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Terrains

Deux missions de terrain en milieu académique en Estonie méridionale : projet Moldico (2017-2018)

Dos misiones de trabajo de campo en contexto académico en Estonia meridional: el proyecto MoLDiCo (2017-2018)
Two field missions in an academic context in South-Eastern Estonia: The Moldico Project (2017-2018)
Jean Léo Léonard et Alexis Pierrard
p. 437-477

Résumés

Les deux auteurs se sont rendus en juin et novembre 2018 en Estonie dans le cadre d’une mission pour le projet interdisciplinaire Parrot, afin d’explorer le réseau dialectal sud-fennique, en particulier les dialectes méridionaux (võro et mulgi) et le dialecte oriental (kodavere), de deux points de vue : la dialectologie perceptive d’une part, les ateliers d’élaboration de matériaux pédagogiques d’autre part. Le terrain s’est déroulé en milieu universitaire, sondant aussi bien l’état des connaissances que la praxis pédagogique dans ces langues collatérales du Sud et de l’Est de l’Estonie, au sein du continuum dialectal estonien, que l’on peut qualifier de Mundartbund. De ces rencontres avec des experts ou des locuteurs des dialectes estoniens émergent des considérations générales sur l’enquête en sciences humaines, les méthodes de recherche sur les déterminismes de la variation dialectale et les vertus de l’observation des milieux et du contexte, urbain et rural, in situ, afin de contextualiser et d’ancrer les savoirs dans l’expérience individuelle et collective.

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Texte intégral

Prolégomène

  • 1 En partie remanié et complété par le deuxième co-auteur.

1Le présent article rend compte de deux terrains successifs par deux chercheurs français dans le Sud de l’Estonie, au printemps et à l’automne 2018, dans le cadre d’un projet franco-estonien Parrot, financé par la Fondation Hubert Curien. L’exposé de cette double équipée commencera par le compte-rendu d’enquête d’Alexis Pierrard1 et finira par celui de Jean Léo Léonard. Chaque mission a duré neuf jours – délai requis par le contrat – mais s’est avérée, comme nous le verrons, très intense. Outre la dimension narrative et réflexive sur le terrain, qui est au cœur de cette rubrique des Études finno-ougriennes, ce texte à quatre mains peut également servir d’appoint documentaire sur des questions théoriques et méthodologiques en dialectologie fennique et, plus particulièrement, estonienne.

Alexis Pierrard : les tribulations d’un andiniste en Estonie

Prologue

  • 2 Toulouze & Niglas, 2014.
  • 3 Djordjevic Léonard & Léonard, 2014.
  • 4 Djordjevic Léonard & Léonard, 2018.
  • 5 Voir Pierrard, 2018. Jury de thèse : président César Itier (Inalco, quechua). Rapporteurs : Mme Pa (...)

2Pour le lecteur habitué à la rubrique Terrains de la revue Études finno-ougriennes, qui, parmi les contributions les plus récentes, invite à la découverte des Oudmourtes du Bachkortostan2, des vepsophones de Carélie3, ou encore des Vieux-croyants d’Estonie orientale4, la présente contribution risque de paraître fort peu exotique. C’est en effet « chez » les universitaires de Tallinn et de Tartu que je me suis rendu lors d’un séjour en Estonie réalisé au mois de novembre 2018. Néanmoins, une telle destination est en soi suffisamment exotique pour le jeune chercheur andiniste (Amérique du Sud), spécialiste de quechua5 et encore ignorant du monde finno-ougrien que je suis. Il n’est du reste pas illégitime à mon sens d’aller « à la rencontre » de ces individus spécialistes de divers champs de connaissance et de les interroger en fonction d’un angle d’approche bien défini, centré sur leur histoire et leur culture.

  • 6 Prantsuse-Eesti koostööprogrammi PARROT koostööprojekti (“Modeling Language & Dialects with Comple (...)
  • 7 De ce point de vue, le mémoire de master de Siim Antso (2015a) et l’article qui en est issu (2015b (...)

3Dans le cadre du projet interdisciplinaire franco-estonien Parrot6, je me suis vu confier la mission de me rendre en Estonie pour y travailler sur les causes externes de la variation dialectale du réseau sud-fennique et, plus particulièrement, des dialectes estoniens. N’étant spécialiste ni des langues ni de l’histoire et de la géographie humaine de la région, l’un des objectifs n’était pas de venir donner mon avis, mais bien d’expérimenter une nouvelle méthode ou, plus exactement, une petite innovation dans le cadre de la dialectologie « perceptive » ou « perceptuelle » (conçue par Grootaers & Mase, Preston, Iannaccaro, Gally, etc.). Cette approche s’interroge dans un premier temps sur la façon dont des locuteurs plus ou moins informés d’un réseau dialectal perçoivent, ressentent et expliquent la variation dialectale de leur espace linguistique, en fonction de leur domaine de spécialité (histoire, géographie, linguistique, etc. 7). Dans un deuxième temps, il est possible de confronter les « frontières » perçues à celles définies par les dialectologues eux-mêmes sur la base de faisceaux d’isoglosses phonétiques, phonologiques ou encore morphologiques, syntaxiques et lexicales. Dans le cas particulier qui nous intéresse ici, il s’agissait de provoquer des réflexions sur les causes externes de la variation dialectale estonienne fondées sur les connaissances spécifiques de chercheurs universitaires d’horizons divers, à partir d’un diaporama de stimuli cartographiques. L’idée à l’origine de notre démarche était que tout un chacun – sociologue, ethnologue, géographe, démographe, historien spécialiste de telle ou telle période –, confronté à différentes cartes dialectales, est susceptible, par son expertise externe à la géolinguistique, d’ouvrir des pistes de réflexion nouvelles, peut-être ignorées jusqu’alors par les dialectologues eux-mêmes, ou d’étayer des hypothèses déjà émises, mais encore peu argumentées empiriquement.

Voyage

4J’arrivai à Tallinn avec des images de la vieille ville médiévale, mais c’est une petite résidence pour étudiants étrangers sentant un peu trop le neuf à quelques pas de l’aéroport qui fut ma première et seule expérience de l’Estonie pour les quatre premiers jours. La faute à une mauvaise grippe qui me cloua au lit et m’obligea à annuler mes premiers rendez-vous. À peine remis sur pied, il m’a fallu sauter dans le train pour me rendre à Tartu. Ce n’est qu’à partir de ce moment que j’ai pu commencer à découvrir le charme tranquille de ce pays. Animé par l’envie de découvrir calmement l’ambiance de la fameuse Athènes de l’Emajõgi, c’est à pied que je décidai de me rendre depuis la gare jusqu’au cœur de la vieille ville. Au détour d’une ruelle, j’aperçus les briques de la cathédrale en ruine de style gothique qui fut ma porte d’entrée dans la vielle ville et je posai finalement mes bagages dans une petite maison d’hôte idéalement placée sur la charmante place de l’Hôtel de ville (Raekoja plats).

5Après cinq jours passés à arpenter les rues du centre-ville et à effectuer des tâches diverses en lien avec ma mission dans les nombreux bâtiments et instituts qui constituent l’université de Tartu (Tartu Ülikool), je pris le chemin du retour, bien décidé à enfin découvrir la capitale estonienne, malgré le peu de temps restant et les obligations professionnelles prioritaires. C’est finalement avec grand plaisir que j’ai pu me perdre dans les méandres de la cité médiévale et me poser discrètement au comptoir d’un vieux bastringue de la rue Müürivahe afin d’y écouter en silence des discussions que je ne comprenais pas.

Dialectologie estonienne et causalité externe

  • 8 Saareste, 1955.
  • 9 Saareste, 1932.
  • 10 Krikmann & Pajusalu, 2000.

6Grâce aux travaux d’Andrus Saareste8 notamment, les dialectologues spécialistes de la région disposent d’une base de données de qualité et à maillage serré à partir de laquelle il leur est possible de chercher à définir des aires dialectales ou encore des centres et des voies de diffusion. Comme le rappellent Pajusalu et al. (2012), la division dialectale estonienne a été établie par Saareste9 sur des critères principalement phonétiques et grammaticaux, tandis que des recherches basées sur des critères lexicaux donnent des résultats fort différents10. Avec l’approche lexicale, Võru et Tartu, par exemple, culturellement proches, le sont aussi linguistiquement, malgré les différences phonétiques et grammaticales.

  • 11 Léonard, 2010 ; Léonard, 2012, p. 1.
  • 12 Pajusalu, 1999.

7Ainsi, le réseau dialectal estonien, dans une approche à la Saareste, se divise en deux blocs principaux : Nord et Sud, couronnés d’une aire Nord-Est incluant les côtes septentrionales du pays. Avec l’approche lexicale, trois aires apparaissent – Ouest, Nord, Sud –, où le Sud lexical est beaucoup plus vaste que le Sud grammatical et phonétique : l’aire s’étend jusqu’à la mer Baltique à l’ouest et monte plus au nord, collant étonnamment, selon les auteurs, avec la limite de Sakala. À l’est, elle inclut tout l’ancien Ugandi et même au-delà. En modifiant les objets observés ou le degré de granularité, ce sont différentes couches du réseau dialectal qui apparaissent, auxquelles il est tentant de chercher à faire correspondre des divisions politiques historiques, culturelles ou encore naturelles. Les facteurs de fragmentation plausibles peuvent être résumés en quatre points11 : aires culturelles néolithiques de longue durée ; isolement des populations rurales en termes de mobilité durant la période féodale ; contacts de langues (substrats, adstrats, superstrats) ; effet de renforcement via la standardisation polycentrique (Tallinn, Tartu) à l’époque moderne. Pourtant, même si parfois les divisions dialectales majeures, ainsi que les sous-divisions, semblent correspondre aux anciennes divisions administratives, telles que les comtés et les paroisses12, Pajusalu et al. (2012) concluent finalement à l’imprécision des correspondances :

  • 13 « Un regard sur la carte des dialectes estoniens montre que les 10 aires dialectales ne coïncident (...)

A look at the Estonian dialect map shows that the ten Estonian dialect areas do not coincide with the prehistoric counties or subsequent administrative divisions. The county boundaries violate the boundary between North and South Estonian as well as most other dialect boundaries, with Saaremaa being the only exception13.

Élaboration du questionnaire

8Pour la réalisation des entretiens auprès de différents spécialistes universitaires, un diaporama intitulé External factors and the emergence of Estonian dialects in Space and Time a été élaboré par Jean Léo Léonard, à partir des figures contenues notamment dans Pajusalu et al. (2018). Le point de départ de notre démarche était de rappeler que les défauts principaux concernant les discussions sur les frontières géolinguistiques et la taxonomie dialectale résidaient dans la sous-modélisation des isoglosses et la non prise en compte d’hypothèses de ce que l’on nomme aujourd’hui « théorie de la complexité ». Par exemple, l’auto-organisation d’agrégats hors flux d’informations, l’émergence de modèles déterministes, plutôt que des construits tranchés ou encore la vicariance (multiplicité des points de vue) au lieu d’explications unilatérales, fournissent une vision plus réaliste de la diversité dialectale dans une langue ou un ensemble linguistique, que ne le font habituellement les descriptions existantes.

9Le fait que les frontières dialectales dans un continuum dialectal ne soient jamais nettes et fluctuent constamment devrait plutôt être considéré comme un principe heuristique, que comme une impasse. De fait, les configurations géolinguistiques fluctuent précisément car ce sont des systèmes complexes et doivent en conséquence être traités comme tels. Il s’agissait donc de multiplier les explications qualitatives qui pouvaient surgir de la confrontation entre le savoir spécifique et l’expérience d’individus hautement qualifiés dans un domaine donné, et des stimuli visuels, principalement des cartes dialectologiques qualitatives et quantitatives. Ne parlant pas personnellement estonien, les entretiens ont été réalisés en anglais, mais afin de ne pas brider l’expression de la pensée de nos interlocuteurs, nous leur avons laissé la possibilité de répondre dans la langue de leur choix.

10De manière générale, il leur a été demandé de répondre à un ensemble de trois questions :

  1. Comment les réseaux sociaux dans le temps et dans l’espace peuvent-ils expliquer les aires dialectales ?
  2. D’autres facteurs externes (géographiques, écologiques, etc.) peuvent-ils expliquer ces aires ?
  3. Comment expliquer l’apparition de sous-zones non canoniques (zones de transitions, zones endémiques, autrement dit en « taches de léopard », etc. ?) et leurs formes particulières ?

11Dans un premier temps, avec ces questions à l’esprit, différentes cartes de type qualitatif (absence ou présence d’une forme, distributions de formes, etc.) étaient présentées, proposant soit des frontières tranchées (modèle de Saareste), soit des aires imbriquées (modèle de Kask) pour différentes époques. Dans un deuxième temps, la même démarche était réalisée avec des cartes de type quantitatif. Les cartes dialectométriques, par exemple, permettent une représentation plus graduelle des affinités dialectales. Dans un troisième et dernier temps, ce sont des cartes issues d’autres champs de recherche (histoire, géographie, ethnographie, etc.) qui étaient mises en regard des cartes dialectales. Les entretiens se terminaient enfin sur une demande de retour critique de notre part sur la difficulté, ainsi que les qualités et les défauts de notre méthode pour le moins expérimentale.

Entretiens

12Lors de la phase de préparation de cette mission de terrain, j’ai pris contact auprès du linguiste Karl Pajusalu, professeur à l’université de Tartu, qui m’a très aimablement fourni une liste de chercheurs de nombreux domaines de spécialité tant à Tallinn qu’à Tartu. C’est sur la base de cette liste que j’ai pu obtenir directement ou indirectement des rendez-vous et des accords de principe pour la réalisation des entretiens. Comme nous le verrons plus tard, le recours à un linguiste dans cette phase préparatoire n’a sans doute pas été une si bonne idée, dans la mesure où la plupart des chercheurs contactés, pour diverses raisons, avaient une connaissance plus ou moins grande des travaux de dialectologie estonienne et, partant, certaines idées sur la question. Or, la méconnaissance des cartes dialectales était un élément important de notre démarche dans la mesure où elle devait permettre une certaine ingénuité, un regard « innocent » en quelque sorte, sur les aires et les frontières présentées. Je présente ici quatre chercheurs non linguistes ayant accepté de répondre à nos questions et quelques éléments clés de nos conversations.

Valter Lang

  • 14 Lang, 2007.
  • 15 Lang, 2018.

13Le moins que l’on puisse dire est que le prérequis d’ingénuité n’a pas été respecté, dans la mesure où notre premier interlocuteur n’était autre que le professeur Valter Lang de l’université de Tartu. Auteur du livre The Bronze and early Iron Ages in Estonia14 et d’un récent essai devenu incontournable sur les voies de peuplement des peuples fenniques15 et fin connaisseur des principaux travaux des linguistes travaillant sur la région, celui-ci y aborde à plusieurs reprises la question du lien entre culture matérielle et dialectalisation :

  • 16 « Il n’y a aucune raison de prétendre que les dialectes se sont développés durant l’âge de fer rom (...)

[T]here is no reason to claim that the dialects developed during the Roman Iron Age and not before or after. It is inappropriate to associate differences in material culture directly and causally with differences in language16.

14En cela, Walter Lang adopte, comme il se doit, une position opposée à celle de Gustaf Kossinna (1858-1931), qui postulait que les aires archéologiques et les aires linguistiques (langues ou dialectes) étaient isomorphes – autrement dit, se recoupaient. Cette hypothèse de travail a été abandonnée depuis, mais certains dialectologues, et non des moindres, comme Mario Alinei (1926-2018), ex-directeur de l’Atlas Linguarum Europae17 et partisan de la théorie des longues durées en géolinguistique reconstructive, l’a récemment défendue et réhabilitée avec passion18.

Figure 1.

Figure 1.

Source : Pajusalu et al., 2018.

  • 19 « Aux temps préhistoriques, cette frontière entre Estonie méridionale et septentrionale est une fr (...)

15Néanmoins, à la vue de la carte ci-dessus, du volume édité par Kruus, reprise par Pajusalu et al. (2018), présentant les principaux dialectes et la distance les séparant les uns des autres à l’aide de traits plus ou moins épais, Valter Lang réagit positivement à la robustesse de l’opposition entre la région Sud et le reste de l’Estonie. Selon lui, les données archéologiques montrent que cette division est pertinente sur la très longue durée, depuis environ 2000 ans, jusqu’à la période relativement récente de construction nationale : « in prehistoric times that border between south and north Estonia is a main border. And the border between west Estonia and north Estonia, central Estonia, is not so big »19.

16Toutefois, la carte du modèle d’Arnold Kask (figure 2), avec ses frontières poreuses et ses zones de transition, lui semble plus crédible et plus proche de ce que les archéologues observent notamment dans le cas de la distribution des types de poterie. On notera que la carte d’Arnold Kask, ci-dessous, tient davantage compte de l’enchevêtrement des aires dialectales et ne fonde pas les divisions sur des frontières épaisses, mais sur des frontières floues. Nous attendions davantage de réactions de nos interlocuteurs sur ce point, qui a reçu peu d’écho lors des enquêtes.

Figure 2.

Figure 2.

Source : Antso, 2015a, p. 16, d’après Kask, 1984, p. 13.

  • 20 Voir par exemple les nouvelles cartes tirées de l’Atlas Linguistique de France de Brun-Trigaud et (...)

17Bien que les voies de communication jouent très certainement un rôle moindre à notre époque dans la diffusion d’innovations matérielles ou linguistiques, elles ont probablement eu par le passé une importance considérable20. Interrogé à ce sujet, Valter Lang nous a indiqué qu’aucune donnée archéologique ne permettait aujourd’hui de se faire une idée précise des réseaux de communication anciens de l’actuel territoire estonien. Enfin, à notre demande de retour critique sur notre méthode d’entretien, celui-ci nous a manifesté qu’il aurait souhaité pouvoir mieux se préparer à ces questions, qui demandent réflexion et argumentation.

Taavi Pae

  • 21 Must, 1987 ; Must, 1995.

18Notre deuxième informateur était Taavi Pae, professeur de géographie estonienne au ökoloogia ja maateaduste instituut (Institut d’écologie et de sciences de la Terre) de l’université de Tartu. Entre autres activités, Taavi Pae est concepteur de cartes, à défaut d’être cartographe (ce qui demande aujourd’hui un haut degré de compétences techniques) et travaillait lors de notre rencontre à la réalisation et à l’édition d’un Eesti rahvusatlas ou Atlas national estonien. Autant dire qu’il connaissait la plupart de nos cartes dialectologiques et a même eu la bonté de nous en transmettre d’autres très anciennes, dont nous ignorions l’existence, et qu’il a lui-même dénichées dans le cadre de son projet d’atlas. La spontanéité recherchée nous a encore fait défaut avec Taavi Pae, mais cela n’enlève rien à l’intérêt que pouvait revêtir l’expertise d’un géographe. Dans un premier temps, l’entretien relevait plutôt de la dialectologie perceptive traditionnelle, dans la mesure où Taavi Pae a commencé à mentionner des accents régionaux spécifiques, à chercher à les caractériser linguistiquement à travers des traits spécifiques – c’est-à-dire des marqueurs ou des stéréotypes laboviens – et à tenter quelques imitations. Pour le sociolinguiste qui débarque dans une région totalement inconnue, ces discours en disent parfois plus que bien des ouvrages sur les dynamiques dialectales. L’absence d’opposition entre voyelle moyenne postérieure non-arrondie /ɤ/ et voyelle moyenne antérieure arrondie /ø/ associée à une intonation « lente » et « chantante » font des parlers de l’île de Saaremaa la variante dialectale la plus stéréotypée, à son avis. Avant d’entrer à l’université, Taavi Pae pensait que sa façon de parler, semblable à celle de son grand-père originaire du Nord-Est du pays, correspondait à l’estonien standard. Il considère aujourd’hui que le parler de cette région possède en réalité des caractéristiques assez marquées. Parmi ces caractéristiques, on peut noter l’usage important du troisième degré de durée consonantique, là où le « standard » emploie un deuxième degré (phénomène intéressant pour le linguiste, car cette tendance va, à notre avis, dans le sens d’un tropisme vers le « plus marqué » en prosodie en tant que « plus saillant » ou par « hypercorrection » et une certaine neutralisation du degré 2). Il mentionne également un allongement vocalique qui donne à ce dialecte un « air » finlandais – en réalité, le nombre de variables phonologiques partagées avec les dialectes du Sud-Est de la Finlande dépasse de loin ce seul phénomène, même si le dialecte littoral nord-oriental n’en reste pas moins fondamentalement dans ses structures un dialecte estonien, plutôt que mixte estonien-finnois21. Vivant depuis de nombreuses années en milieu rural dans la région de Tartu, le chercheur estime que le dialecte de Tartu est aujourd’hui « caché », qu’on ne l’entend que très rarement chez les personnes âgées de la campagne. Hormis quelques variantes lexicales, le trait spécifique remarqué par Taavi Pae est la palatalisation.

Andreas Kalkun

  • 22 Voir Léonard, 2004.

19Mon troisième interlocuteur a été Andreas Kalkun, spécialiste de folklore estonien et comparé de l’université de Tartu et chercheur au Eesti Kirjandusmuuseum (Musée littéraire estonien). Il est également poète, musicien, choriste et militant en faveur de la culture et de la langue setos. C’est donc à la fois pour ses compétences de folkloriste et son engagement en faveur de la reconnaissance d’une langue particulière seto que nous avons souhaité engager la conversation avec Andreas Kalkun. La surprise et le plaisir était palpables lorsque nous lui avons annoncé qu’il lui était possible de répondre à nos questions, tant en anglais et en estonien, qu’en seto. Nous considérons en effet que c’est au chercheur de s’adapter à la langue choisie par l’informateur et non l’inverse. Les commentaires traitaient principalement du caractère « estonocentré » de la plupart des cartes dialectales et de l’absence de reconnaissance d’un dialecte ou d’une langue seto, le plus souvent assimilé à un dialecte võru. Les longs commentaires en seto étaient le plus souvent ponctués par un résumé en anglais qui nous permettaient de reprendre la conversation et de réorienter sur tel ou tel sujet. Notre discussion s’est finalement terminée sur un dernier commentaire d’Andreas Kalkun qui, admettant le petit nombre de traits linguistiques forts différenciant le võro du seto (voir la figure 3), insistait sur la nécessaire prise en compte d’autres éléments, ainsi que la volonté et le sentiment des populations elles-mêmes. Il est intéressant, à ce titre, de constater le très haut degré d’intégration des deux « langues collatérales » méridionales que sont le seto et le võro22, à partir ne serait-ce que des résultats de similitudes cumulées entre l’une des variétés les plus méridionales du dialecte de Tartu (Otepää). La densité du grisé indique la convergence lexicale avec le point indiqué dans la case blanchie cochée d’une croix.

Figure 3 – Relation de la variété de Otepää au reste du réseau dialectal estonien, d’après les données quantitatives du site interactif Eesti kihelkondade murdesõnavaralisi suhteid.

Figure 3 – Relation de la variété de Otepää au reste du réseau dialectal estonien, d’après les données quantitatives du site interactif Eesti kihelkondade murdesõnavaralisi suhteid.

Source : http://www.folklore.ee/​~kriku/​MURRE/​Index.htm.

  • 23 Les Võros et les Setos sont « conscients qu’il y a quelque chose de plus, pas uniquement des trait (...)
  • 24 « C’est pourquoi je pense qu’il est également important d’entendre ces voix, et de ne pas faire un (...)

20Selon Andreas Kalkun, les Võrus et les Setos sont « aware that there is something more, not only linguistic features but there is also like those cultural areas which are saying that this is different23 ». Il considère qu’il est important d’inclure ces informations lorsque les individus ont certaines opinions vis-à-vis de leur langue et de leur culture et conclut sur ces mots : « So I think it’s important to hear those voices also, not only do research, for example with recorded data24 ». Nous sommes finalement tombés d’accord sur le fait que c’est un peu ce que nous étions en train de faire avec cet entretien.

Allan Puur

21Enfin, c’est à l’Estonian Institute for Population Studies de l’université de Tallinn que j’ai rencontré le professeur Allan Puur, démographe spécialiste des populations estoniennes. Ses travaux portent principalement sur l’évolution des pratiques matrimoniales et de la fertilité des femmes en Estonie. De nombreux articles et chapitres de livres sont accessibles en ligne sur le site researchgate25.

22Le thème principal de notre discussion a été le phénomène connu sous le nom de « modernisation » ou de « transition démographique » et, plus particulièrement, le déclin de fertilité. Selon Jean-Claude Chesnais :

  • 26 Chesnais, 2010, p. 63.

[La transition démographique n’est] qu’une dimension parmi d’autres de la révolution générale […] qui, partie d’Europe occidentale à l’époque de la Renaissance, a atteint, par vagues successives, le reste de l’Europe […] touchant une à une les sociétés dans ce qu’elles ont de plus profond et de plus complexe. En ce sens, elle n’est que la version démographique de la modernisation des modes de vie26.

  • 27 Ibid.

23Démographiquement, « [l]e premier progrès, le plus décisif, a consisté à repousser la mort. Ce progrès a conditionné tous les autres, depuis la limitation des naissances jusqu’à l’éclatement des structures familiales, en passant par l’essor des villes ou l’émergence des formes contemporaines d’économie27 ». Allan Puur nous explique que le déclin de fertilité qui suit un mouvement global européen a été plus tardif en Estonie – il le situe vers la moitié du xixe siècle – et que, étrangement, celui-ci a d’abord eu lieu en zone rurale et non en zone urbaine. Jusqu’à présent, les spécialistes de la question ne savent pas bien en expliquer les raisons. La disparition du monde paysan traditionnel, l’urbanisation et la modernisation sont certes des arguments courants pour expliquer la disparition des topolectes (ou locolectes et régiolectes : variétés locales et régionales), mais à ma connaissance, aucune étude n’a tenté de rapprocher quantitativement le degré de modernisation démographique et la rapidité du déclin des parlers locaux ainsi que la généralisation des standards ou leur influence sur les variétés régionales. Il ne nous a par ailleurs pas été possible de rentrer plus dans les détails au niveau microrégional, dans la mesure où Allan Puur étudie la démographie estonienne comme un tout, en la comparant notamment à celle d’autres pays européens, sans entrer dans le grain fin à échelle nationale.

Conclusion du volet « dialectologie perceptuelle par les experts »

24Je n’ai abordé ici qu’une petite partie des thèmes de discussion survenus au cours des entretiens menés lors de ce séjour de terrain en Estonie. L’ensemble demande encore à être analysé avec soin, mais il est déjà possible d’en tirer quelques enseignements.

  • 28 Toutes choses égales par ailleurs, selon la formule consacrée, « Il aurait fallu préparer, nous do (...)

25Le premier point important, à mon sens, tient en ce qu’il est sans doute nécessaire d’abandonner l’idée de spontanéité dans ce cas particulier de dialectologie « perceptive ». La plupart de nos interlocuteurs aurait souhaité pouvoir étudier les cartes qui nous ont servi de support et disposer de plus de temps pour réfléchir au thème proposé. On comprend bien que ces chercheurs ont pu avoir le sentiment qu’on les emmenait vers un champ étranger à leur domaine de spécialité, ce qui peut créer un certain malaise ou tout simplement le sentiment d’atteindre inopinément et de manière forcée son seuil de compétence. Il s’agissait bien sûr de notre idée de départ et je n’ai sans doute pas su insister suffisamment sur ce point. Un exemple symptomatique de ce problème est le fait que tous nos interlocuteurs demandaient plus de détails sur le type de données à l’origine de telle ou telle carte. Or, dans ce cas précis, cela n’avait aucune importance, dans la mesure où ce sont les « frontières » seules qui devaient évoquer, ou non, des structures spatiales non linguistiques issues de leur domaine de spécialité. On voit donc que le terrain parmi des experts ou des personnes érudites diffère, de ce point de vue, du terrain auprès de populations plus « naïves » ou moins engagées dans l’économie des savoirs, sur le plan institutionnel, bien qu’il ne soit pas rare que, dans le cadre d’enquêtes dialectologiques, surtout sur des thèmes relatifs aux lexiques techniques, par exemples, des locuteurs de tradition orale aient la même exigence face à l’enquêteur dialectologue28.

  • 29 Preston, 1999.

26Le deuxième point concerne la connaissance, même limitée, que ces chercheurs avaient des construits dialectologiques de linguistes comme Andrus Saareste et, partant, l’absence de regard totalement « innocent ». Il est difficile à l’heure actuelle de statuer sur le bienfondé de notre démarche et s’il sera possible, après réflexion et améliorations, d’en montrer le caractère heuristique. Je conclurai donc ici par une petite suggestion. Il serait peut-être plus efficace de reconstruire et de proposer des cartes vidées de tout autre contenu que les zones et les frontières elles-mêmes, comme il est usuel de le faire en dialectologie perceptive29. Les cartes étant ainsi rendues anonymes et sans objet apparent, l’effet d’évocation recherché pourrait s’avérer plus efficace. Mais, partant, c’est tout l’esprit cumulatif et collégial de notre démarche initiale qui perdrait tout son sens. Là encore, on se retrouve face à un paradoxe fondamental de toute enquête de terrain : trop de protocole tue le protocole, tandis que pas assez de protocole rend l’enquête aléatoire, anecdotique ou incontrôlable. Enfin, ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que, tout comme face à des « sujets » ou des « consultants » ou « informateurs » s’inscrivant dans une tradition orale, l’enquête ne va jamais de soi, dès qu’un protocole s’immisce entre ces deux sujets dialogiques que sont « l’enquêteur » et « l’informateur ». Le protocole d’enquête (qu’il s’agisse d’un questionnaire, d’un diaporama de stimuli visuels, etc.) reste et restera toujours ce « tiers actant » entre les deux acteurs du drame ou de la comédie ou, tout simplement, de l’échange, que constitue « l’enquête »… Pour le meilleur et pour le pire.

Une plongée empirique dans le Mundartbund estonien par la praxis didactique

27Jean Léo Léonard, co-directeur du projet, reprend la plume afin de rendre compte de son terrain, réalisé en juin 2018.

  • 30 Voir Léonard, 2006 ; Léonard, 2012. De même qu’un Sprachbund, ou aire de convergence structurale o (...)
  • 31 Voir Epps et al., 2013 pour un recentrage de l’approche aréale sur les contacts internes à des gro (...)
  • 32 Voir Haspelmath et al., 2008.

28J’ai déjà utilisé le néologisme de Mundartbund concernant le réseau dialectal estonien30, tant celui-ci est diversifié et tramé d’épais bourrelets d’amphizones convergentes à la couture des principaux dialectes – quand il ne s’agit pas, comme dans le cas du dialecte nord-oriental littoral, d’une aire de forte miscégénation, comme mentionné plus haut. La théorie du Mundartbund répond à une question de fond en dialectologie générale, sur la nature continue ou discontinue des réseaux dialectaux et permet une intégration de l’étude des phénomènes de convergence aréale à un niveau plus fin que la seule comparaison interlangue31, qui est celle retenue dans une initiative majeure comme le WALS32.

Les tribulations d’un estophile à Tartu

Conférence à l’université de Tartu

  • 33 Léonard, 2018; Léonard, 2021.

29Lors de ma conférence à l’université de Tartu, j’ai présenté une taxinomie minimaliste des classes flexionnelles dans les langues fenniques et en particulier, dans le diasystème estonien33, proposant de réduire par exemple le nombre de modèles de déclinaison de l’estonien de 26 classes flexionnelles (désormais CF) à 10 CF, valables pour tous les dialectes, en fonction d’une hiérarchie implicationnelle. Mais mon étude critique ne concernait pas que la déclinaison : elle abordait également la flexion verbale en finnois, en carélien et en estonien. L’exemplier comptait pas moins de 60 pages.

  • 34 Haspelmath, 2003.
  • 35 Hienonen, 2010.
  • 36 Remes, 2009.

30La modélisation à laquelle j’ai abouti est résumée dans la figure 4, afin de réduire la complexité descriptive de la flexion nominale et adjectivale (déclinaison) – mais les mêmes catégories fonctionnent pour la flexion verbale, ou système de conjugaison. Le graphe implicationnel à droite est inspiré de la schématisation proposée par Haspelmath34 et reprise par Hienonen35, quoique portant, dans les deux cas, sur des objets linguistiques très différents (cartes sémantiques, au lieu de procédés flexionnels). Les catégories énumérées de A à E sont en parte inspirées de la thèse de morphologie contrastive estonien-finnois de Remes36.

Figure 4.

Figure 4.

© Jean-Léo Léonard.

31Procédés :

  • (A) défaut
  • Stem alternation : allomorphie thématique
  • (B) qualitatif
  • (B’) intensif
  • (C) gabaritique
  • (C’) extensif
  • (D) désinentiel
  • (D’) introflexion
  • (E) suffixal : alternance vocalique
  • (E’) suffixal : alternance consonantique

Procédés opératoires de la flexion nominale et adjectivale en estonien

32Avec l’indexation d’A à E’ dans la première colonne à gauche du tableau 1 ci-dessous, qui n’est qu’un fragment, on voit que des regroupements sont possibles, qui rendent plus homogènes les CF que dans la taxinomie officielle. Les exposants (e) de la sous-colonne de numérotation des CF correspondent à la voyelle de partitif pluriel, ici -e, mais -i ou bien -u dans d’autres déclinaisons, en conformité avec la catégorie E en bas à gauche du graphe implicationnel (suffixal : alternance vocalique). Dans la colonne de droite figure l’étiquette configurée dans le diagramme, qui se conçoit en interaction par les arêtes, avec d’autres sommets du graphe. Dans la notation, l’accent inséré dans le mot (v`oodi, n`umber, etc.) précède une quantité 3 (ou segment ultralong, noté Q3), qui est une propriété typologique rare dans les langues du monde, attestée en estonien et dans quelques variétés de same (ou lapon).

Tableau 1 – Fragment de flexion de l’estonien standard37 et indexation du procédé morphologique.

Index vs. numéro de CF Nominatif sg. Génitif sg. partitif sg. Illatif sg. Glose Indexation du procédé morphologique
Long
A 1 ohutu ohutu ohutu ohutu-sse sûr Défaut
1e v`oodi v`oodi v`oodi-t v`oodi-sse lit Défaut et Q3
B’ 2 õpik õpiku õpiku-t õpiku-sse manuel Intensif, V thématique en -u
2e n`umber n`umbri n`umbri-t n`umbri-sse nombre Gabaritique, V thématique en -i & Q3
D’ 3 vaher v`ahtra v`ahtra-t v`ahtra-sse érable Introflexion & Q3
3e tanner t`andri t`andri-t t`andri-sse sol Introflexion & Q3
C’ 4 ase aseme ase-t aseme-sse lieu Extensif, augment thématique en -me
C’ 5 liige l`iikme liige-t l`iikme-sse membre Extensif, augment thématique en -me & Q3 gén. & illatif
E’ 5e kallis k`alli kallis-t k`alli-sse cher Alternance suffixale & Q3 gén. & illatif
E’ 7 kallas k`alda kallas-t k`alda-sse rive Introflexion & alternance suffixale & Q3 gén. & illatif
7e rukis r`ukki rukis-t r`ukki-sse seigle Alternance suffixale & Q3 gén. & illatif

33Mais ce n’est pas le lieu ici de développer ces contenus, qui relèvent moins du terrain que de la communication académique. Cependant, quelques détails concernant l’ordre des interactions, sur le plan sociolinguistique, lors de cette conférence, relèvent d’une forme de « terrain ». J’avais en effet pris soin de rédiger l’exemplier de ma communication en anglais, mais j’avais écrit par avance un texte à lire en estonien, avant mon départ de Paris. Or, un agenda très chargé avait rendu très chaotique cette phase rédactionnelle en estonien, car je devais me résigner à écrire dans les trains ou sur les bancs des quais de la Seine, car je n’avais pu arriver à Paris qu’un dimanche après-midi, pour prendre mon avion le lendemain.

34Durant deux jours, je rédigeai en estonien, sans même trouver le temps d’imprimer l’exemplier en anglais, si bien que je me fiais surtout à ma mémoire pour rendre compte de l’architecture de ma conférence sur les classes flexionnelles en fennique. J’avais soigné le style, pour mon oral en estonien, et inséré de touchantes métaphores, sur les somptueux banquets que sont, selon moi, les systèmes de flexion fenniques, pour tout linguiste avide de complexité et d’élégance systémique. Je commençai mon exposé en louant les vertus de l’estonien standard pour communiquer des contenus scientifiques et je me lançai à lire posément, tout en maintenant le contact visuel avec le public (une trentaine de participants, tous enseignants-chercheurs ou jeunes chercheurs, mais très peu d’étudiants, en cette période quasiment estivale). Or, une gêne s’installait peu à peu.

35Certes, le sujet était ardu, mais mon estonien, quoique quelque peu rouillé, n’en était pas moins solide, car ancré dans une lecture lente et (qui se voulait, du moins) placide. Jusqu’à ce qu’un terme vint à me manquer et que j’en demande en anglais la traduction, puis que je regarde l’horloge, pour constater que le temps avait filé et que le sablier ne me laissait guère la latitude de continuer à présenter les données à ce rythme. Je passai alors à l’anglais, en accélérant le débit et en balayant mes notes d’un revers de la main et je vis les visages reprendre des couleurs et le sourire. Je sentis que l’ordre de l’interaction, dans ce cadre précis, était plutôt qu’on attendait d’un conférencier étranger invité à donner une conférence qu’il s’exprime en anglais, plutôt qu’en estonien. Vivant hors d’Estonie, représentant une université étrangère, mon estophilie, mêlée à mon propos technique, finissait par avoir un air quelque peu déplacé. J’ignore si ma volonté d’utiliser l’estonien avait été prise pour de la condescendance ou si ma performance était bien plus mauvaise que je ne veux bien le penser, mais mon hypothèse (confirmée par ailleurs par un participant à qui je posai la question par la suite) est plutôt que le cadre de l’expérience favorisait l’usage de l’anglais.

36En revanche, les ateliers thématiques des deux jours suivants ont pu se réaliser entièrement en estonien. Cette activité impliquait de la praxis à l’état pur et se centrait sur l’écrit en dialectes sud-fenniques. Le témoignage explicite d’une des participantes, lors de l’évaluation collective finale, fut même :

[J’]ai failli ne pas venir, car j’ai pensé que ça allait encore être un séminaire en anglais sur des données linguistiques, et que j’allais m’ennuyer ferme, mais finalement, c’était inattendu, et c’était bien ; j’ai beaucoup appris et acquis de pratique.

Ateliers thématiques à l’université de Tartu

  • 38 Voir les liens du site de l’opération EM2 du Labex EFL : Labex EFL, « Universidad de Tartu (Estoni (...)

37« Tant qu’on nous forçait à réaliser des tâches collectives, nous n’avions aucune envie de le faire. Maintenant que personne ne nous y oblige, nous le faisons plus que jamais ». C’est par cette déclaration que se conclurent les ateliers thématiques38 réalisés du 14 au 15 juin 2018. Ces ateliers d’écriture en dialectes ou langues minoritaires sud-estoniennes ont pu se dérouler sur deux jours, avec une dizaine de participants à chacune des trois sessions :

  1. prosopopées (descriptions d’animaux faisant alterner les personnes ou le temps dans trois versions différentes) ;
  2. dialogues d’animaux, illustrant un dilemme ou un débat social ;
  3. utopie versus dystopie, faisant contraster une situation idéale et une situation de crise, à partir d’un même thème (écologie, plurilinguisme, relations intergroupes, etc.).
  • 39 Les métadonnées sont consultables, ainsi que l’ensemble des travaux de ce groupe, constitué par un (...)

38À titre d’exemple de la première activité, le groupe représentant le dialecte oriental (que je me contenterai d’appeler ici Kodavere, du nom d’un village emblématique de cette région, sur la rive occidentale du lac Peipus) a rédigé et présenté le texte suivant, conjugué à trois personnes, au présent de l’indicatif39 :

Soetsopiäske (en dialecte de Kodavere)

“golondrina”/ “swallow bird”

391re sg. présent, indicatif :

Mia õlen soetsopiäske, sabass one mul kiärid ja mul one ilosad siivad ja õlen õsav lendäjä. Keväde tulen rõõmsalt lõuness ja tuun pääväsuuja. Pesä tiin rihaalla vai laadapiaäle. Suvi õtsa püiän uulsalt kärpsid ja siäski. Siäski one siin kole palju. Sügisel lendän tagasi suajale muale. Mul one kenä laaluiäl. Õlen rahvuslinnuke. Mia en õle rüüvlind.

« Je suis une hirondelle. Ma queue fait des boucles ; j’ai de jolies ailes et je vole avec élégance. Au printemps, j’arrive toute joyeuse depuis le sud et j’apporte la chaleur du soleil. Je construis mon nid sous les gouttières ou dans les granges. L’été, je chasse assidument les mouches et les moustiques. Il y a plein de moustiques. En automne, je retourne dans les pays chauds. J’ai une jolie voix quand je chante. Je suis l’oiseau national. Je ne suis pas un oiseau nuisible. »

Figure 5 – Prosopopée : “L’hirondelle”, dialecte oriental (Kodavere), 1re personne du singulier du présent de l’indicatif.

Figure 5 – Prosopopée : “L’hirondelle”, dialecte oriental (Kodavere), 1re personne du singulier du présent de l’indicatif.

403e sg. Présent, indicatif :

  • 40 Les auteurs semblent avoir introduit une variante du dernier énoncé, avec une construction habitiv (...)

Tämä one soetsopiäske, sabass one tämäl kiärid ja tämäl one ilosad siivad ja tämä one õsav lendäjä. Keväde tuleb tämä rõõmsalt lõuness ja tuub meele päävasuaja. Tiib pesä rihaalla vai laadapiäle. Suvi õtsa püiäb uulsalt kärpsid ja siäski. Siäski one siin kole palju. Sügisel lendäb tagasi soajale muale. Tämäl one kenä laaluiäl. Tämäl one rahvuslinnuke(ne). Tämä ep õle rüüvlind40.

« C’est une hirondelle. Sa queue fait des boucles ; elle a de jolies ailes et elle vole avec élégance. Au printemps, elle arrive toute joyeuse depuis le sud et elle nous apporte la chaleur du soleil. Elle construit son nid sous les gouttières ou dans les granges. L’été, elle chasse assidument les mouches et les moustiques. Il y a plein de moustiques. En automne, elle retourne dans les pays chauds. Elle a une jolie voix quand elle chante. C’est l’oiseau national. Ce n’est pas un oiseau de proie ».

413e pl. Présent, indicatif :

Näväd one soetsopiäskesed, sabass one näil kiärid ja näil one ilosad siivad ja näväd one õsavad lendäjäd keväde tuleväd näväd rõõmsalt lõuness ja toavad mule päevsuaja. Näväd tiäväd pesä rihaalla vai laadapiäle suvi õtsa püiäväd uulsalt kärpsid ja siäski. Siäski one siin kole palju. Sügise lendäväd tagasi suajale muale. Näil one kenä laaluiäl. Näväd one rahvuslinnukesed ja näväd eväd õle rüüvlinnud.

« Ce sont des hirondelles. Leur queue fait des boucles ; elles ont de jolies ailes et elles volent avec élégance. Au printemps, elles arrivent toutes joyeuses depuis le sud et elles nous apportent la chaleur du soleil. Elles construisent leur nid sous les gouttières ou dans les granges. L’été, elles chassent assidument les mouches et les moustiques. Il y a plein de moustiques. En automne, elles retournent dans les pays chauds. Elles ont une jolie voix quand elles chantent. Ce sont des oiseaux nationaux. Ce ne sont pas des oiseaux nuisibles».

42Ces versions fléchies à différentes personnes sujet et nombre (ici, les personnes 1, 3 et 6, respectivement 1e et 3e sg., 3e pl.) au présent de l’indicatif sont suivies d’une liste de mots classés selon les parties du discours (verbes, noms, pronoms, adjectifs, etc.), selon les CF – dans la continuité de la conférence du jour précédent, à la fois à titre d’application des idées et concepts du séminaire, mais aussi comme guide ou aide-mémoire grammatical pour le maître d’école, si ces textes devaient être utilisés dans les écoles, aussi bien primaires que secondaires, comme c’est le cas pour les textes produits au Mexique, au Guatemala et en Colombie, dans les données mises en ligne sur le site du Labex EFL.

43Sur le plan de la forme, ces trois miniatures textuelles sont autant de miniatures pédagogiques, riches en phénomènes phonologiques et en caractéristiques grammaticales. À la différence de certains textes en langues fenniques méridionales comme le mulgi ou surtout le võro, elles sont transparentes pour un locuteur d’estonien standard. Un phénomène frappant, caractéristique de ce dialecte, est la résilience de l’harmonie vocalique palato-vélaire (comme en finnois, à la différence de l’estonien septentrional ou de la variété standard), comme le montre la liste de mots ci-dessous : tämä, näväd, lendämä, püidmä, lendäjä, siiväd, pesä (formes à harmonie palatale) par rapport aux formes à harmonie vélaire, comme õlema, tuuma, saba, lõõna. Ce dialecte est également connu pour ses formes aberrantes d’harmonie vocalique, comme tulemä, au lieu de tulema (venir), avec suffixe palatal -mä d’infinitif concaténé à un radical vélaire tul-. Ces formes composites peuvent s’interpréter comme des sortes d’hypercorrections sédimentées dans le lexique.

  • 41 Les numéros entre parenthèses dans la liste des « mots-clés » des textes produits lors de ces atel (...)

Tableau 2 – Module de l’index (liste de mots, vocabulaire thématique41).

Asesõnad Pronoms Tegusõnad Verbes Nimisõnad Substantifs
mia (je) (11) õlema (être) (1) lendäjä (volant, qui vole), (13) kärpsed (mouches)
tämä (il/elle) (7) lendämä (voler) (16) soetsopiäske (hirondelle), siäsed (moustiques)
näväd (ils/elles) (11) tulemä (venir) (10) saba (queue), (3) mua (terre, pays)
(4) püidmä (chasser) (4) kiärid (boucles), (5) laaluiäl (voix pour le chant)
(2) tuuma (apporter) (4) siiväd (ailes), (4) rüüvlind (oiseau nuisible)
(4) pääväsoe (chaleur du soleil)
(4) rahvuslind (oiseau national), (11) lõõna (sud)
(10) pesä (nid), (10) suvi (été)

Tableau 3.

Määrsõnad Adverbes Kaassõnad Adposition Omadussõnad Adjectif Sidesõna Conjonction
keväde (printemps, printanier) Õtsa (au bout de) ilos (beau) ja (et)
rõõmsalt (avec joie) õsav (qui connaît, qui sait/compétent)
uulsalt (intensément, souvent) kole (terrible’)
palju (beaucoup) kenä (joli)
siin (là)

44La syntaxe converge massivement, entre les deux variétés (kodavere et standard). De ce point de vue, l’usage des pronoms et leur élision selon le principe du paramètre pro drop (effacement facultatif du pronom sujet) fournissent un corpus intéressant. Le lexique et la morphologie se déduisent aisément de règles phonologiques simples, telles que la diphtongaison des voyelles longues basses (ää > iä, aa > ua, comme dans le dialecte finnois du Savo sud-oriental, d’ailleurs) ou l’assimilation de groupes consonantiques avec sifflante implosive (élatif –st > -ss), avec syncrétisme inessif/élatif (saba-ss, « dans la queue », lõune-ss « [venant] du sud »), etc. Le texte pivot est riche en verbes diversifiés, du point de vue de la flexion (être, venir, voler, chasser, apporter) et en substantifs. Il se prête aussi à l’étude des oppositions entre formes au singulier et au pluriel et l’usage du nombre comme ressource stylistique, comme le montrent les traductions en français.

45Ces miniatures sont également riches en mots composés, comme soetsopïaske, dont un équivalent en langue standard serait suitsupääske (litt. « oiseau-fumée », en raison de sa robe noire et cendrée, comme en français le terme « hirondelle cendrée ») ; laaluiäl (est. Lauluhääl ; « voix chantée »), rüüvlind (litt. « oiseau de proie » ; est. std. röövlind) et rahvuslind (oiseau national) ou pääväsoe (chaleur du soleil). Cette filière lexicale est propice à des activités métalinguistiques très diversifiées sur le lexique contrastif kodavere/estonien standard et chaque unité du composé peut également s’analyser du point de vue de ses isoglosses phonologiques avec des dialectes circonvoisins ou des dialectes finnois (notamment ceux du Savo sud-oriental).

46Sur le plan du contenu, ces miniatures peuvent donner lieu à toute une gamme d’exercices et de thèmes de recherche et de discussion entre maîtres et élèves, sur l’écologie (chaîne alimentaire entre oiseaux et insectes), les migrations des oiseaux, la faune, le chant des oiseaux, les symboles nationaux et les concepts qu’ils véhiculent. Le récit décrit à la fois la silhouette et le physique de l’animal, ainsi que ses habitudes et son comportement, si bien qu’il peut servir de souche à de la création littéraire autour d’un personnage qu’on appellerait « L’hirondelle », ou « L’oiseau migrateur ». En somme, ce petit texte est en soi un joyau didactique, qu’on peut faire briller de mille feux, et l’objectif pédagogique de ces prosopopées a été parfaitement atteint.

47Les deux participantes qui ont rédigé ce texte sont membres fondatrices d’une association d’animation culturelle en dialecte oriental, dans la région de Kodavere, et elles ont fait d’une pierre deux coups, conformément à la logique de ces ateliers : d’une part, elle ont apporté les formes et les contenus que nous venons d’analyser, d’autre part, elles se sont formées à une technique qui leur a demandé des efforts de conception narrative, de cohérence grammaticale et discursive et d’analyse grammaticale (les CF, avec leur numérotation). N’étant ni l’une ni l’autre universitaires, l’exercice leur a coûté un effort intense, mais le résultat est plus que satisfaisant.

  • 42 Les métadonnées de cette unité didactique téléchargeable en ligne sont les suivantes : Mesa de tra (...)
  • 43 Je remercie Karl Pajusalu d’avoir fourni cette version, car ce texte en võro était ardu à interpré (...)

48Il est intéressant de comparer avec la prosopopée très originale et nettement littéraire, de teneur surréaliste, de la prosopopée d’une chimère, créée par le linguiste d’origine võro Sulev Iva42, qui fut l’un des participants les plus actifs et les plus créatifs de ces ateliers thématiques, en co-rédaction avec Fastrõ Mariko, également très productive. Cette miniature, sur le « loup du seigle », est dotée d’une structure textuelle corrosive, du point de vue des applications didactiques. Loin de toute routine narrative ou descriptive, elle produit un sentiment d’inquiétante étrangeté (l’Unheimligkeit freudienne) et se prête à la critique historique ou sociale. Nous en donnons la version originale, en võro, suivie de la traduction estonienne43. À vrai dire, cette miniature pourrait se définir comme une parodie caustique de l’exercice des prosopopées, voire comme l’image-miroir déformée, comme par anamorphose, d’une prosopopée plus canonique, comme celle de Kodavere, que nous venons d’examiner. À ce titre, c’est l’un des meilleurs hommages que l’on puisse faire à cette méthodologie, qui se veut instigatrice de formes de pédagogie alternative, qui permettent aux maîtres et aux élèves ou apprenants de sortir de leur zone de confort.

Figure 6 – Illustration de la prosopopée Lund’a ou « Le loup des seigles » en võro, 1re pers. du singulier, présent de l’indicatif.

Figure 6 – Illustration de la prosopopée Lund’a ou « Le loup des seigles » en võro, 1re pers. du singulier, présent de l’indicatif.

49Lund’a :

Maq olõ Lund’a. Talvõl ma maka rüäpõhu seen, a suvõl elä rüänurmõn ja püvvä rüärääkõ. Ma olõ umbõ illos: mul ommaq pikäq kõrvaq ja nopõq jalaq, kohhil hand, terrav nõna ja suurõq silmäq. Mul ommaq sälän valgõq sulõq ja mu käpäkeseq ommaq väega pehmekeseq.
Mis elläi ma olõ? Kas sa tiiät? Maq kah es tiiäq, nikagu üts miis mu kinniq püüdse ja naaś kõiki käest küsümä, et kiä taa sääne elläi om. A mitte kiäki tiiä–äs. Peräkõrd üts miis, kiä oll’ üte kõrra Lindora laadu pääl käiinüq ja üts kõrd rongiga Tal’nahe sõitnuq, arvaś ärq, et ma olõ rüäsusi. Tuu ma olõgi – RÜÄSUSI.

50Version en estonien standard :

Ma olen Lund´a. Talvel ma magan rukkipõhu sees, aga suvel elan rukkipõllul ja püüan rukkirääke. Ma olen väga ilus: mul on pikad kõrvad ja nobedad jalad, kohev saba, terav nina ja suured silmad. Mul on seljas valged suled ja mu käpakesed on väga pehmekesed.
Mis loom ma olen? Kas sa tead? Ma ka ei teadnud, nii kaua kui üks mees mu kinni püüdis ja hakkas kõigi käest küsima, et kes ta selline loom on. Aga mitte keegi ei teadnud. Lõpuks üks mees, kes oli ühe korra Lindora laadal käinud ja ükskord rongiga Tallinnasse sõitnud, arvas ära, et ma olen rukkihunt. See ma olengi – rukkihunt.

Figure 7 – Version à la 1re personne du sg. du présent de l’indicatif du « loup des seigles ».

Figure 7 – Version à la 1re personne du sg. du présent de l’indicatif du « loup des seigles ».

« Je suis le Loup des Seigles. Durant l’hiver, je dors dans la farine de seigle, tandis que l’été, je vis dans les champs de seigle et je chasse des épis de seigle. Je suis très beau : j’ai de longues oreilles et des pattes rapides, une queue touffue, un nez pointu et de grands yeux. Des plumes blanches poussent sur mon dos et mes pattes sont très douces.
Quelle espèce d’animal je suis ? Le savez-vous ? Je n’en savais rien moi mon plus, jusqu’à ce qu’un jour, un homme m’a attrapé et a commencé à poser la question à tout un chacun à la ronde : « mais quel genre de bête est-ce là ? ». Mais personne n’a su quoi répondre. Enfin, un homme qui avait voyagé à Lindora et s’était aventuré au-delà de Tallinn en train, a deviné que j’étais un loup des seigles. Et c’est bien ça que je suis : un loup des seigles ».

51Ce loup des seigles, à plume qui plus est, littéralement innommable au début de la prosopopée, joue le rôle d’un paria et crée une tension entre sa figure énigmatique et un public fictif qui l’examine avec appréhension. Le canon de l’exercice est brisé par le fait que, loin de ne décrire qu’à la première personne du singulier le personnage, la prosopopée dérive vers un récit kafkaïen, à la troisième personne du singulier, et que le style devient vite dialogique, au lieu du monologue attendu. On notera, dans le plus pur style kreutzvaldien, le goût de l’autodérision, qui transparaît dès le titre de la prosopopée (non pas « loup des steppes » ni tout autre animal mythique imposant, mais la dérisoire chimère d’un loup céréalier...). On peut en lire ci-dessous la miniature à la 3e personne du sg., puis à la 1re personne du pluriel, en võro et en estonien standard.

52Version Lund’a, 3e sg. présent de l’indicatif :

Tää om Lund’a. Talvõl tä maka rüäpõhu seen, a suvõl eläs rüänurmõn ja püüd rüärääkõ. Tä om umbõ illos: täl ommaq pikäq kõrvaq ja nopõq jalaq, kohhil hand, terräv nõna ja suurōq silmäq. Täl ommaq sälän valgõq sulõq ja tä käpäkeseq ommaq väega pehmekeseq.
Mis elläi tä om? Kas sa tiiät? Tä kah es tiiäq, nikagu üts miis tä kinniq püüdse ja naaś kõiki käest küsümä, et kiä taa sääne elläi om. A mitte kiäki tiiä-äs. Peräkõrd üts miis, kiä oll’ üte kõrra Lindora Laadu pääl käünüq ja üts kõrd rongiga Tal’nahe sōitnuq, arvaś ärq, et ma olõ rüäsusi. Tuu ma olõgi-RÜÄSUSI.

53Estonien standard, 3e sg., présent de l’indicatif :

Ta on Lund´a. Talvel ta magab rukkipõhu sees, aga suvel elab rukkipõllul ja püüab rukkirääke. Ta on väga ilus: tal on pikad kõrvad ja nobedad jalad, kohev saba, terav nina ja suured silmad. Tal on seljas valged suled ja ta käpakesed on väga pehmekesed.
Mis loom ta on? Kas sa tead? Ta ka ei teadnud, nii kaua kui üks mees ta kinni püüdis ja hakkas kõigi käest küsima, et kes ta selline loom on. Aga mitte keegi ei teadnud. Lõpuks üks mees, kes oli ühe korra Lindora laadal käinud ja ükskord rongiga Tallinnasse sõitnud, arvas ära, et ma olen rukkihunt. See ma olengi – rukkihunt.

54Version Lund’a, 1e pl., présent de l’indicatif :

Miiq olõ Lund’aq. Talvõl mi maka rüäpõhu seen, a suvõl elämiq rüänurmõn ja püvvämiq rüärääkõ. Mi olõmiq umbõ ilosaq: meil ommaq pikäq kõrvaq ja nopõq jalaq, kohhil hand, terräv nõna ja suurõq silmäq. Meil ommaq sälän valgõq sulõq ja mi käpäkeseq ommaq väega pehmekeseq.
Mis eläjäq mi olõ? Kas ti tiiät? Miiq kah es tiiäq, nikagu üts miis meid kinniq püüdse ja naaś kõiki käest küsümä, et kiä naaq sääntseq eläjäq ommaq. A mitte kiäki tiiä-äs. Peräkõrd üts miis, kiä oll’ üte kõrra Lindora Laadu pääl käünüq ja üts kõrd rongiga Tal’nahe sõitnuq, arvaś ärq, et mi olõ rüäsoeq. Nuuq mi olõgi-RÜÄSOEQ.

55Estonien standard, 1e pl., présent de l’indicatif

Me oleme Lund´ad. Talvel me magame rukkipõhu sees, aga suvel elame rukkipõllul ja püüame rukkirääke. Me oleme väga ilusad: meil on pikad kõrvad ja nobedad jalad, kohev saba, terav nina ja suured silmad. Meil on seljas valged suled ja me käpakesed on väga pehmekesed.
Mis loomad me oleme? Kas te teate? Me ka ei teadnud, nii kaua kui üks mees meid kinni püüdis ja hakkas kõigi käest küsima, et kes need sellised loomad on. Aga mitte keegi ei teadnud. Lõpuks üks mees, kes oli ühe korra Lindora laadal käinud ja ükskord rongiga Tallinnasse sõitnud, arvas ära, et me oleme rukkihundid. Need me olemegi – rukkihundid.

Tableau 4.

Nimisõnaq Substantifs Tegosõnaq Verbes Umahussõnaq Adjectifs Määrsõnaq Adverbes Asõsõnaq Pronoms
rüäpõhk (farine de seigle) olõma (être) illos (beau) talvõl (en hiver) maq (je)
rüänurm (champ de seigle) magama (dormir) Pikk (long) seen (dedans) saq (tu)
rüärääk (épis de seigle) elämä (vivre) nopõ (rapide, vif) suvõl (en été) kiä (qui)
kõrv (oreille) püüdmä (chasser) kohhil
jalg (pied, patte) tiidmä (savoir) terräv (pointu)
hand küsümä (demander) suur (grand)
nõna (nez) käümä (aller, se rendre à) valgõ
silm (œil) Sõitma (voyager) Pehmekene (doux)
sälg (dos) arvama (penser)
sulg (flanc)
käpp (patte)
elläi (animal)
miis (homme)
käsi (main)
kõrd (fois)

56Cette prosopopée est une miniature discursive complexe qui se prête à un large éventail d’activités pédagogiques : la seule comparaison du lexique avec la version estonienne et un coup d’œil lancé au fragment de la liste de mots donne une idée du travail didactique possible sur la forme. Le texte est riche en mots composés liés au seigle – céréale dont l’Estonie a, de longue date, été productrice, au point qu’on peut là encore, déceler un emblème national, quoiqu’implicite. Il est riche également en formes pronominales, puisque la consigne d’unifier les prosopopées en fonction d’une personne directrice n’a guère été respectée et que le texte inclut une dimension dialogique. Sur le plan des contenus et du style narratif, c’est un véritable microcosme de thèmes potentiels qui sort de cette boîte de Pandore : le surréalisme en littérature régionale en variété võro (notamment dans la poésie), la filière des chimères dans la littérature orale aussi bien qu’universelle, l’humour et le non-sens ou l’absurde. L’opposition ville/campagne est également centrale dans ce texte, avec un zeste d’autodérision de la part du narrateur provincial, qui semble se gausser de la timidité projetée sur les ruraux en visite dans une grande ville comme Tallinn (« Enfin, un homme qui avait voyagé à Lindora et s’était aventuré au-delà de Tallinn en train, a deviné que j’étais un loup des seigles », dont le style rappelle les limericks d’Edward Lear ; on notera au passage la mention de Lindora, sans qu’on sache s’il ne s’agit pas là d’une allusion facétieuse à la célèbre clinique californienne spécialisée en perte de poids).

57Il est impossible dans les limites d’un tel article de décrire davantage les résultats de ces ateliers d’écriture en langues régionales du Sud de l’Estonie. Il suffira de noter que le module des prosopopées fut suivi de deux autres : dialogues d’animaux et utopies/dystopies44, dont on trouvera les résultats sur le site du Labex45. Une intéressante prosopopée sur le hérisson a également été produite en variété mulgi (par Kristi Ilves et Alli Laande, du Mulgi Instituut46). L’animal a été choisi notamment en raison de son symbolisme du point de vue de l’ethos national, puisque le hérisson est une figure importante dans l’épopée nationale, le Kalevipoeg, car il conseille l’aimable et très dissipé géant, lorsqu’il doit déjouer les taquineries du diable, au bord du lac Peipus. Cette miniature apporte une brique mythologique à la construction bariolée que composent ces petits textes à finalité didactique.

  • 47 Voir Léonard, 2004 ; Léonard, 2014, respectivement sur les matériaux didactiques et sur les médias (...)

58Je dois ici conclure cette synthèse sur la méthode appliquée sur ce terrain, en espérant avoir suffisamment explicité en quoi ces matériaux produits en langues régionales sont utiles et potentiellement puissants pour compléter les initiatives déjà existantes pour leur enseignement, l’élaboration de leur corpus et la valorisation de leur statut47, de manière, en outre, interactive, par la valorisation en ligne, comme dans le cadre de l’opération EM2 du Labex EFL.

59En tant que facilitateur de l’atelier d’écriture, cette expérience fut pour moi unique, car hormis les ateliers d’occitan menés à Nîmes en 2013 dans une Calandreta et en juin 2018 (quelques jours avant la mission Parrot en Estonie) dans l’îlot occitan valaisien de Calabre au Sud de l’Italie48, où la langue de l’atelier, à défaut de faire partie de mon répertoire actif, m’était limpide à l’écrit, c’était la première fois que je pouvais diriger et comprendre entièrement un atelier d’élaboration de matériaux didactiques en langues autochtones. Les textes produits m’étaient accessibles, à l’écrit comme à l’oral, je pouvais les commenter et les discuter et me sentais comme un poisson dans l’eau dans ce bain empirique. J’étais également émerveillé, comme toujours, par la créativité des participants estoniens, provenant pour un tiers des milieux associatifs et des deux tiers, du milieu universitaire (sur une dizaine de participants). Nous avons convenu de renouveler l’expérience ultérieurement et dès fin septembre 2018, Mariko Faster a animé un atelier d’écriture analogue au Võru Instituut49, avec une vingtaine d’instituteurs de langue võro. Or, l’objectif majeur de ces ateliers est précisément de proliférer, afin d’encourager la créativité et la pratique de l’écrit spontané pour enfants et adultes dans des langues minoritaires, si bien qu’on peut considérer ce premier pas à Tartu comme une réussite.

Portraits en couleur des lieux évoqués

  • 50 Djordjević & Léonard, 2018.

60Je ne saurais assez dire ma reconnaissance à Karl Pajusalu pour avoir généreusement pris l’initiative de me conduire, les deux soirs qui ont suivi les journées d’atelier, dans deux villes du Sud de l’Estonie : Mulgi et Võru, que je n’avais jamais eu l’occasion de visiter auparavant. Je relaterai cependant auparavant mon passage à Kodavere, en avril 2018, lors du terrain sur les Vieux croyants d’Estonie orientale50, qui a précédé les ateliers de juin de la même année.

Kodavere

  • 51 Voir Univere, 1996.

61Kodavere, qui donne son nom au dialecte éponyme (aussi appelé « dialecte oriental » : idamurre51), n’existe plus en tant que tel ou seulement à l’état de lieu-dit (on comptait 54 habitants en 2011). L’église date de 1342 (première mention attestée, du moins) et vaut le détour, dans son éclatante blancheur, dans une cour arborée, ceinte d’un muret en pierres. Un cimetière jouxte cet îlot architectural, considéré comme un lieu de mémoire national, car il abrite des tombes de soldats tombés lors de la guerre d’indépendance (de novembre 1918 à janvier 1920) et de la Seconde Guerre mondiale.

Figure 8 – Église de Kodavere, avril 2018.

Figure 8 – Église de Kodavere, avril 2018.

© Jean Léo Léonard.

  • 52 Kettunen, 1913.
  • 53 Respectivement Kettunen, 1962 ; Kettunen, 1915.
  • 54 Tirée de Pajusalu et al., 2018.

62Le dialecte de Kodavere est réputé, notamment pour l’étude pionnière et décisive qu’en donna le grand comparatiste et dialectologue Lauri Kettunen52, à qui l’on doit aussi bien un manuel de phonétique historique de l’estonien et de ses dialectes que du vote53, avec lequel le dialecte oriental atteste de multiples convergences, notamment lexicales. Du reste, la première carte donnée dans le présent article54, indique vatjapärane murre pour le dialecte oriental (litt. « dialecte de type votique »). La variété de Kodavere correspond en fait au segment central de l’aire du dialecte oriental, qui contraste au Nord avec une variété de transition avec le dialecte du Nord-Est littoral, mentionné plus haut et une aire méridionale, où affleure le tropisme méridional de type dorpatien (Tartu), davantage que võro.

63Récemment, un groupe d’activistes très créatif et actif a entrepris de travailler à la promotion et à la valorisation du dialecte de Kodavere, notamment par le truchement du site Internet Kodavere Murrak55, riche en données et en textes et doté d’un glossaire automatisé, encore rudimentaire, mais permettant de faire émerger des bouquets contrastifs de lexèmes (kodavere-estonien standard). Deux membres de ce collectif étaient présents à l’atelier d’écriture de Tartu présenté plus haut, ce qui a permis de renforcer les relations avec la chaire d’estonien de l’université.

  • 56 Kettunen, 1945, p. 120-130, 133-153, 168-172, 186-192.

64L’habitat étant très clairsemé dans cette région, il faut se rendre dans un village voisin comme Kadrina, dont la place principale est agrémentée d’une sorte de parc ludique (voir dans la figure 9 le « jardin des contes de Kadrina ») de sculptures en bois, pour trouver un centre habité et, potentiellement, des locuteurs du dialecte. Nous espérons avoir prochainement l’occasion d’y retourner et de continuer la collaboration avec des activistes comme Ann Kilk, l’une des principales protagonistes de l’atelier dialectal de Tartu de juin 2018. Ce détour dans l’arrière-pays de Kodavere a rempli de nostalgie l’auteur de ces lignes, qui toute sa vie avait rêvé de visiter cette région, rendue à ses yeux légendaires par les récits de terrains de Lauri Kettunen56.

  • 57 Ibid., p. 143.
  • 58 Ibid., p. 169.

65En effet, le récit du terrain de Lauri Kettunen à Kodavere en 1910-1911 fourmille de détails sur la situation sociolinguistique de l’Estonie rurale juste avant l’indépendance : une nette diglossie de type fishmanien entre allemand et estonien. L’auteur raconte comment il doit montrer aux gens de l’élite agraire, les barons baltes, qu’il sait parler allemand et que s’adresser à eux dans cette langue est un geste de considération. Mais il constate également à quel point la diglossie (de type fergusonien) entre l’estonien littéraire et le dialecte local est profondément ancrée dans les mentalités, au point qu’il lui est difficile de trouver des locuteurs « authentiques » du dialecte oriental. Un jour où un instituteur l’emmène faire connaissance avec un vieillard réputé parler le « vrai dialecte de Kodavere », celui-ci l’accueille à coups de bâtons, croyant qu’on veut se moquer de lui (visible dans la figure 10, la sculpture en bois d’un vieil homme au bâton, à Kadrina, doit être interprétée ici comme un hommage à ce locuteur rebelle). Les fils du vieil homme expliquent alors, hilares, au linguiste, que c’est parce qu’ils se gaussent souvent de son parler rustique. En désespoir de cause, Kettunen finit par éliciter du lexique local avec les enfants du vieillard, qui refuse obstinément de se prêter à l’enquête57. Il doit son salut (de dialectologue) finalement à trois femmes âgées et démunies, vivant dans un hospice où il se rendait en ski depuis le manoir où il était logé, en grelottant, et dont il célèbre les noms pour tout ce qu’elles ont apporté à la science sans le savoir, car elles répondaient à ses questions par simple bonté d’âme et non pour la gloire : Tilli Hindriku Leena, Kure Jaani Mari et Kupu Anna58. Bien que l’enquête de Kettunen à l’Est de l’Estonie en 1910-1911 soit bien moins spectaculaire que celles réalisées en terres lives et vepses, la lecture de ces pages m’avait fortement impressionné, dans ma jeunesse. C’est aussi cela, le terrain : une introspection, un retour, une sorte de « pèlerinage » sur des impressions directes ou indirectes, tout comme ces apartés en notes de bas de page sont comme autant d’extraits d’enquêtes dans l’enquête et du terrain d’autrui dans celui de l’auteur, à la façon d’une poupée-gigogne, ou matriochka (матрёшка).

Figure 9 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.

Figure 9 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.

© Jean Léo Léonard.

Figure 10 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.

Figure 10 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.

© Jean Léo Léonard.

Viljandi et Võru

66En compagnie de Karl Pajusalu, j’ai eu la chance de pouvoir visiter les villes de Viljandi (« capitale » du dialecte mulgi) et Võru, centre du dialecte éponyme.

67La première série de clichés donne une idée du charme de Viljandi : une fringante petite ville à l’air scandinave, parsemée de maisons en bois et de bâtiments élancés, dont cette tour-maison encapuchonnée sur une sorte de château d’eau en briques. L’ambiance est délicieuse et la ville est jalonnée de librairies d’occasion, confirmant son rôle de centre culturel régional.

Figure 14.

Figure 14.

Promenade au centre de Viljandi, 14 juin 2018

68Võru est une ville de près de 15 000 habitants, donc plus peuplée qu’une ville comme Bayeux, et se trouve à la croisée historique de voies menant à Riga aussi bien qu’à Saint-Pétersbourg. Son plan quadrangulaire, dû à l’urbanisme de l’époque de Catherine II de Russie (1729-1796), qui a fondé cette ville au même titre que, au nord, Paldiski, lui donne davantage un air d’Europe centre-orientale que dans le cas de Viljandi. On tombe çà et là sur des vues insolites, comme ce magasin de « meubles finnois d’occasion », qui peut donner au visiteur l’impression de voyager dans le temps, au détour d’une rue ensoleillée.

69La plage de Tamula (figure 15), en contrebas du Võru Instituut (bâtiment au drapeau, figure 18), contraste de manière saisissante avec le mélange de maisons en bois et de larges rues tracées au cordeau, ponctuées de bâtiments municipaux imposants, dont le musée Friedrich Reinhold Kreutzwald, saupoudré de croix finno-ougriennes.

Figure 15.

Figure 15.

© Jean Léo Léonard.

Figure 16.

Figure 16.

© Jean Léo Léonard.

Figure 17.

Figure 17.

© Jean Léo Léonard.

Figure 18.

Figure 18.

Promenade au centre de Võru, 15 juin 2018.

© Jean Léo Léonard.

70Les figures de l’auteur du Kalevipoeg et de Catherine de Russie surgissent de manière récurrente, comme deux leitmotivs parallèles, dans la topographie, les monuments et les commerces de la ville.

  • 59 La question reste cependant complexe car actuellement, la moitié de la population de la région vit (...)
  • 60 Voir Kurman, 1997.
  • 61 Keem, 1970. Outre les textes et les données de cet ouvrage, on lira avec intérêt l’introduction, q (...)

71Dans la mesure où le modèle dominant en dialectologie européenne reste celui des villes jouant le rôle de centres directeurs, d’où rayonnent les innovations sur leurs arrière-pays ruraux, comme c’est le cas en France et surtout en Italie, en Allemagne ou en Europe centrale et orientale, je m’interrogeais sur le rayonnement respectif de ces deux centres urbains sur leur arrière-pays au cours de l’histoire moderne : paradoxalement, ici tout porte à croire qu’une ville relativement récente (xviiie siècle) comme Võru n’a guère eu le temps d’imposer sa norme urbaine sur la campagne59. Mais qu’en est-il de l’influence et du rayonnement de Viljandi sur le Mulgi ? De même, on aurait du mal à trouver une ville ou un centre urbain directeur dans la région du dialecte oriental ‒ la région étant, en outre, fortement russophone, comme expliqué dans Djordjevic & Léonard (2018). Certes, il reste le pouvoir rayonnant de la variété de Tartu, qui fut un deuxième standard concurrent de celui du Nord, pratiqué dans la région de Tallinn60. Mais cette variété s’est progressivement assimilée à celle du Centre-Nord, sur le plan de l’oralité, même si de beaux vestiges ont été recueillis et édités il y a un demi-siècle à peine par Hella Keem61.

Figure 19 – Musée Kreutzwald à Võru.

Figure 19 – Musée Kreutzwald à Võru.

© Jean Léo Léonard.

72L’incidence mineure des villes dans le réseau dialectal a contribué à renforcer la dynamique de Mundartbund que j’évoquais plus haut. Ces considérations rendent d’autant plus pertinente l’enquête pilote et la démarche d’Alexis Pierrard, auprès de géographes, d’historiens et d’archéologues, pour saisir les déterminismes externes de ce continuum dialectal très dense, diversifié et original, qu’est le monde des dialectes estoniens.

Conclusion

  • 62 Voir Ehala, 2014.

73Comme le faisait remarquer Antoine Chalvin lors de sa soutenance d’habilitation à diriger les recherches à l’Inalco, les questions de langue et de culture estoniennes sont si vastes, malgré l’exiguïté apparente du territoire national estonien, qu’une vie entière de chercheur ne suffirait pas à en faire le tour. Cela reste vrai de la plupart des « petits pays », qui n’ont de petit que la taille géographique, mais que leurs populations au cours des âges rendent immenses – à l’échelle de l’Afrique, par exemple, un « petit pays » comme le Ghana s’avère immense, par son impact sur l’ensemble du continent, notamment à l’époque des indépendances, et reste tel actuellement par son assise démocratique. Comme en toutes choses, mieux vaut ne pas se laisser berner, dans les affaires humaines, par les rêves de grandeur et modestement, patiemment, avec courage et bienveillance, cultiver son jardin et rester en bons termes avec ses voisins. Inversement, un pays de grande taille peut agir avec petitesse, en-dessous de sa catégorie ou de son échelle, en cultivant l’acrimonie et les querelles avec ses voisins, ou en opprimant ses minorités. L’histoire immédiate nous en donne de nombreux exemples. L’Estonie, comme tout pays moderne, pour ne pas dire postmoderne, et tout autre État-nation contemporain, se trouve face à ce défi62. Grandeur et petitesse sont des notions bien relatives, en ces temps de redimensionnement de l’ordre mondial et du dilemme de la dialectique opposant le multilatéralisme à l’unilatéralisme, un monde multipolaire contre un monde... polarisé de manière endémique, ou épidémique.

74Ces deux séjours en Estonie consacrés à la profondeur de la variation dialectale de l’estonien confirment ce point de vue – que grandeur et exiguïté ou petitesse sont des notions toutes relatives, à qualifier, construites, et non données a priori. Nous espérons également, tous deux, avoir donné envie au lecteur de connaître ce petit monde géant de la diversité interne d’une des « petites langues » nationales les plus créatives, productives, inventives et diversifiées d’Europe.

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Notes

1 En partie remanié et complété par le deuxième co-auteur.

2 Toulouze & Niglas, 2014.

3 Djordjevic Léonard & Léonard, 2014.

4 Djordjevic Léonard & Léonard, 2018.

5 Voir Pierrard, 2018. Jury de thèse : président César Itier (Inalco, quechua). Rapporteurs : Mme Patience Epps, Full professor à l’université du Texas à Austin, États-Unis, Mme Diane Passino, PR à l’université de Nice. Membres du jury : Mme Diane Passino, PR à l’université de Nice, Mme Ksenija Djordjevic Léonard, MCF HDR à l’université Montpellier 3, M. Pierre Hallé, DR émérite au CNRS & Paris 3 Sorbonne-Nouvelle & M. Jean Léonard Léonard, PR à Sorbonne Université (co-directeurs).

6 Prantsuse-Eesti koostööprogrammi PARROT koostööprojekti (“Modeling Language & Dialects with Complexity Theory”, Moldico), 2017-2018, coordonné par Marco Patriarca & Els Heinsalu (Keemilise ja Bioloogilise Füüsika Instituut), Tallinn, Estonie et Jean Léo Léonard (Sorbonne Université, STIH EA 4509, Paris, France). Ce projet avait pour objectif d’associer les techniques de la biophysique et de la linguistique, afin de mieux appréhender les données dialectales de diverses langues (méso-américaines et numiques, mais aussi fenniques, à titre d’études de cas exemplaires), du point de vue des mécanismes de diffusion, de compétition et d’intercomplémentarité des réseaux dialectaux, d’un point de vue évolutif.

7 De ce point de vue, le mémoire de master de Siim Antso (2015a) et l’article qui en est issu (2015b) constituent une avancée pionnière de dialectologie perceptive pour le domaine estonien. On y retrouvera aussi bien un état de l’art que les règles de l’art, appliquées avec brio au réseau dialectal estonien. Il est intéressant de constater que l’auteur a retenu, comme terme pertinent pour sa démarche, plutôt qu’un calque de « perceptual dialectology » de la tradition anglo-saxonne récente, qui a succédé au quelque peu maladroit terme de « dialectologie subjective » dans le domaine français ou au terme générique d’ethnolinguistique, le néologisme etnodialektoloogiline uurimus, à savoir « recherche ethnodialectologique ».

8 Saareste, 1955.

9 Saareste, 1932.

10 Krikmann & Pajusalu, 2000.

11 Léonard, 2010 ; Léonard, 2012, p. 1.

12 Pajusalu, 1999.

13 « Un regard sur la carte des dialectes estoniens montre que les 10 aires dialectales ne coïncident pas avec les comtés préhistoriques ni avec les divisions administratives ultérieures. Les frontières des comtés transgressent la frontière entre l’estonien septentrional et l’estonien méridional, tout comme la plupart des autres frontières dialectales, Saaremaa étant la seule exception ».

14 Lang, 2007.

15 Lang, 2018.

16 « Il n’y a aucune raison de prétendre que les dialectes se sont développés durant l’âge de fer romain et non pas avant ou après. Il est inapproprié d’associer directement et causalement des différences de culture matérielle avec des différences linguistiques » (Lang, 2007, p. 264).

17 Voir Atlas Linguarum Europae, URL : http://www.lingv.ro/ALE.html.

18 Voir The Paleolithic Continuity Paradigm for the Origins of Indo-European Languages, URL : http://www.continuitas.org/. Les auteurs du présent article n’adhèrent aucunement à ce point de vue « continuiste », mais sur le plan méthodologique, il mérite d’être mentionné dans ce contexte.

19 « Aux temps préhistoriques, cette frontière entre Estonie méridionale et septentrionale est une frontière majeure. Et la frontière entre Estonie occidentale et septentrionale n’est pas si importante ».

20 Voir par exemple les nouvelles cartes tirées de l’Atlas Linguistique de France de Brun-Trigaud et al., 2005.

21 Must, 1987 ; Must, 1995.

22 Voir Léonard, 2004.

23 Les Võros et les Setos sont « conscients qu’il y a quelque chose de plus, pas uniquement des traits linguistiques mais également ces aires culturelles qui indiquent que c’est différent ».

24 « C’est pourquoi je pense qu’il est également important d’entendre ces voix, et de ne pas faire uniquement de la recherche basée sur des relevés de données ».

25 Research Gate, URL : https://www.researchgate.net/profile/Allan_Puur

26 Chesnais, 2010, p. 63.

27 Ibid.

28 Toutes choses égales par ailleurs, selon la formule consacrée, « Il aurait fallu préparer, nous donner les questions quelques jours avant, afin d’y réfléchir », etc., a souvent entendu Jean Léo Léonard lors de ses enquêtes sur le lexique maritime ou rural dans le domaine poitevin-saintongeais.

29 Preston, 1999.

30 Voir Léonard, 2006 ; Léonard, 2012. De même qu’un Sprachbund, ou aire de convergence structurale ou « union de langues » désigne, comme dans les Balkans, des langues de (sous-)familles différentes qui convergent dans un bassin de contact, un Mundartbund voit converger des dialectes de différentes (sous-)familles ou développe des affinités en fonction de langues exogènes en contact. Cette notion se distingue du continuum dialectal, censé être bien plus unitaire et continu (modèle de chaînes), sur le plan structural, qu’un Mundartbund (modèle de stratification : adstrats, substrats et superstrats). Par exemple, toute la façade orientale du réseau dialectal estonien déploie une intense fragmentation, par effets de substrat vote (au Centre-Est, dialecte I pour ida « est ») et finnois (Nord-Est, dialecte R pour [Kirde-eesti]Rannikumurre ou « dialecte littoral [nord-oriental] »). Les dialectes méridionaux (T = Tartu, M = Mulgi et V = Võro) sont bien plus endogènes, quoique la variété M (Mulgi) ait subi l’influence du letton, tandis que, à sa pointe sud, le dialecte L (Läänemurre) à l’Ouest a subi l’influence du live oriental (substrat disparu depuis le xviie siècle, au Sud-Ouest de cette aire) et le dialecte S (Saartemurre) de l’archipel baltique a subi une forte influence d’un superstrat et adstrat suédois. Seul le dialecte K (Keskmurre) est davantage neutre, en termes de contact de dialectes fenniques et de langues allogènes, quoique très conditionné par le contact avec le bas et le haut allemand depuis le Moyen Âge. Le dialecte oriental (Kodavere), attesterait des traces d’un substrat vote relativement intense. Par ailleurs, voir Léonard, 2014 pour l’aménagement linguistique des dialectes estoniens méridionaux depuis la restauration de l’indépendance.

31 Voir Epps et al., 2013 pour un recentrage de l’approche aréale sur les contacts internes à des groupes phylogénétiques.

32 Voir Haspelmath et al., 2008.

33 Léonard, 2018; Léonard, 2021.

34 Haspelmath, 2003.

35 Hienonen, 2010.

36 Remes, 2009.

37 Wikitionary, URL : https://en.wiktionary.org/wiki/Appendix:Estonian_nominal_inflection, issu de la taxinomie initialement proposée dans Viks, 1992.

38 Voir les liens du site de l’opération EM2 du Labex EFL : Labex EFL, « Universidad de Tartu (Estonia) / Tartu University (Estonia) », URL : http://axe7.labex-efl.org/node/449, qui contiennent tous les travaux réalisés en variétés dialectales sud-fenniques (kodavere, mulgi et võro) sur deux journées. Lire également l’article en ligne dans le précédent numéro de la revue EFO (Léonard, 2019), sur la technique des ateliers thématiques.

39 Les métadonnées sont consultables, ainsi que l’ensemble des travaux de ce groupe, constitué par une association de la société civile travaillant à la valorisation du dialecte oriental, sur le lien du Labex EFL (Labex EFL, « Kodavere (estoniano, variante oriental) / Eastern dialect (Kodavere dialect) », URL : http://axe7.labex-efl.org/node/450), en espagnol (principale langue internationale de cette page Labex consacrée aux langues en danger) et en anglais. On trouvera sur les fichiers rendant compte des textes produits en dialecte les informations suivantes : Archivo de origen/original file name: LABOR_14_Juuni_2018. Video: Mulgi_prosop TU_Prosopop_Gr_2_Kodavere. Mesa de trabajo/team: Descripción de animales Soetsopiäske “golondrina” / description of animals in various subject agreement persons “swallow bird”. Autores/authors: Ann Kilk, Eevi Treial Fecha/date: Junio 14, 2018/14th of June 2018. Lugar/place: Universidad de Tartu/Tartu University, Estonia. Lengua/language: estoniano, variante oriental/Eastern dialect (Kodavere dialect). Facilitador/coach: Jean Léo Léonard Compiladora/transcriber: Karla Janiré Avilés González.

40 Les auteurs semblent avoir introduit une variante du dernier énoncé, avec une construction habitive : « elle n’a pas d’oiseau nuisible (donc prédateur) ».

41 Les numéros entre parenthèses dans la liste des « mots-clés » des textes produits lors de ces ateliers se réfèrent aux CF définies par Iva Sulev pour le võro, appliquées ici au dialecte oriental.

42 Les métadonnées de cette unité didactique téléchargeable en ligne sont les suivantes : Mesa de trabajo/team: Descripción de animales Lund’a “lobo de centeno” / description of animals in various subject agreement persons (“easy grammar”: Lund’a “Rye wolf”). Autores/authors: Fastrõ Mariko, Jüvä Sullōv (Tartu ülikool). Fecha/date: Junio 14, 2018/14th of June 2018.. Lugar/place: Universidad de Tartu/Tartu University, Estonia.. Lengua/language: idioma/variante võro; võro dialect/language. Facilitador/coach: Jean Léo Léonard. Compiladora/transcription: Karla Janiré Avilés González.

43 Je remercie Karl Pajusalu d’avoir fourni cette version, car ce texte en võro était ardu à interpréter de prime abord.

44 Voir dans Léonard, 2019 la méthode des « communautés invisibles ».

45 Labex EFL, « Vôro (Estonia) », URL : http://axe7.labex-efl.org/node/453.

46 Voir Labex EFL, « Mulgi (Estonia) », URL : http://axe7.labex-efl.org/node/452.

47 Voir Léonard, 2004 ; Léonard, 2014, respectivement sur les matériaux didactiques et sur les médias dans ces langues.

48 Voir Labex EFL, « La Gàrdia (Calabria, Italia) », URL : http://axe7.labex-efl.org/node/438.

49 Voir un fragment de cet atelier en images sur Google Images, URL : https://photos.google.com/share/AF1QipPTDRsxhf0JZOujkRdOElmNlCemom9
ejGFdEII0XXBSSSh9bDvgDNpsAFsLjaTtmw?key=UlhuMDRGellXdmEtTHd2c2JaMzFsdFhDRkpTYlVR

50 Djordjević & Léonard, 2018.

51 Voir Univere, 1996.

52 Kettunen, 1913.

53 Respectivement Kettunen, 1962 ; Kettunen, 1915.

54 Tirée de Pajusalu et al., 2018.

55 Kodavere Murrak, URL : https://kodaveremurrak.wordpress.com/.

56 Kettunen, 1945, p. 120-130, 133-153, 168-172, 186-192.

57 Ibid., p. 143.

58 Ibid., p. 169.

59 La question reste cependant complexe car actuellement, la moitié de la population de la région vit dans ce centre urbain, si bien qu’on peut s’attendre à une stratification sociolectale du dialecte. Il faut aussi tenir compte des conditions démographiques imposées par la période soviétique (collectivisation, avec regroupement de villages, déportations, etc.). Rien ne va de soi dans un cas comme celui-ci, par rapport aux théories classiques, conçues dans des contextes bien plus stables, en France et en Italie, dans les années d’entre-deux-guerres au xxe siècle, comme celle de Matteo Giulio Bartoli (1873-1946).

60 Voir Kurman, 1997.

61 Keem, 1970. Outre les textes et les données de cet ouvrage, on lira avec intérêt l’introduction, qui fournit une description structurale minutieuse du dialecte de Tartu et de ses variantes locales (p. 11-46 dudit recueil).

62 Voir Ehala, 2014.

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Table des illustrations

Titre Figure 1.
Crédits Source : Pajusalu et al., 2018.
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Titre Figure 2.
Crédits Source : Antso, 2015a, p. 16, d’après Kask, 1984, p. 13.
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Titre Figure 3 – Relation de la variété de Otepää au reste du réseau dialectal estonien, d’après les données quantitatives du site interactif Eesti kihelkondade murdesõnavaralisi suhteid.
Crédits Source : http://www.folklore.ee/​~kriku/​MURRE/​Index.htm.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-3.png
Fichier image/png, 45k
Titre Figure 4.
Crédits © Jean-Léo Léonard.
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Titre Figure 5 – Prosopopée : “L’hirondelle”, dialecte oriental (Kodavere), 1re personne du singulier du présent de l’indicatif.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-5.jpg
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Titre Figure 6 – Illustration de la prosopopée Lund’a ou « Le loup des seigles » en võro, 1re pers. du singulier, présent de l’indicatif.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-6.jpg
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Titre Figure 7 – Version à la 1re personne du sg. du présent de l’indicatif du « loup des seigles ».
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-7.jpg
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Titre Figure 8 – Église de Kodavere, avril 2018.
Légende © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-8.jpg
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Titre Figure 9 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.
Crédits © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-9.jpg
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Titre Figure 10 – Jardin des contes à Kadrina (Kodavere), avril 2018.
Crédits © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 264k
Titre Figure 11.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-11.jpg
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Titre Figure 12.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-12.jpg
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Titre Figure 13.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-13.jpg
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Titre Figure 14.
Légende Promenade au centre de Viljandi, 14 juin 2018
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Titre Figure 15.
Crédits © Jean Léo Léonard.
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Titre Figure 16.
Crédits © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-16.jpg
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Titre Figure 17.
Crédits © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-17.jpg
Fichier image/jpeg, 153k
Titre Figure 18.
Légende Promenade au centre de Võru, 15 juin 2018.
Crédits © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-18.jpg
Fichier image/jpeg, 207k
Titre Figure 19 – Musée Kreutzwald à Võru.
Légende © Jean Léo Léonard.
URL http://journals.openedition.org/efo/docannexe/image/18464/img-19.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Jean Léo Léonard et Alexis Pierrard, « Deux missions de terrain en milieu académique en Estonie méridionale : projet Moldico (2017-2018) »Études finno-ougriennes, 51-52-53 | 2021, 437-477.

Référence électronique

Jean Léo Léonard et Alexis Pierrard, « Deux missions de terrain en milieu académique en Estonie méridionale : projet Moldico (2017-2018) »Études finno-ougriennes [En ligne], 51-52-53 | 2021, mis en ligne le 06 septembre 2022, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/18464 ; DOI : https://doi.org/10.4000/efo.18464

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Auteurs

Jean Léo Léonard

Université Montpellier 3, Dipralang, EA 739

Articles du même auteur

Alexis Pierrard

Université Côte d’azur, laboratoire BCL, UMR 7320

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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