrait supporter le conseil technique et la coordination nécessaire. Il y a là un rôle à créer et à développer. D’une certaine manière la note de service sur la découverte des métiers (MENJS, 2023a) y faisait allusion. Mais il semble que cette fonction soit peu mise en œuvre.
32Les objectifs du « bien-être » et de la santé mentale sont agités depuis quelques années. Un rapport de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR, 2024) évoque la mise en place d’un « nouveau service » qui rassemblerait les PsyEn EDO et divers services existants, dont l’objectif serait la santé mentale (Desclaux, 7 mai 2024). Bien-être et santé mentale réactivent les tensions et conflits potentiels entre la psychologie et le médical.
33Quelles sont les évolutions des contextes de l’orientation depuis vingt ans ?
34La question de l’orientation a envahi toutes les étapes de la vie. L’orientation tout au long de la vie comme préoccupation personnelle, mais aussi comme question publique et donc politique, est maintenant bien installée. Le Parlement européen s’est largement engagé sur cette thématique (Parlement européen et Conseil, 2006 ; Parlement européen, Conseil et Commission, 20 octobre 2017).
35Mais quand on regarde l’élaboration de la politique publique en France, on constate une modification de la forme de l’implication de l’État dans l’organisation de l’aide à l’orientation. Il réduit ses propres services tout en subventionnant le développement d’autres offres de service avec l’utilisation, par exemple des Programmes d’investissements d’avenir (PIA) et de France 2030, (ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, 13 octobre 2023) et en transférant également des responsabilités aux régions.
36Parallèlement à ce retrait, nous pouvons observer une implication et une intervention de plus en plus importantes de la société civile dans l’aide à l’orientation, par le biais d’associations nationales et locales et par le développement d’une offre marchande. Les entreprises sont également sollicitées (MENJS, 2023b). Ce mouvement est d’ailleurs soutenu par l’Europe et par le Ministère, avec, par exemple, la reconnaissance du mentorat. On parle même de droit au mentorat pour chaque jeune. Le plan « 1 jeune, 1 solution » fut lancé en mars 2020 par le Gouvernement (République française).
37Martin (2022) en déduit qu’un « quasi-marché de l’orientation » s’élabore avec trois composantes : l’aide scolaire avec de grands groupes qui commencent à développer un secteur orientation, les nombreux cabinets privés d’orientation qui se multiplient, individuels ou fédérés (avec une visibilité numérique), et enfin des plateformes numériques qui se développent, soutenues par l’État dans le cadre du programme d’investissements d’avenir.
38Avec Parcoursup et le développement des plateformes d’aide à l’orientation, la tâche d’orientation des lycéens se trouve de plus en plus formatée et la demande d’aide est de plus en plus « technique ». Dans ces conditions, les travaux les plus récents montrent que la fonction d’accompagnement réclamée aux professeurs principaux et autres professeurs référents ne peut être effective (Lehner, Oller et Pin, 2023 ; Lehner, et Pin, 2024). En raison de leur absence de formation, leur investissement dans cette tâche ne peut qu’être personnel.
39L’expression « écosystème de l’orientation » est apparue récemment pour désigner ce nouvel état, largement utilisée dans le rapport Lugnier (2021). Nous utiliserons plutôt l’expression « exosystème », qui agirait comme un exosquelette et qui fournirait un soutien extérieur à l’Éducation nationale. Les aides aux élèves étant appauvries, la périphérie vient remplir cette fonction. Le CIO n’est plus qu’un des éléments à soutenir, voire à remplacer par cet exosquelette qui s’organise autour des établissements et de l’Éducation nationale.
40Une nouvelle utilité du CIO suppose un arrêt de ce mouvement de désengagement de l’État de l’aide à l’orientation. La question écologique pourrait en être l’occasion.
41Jusqu’à présent, l’orientation fut conçue dans un horizon de développement économique et d’accentuation de l’individualisme (Riccio, 2022). Avec la crise climatique, transition ou redirection écologique sont des choix politiques difficiles. La transition suppose une forme de continuité, de poursuite d’une orientation individuelle, l’affaire de chacun. Il s’agit alors de développer une prise de conscience qui, heureusement, entraînerait des décisions personnelles heureuses également pour l’écologie. Il s’agit d’une nouvelle forme d’adéquationnisme qui prendrait la suite de l’adéquationnisme de l’orientation professionnelle (les aptitudes correspondent aux caractéristiques des métiers) et celle de l’adéquationnisme économique (les formations correspondent aux emplois). La redirection, elle, suppose des actions pour transformer les esprits.
42Quel que soit le choix politique, des modifications importantes seront nécessaires dans la manière de construire un système d’orientation « tout au long de la vie » et donc concernant les activités professionnelles. De nouvelles politiques concernant l’orientation seront nécessaires. Les CIO peuvent-ils avoir encore une place dans le déploiement de ces politiques ?