Navigation – Plan du site

AccueilNuméros57Articles« Ivanaj » de Vitali Agbajev et «...

Articles

« Ivanaj » de Vitali Agbajev et « Une larme versée » d’Ilya Bajmetov : une lecture écocritique de deux nouvelles oudmourtes

“Ivanaj” by Vitali Agbajev and “Shedding a tear” by Ilya Bajmetov: an ecocritical reading of two Udmurt short stories
«Иванай» (Виталий Агбаев) но «Быльырам синкыли» (Илья Байметов): кык удмурт веросъёслэн экокритической лыдӟоныз
Martin Carayol

Résumés

Cet article porte sur deux nouvelles oudmourtes qui ont la particularité de mettre au premier plan un animal – domestique (un chien) dans la première, sauvage (un élan) dans la seconde – animal qui développe avec le protagoniste humain une relation de confiance, voire d’amitié. En empruntant à la démarche écocritique, l’auteur évoque la façon dont sont représentés, dans ces deux nouvelles, le monde animal et les interactions entre monde humain et monde animal, notamment à travers la communication entre personnages et la mise en récit de l’espace.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Auteur dramatique, actif dans le domaine du théâtre en oudmourte, et nouvelliste publié dans divers (...)
  • 2 Enseignant d’oudmourte, défenseur de la cause oudmourte notamment en tant que journaliste et nouvel (...)
  • 3 La date d’écriture de ces deux nouvelles, 1988 et 1989 respectivement, est importante : elle corres (...)
  • 4 Salminen, 2020. Nous remercions Esa-Jussi Salminen pour son travail précieux, qui a attiré notre at (...)

1Vitali Lvovič Agbajev (1949-2012)1 et Ilya Mihajlovič Bajmetov (1952-2014)2 sont deux auteurs oudmourtes réputés en Oudmourtie, mais quasiment pas traduits à l’étranger, comme bien souvent dès lors qu’il est question de petites littératures finno-ougriennes. Parmi leurs nouvelles les plus réputées figurent « Ivanaj » (Иванай, Agbajev, 1988) et « Une larme versée » (Быльырам синкыли, Bajmetov, 19893), qui figurent toutes deux dans diverses anthologies oudmourtes et ont été récemment traduites en finnois par Esa-Jussi Salminen dans son recueil de nouvelles oudmourtes4.

2Ces deux nouvelles évoquent respectivement les liens d’amitié que tisse un chien avec un garçon (puis avec le père de ce dernier après sa mort accidentelle), et le sauvetage d’un élan femelle par un homme qui, ensuite, devient pour l’élan une personne de confiance. Toutes deux placent donc les relations entre l’humain et l’animal au centre de leur dispositif narratif, et s’intéressent à la rencontre entre le monde humain et le monde non humain, c’est-à-dire à la rencontre entre culture et nature, pour appliquer les termes de la grande dualité anthropologique.

3À ce titre, les apports de l’écocritique, courant relativement récent de la recherche en littérature, peuvent avoir leur utilité pour penser les grandes oppositions, ou au contraire les grands rapprochements, qui parcourent ces deux nouvelles. Mobilisant les outils de l’écocritique et le cadre de pensée suggéré par l’anthropologue Philippe Descola, nous proposerons une analyse de ces deux nouvelles en nous posant les questions suivantes : comment y est représenté le monde non humain ? Quelle vision des rapports entre l’humain et le non-humain les auteurs véhiculent-ils par les moyens diégétiques et stylistiques mis en œuvre ? Quelle est la part de l’anthropocentrisme dans l’évocation du monde animal ?

La démarche écocritique

  • 5 Blanc, Chartier & Pughe, 2008, p. 18. Dans les termes de Glotfelty, « study of the relationship bet (...)
  • 6 Ibid., p. 19.

4Dans leur article « Littérature et écologie : vers une écopoétique », Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe fournissent une bonne synthèse des principes de l’écocritique, en reprenant notamment la définition de Cheryll Glotfelty selon laquelle « l’écocritique est l’étude du rapport entre la littérature et l’environnement naturel5 », et les critères de Lawrence Buell pour définir le texte environnemental, objet premier de la démarche écocritique, à savoir : « 1) l’environnement non humain est évoqué comme acteur à part entière et non seulement comme cadre de l’expérience humaine ; 2) les préoccupations environnementales se rangent légitimement à côté des préoccupations humaines ; 3) la responsabilité environnementale fait partie de l’orientation éthique du texte ; 4) le texte suggère l’idée de la nature comme processus et non pas seulement comme cadre fixe de l’activité humaine6. »

5Même si Lawrence Buell applique principalement ces critères à des œuvres non fictionnelles, ils nous semblent utiles en première intention. Nous verrons dans quelle mesure les critères 1 et 4 s’appliquent aux deux nouvelles oudmourtes évoquées ci-dessous, qui ne sont pas à proprement parler des « textes environnementaux », mais se prêtent néanmoins à une analyse écocritique centrée sur trois instances : un animal (domestique dans un cas, sauvage dans l’autre) qui va au fil de la nouvelle se rapprocher d’un être humain ; l’être humain en question, caractérisé par une rare proximité avec l’animal ; les autres êtres humains, généralement définis par un rapport d’exploitation ou de prédation vis-à-vis du monde animal.

Impulsions états-uniennes et propositions françaises

  • 7 Respectivement Buell, 1995 et Glotfelty & Fromm, 1996.
  • 8 Voir notamment Suberchicot, 2012.
  • 9 Par exemple Zapf, 2017.

6Les deux œuvres à la base de la démarche écocritique, le livre de Lawrence Buell The Environmental Imagination et celui dirigé par Cheryll Glotfelty et Harold Fromm The Ecocriticism Reader7, sont très centrées sur la culture états-unienne et en particulier sur le nature writing tel qu’inauguré par Henry David Thoreau – donc un genre non fictionnel. Par la suite, le champ d’études de l’écocritique s’est rapidement élargi pour inclure notamment la littérature chinoise8 et la littérature allemande9, bien représentées dans la recherche écocritique. Sur le plan thématique, les œuvres de fiction ont rapidement été incluses afin de ne pas limiter l’écocritique aux œuvres non fictionnelles.

  • 10 Glotfelty & Fromm, 1996, p. xx.
  • 11 Ibid., p. xxiv.

7L’introduction de Cheryll Glotfelty, dans The Ecocriticism Reader, montre à quel point la naissance de l’écocritique est liée à des considérations politiques et à la conscience de la catastrophe écologique : « Regardless of what name it goes by, most ecocritical work shares a common motivation: the troubling awareness that we have reached the age of environmental limits, a time when the consequences of human actions are damaging the planet’s basic life support systems10. » La recherche littéraire qu’elle propose est ainsi une recherche ostensiblement militante, destinée à transformer le monde en faisant évoluer le regard sur la littérature, son histoire et son rôle. Glotfelty fait le lien avec les « études culturelles » (cultural studies), dans leur versant féministe ou postcolonial, qui ont, de façon semblable, œuvré (ou voulu œuvrer) à une transformation politique et sociale du monde, notamment par une révision du canon culturel : « We have witnessed the feminist and multi-ethnic critical movements radically transform the profession, the job market, and the canon. And because they have transformed the profession, they are helping to transform the world11. »

  • 12 Posthumus, 2012, p. 22.
  • 13 Ibid., p. 26.

8La critique française a plusieurs fois pointé le caractère trop états-unio-centré de l’écocritique, et a cherché à proposer des manières, pour la recherche française, de se singulariser et d’apporter une valeur ajoutée. Stéphanie Posthumus, en particulier, a examiné les spécificités de l’imagination environnementale française, qui s’expliquent selon elle par le fait que chaque pays a sa propre tradition écologique, qui influe nécessairement sur sa littérature : elle indique ainsi : a) que l’écologie est pensée plus scientifiquement que philosophiquement en France qu’aux États-Unis, ce qui fait que la littérature se l’est peu appropriée ; b) que les critiques français auraient pu imiter l’écocritique états-unienne en déterminant un nature writing à la française (« Bosco, Genevoix, Giono, Hélias, Moinot12 »), mais qu’il est plus gratifiant de chercher autre chose, une direction spécifiquement française ; c) que l’idée d’écopoétique proposée notamment par Blanc, Chartier et Pughe marque une spécificité française puisque les analyses états-uniennes se concentrent sur le fond plutôt que sur la forme ; d) que les théories de l’espace et du paysage peuvent nourrir l’imagination environnementale française, avec des auteurs tels que Gracq, Le Clézio, Bergounioux, Echenoz, etc., « dont les œuvres mettent en évidence le paysage comme personnage à part et non seulement comme arrière-fond13 ».

  • 14 Citons toutefois Toulouze, 2002 et Domokos, 1975, mais ces deux travaux, pour fondamentaux qu’ils s (...)

9L’écocritique semble, dans une large part, éclatée en plusieurs écoles nationales qui cherchent avant tout à introduire dans un nouveau canon écocritiquement correct certaines œuvres de leur littérature nationale. En revanche, à quelques exceptions près, l’attention à des langues et littératures plus périphériques fait souvent défaut dans les travaux se revendiquant de la démarche écocritique. À ce titre, le présent article, qui porte sur une littérature très peu traduite et encore plus rarement évoquée dans des travaux de recherche en langues occidentales14, se veut également une proposition d’extension du domaine de l’écocritique.

L’écocritique a-t-elle apporté des outils théoriques concrets ?

  • 15 Lahtinen & Lehtimäki 2008, p. 13 : « ekokritiikin täsmällinen anti teoriana ja metodina vaatii edel (...)

10Au sein de la pléthore d’articles de recherche s’inscrivant dans le courant écocritique, il n’est pas évident de recenser les concepts et outils dont l’utilité pour la littérature comparée serait indéniable. Certains chercheurs le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes, l’arsenal écocritique paraît pour le moins maigre ou contestable. Ainsi, Toni Lahtinen et Markku Lehtimäki reconnaissent que la définition et l’apport de l’écocritique sont encore flous et incertains : « L’apport exact de l’écocritique en tant que théorie et méthode demande encore à être affiné. […] L’âpre débat portant sur les significations et l’importance de l’écocritique se poursuit15 ».

  • 16 Ils expliquent que, pour Rueckert en particulier, la littérature et son enseignement peuvent « avoi (...)
  • 17 Voir Lahtinen & Lehtimäki, 2008, p. 15.

11Les deux chercheurs finlandais estiment que pour les pionniers de la démarche écocritique, comme William Rueckert et Cheryll Glotfelty, la littérature fait partie d’un système global et les idées littéraires sont en interaction avec le monde physique, la matière et l’environnement16, et qu’il faut cesser de considérer la littérature uniquement d’un point de vue esthétique ou social, pour l’analyser en lien avec le monde non humain. Un autre chercheur écocritique réputé, Richard Kerridge, estime qu’il faut rapprocher l’écocritique du combat écologique : le contenu politique de la littérature est pour lui au premier plan, les textes doivent avoir une utilité dans la lutte contre les crises écologiques17. Cependant, force est de constater que ces considérations avant tout idéologiques ne semblent guère aptes à fournir des outils concrets au chercheur.

  • 18 Hébert, 2023, p. 237. Voir également Schoentjes, 2015 pour un constat comparable.

12La recherche francophone a globalement fait le même constat d’hétérogénéité et de flou dans sa réception de l’écocritique : Louis Hébert, par exemple, note que l’écocritique « n’a pas de base méthodologique unifiée ou théorique explicite, et peut prendre des formes extrêmement diverses18 ». C’est pour pallier cette lacune que Blanc, Chartier et Pughe ont repris et promu l’idée d’« écopoétique », variante de l’écocritique qui se veut plus pragmatique et centrée sur la forme, moins directement politique, mais cette proposition n’a pour l’instant guère été suivie d’effets.

  • 19 Voir Maran & Tüür, 2017, p. 290-291. L’écosémiotique dérive des recherches de Jakob von Uexküll et (...)

13Un concept qui revient régulièrement dans les études écocritiques (et qui leur est du reste bien antérieur) nous paraît tout de même fructueux et nous nous en servirons dans la suite de cet article : c’est la notion d’Umwelt théorisée par le Germano-Balte (d’Estonie) Jacob von Uexküll, et dont se servent pertinemment Timo Maran et Kadri Tüür, entre autres, dans leur article sur l’écriture environnementale estonienne, examinée d’un point de vue écosémiotique19.

  • 20 Dans les termes de Dominique Lestel préfaçant le livre d’Uexküll : Lestel, 2010, p. 8.
  • 21 Voir en particulier le chapitre introductif sur le monde perceptif de la tique, Uexküll, 2010, p. 3 (...)

14Dans la pensée de von Uexküll, l’Umwelt est l’univers subjectif de l’animal, c’est-à-dire l’ensemble des composantes de l’environnement qui ont un sens pour lui et avec lesquelles il interagit « par l’intermédiaire des sens physiologiques de l’espèce à laquelle il appartient20 », tandis que les composantes de l’environnement avec lesquelles il n’a pas de lien direct n’existent pour ainsi dire pas pour lui, ne font pas partie de son Umwelt. L’ambition de von Uexküll était de saisir, dans la mesure du possible, les mécanismes de la perception animale, aussi bien sur le plan biologique (les signaux perceptifs ou Merkzeichen) que sur le plan sémantique (les signes perceptifs ou Merkmal), et ainsi de rendre compte des éléments qui constituent l’Umwelt de l’animal21.

L’apport de l’anthropologie descolienne

15Les textes écocritiques strictement littéraires pouvant paraître peu féconds en ce qui concerne les outils théoriques, nous nous sommes tournés vers Philippe Descola et son célèbre ouvrage Par-delà nature et culture, qui traite sous l’angle anthropologique des rapports entre humains et non-humains dans les sociétés humaines. Face au flou qui entoure l’écocritique, nous faisons l’hypothèse qu’il est pertinent d’aller puiser dans des concepts anthropologiques récents pour, sinon régénérer les recherches écocritiques, au moins les asseoir sur un socle anthropologique précis et moderne. Notre mise en œuvre de la démarche écocritique consistera donc à étudier les rapports entre littérature et environnement naturel, comme le suggérait Glotfelty, mais en gardant à l’esprit les apports décisifs de Philippe Descola sur la relativité des rapports anthropologiques entre l’humain et le non-humain, la nature et la culture.

  • 22 Descola, 2005, p. 225.
  • 23 Notons toutefois que la thèse de Descola a été âprement discutée par certains anthropologues, en pa (...)

16Un des mérites du livre de Descola est en effet de montrer que la frontière entre nature et culture est, chez de nombreux peuples humains, floue et labile. Il suggère d’éviter « l’ornière dichotomique22 » qui tend à opposer ontologiquement humain et non-humain et à faire de cette opposition un universel23.

  • 24 Descola, 2005, p. 85.
  • 25 Ibid., p. 87.
  • 26 Voir, par exemple, les pages 157 à 160 sur l’attitude des chasseurs Achuar vis-à-vis des animaux qu (...)

17Plus concrètement, parmi les apports de l’anthropologie descolienne pouvant constituer un cadre pour notre propos, mentionnons l’idée que la distinction sauvage/domestique n’est pas pertinente chez les Indiens Achuar, car elle est remplacée par une distinction entre les animaux qui sont élevés par les esprits (et apprivoisés par ces derniers, quand bien même ils habiteraient dans la forêt profonde) et les animaux qui sont temporairement « acclimatés aux humains24 ». De la même façon, la forêt ne représente pas pour eux un monde sauvage, dangereux et inconnu, elle « n’est guère moins socialisée que la maison et ses abords cultivés : ni dans ses modes de fréquentation ni dans ses principes d’existence, elle ne présente aux yeux des Achuar le moindre semblant de sauvagerie25 ». Ces considérations26 nous fournissent un intéressant point de comparaison, et entreront particulièrement en résonance avec la nouvelle de Bajmetov où une rivière gelée et les abords d’une forêt deviennent des lieux de socialisation entre humain et animal.

  • 27 Mais également de Tim Ingold (Ingold, 1994, p. 24-25) en particulier.
  • 28 Au-delà du pur travail de conceptualisation que propose notamment Descola quand il recense les « qu (...)

18Ainsi, aussi bien les chercheurs en littérature s’inscrivant dans la démarche écocritique que les considérations anthropologiques de Philippe Descola27 invitent à réévaluer la conception occidentale des rapports entre l’homme et son environnement, entre nature et culture. Sur le plan littéraire, l’objectif est notamment de réviser le canon de la littérature mondiale en y incluant les textes environnementaux et les textes révélant une forme de pensée écologique – perçue comme d’autant plus utile dans le contexte actuel des changements climatiques et de l’effondrement de la biodiversité ; sur le plan anthropologique, l’objectif28 est de montrer que la stricte bipartition nature/culture n’est pas un universel humain, mais un produit de l’histoire de la civilisation occidentale, et que bon nombre de peuples non occidentaux proposent un autre mode de coexistence avec le monde non humain. C’est dans ce cadre théorique que nous analyserons les nouvelles d’Agbajev et de Bajmetov, qui, sans faire l’économie de l’anthropocentrisme, nous semblent pouvoir contribuer aux réflexions sur la variété des attitudes humaines envers le non-humain.

« Ivanaj », de Vitali Agbajev : une communauté hybride

Un chien héroïque et son amitié avec un humain

  • 29 Lestel, 2004, p. 19.

19« Ivanaj » est l’histoire d’un chien, Ivanaj, recueilli par un garçon, Jaša, après qu’il a été abandonné par son premier maître, Ivan. Le nom du chien (Ivan + anaj soit « mère » en oudmourte) est en fait une façon de brocarder Ivan qui prétend s’en être débarrassé sur ordre de sa mère. Le chien et son nouveau maître deviennent amis et collaborateurs dans le cadre de leurs tâches domestiques, formant un embryon de « communauté hybride » – pour reprendre le concept élaboré par Dominique Lestel29 – puis le chien devient célèbre dans tout le village en repérant en pleine nuit un mégot mal éteint et en évitant, par son intelligence et son adresse, l’incendie qui menaçait de se déclarer.

20Jaša et son frère, Mikal, sont ensuite chargés de garder l’entrepôt du kolkhoze pendant la nuit, le chef du village se méfiant de la présence de gitans qui viennent de dresser leur camp à proximité. Les garçons s’endorment, mais la présence d’Ivanaj leur permet malgré tout de s’acquitter de leur mission : les aboiements d’Ivanaj ont apparemment mis en fuite un potentiel voleur.

21Ivan, le garçon qui a abandonné Ivanaj, se repent de sa décision, constatant que le chien passe désormais pour un parangon de courage et de fidélité. Il le piège, l’emporte chez lui, décidé à changer ses habitudes et à lui faire oublier son ancien maître. Mais Ivanaj ne se laisse pas faire et aboie pour appeler Jaša, qui ne tarde pas à venir récupérer son compagnon.

  • 30 « Оло, тодаз вае аслэсьтыз самой шудо нуналъёссэ. » Romanova, 1997, p. 20.

22La nouvelle prend un tournant dramatique à la moitié du texte quand Jaša meurt subitement dans un accident, écrasé par une machine agricole du kolkhoze. Les parents de Jaša, Ońiś et Tihon, sont accablés par le chagrin, mais le texte s’attarde surtout sur la douleur d’Ivanaj, qui reste obstinément devant la tombe de son défunt maître : « Peut-être se remémorait-il ses journées les plus heureuses30 ».

23La mère de Jaša, Ońiś, craignant superstitieusement que ce chien, désormais inapte au travail, « attire le loup », voudrait s’en débarrasser. Tihon, au contraire, chante les louanges d’Ivanaj, et le présente comme un vivant souvenir de leur fils. Comme pour corroborer les craintes d’Ońiś, une meute de loups s’attaque à la maison, mais encore une fois Ivanaj se montre héroïque. Cela n’empêche pas Ońiś, peu après, de donner Ivanaj au fils du voisin, qui doit bientôt repartir au Kazakhstan. Pendant le voyage, Ivanaj quitte ce nouveau maître, saute du train qui traverse les plaines du Kazakhstan, et retrouve son chemin vers l’Oudmourtie et vers la famille de Jaša. Tihon est éperdu de soulagement, il lui semble retrouver non pas son chien, mais son fils.

24Ivanaj est toutefois épuisé par son périple ; après avoir entendu un enregistrement de la voix de Jaša, puis être retourné une dernière fois sur la tombe de ce dernier, il meurt à son tour.

Un élément essentiel de l’espace domestique

  • 31 « Урамын сием – со мурт дорын кадь, иназ уг мыны. » Romanova, 1997, p. 11.

25Une fois le chien adopté, il est incorporé à l’espace domestique. Le texte le décrit comme percevant parfaitement la frontière entre espace domestique et espace étranger, ce dernier incluant l’espace sauvage et l’espace commun du village. Ainsi, quand Tihon, le maître de la maison, lui donne une tranche de pain à la crème aigre pour le récompenser d’avoir empêché un incendie, Ivanaj prend soin de ne pas le manger dans la grand-rue où ils se trouvent à ce moment-là : il s’éloigne pour se rendre dans la cour, espace familier, et la mère, Ońiś, explique son comportement comme suit : « Manger dans la grand-rue, c’est comme manger chez un inconnu, la nourriture paraît moins bonne31. »

  • 32 « Тани кыӵе ке боко укноетӥ кечырскоз кадь потэ. » Romanova, 1997, p. 21.

26À cet égard, le combat contre les loups, où Tihon et Ivanaj font équipe pour repousser l’attaque, c’est-à-dire l’irruption de la nature sauvage dans l’espace domestique (la cour), est également révélateur du statut domestiqué d’Ivanaj et du fait que l’espace humain intime fait désormais partie de son Umwelt. La topographie est particulièrement révélatrice, dans ce passage où les loups sont non seulement dans la cour, mais menacent de pénétrer dans la maison elle-même : « Les enfants avaient l’impression que le croquemitaine allait entrer en grimpant par la fenêtre32. » Le terme de « croquemitaine » (боко) lui-même insiste sur l’extranéité des loups, sur le fait qu’ils appartiennent à l’autre monde, à un monde dangereux, voire surnaturel, alors que les enfants sont blottis dans l’espace domestique, protégés par leur père et par Ivanaj.

  • 33 « Тузӥ пуны – юртъерлэн сюлэмыз. » p. 12.
  • 34 « Пунытэк азбарлэн шулдырез ӧвӧл. » p. 20.
  • 35 « Иванай – юртъермылэн тӧроез. » p. 20.

27Plusieurs phrases insistent sur le lien indéfectible entre ce dernier et la maison ou la cour : « Un bon chien est le cœur de la maison33 », et juste avant l’épisode des loups, comme pour attribuer symboliquement à Ivanaj le rôle de protecteur de l’espace domestique : « Sans un chien, la cour d’une maison n’est rien du tout34 » et même « Ivanaj est le chef de notre maison35. »

  • 36 « Ужаны быгатымтэ пуны кионэз ас дораз ӧте. » p. 20.

28En termes uexkülliens, on peut dire que deux Umwelten se croisent, qui incluent tous deux la cour et la maison parmi les lieux essentiels, mais pour des raisons opposées : dans l’Umwelt des loups, l’espace domestique représente une proie, à la fois pour sa chaleur et pour les humains qui s’y trouvent, tandis que dans l’Umwelt du chien Ivanaj, l’espace domestique est un foyer à protéger, tout comme pour les humains. L’Umwelt du chien se confond pour l’essentiel avec l’Umwelt des êtres humains. La phrase que prononce Ońiś peu avant la bataille : « un chien qui ne peut pas faire son travail attire le loup36 », reflète cette articulation entre les Umwelten canin, lupin et humain : « faire son travail » signifie ici « effectuer ses tâches domestiques, coopérer avec les humains » dans un espace domestique partagé, tandis que le syntagme « attire le loup » reflète la menace d’un retour à l’état sauvage, à une perception lupine, où la maison devient un lieu à dévaster et non à protéger.

29À cet égard, un des lieux évoqués joue un rôle symbolique : la tombe de Jaša, qui constitue, à la fin de la nouvelle, un signe perceptif (Merkmal) particulièrement chargé pour le chien, lequel passe un temps considérable devant la tombe de son défunt maître, alors que l’on pourrait supposer que la portée symbolique des rites funéraires humains ne fait pas partie de son Umwelt.

Rapprochement de deux ontologies

  • 37 « Нош Иванай пияшлэсь малпанзэ валаз, лэся.. » p. 15.
  • 38 « Солэн но ведь сюлмыз вань! » p. 17.
  • 39 « Оло, тодаз вае аслэсьтыз самой шудо нуналъёссэ. » p. 20.
  • 40 « Адямилы сямен вазиз кышномурт. » p. 18.

30De manière tout à fait classique, le chien Ivanaj est largement humanisé, pourvu de capacités couramment associées à l’espèce humaine (ou d’un niveau tel qu’elles sont présentées comme plus humaines qu’animales) telles que l’intelligence, les sentiments, la mémoire et la compréhension du langage : « Ivanaj comprenait certainement l’intention du garçon37 », « Lui aussi il a un cœur38 ! » « Peut-être se remémorait-il ses journées les plus heureuses39. » En conséquence, les êtres humains s’adressent à lui comme à l’un des leurs : « Elle s’adressait à lui comme à un être humain40. »

  • 41 « Паймытӥз, луоз, сое мукетыз… » p. 23.
  • 42 « Шӧдӥз, сюлмыныз шӧдӥз со… » p. 24.
  • 43 « Пунылэн синъёсыз адямилэн сямен эшшо но нюромизы… » p. 24.

31Vers la fin de la nouvelle, quand Ivanaj est abandonné par Ońiś et se retrouve de plus en plus livré à lui-même, ces notations qui tendent à humaniser Ivanaj se multiplient : « Sans doute se posait-il d’autres questions41 », « Ivanaj sentait dans son cœur […]42 », « Les yeux du chien se mouillèrent à nouveau, comme ceux d’un homme43 », etc., traduisant une progression dans l’humanisation du chien, appelé à se substituer de plus en plus au défunt Jaša.

  • 44 « Нымы-кибыосын, пудо-животъёсын укыр тунсыкъяське. » p. 6.
  • 45 « Йӧнтэм яратэ бурдоослэсь чирдэмзэс кылзыны. Ачиз но соослы тупамон пӧртэм куараосын шула, чипсэ.  (...)
  • 46 « Анаез, ма, исаськыса сямен поттылэ ик: со, пе, милям кылдысин. » p. 6.

32Plus originale sans doute est la façon dont le texte d’Agbajev modifie quelque peu l’ontologie de Jaša, d’une part en le rapprochant du monde animal, d’autre part en mentionnant son rôle d’« ange gardien » (Kылдысин, Kyldyśin, figure divine protectrice) de la famille. En effet, dans un paragraphe clé, l’auteur explique que Jaša était « énormément intéressé par les insectes et les petites bêtes44 » et qu’il « adorait le chant des oiseaux et imitait leurs voix à s’y méprendre45 », manière d’en faire un intermédiaire entre le monde humain et le monde non humain : ce talent peu commun d’imitation et ce statut d’intermédiaire sont tels qu’Ońiś, la mère de Jaša, « avait coutume de le taquiner en disant qu’il était leur ange gardien46 ».

  • 47 « Яшамылэн улэп синпелез. » p. 20.
  • 48 « эке », p. 23, 27, etc.
  • 49 « Со ялан пеймыт вӧлдэтысь Яшаен Иванайлэсь тусбуйзэс кадь адӟе. » p. 25.
  • 50 « Яшазэ вешам кадь потӥз, лэся… » p. 27.

33Au début de la nouvelle, le rôle d’ange gardien est donc expressément attribué à Jaša, mais il passe ensuite à Ivanaj, qui a su protéger la famille et ses biens lors de l’épisode de l’incendie évité. Une conséquence de ce rapprochement ontologique est qu’après la mort de Jaša, son père Tihon associe sans cesse le chien à son défunt fils, comme si Ivanaj devenait un substitut possible pour ce dernier : « C’est un vivant souvenir de notre Jaša47 », dit-il notamment, et, à plusieurs reprises, il s’adresse à Ivanaj en l’appelant « mon garçon48 ». À la fin de la nouvelle, la confusion ontologique garçon/chien est particulièrement nette dans l’esprit du père : « Tihon avait constamment l’impression de voir au plafond les silhouettes de Jaša et d’Ivanaj49 », puis, au moment où le père de Jaša et Ivanaj se retrouvent, « Tihon eut l’impression que c’était Jaša qu’il caressait, et ses yeux se mouillèrent50 ».

Le nom, signe d’intégration au monde des humains

  • 51 « Kызьы озьы адямилэсь нимзэ кучапилы сётод? мыскыл ук со. » p. 8.

34Le nom donné aux animaux constitue un signe habituel de rattachement au monde domestique. Celui d’Ivanaj a la particularité de faire référence à un être humain, Ivan, le premier propriétaire du chien, tout en étant lié à un jeu de mots fondé sur le substantif oudmourte анай [anaj] « la mère ». Le premier « propriétaire » d’Ivanaj, Ivan, se scandalise de ce jeu de mots qui le brocarde : « Vous n’allez quand même pas donner à un animal le nom d’un humain ? C’est une insulte51. » Le nom d’Ivanaj se situe dans une sorte d’entre-deux : contrairement à ce qu’affirme Ivan, ce n’est pas « le nom d’un humain » (адямилэсь нимзэ), mais un nom inventé formé sur un nom humain existant. La nature animale d’Ivanaj n’est donc aucunement recouverte ou effacée par ce nom-brocard ; en revanche, ce nom sert à rappeler qu’Ivanaj a d’abord été victime d’un maître négligent, abusif, ce qui ne mettra que plus en valeur les mérites de son nouveau maître, Jaša.

  • 52 « Нимыз но вал: “Пшол татысь!” Табере гажано муртэзлэсь кылӥз ни аслэсьтыз нимзэ… » p. 27.

35L’importance du nom d’Ivanaj est à nouveau soulignée en fin de nouvelle, quand Ivanaj retrouve son foyer et Tihon après la tentative d’abandon. Après une période où tous les humains qu’il croisait le chassaient et le battaient sans savoir son nom, « son nom était devenu “Déguerpis !” Mais voilà que quelqu’un qu’il aimait l’appelait par son nom52 ». En retrouvant Tihon et son véritable foyer, Ivanaj retrouve également son nom.

  • 53  « Берло ини, фонарик югдытэмъя, Микаль бадӟымесь букваосын пул вылэ гожтӥз: “ИВАНАЙ”. » p. 29.

36Autre élément essentiel de la nouvelle en rapport avec ce nom si particulier, la scène finale où la famille de Tihon enterre Ivanaj : bien loin de se contenter d’enterrer le cadavre du chien dans un recoin anonyme, les enfants de Tihon lui font une véritable tombe et imitent les rites funéraires réservés aux humains en dressant sur le lieu d’inhumation une planche portant le nom du chien : « Et plus tard, à la lumière d’une lampe de poche, Mikal écrivit sur la planche : “IVANAJ53” ». Symboliquement, Ivanaj est là encore rapproché du monde des humains.

« Une larme versée », d’Ilya Bajmetov : à la frontière des territoires humains

L’amitié entre un homme et un élan

37La nouvelle de Bajmetov s’ouvre sur l’opération chirurgicale subie par Jakov Kornev, un enseignant à qui son chirurgien conseille de se ménager et d’aller respirer le grand air en s’adonnant à la pêche. C’est ce que fait Jakov aux premiers jours de l’hiver, au bord d’une rivière gelée. Alarmé par un fracas de glace, il trouve un élan femelle en difficulté au milieu de la rivière, qui essaie désespérément de se hisser sur la glace pour regagner la rive. Jakov se sent démuni : il explique à l’élan que son propre état de faiblesse l’empêche de lui venir en aide. Peu à peu, aiguillonné par les regards suppliants de l’élan, il se porte cependant à son secours. Son état de santé l’empêche d’être efficace, mais à force d’encouragements réciproques, l’homme et l’élan parviennent à coopérer et l’élan sort enfin de la rivière gelée, puis regagne la forêt.

38Ils se rencontrent une deuxième fois, l’élan s’approchant de Jakov pour (selon ce dernier) le remercier de l’avoir sauvé, mais la rencontre tourne court quand un voisin de Jakov, Kekon, les surprend, étonné de voir Jakov mener l’élan comme s’il s’agissait d’un animal apprivoisé.

  • 54 « Тон, Яша,кыкназэс ик бордад дышеты. Пӧйшуран усьтӥськиз ке, капчиен кыӵе ческыт сӥль поттэмед луо (...)

39Une troisième rencontre a lieu, cette fois avec deux cervidés puisque l’élan femelle semble vouloir présenter à Jakov le faon qu’elle a mis au monde. Kekon gâche à nouveau cette rencontre, puis il ironise sur le fait que Jakov devrait apprivoiser tout pour de bon cette famille de cerfs, cela lui ferait de la bonne viande à peu de frais : « Apprivoise-les tous les deux, Jaša. Quand la saison de la chasse commencera, tu auras de la bonne viande sans te fatiguer54. » Peu après, un groupe de chasseurs dont fait partie Kekon tue l’élan. Jakov a le temps de lui faire ses adieux, puis il s’avise qu’un des chasseurs s’apprête à refaire feu, cette fois contre le faon, qui observe la scène depuis des buissons non loin de là : Jakov détourne l’arme et sauve la descendance de son amie élan.

Modalités d’une communication entre l’humain et l’animal

  • 55 « Арня шор уго. » p. 46.

40Jakov, personnage principal de la nouvelle, est décrit comme bien inséré dans le monde humain, dans le monde civilisé, moderne. D’une part, il jouit des avancées de la chirurgie soviétique, qui l’a sauvé, et d’autre part, il s’inscrit dans un cadre temporel marqué par la civilisation humaine : quand il se demande si d’autres pêcheurs pourraient être dans les environs et l’aider à venir au secours de l’élan, il constate ainsi « C’est vrai, nous sommes au milieu de la semaine55 ». Il n’est donc pas initialement caractérisé comme proche de la nature, mais cela ne l’empêchera pas de se montrer désireux d’assister l’élan dans ses tentatives de survie, lors de leur première rencontre.

  • 56 « Эн кышка. […] лык, гыдыке, лык… » p. 46.
  • 57 « Кора на, кора шуэ кадь. » p. 46.
  • 58 « Ялан жальмыт синъёсыныз адями шоры учке, йӧэз выльысь кораны куре. » p. 46-47.
  • 59 « Эн сюлмаськы ни, табере потэмез луоз шуэ кадь. » p. 48.
  • 60 « Быгатӥд, иське, мусое. Корало на, корало. » p. 47.

41En effet, confronté au risque de voir l’élan épuisé se noyer dans le fleuve gelé, Jakov s’approche et fait ce qu’il peut pour casser la glace et permettre à l’élan de se rapprocher de la rive, tout en lui parlant pour l’encourager à poursuivre ses efforts et à ne pas se laisser dériver dans le courant. Lui-même, étant convalescent, a beaucoup de mal à casser la glace, mais, de même qu’il soutient par ses paroles les efforts de la femelle élan (« N’aie pas peur », « Viens, petite chérie, viens56 », etc.), cette dernière semble par son regard lui demander de faire son possible pour continuer à casser la glace : « Elle semblait dire “Frappe encore, frappe”57 » ; « Elle regardait l’homme sans dévier le regard, lui demandait de frapper la glace à nouveau58 » ; « Ne t’inquiète pas, on va s’en sortir, semblait-elle dire59 ». Ces nombreuses prosopopées instaurent un véritable dialogue entre l’humain et l’animal, dialogue dans lequel une forme de compréhension mutuelle est mise en scène, puisque Jakov fait mine de répondre à l’élan comme si celui-ci lui avait réellement parlé : « Tu y es quand même arrivée, ma mignonne. Oui je vais frapper encore, je vais frapper60. »

  • 61 « Куинь-ньыль пол йырыныз шоналтӥз: тау, пе. Ог дас метр орчыса, выльысь берытскиз. Эшшо куинь-ньыл (...)

42À l’issue de ce sauvetage, qui est aussi un exemple de coopération entre humain et non-humain, l’élan et Jakov semblant tour à tour sur le point de renoncer avant que les encouragements de l’autre ne le poussent à persévérer, l’élan remercie Jakov : « elle secoua la tête trois ou quatre fois, manifestement pour le remercier. Environ dix mètres plus loin, elle regarda à nouveau derrière soi. Elle baissa la tête encore trois ou quatre fois : merci à toi, humain, merci61. » Là où l’impression que l’élan est doué de parole et de sentiment était jusqu’ici modalisée par le narrateur (dans l’original, c’est la particule de modalisation кадь qui est utilisée ; elle peut être rendue en français par des tournures telles que « semblait dire », « apparemment », « manifestement », etc.), cette fois le passage au discours direct pour remercier Jakov renforce l’impression d’avoir affaire à une personne, au sens anthropologique descolien, plutôt qu’à un animal.

  • 62 « Яков Владимировичлэн пумитаз койык пальпотӥз кадь потӥз. » p. 51.
  • 63 « Быронлэсь утисезлы оскиськыса, лэся… » p. 51.
  • 64 « “Тани учкы, ми кык кузя ни…” – койык адямилы сыӵе кылъёс вераны турттэ, лэся. » p. 52.

43Lors des rencontres suivantes, l’élan est également personnifié : « Jakov Vladimirovič eut l’impression que l’élan lui souriait en réponse62 », « Puis elle décida manifestement de faire confiance à son sauveur […]63 » ou encore « “Regarde, maintenant nous sommes deux…”, essayait-elle manifestement de dire à l’être humain64. » Ces personnifications insistantes servent à mettre les deux personnages sur le même plan ontologique : le non-humain n’est pas vu comme relevant d’une extranéité radicale et incompréhensible (contrairement à ce qui est considéré par Lawrence Buell, en particulier, comme la position la plus juste du point de vue écocritique), mais comme potentiellement très proche de l’humain.

L’Umwelt de l’élan, menacé par les chasseurs

  • 65 En russe : Čeptsa, l’une des grandes rivières traversant l’Oudmourtie (NdR).

44Là où la maison et la cour constituaient le cœur topographique de la nouvelle d’Agbajev, ce sont cette fois des espaces naturels qui forment le cadre de la nouvelle de Bajmetov. La première rencontre avec l’élan a lieu au bord d’une rivière, la Gord, dans laquelle l’élan manque se noyer avant d’être sauvé par Jakov, et s’achève au moment où ce dernier regagne son village, l’élan l’accompagnant aussi loin qu’il le peut, jusqu’à l’orée de la forêt. La deuxième rencontre se passe de la même façon, au bord de la rivière Čupči65, mais cette fois sans scène de sauvetage : l’élan est apparu spontanément, sorti de sa forêt pour remercier une nouvelle fois Jakov, semble-t-il. Lors de la troisième rencontre, la femelle élan sort de la forêt pour montrer à Jakov qu’elle a eu un petit depuis leur dernière rencontre, et pour le lui présenter.

  • 66 « Нюлэс пуме, село доры вуытозь келяз. » p. 52.
  • 67 « Мын нюлэскы, кош! » p. 53.

45À chaque fois, le texte précise bien l’aspect liminaire des lieux où se passe la rencontre et insiste sur le fait que l’élan va jusqu’aux limites de son domaine naturel, de son Umwelt, pour communiquer avec Jakov (« Elle l’accompagna jusqu’au bout de la forêt, à la limite du village66 »), c’est-à-dire tout d’abord pour le remercier (à la fin de la première rencontre, et lors de la deuxième rencontre) et pour lui présenter sa progéniture (troisième rencontre). En se rapprochant des lieux de vie humains, en fréquentant cet espace liminaire entre forêt et village, l’élan prend des risques, si bien qu’à plusieurs reprises Jakov doit lui demander de repartir chez lui (« Repars dans la forêt, ouste67 ! »), surtout quand son voisin chasseur, Kekon, s’intéresse un peu trop à l’étrange proximité entre Jakov et l’élan. L’élan, du fait de sa proximité avec Jakov, embrasse de plus en plus dans son Umwelt un espace civilisé, mais, ce faisant, il est d’autant plus menacé par les chasseurs.

46L’attention à l’espace et à la transgression de la limite entre espace naturel et espace civilisé se lit également dans la scène finale. Lorsque la femelle élan meurt, sa mise à mort est décrite comme doublement illégitime : d’une part le chasseur responsable de sa mort est un criminel qui ne devrait même pas avoir le droit de chasser, et d’autre part la chasse a lieu tout près du village alors que la loi l’interdit.

Vers une écocritique des littératures minorées

47Comment juger ces deux nouvelles d’Agbajev et de Bajmetov d’un point de vue écocritique ? L’anthropocentrisme dans la représentation animale demeure, comme on l’a vu, le prisme dominant dans les deux textes, là où les penseurs de l’écocritique mettent plutôt en avant le progrès que représente, dans les textes environnementaux, l’évocation du monde non humain en tant que monde radicalement étranger et non réductible aux métaphores humanisantes. Malgré tout, ces deux nouvelles nous paraissent intéressantes à étudier dans le cadre écocritique, ne serait-ce que pour la façon dont elles célèbrent une amitié humain/animal qui s’oppose directement à des humains dépeints comme veules et mal intentionnés, incapables d’empathie envers le non-humain, à savoir Ivan et Ońiś dans la nouvelle d’Agbajev, et les chasseurs dans la nouvelle de Bajmetov. Par ailleurs, même si les sentiments prêtés aux deux animaux considérés relèvent d’une forme d’anthropocentrisme, cette tendance humanisante ne va pas jusqu’à faire d’Ivanaj et de l’élan de Bajmetov de simples masques ou allégories : ils sont bel et bien là en tant qu’animaux, et surtout, ils constituent les sujets de leur propre histoire, et non de simples objets à l’arrière-plan d’une histoire essentiellement humaine.

48Le cadre écocritique, additionné des apports anthropologiques de Philippe Descola, se révèle fructueux pour des textes à ce point centrés sur le rapport entre l’humain et le non-humain. La question qui se pose ensuite est celle de l’importance de ce thème dans la littérature oudmourte en général, et singulièrement sur la période récente. Pour y répondre, il faudrait avant tout élargir le corpus afin de disposer d’un large éventail de textes littéraires oudmourtes évoquant des rencontres, amitiés ou affrontements entre l’humain et le non-humain, le présent article constituant un simple point de départ.

49Au-delà de la littérature oudmourte se pose la question de l’application de la démarche écocritique aux littératures minorées en général. L’écocritique, née aux États-Unis, n’a pour l’essentiel donné lieu qu’à des analyses portant sur des littératures dominantes ; sa mise en œuvre dans le cas de littératures au prestige bien moindre pourra donc contribuer à enrichir le discours écocritique et à en varier les apports. Par ailleurs, on peut faire l’hypothèse que les littératures minorées, déjà intrinsèquement marquées par un rapport de domination dû à leur statut social (et au statut sociolinguistique de leur langue d’écriture), ont une pertinence particulière quand il s’agit d’analyser la domination de l’homme sur la nature ou sur l’animal. Cette hypothèse gagnera toutefois à être affinée ou vérifiée par de futurs travaux sur le lien humain/animal dans d’autres littératures minorées.

Haut de page

Bibliographie

Source primaire

Romanova Galina Vasil’evna, 1997, Быльырам синкыли, Ijevsk, Udmurtia.

Sources secondaires

Blanc Nathalie, Chartier Denis & Pughe Thomas, 2008, « Littérature et écologie : vers une écopoétique » in Écologie et politique, vol. 36, no 2, p. 15-28.

Buell Lawrence, 1995, The Environmental Imagination: Thoreau, Nature Writing, and the Formation of the American Culture, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts) & Londres, 586 p.

Costlow Jane & Nelson Amy, 2010, “Integrating the animal” in Other animals, University of Pittsburgh Press, Pittsburgh, p. 1-15.

Digard Jean-Pierre, 2006, « Canards sauvages ou enfants du Bon Dieu ? » in L’Homme, vol. 177-178, p. 413-427.

Domokos Péter, 1975, Az udmurt irodalom története, Akadémiai Kiadó, Budapest, 550 p.

Glotfelty Cheryll & Fromm Harold (dir.), 1996, The Ecocriticism Reader, University of Georgia Press, Athènes & Londres, 415 p.

Hébert Louis, 2023, Introduction à l’analyse des textes littéraires, Classiques Garnier, Paris, 748 p.

Ingold Tim, 1994, “Humanity and animality” in Ingold Tim (dir.), Companion encyclopedia of anthropology: humanity, culture and social life, Routledge, Londres & New York, p. 14-32.

Lahtinen Toni & Lehtimäki Markku (dir.), 2008, Äänekäs kevät, Helsinki, Suomalaisen Kirjallisuuden Seura, 263 p.

Lestel Dominique, 2004, L’Animal singulier, Paris, Le Seuil, 138 p.

Lestel Dominique, 2010, « De Jakob von Uexküll à la biosémiotique » in Von Uexküll Jacob, Milieu animal et milieu humain, Payot & Rivages, Paris, p. 7-23.

Maran Timo & Tüür Kadri, 2017, “From birds and trees to texts: An ecosemiotic look at Estonian nature writing” in Parham John & Westling Louise (dir.), A global history of literature and the environment, Cambridge University Press, Cambridge & New York, p. 286-300.

Parham John & Westling Louise (dir.), 2017, A global history of literature and the environment, Cambridge University Press, Cambridge & New York, 434 p.

Posthumus Stéphanie, 2012, « Penser l’imagination environnementale française sous le signe de la différence » in Raison publique, vol. 17, n° 2, p. 15-31.

Salminen Esa-Jussi (anthologiste), 2020, Murskautuneet tähdet – Udmurtialaisia novelleja, Atrain & Nord, Kemi, 436 p.

Schoentjes Pierre, 2015, Ce qui a lieu : essai d’écopoétique, Wildproject, Marseille, 295 p.

Suberchicot Alain, 2012, Littérature et environnement, Honoré Champion, Paris, 274 p.

Toulouze Eva, 2002, Culture écrite et identité nationale chez les Oudmourts (depuis les origines jusqu’à 1940), Thèse de doctorat non publiée, Inalco, s.l., 1107 p.

Von Uexküll Jakob, 2010, Milieu animal et milieu humain, trad. Fréville Charles-Martin, Rivages, Paris, 173 p.

Zapf Hubert, 2017, “Ecological thought and literature in Europe and Germany” in Parham John & Westling Louise (dir.), A global history of literature and the environment, Cambridge University Press, Cambridge & New York, p. 269-285.

Haut de page

Notes

1 Auteur dramatique, actif dans le domaine du théâtre en oudmourte, et nouvelliste publié dans divers périodiques oudmourtes.

2 Enseignant d’oudmourte, défenseur de la cause oudmourte notamment en tant que journaliste et nouvelliste.

3 La date d’écriture de ces deux nouvelles, 1988 et 1989 respectivement, est importante : elle correspond à la Perestroïka, période de changements rapides en URSS ; or, comme Jane Costlow et Amy Nelson l’ont rappelé (Costlow & Nelson, 2010), les périodes de changement peuvent être propices à une réévaluation de la relation homme/animal.

4 Salminen, 2020. Nous remercions Esa-Jussi Salminen pour son travail précieux, qui a attiré notre attention sur ces deux nouvelles.

5 Blanc, Chartier & Pughe, 2008, p. 18. Dans les termes de Glotfelty, « study of the relationship between literature and the physical environment ».

6 Ibid., p. 19.

7 Respectivement Buell, 1995 et Glotfelty & Fromm, 1996.

8 Voir notamment Suberchicot, 2012.

9 Par exemple Zapf, 2017.

10 Glotfelty & Fromm, 1996, p. xx.

11 Ibid., p. xxiv.

12 Posthumus, 2012, p. 22.

13 Ibid., p. 26.

14 Citons toutefois Toulouze, 2002 et Domokos, 1975, mais ces deux travaux, pour fondamentaux qu’ils soient, ne portent pas sur la période récente de la littérature oudmourte, et ne s’arrêtent pas spécialement sur le thème de la nature dans la littérature oudmourte.

15 Lahtinen & Lehtimäki 2008, p. 13 : « ekokritiikin täsmällinen anti teoriana ja metodina vaatii edelleen tarkentamista. […] kamppailu ekokritiikin merkityksistä ja merkityksestä [on] yhä käynnissä ».

16 Ils expliquent que, pour Rueckert en particulier, la littérature et son enseignement peuvent « avoir une incidence sur le bien-être de la biosphère » (« vaikuttaa biosfäärin hyvinvointiin », Lahtinen, 2008, p. 13), et notent l’optimisme de telles considérations, difficiles à attester.

17 Voir Lahtinen & Lehtimäki, 2008, p. 15.

18 Hébert, 2023, p. 237. Voir également Schoentjes, 2015 pour un constat comparable.

19 Voir Maran & Tüür, 2017, p. 290-291. L’écosémiotique dérive des recherches de Jakob von Uexküll et de Youri Lotman.

20 Dans les termes de Dominique Lestel préfaçant le livre d’Uexküll : Lestel, 2010, p. 8.

21 Voir en particulier le chapitre introductif sur le monde perceptif de la tique, Uexküll, 2010, p. 31-44, et le rapport entre « milieu [Umwelt] de l’animal » et environnement partagé avec les humains, p. 48. Les termes « signal perceptif » et « signe perceptif » sont repris de la traduction de Charles Martin-Fréville.

22 Descola, 2005, p. 225.

23 Notons toutefois que la thèse de Descola a été âprement discutée par certains anthropologues, en particulier Jean-Pierre Digard (Digard, 2006).

24 Descola, 2005, p. 85.

25 Ibid., p. 87.

26 Voir, par exemple, les pages 157 à 160 sur l’attitude des chasseurs Achuar vis-à-vis des animaux qu’ils chassent.

27 Mais également de Tim Ingold (Ingold, 1994, p. 24-25) en particulier.

28 Au-delà du pur travail de conceptualisation que propose notamment Descola quand il recense les « quatre ontologies », c’est-à-dire les quatre conceptions de l’identité et de l’altérité, voir Descola, 2005, p. 221 puis les développements p. 229-401, cœur des apports théoriques de son livre.

29 Lestel, 2004, p. 19.

30 « Оло, тодаз вае аслэсьтыз самой шудо нуналъёссэ. » Romanova, 1997, p. 20.

31 « Урамын сием – со мурт дорын кадь, иназ уг мыны. » Romanova, 1997, p. 11.

32 « Тани кыӵе ке боко укноетӥ кечырскоз кадь потэ. » Romanova, 1997, p. 21.

33 « Тузӥ пуны – юртъерлэн сюлэмыз. » p. 12.

34 « Пунытэк азбарлэн шулдырез ӧвӧл. » p. 20.

35 « Иванай – юртъермылэн тӧроез. » p. 20.

36 « Ужаны быгатымтэ пуны кионэз ас дораз ӧте. » p. 20.

37 « Нош Иванай пияшлэсь малпанзэ валаз, лэся.. » p. 15.

38 « Солэн но ведь сюлмыз вань! » p. 17.

39 « Оло, тодаз вае аслэсьтыз самой шудо нуналъёссэ. » p. 20.

40 « Адямилы сямен вазиз кышномурт. » p. 18.

41 « Паймытӥз, луоз, сое мукетыз… » p. 23.

42 « Шӧдӥз, сюлмыныз шӧдӥз со… » p. 24.

43 « Пунылэн синъёсыз адямилэн сямен эшшо но нюромизы… » p. 24.

44 « Нымы-кибыосын, пудо-животъёсын укыр тунсыкъяське. » p. 6.

45 « Йӧнтэм яратэ бурдоослэсь чирдэмзэс кылзыны. Ачиз но соослы тупамон пӧртэм куараосын шула, чипсэ. » p. 6.

46 « Анаез, ма, исаськыса сямен поттылэ ик: со, пе, милям кылдысин. » p. 6.

47 « Яшамылэн улэп синпелез. » p. 20.

48 « эке », p. 23, 27, etc.

49 « Со ялан пеймыт вӧлдэтысь Яшаен Иванайлэсь тусбуйзэс кадь адӟе. » p. 25.

50 « Яшазэ вешам кадь потӥз, лэся… » p. 27.

51 « Kызьы озьы адямилэсь нимзэ кучапилы сётод? мыскыл ук со. » p. 8.

52 « Нимыз но вал: “Пшол татысь!” Табере гажано муртэзлэсь кылӥз ни аслэсьтыз нимзэ… » p. 27.

53  « Берло ини, фонарик югдытэмъя, Микаль бадӟымесь букваосын пул вылэ гожтӥз: “ИВАНАЙ”. » p. 29.

54 « Тон, Яша,кыкназэс ик бордад дышеты. Пӧйшуран усьтӥськиз ке, капчиен кыӵе ческыт сӥль поттэмед луоз. » p. 53.

55 « Арня шор уго. » p. 46.

56 « Эн кышка. […] лык, гыдыке, лык… » p. 46.

57 « Кора на, кора шуэ кадь. » p. 46.

58 « Ялан жальмыт синъёсыныз адями шоры учке, йӧэз выльысь кораны куре. » p. 46-47.

59 « Эн сюлмаськы ни, табере потэмез луоз шуэ кадь. » p. 48.

60 « Быгатӥд, иське, мусое. Корало на, корало. » p. 47.

61 « Куинь-ньыль пол йырыныз шоналтӥз: тау, пе. Ог дас метр орчыса, выльысь берытскиз. Эшшо куинь-ньыль пол йырыныз, оло, мыкыръяз на: тау, пе, адями, тау. » p. 48.

62 « Яков Владимировичлэн пумитаз койык пальпотӥз кадь потӥз. » p. 51.

63 « Быронлэсь утисезлы оскиськыса, лэся… » p. 51.

64 « “Тани учкы, ми кык кузя ни…” – койык адямилы сыӵе кылъёс вераны турттэ, лэся. » p. 52.

65 En russe : Čeptsa, l’une des grandes rivières traversant l’Oudmourtie (NdR).

66 « Нюлэс пуме, село доры вуытозь келяз. » p. 52.

67 « Мын нюлэскы, кош! » p. 53.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Martin Carayol, « « Ivanaj » de Vitali Agbajev et « Une larme versée » d’Ilya Bajmetov : une lecture écocritique de deux nouvelles oudmourtes », Études finno-ougriennes [En ligne], 57 | 2025, mis en ligne le 05 novembre 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/25948 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ly6

Haut de page

Auteur

Martin Carayol

Inalco

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search