Bessière, C. et S. Gollac. 2020. Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités.
Bessière, C. et S. Gollac. 2020. Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, Paris, La Découverte.
Texte intégral
1Résultat de la mise en commun de plusieurs enquêtes réalisées au cours de leur carrière, cet ouvrage publié aux éditions La Découverte permet aux sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac de faire le point sur la situation du capital à travers le prisme du genre. Les deux chercheuses soulignent qu’au-delà des différences salariales entre hommes et femmes sur le marché du travail existe aussi une dimension moins connue des rapports de genre, mais aux impacts tout aussi importants, soit celle des inégalités de patrimoine dans la famille. Selon les autrices les femmes sont désavantagées par rapport aux hommes de leur entourage quant au patrimoine, c’est-à-dire qu’elles ont moins « d’actifs économiques dont l’acquisition permet de conserver de la valeur (autrement dit d’accumuler) et dont la réalisation (c’est-à-dire la vente) peut assurer des liquidités dans le futur » (p.14). En adoptant la perspective féministe matérialiste de Delphy, les autrices étudient les rapports de domination et d’exploitation dans les relations économiques de la parenté. Elles reconnaissent ainsi à la famille son rôle d’institution économique, souvent nié par les sociologues qui l’ont étudiée. Dans cet ouvrage, les chercheuses mettent en lumière l’importance des transmissions familiales dans la progression des inégalités patrimoniales au sein du système capitaliste. Cette analyse est bonifiée par l’adoption d’une approche intersectionnelle, « qui articule, sans les hiérarchiser, plusieurs rapports de domination » (p.19). Les conclusions que les autrices exposent dans leur ouvrage sont tirées d’analyses statistiques combinées à plusieurs études ethnographiques auprès de familles et de professionnels de différentes régions françaises.
2Bessière et Gollac soulignent, comme l’ont fait plusieurs économistes, le rôle prépondérant du patrimoine et de l’héritage dans les rapports hiérarchiques de la société française au XIXe siècle. Elles insistent cependant sur le fait que le patrimoine fait l’objet d’une distribution inégale non seulement entre les classes sociales, mais aussi entre les genres. En adaptant le concept de stratégies familiales de reproduction développé par Bourdieu, les chercheuses expliquent que l’avantage des hommes débute dans la parenté, où les fils aînés, représentants du statut social familial, sont favorisés dans les transmissions patrimoniales. Puisque ceux-ci sont considérés comme plus aptes à en faire la gestion, ils reçoivent les biens que l’on veut conserver dans la famille, comme les entreprises ou les possessions immobilières, et ce, au détriment des cadets, des sœurs et des conjointes. Les inégalités sont ensuite reproduites dans les couples, où les différences de revenu et le temps consacré aux enfants plutôt qu’à la carrière empêchent les femmes d’accumuler autant de richesses que leur conjoint.
3L’intérêt du propos des autrices réside en partie dans l’explication du rôle que jouent les professions du droit pour produire des rapports différenciés au patrimoine entre les membres des familles. Notaires et avocats savent comment faire usage du droit pour rendre les arrangements économiques familiaux de leur clientèle conformes à la loi, protégeant ainsi les avoirs. Toutefois, l’accès à ces professionnels est surtout le fait des classes supérieures et des hommes, dont l’importance du patrimoine justifie le recours à ce type de services. Les enquêtes ethnographiques effectuées par les autrices chez les notaires ou dans les cabinets d’avocats permettent de constater le traitement inégalitaire des clients par les professionnels du droit. Ceux-ci se rendent très disponibles pour les plus fortunés, desquels ils reçoivent une rémunération plus généreuse, alors qu’ils choisissent plutôt de « faire du chiffre » (p.109) en consacrant peu de temps aux clients moins riches. Les observations permettent aussi de constater à quel point le capital culturel et social contribue à faciliter les échanges entre les clients et leur conseil.
4Ainsi, les deux chercheuses s’intéressent à la manière dont les règles juridiques, en apparence égalitaire, s’appliquent concrètement, entre autres par le biais des techniques utilisées dans l’organisation du patrimoine des familles rencontrées. Les arrangements proposés ne sont pas les mêmes selon que les clients appartiennent aux classes supérieures ou populaires, et sont défavorables aux femmes. Les autrices introduisent le concept de comptabilités inversées pour désigner la temporalité réelle des successions ou des divorces par rapport à ce qu’elle devrait être selon le droit. Plutôt que de commencer par l’inventaire des biens pour ensuite procéder à la division et à la détermination des compensations, les montants des soultes qui pourront être payées aux autres héritiers ou à la conjointe servent de base pour moduler l’évaluation des biens. On démontre aussi que les techniques d’optimisation fiscale sont réservées aux plus riches, puisqu’elles requièrent un lien de confiance entre le conseil et le détenteur du patrimoine et permettent de fidéliser ce dernier. Ces pratiques ont pour effet de rendre l’organisation des richesses plus complexe et moins accessible pour les femmes, lesquelles sont tenues à l’écart de ces arrangements familiaux.
5Alors que le tribunal peut sembler être un moyen pour les femmes de revendiquer leurs droits sur le patrimoine familial, celui-ci peut aussi leur faire faux bond. En effet, le montant des prestations compensatoires qui peuvent leur être accordées après un divorce est aussi déterminé à partir de comptabilités inversées : il dépend de ce que le mari, débiteur dans la majorité des cas, est en mesure de donner. Pour limiter la compensation qu’il devra fournir, celui-ci invoque souvent le fait que sa conjointe a choisi de sacrifier la progression de sa carrière au profit de ses enfants. Dans un autre ordre d’idée, on remarque chez les magistrates du droit de la famille un certain mépris envers les femmes de classe bourgeoise qui ne sont pas indépendantes financièrement, mépris qui les rend plus réticentes à leur accorder des prestations compensatoires substantielles. Cependant, cette indépendance est difficile à atteindre pour les femmes, qui ont généralement un revenu plus faible que leur partenaire et qui assument la plus grande partie des tâches domestiques.
6La perspective intersectionnelle utilisée par les chercheuses est spécialement pertinente pour expliquer la situation spécifique des femmes des classes populaires. Celles-ci sont particulièrement à risque de tomber sous le seuil de pauvreté après une séparation. Le montant de la pension alimentaire qu’elles peuvent recevoir est limité en raison des faibles revenus de leur ex-conjoint. Les juges aux affaires familiales valorisent le travail du père et hésitent à hausser la pension alimentaire en cas d’augmentation des revenus de celui-ci. Lorsque les pères ne remplissent pas leurs obligations et que les pensions sont impayées, les plaintes sont rares, tout comme les accusations pour abandon de famille. En France, les mères qui se trouvent dans une telle situation ont comme seul recours de faire une demande d’aide auprès de la Caisse d’allocations familiales, et ce, à condition qu’elles ne se soient pas remises en couple, auquel cas elles n’ont pas droit à l’aide. Ainsi, les femmes se retrouvent soit dépendantes d’un homme, soit obligées de sacrifier leur vie privée pour obtenir l’aide de l’État.
7La lecture de l’ouvrage de Bessière et Gollac nous rappelle que, malgré la présence généralisée des femmes sur le marché du travail, celles-ci subissent encore les contrecoups d’une domination économique dans la sphère domestique et familiale. La baisse de la prévalence du modèle familial traditionnel n’a pas effacé les inégalités de genre dans la famille. Il incombe maintenant aux femmes de concilier le fardeau des tâches domestiques avec les impératifs d’une vie professionnelle accomplie. Selon les autrices, pour enrayer la reproduction des hiérarchies de genre et de classe, il faudra lutter simultanément contre ces deux systèmes liés. L’argumentaire des chercheuses est exposé dans une écriture sans fioritures qui lui confère clarté et efficacité. Les idées principales sont facilement transmises, malgré les notions légales et appellations nombreuses qui peuvent parfois compliquer la tâche du lecteur ou de la lectrice qui ne connaît pas le droit ou les institutions françaises. En présentant les récits des familles ou des professionnels au début de chaque chapitre, les chercheuses renforcent l’incidence du propos et fournissent des exemples concrets de l’ampleur que peuvent prendre les inégalités. L’apport de la perspective intersectionnelle est notable lorsqu’elles expliquent l’imbrication des rapports de pouvoir liés au genre et à la classe sociale. Cependant, d’autres dynamiques de domination auraient pu bénéficier d’une analyse plus approfondie, comme celle de la race, mentionnée à quelques reprises, mais reléguée au second plan après le premier chapitre.
8L’écriture simple rend l’ouvrage accessible à un large lectorat, qui pourra comprendre la thèse des autrices sans nécessiter de grandes connaissances préalables sur le droit, l’économie ou les théories féministes. Cependant, quiconque entreprend la lecture de cet ouvrage devra être ouvert à la position féministe engagée de Bessière et Gollac, celles-ci n’essayant en aucun cas de camoufler leur engagement à dénoncer les inégalités de genre. Les deux chercheuses mettent d’ailleurs en évidence la propension à attribuer un caractère neutre à « la perspective androcentrée des connaissances » (p. 271). Elles privilégient plutôt « une vision de l’objectivité scientifique fondée […] sur un travail réflexif de prise en compte de la position sociale et politique de la chercheuse » (p. 272), travail bel et bien réussi tout au long du livre. Les autrices reconnaissent leur appartenance à une classe intellectuelle et prennent soin de mentionner l’influence de cette position sur la manière dont les participants aux enquêtes agissent à leur égard. L’ouvrage saura plaire à qui reconnaît la valeur de cette réflexion.
Pour citer cet article
Référence électronique
Camille Biron-Boileau, « Bessière, C. et S. Gollac. 2020. Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités. », Enfances Familles Générations [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 15 mai 2019, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/efg/10037
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