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Linguistique et « roman national »

Budenz, Vámbéry et la « guerre ougro-turque »
Linguistics and National Narrative. Budenz,Vámbéry and the « Ugric-Turkish War »Linguistics and National Narrative. Budenz, Vámbéry and the “ugric-turkish war”
Nyelvészet és nemzeti narrativa. Budenz, Vámbéry és az „ugor-török háború”
Yves Sansonnens

Résumés

On connaît la difficile réception de la linguistique finno-ougrienne en Hongrie où récit national et linguistique se contrarient. Ce qu’on a appelé la « guerre ougro-turque » – az ugor-török háború – en constitue l’épisode le plus saillant, lorsque s’affrontent deux savants fort dissemblables, Ármin Vámbéry et József Budenz. Au premier, personnage imaginatif et fantasque, qui soutient la théorie d’une parenté du hongrois et des langues turciques, iront les faveurs durables du grand public et d’une partie du monde intellectuel, au second, pur linguiste, esprit rigoureux, la gloire d’avoir définitivement établi l’appartenance du hongrois à la famille des langues finno-ougriennes. L’auteur se penche ici sur le déroulement de cette polémique qui s’étend sur plus d’une décennie dans le monde savant, en s’appuyant à la fois sur les publications des deux auteurs et sur les échanges auxquels elles ont donné lieu dans les Mémoires de l’Académie des Sciences (Értekezések a Magyar Tudományos Akadémia Nyelv- és Széptudományi Osztálya Köréből) et des revues telles que Magyar Nyelvőr, Nyelvtudományi Közlemények, Egyetemes Philologiai Közlöny ou Budapesti Szemle. À la lecture de ces textes, il apparaît très clairement que la linguistique ne tient qu’une place assez secondaire dans ces débats. L’auteur s’attache aussi à éclairer le contexte historique et politique de cette « guerre ougro-turques », en la replaçant dans la longue durée, celle des mythes d’origine et des fantasmes identitaires.

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Texte intégral

« Les Hongrois aimaient à faire remonter leurs origines à la Cour somptueuse d’Attila et aux glorieuses armées des Huns, et non pas aux tentes misérables des Ostyaks et des Samoyèdes, leurs obscurs voisins. »

  • 1 Kisban, 1943, p. 53.

Johann Hager, Neue Beweise der Verwandtschaft der Hungern mit den Lappländer, Vienne, 17531

Introduction

  • 2 Caussat, Adamski, Crépon, 1996.

1Au sens strict, cette expression, dont nous ne connaissons pas l’auteur, az ugor-török háború, la « guerre ougro-turque », désigne la querelle qui opposa József Budenz et Ármin Vámbéry sur une question qui occupait alors les linguistes, celle de la place du hongrois dans la classification des langues : fallait-il le ranger dans la même famille que le finnois avec les langues qui lui sont apparentées ou bien le considérer comme un rameau de la vaste famille des langues turques ? Elle est déclenchée par la publication en 1869 d’un article d’Ármin Vámbéry comparant le lexique du hongrois avec celui du turco-tatar et elle se prolonge pendant une quinzaine d’années. Budenz et les défenseurs de la théorie finno-ougrienne et les partisans de Vámbéry et de la parenté turque s’affrontent au sein de l’Académie hongroise des sciences, ainsi que dans les revues savantes. Mais ces discussions, pourtant arides, passionnent aussi le grand public qui en suit les échos dans la presse, car les enjeux ne relèvent pas uniquement de la pure linguistique. L’idée d’une parenté du hongrois et des langues turques vient en effet conforter des mythes d’origine fort anciens, certains fantasmes identitaires et tout un « roman national » au statut canonique. Si Budenz sort gagnant du débat et bien qu’après lui, la théorie finno-ougrienne ne soit plus jamais contestée par les linguistes, les sympathies du public sont allées majoritairement du côté de Vámbéry. Ces mêmes raisons expliquent la très longue postérité du « vámbérysme ». La linguistique est d’ordinaire une auxiliaire de la construction nationale, et plus particulièrement dans les pays d’Europe centrale et orientale, caractérisés par un nationalisme ethnique dont la langue est le marqueur le plus évident. On connaît le rôle de ces linguistes qui furent en même temps des réformateurs de la langue et des codificateurs, souvent aussi des ethnographes et des folkloristes, comme Vuk Karadžić en Serbie, Ljudevit Gaj en Croatie, Ján Kollár chez les Slovaques ou Ferenc Kazinczy en Hongrie2. Cette contradiction, ce conflit, qui paraissaient presque insurmontables, entre les faits linguistiques et quelques grands mythes fondateurs, font de la Hongrie un cas quelque peu singulier.

De Sajnovics à Budenz, les raisons d’un refus

  • 3 Voir Le Calloc’h, 2008, p. 162-175 (cet article reprend le texte d’une communication faite à un col (...)

2Les thèmes et les arguments échangés au cours de cette « guerre ougro-turque » s’inscrivent dans une longue histoire. Nous ne reviendrons pas ici dans le détail sur la préhistoire de la théorie finno-ougrienne, ni sur l’œuvre de János Sajnovics et de ses prédécesseurs, ni sur l’hostilité qu’ils ont pu susciter. Nous renvoyons pour ces questions aux travaux de Bernard Le Calloc’h et surtout de Péter Domokos3 et nous nous limiterons ici à quelques considérations générales.

  • 4 Démonstration de l’identité des langues hongroise et laponne.
  • 5 Kisban, 1943, p. 48.
  • 6 Le Calloc’h, op. cit., p. 161
  • 7 Éder, 1999, p. 56.
  • 8 Preuves grammaticales des affinités entre le hongrois et les langues d’origine fennique.
  • 9 Domokos, op. cit., p. 57.

3L’idée d’une parenté entre le hongrois et le same est bien antérieure à la publication de János Sajnovics. Depuis le xve siècle, d’éminents esprits avaient envisagé cette hypothèse, Enea Silvio Piccolomini – le futur pape Pie ii –, Sigmund von Herberstein, l’ambassadeur impérial en Russie, Comenius, Leibniz, le naturaliste suédois Olaf Rudbeck, sans oublier Johann Scheffer, l’initiateur de l’étude de la langue same. Deux jésuites astronomes, passionnés par la question des origines de la langue hongroise, Maximilien Hell et János Sajnovics, saisirent l’opportunité d’un séjour sur l’île de Vardoe, peuplée de Finnois et de Sames, où ils étaient chargés d’observer le passage de Vénus devant le soleil en 1769, pour tenter de vérifier cette théorie. Sajnovics, qui était le seul à bien connaître le hongrois, se livra pendant trois mois au travail d’un linguiste et d’un ethnographe de terrain et publia à Copenhague, au cours de leur voyage de retour, sa Demonstratio idioma Ungarorum et Lapponum idem esse4. Le livre connut un grand succès et fut bientôt réédité à Vienne. Auguste von Schlözer, le célèbre historien de Göttingen en fit un compte rendu enthousiaste. Si l’idée d’une parenté entre le hongrois et le same circulait dans les universités allemandes, que fréquentaient pourtant nombre d’étudiants hongrois, et plus particulièrement ceux qui étaient originaires de Transylvanie, on peut néanmoins souscrire à cette affirmation d’Émile Kisban : « les savants et les littérateurs hongrois, ignorant ces ouvrages parus à l’étranger, ne se doutaient point de cette parenté5 ». Cette méconnaissance explique en partie le choc provoqué en Hongrie par la parution, en 1770, de l’opuscule de Sajnovics. Cette parution, écrit Bernard Le Calloc’h, « constitue un événement majeur dans l’histoire. En vérité, c’est même plutôt une bombe, tant ses compatriotes sont mal préparés à admettre une nouvelle si contraire à toutes les croyances qu’ils avaient nourries jusqu’alors6. » Les considérations proprement linguistiques n’occupent qu’une place très secondaire dans la réception de Sajnovics, les discussions portent avant tout sur la perception de l’histoire et de la personnalité morale des Hongrois et sur la légitimité d’une comparaison entre les peuples same et hongrois. On peut s’interroger sur de possibles lignes de partage culturelles, religieuses ou politiques entre ceux qui vont se rallier à la théorie de Sajnovics et ceux qui la rejettent. Zoltán Éder avait remarqué que la plupart de ceux qui adhéraient à ses idées étaient catholiques et appartenaient souvent au clergé régulier7. Il cite à l’appui de sa thèse l’historien György Pray, un membre de l’ordre des piaristes, le philologue Miklós Révai ou le poète, romancier et mathématicien András Dugonics, un autre piariste. Mais on croise aussi des protestants « fennophiles », souvent originaires de Transylvanie, comme József Benkő, pasteur, botaniste et linguiste, et surtout Sámuel Gyarmathi, le vrai successeur de Sajnovics avec son traité Affinitas linguae Hungaricae cum linguis fennicae originis grammatice demonstrata8 paru à Göttingen en 1799. On rencontre par ailleurs des catholiques fermement opposés à ces thèses, tel Benedek Virág9. Même indifférence sur un plan idéologique plus général, selon Péter Domokos, il est impossible de classer les deux camps selon des critères bien définis, puisqu’on peut trouver parmi les adversaires de Sajnovics quelques-uns des représentants les plus éminents des Lumières hongroises, comme György Bessenyei ou Ferenc Kazinczy, tandis qu’un conservateur résolu comme András Dugonics soutient les idées nouvelles.

  • 10 Pour une dimension comparatiste, nous renvoyons aux ouvrages classiques d’Eric Hobsbawm et d’Anne-M (...)
  • 11 Sur la figure d’Attila et ses métamorphoses dans l’histoire hongroise, on peut se reporter à la syn (...)
  • 12 Le Calloc’h, 2008, p. 162.

4Le motif profond qui explique le désaveu, souvent violent, des théories de Sajnovics est connu. Elles sont ressenties comme une humiliation et une blessure d’orgueil. Et le hasard a voulu que cette « révélation » coïncidât précisément avec l’apparition d’une nouvelle conception de la nation. Jusqu’alors, l’appartenance à la noblesse déterminait seule l’appartenance à la « nation hongroise », indépendamment de toute autre considération. Cette définition exclusivement sociale est peu à peu remplacée par un critère ethnique. Cette construction d’une identité nationale repose sur un travail de réinterprétation et de réaménagement d’héritages et de traditions plus ou moins anciennes et parfois inventées. Le cas hongrois n’a en cela rien de spécifique10. Le matériau servant à appuyer cette identité nationale est ici constitué par un corpus de textes composite : des chroniques médiévales (le « Notaire anonyme », Simon de Kéza), leurs continuateurs (Márk Kálti et sa Chronique illustrée, János Thuróczi) et les historiens de la Renaissance qui les prolongent ; il faut y ajouter les témoignages byzantins ou germaniques contemporains de l’installation des Hongrois dans le bassin des Carpates (Constantin Porphyrogénète, Réginon de Prüm) et enfin certaines références à l’Antiquité classique (les Scythes) ou à l’Ancien Testament (la légende de Gog et Magog). Vámbéry en fera scrupuleusement l’inventaire et utilisera ce matériau à titre de « Preuves » de ses théories. Pour l’essentiel, ces textes nous livrent un récit des origines qui réunit les Huns, la figure d’Attila11 et la dynastie arpadienne, avec quelques variantes selon les auteurs. Mais, filiation directe ou cousinage, dans les deux cas, Huns et Magyars sont présentés comme des peuples apparentés. Ce récit des origines permet aussi d’esquisser un portrait moral des Hongrois. À l’instar de ce peuple de cavaliers intrépides, qui ont su conquérir en quelques décennies la moitié d’un continent, le Hongrois se signale par son courage et sa bravoure, son amour de la gloire, il se distingue aussi par son sens politique : Huns et Hongrois sont des bâtisseurs d’empires, des fondateurs d’États. Ces vertus politiques et guerrières sont des valeurs aristocratiques, à l’image d’une société encore dominée par sa noblesse. Nous sommes bien loin donc de ce monde same, tel qu’on pouvait se le représenter alors. Ce n’est pas tant l’aspect « primitif » de leur mode de vie qui rebute « les fiers Magyars », comme l’écrit Bernard Le Calloc’h12, car ces auteurs admettent volontiers que leurs ancêtres sont aussi passés par ce stade, mais c’est le caractère apparemment « non-politique » de leur société : chez eux point de noblesse ni d’État constitué, les valeurs guerrières et le goût de la conquête et de la domination semblent faire pareillement défaut. De ce point de vue, les Sames ne différaient en rien de ces autres peuples finno-ougriens découverts trois quarts de siècle plus tard par Antal Reguly (1819-1858), le linguiste et ethnographe parti à la recherche du berceau du peuple hongrois et qui, au cours de ce périple, qui le mena de la Finlande aux régions de la Volga et de l’Oural, réunit un considérable matériau qu’il n’eut pas le temps d’exploiter et qui fut mis à profit par ses successeurs, József Budenz et Pál Hunfalvy. Ces éleveurs de rennes, ces pêcheurs, ces humbles paysans, ces « parents qui sentent la graisse de poisson », comme on les qualifiait ordinairement – halzsírszagú rokonság – continuent de vivre, aux yeux des Hongrois, dans les marges de l’Histoire. Voici ce qu’écrit un Hongrois des Lumières, György Bessenyei :

  • 13 Bessenyei, 1987, p. 728-729.

Un auteur estime que notre nation tire ses origines de Laponie, et ceci pour la simple raison qu’on peut trouver des mots identiques ici et là. Cet argument est trop léger pour servir de fondement à une question d’une telle importance. […] Il ne faut pas considérer les mots, mais les caractères moraux. […] Le peuple d’Attila, en dépit de son paganisme, de son ignorance et de sa nature sauvage, a fait preuve de sa bravoure, de son aspiration à la gloire et de ses capacités à gouverner13.

  • 14 La permanence dans la durée de ces stéréotypes n’est évidemment pas propre aux Hongrois. La Germani (...)

5Ce texte est exemplaire, mais on pourrait en citer beaucoup d’autres de la même veine. Ces stéréotypes identitaires vont perdurer jusqu’à nos jours14.

  • 15 Voir Hazai, 1976, p. 100.
  • 16 On retrouvera la trace de ces préoccupations à l’arrière-plan d’un texte de Vámbéry cité plus loin (...)
  • 17 Moór, 1939, p. 27.

6Si les premiers linéaments de la théorie finno-ougrienne tracés par Sajnovics étaient contemporains de l’apparition d’une forme nouvelle de conscience nationale, sa confirmation scientifique par József Budenz et Pál Hunfalvy coïncide avec une résurgence du nationalisme quarante-huitard et l’épanouissement de ce que l’on a appelé le « romantisme national » magyar. Précisons ce contexte historique. Cette « guerre ougro-turque » se déroule au cours des deux ou trois décennies qui suivent le Compromis de 1867, quand, après la période d’abattement et de dépression consécutive à l’échec de la Révolution de 1848, un vent d’optimisme, empreint souvent d’irréalisme, souffle sur la Hongrie. Ce climat de surenchère nationale se manifeste tout particulièrement lors des fêtes du Millénaire en 1896 (Vámbéry est l’un de ceux qui ont inspiré ses organisateurs avec son livre publié en 1895, A magyarság keletkezése és gyarapodása15). Ce triomphalisme n’est pas exempt d’incertitudes ni de doutes, en particulier sur la capacité des Hongrois à maintenir leur hégémonie politique et culturelle sur les minorités nationales, lesquelles avaient souvent pris le parti de Vienne contre la révolution en 184816. Ajoutons encore, pour achever cette brève évocation de l’« esprit du temps », que, depuis la guerre de Crimée (1853-1856), les Turcs jouissaient d’une très grande popularité en Hongrie. Alliés à l’Angleterre et à la France, ils avaient tenu en échec ces Russes détestés qui, vingt ans plus tôt à peine, étaient venus au secours de l’Autriche et avaient été les fossoyeurs des libertés hongroises. Satisfaction supplémentaire pour les patriotes hongrois, Vienne s’était retrouvée isolée dans ce conflit et sa diplomatie avait été mise en difficulté. C’est aussi auprès des Turcs que Kossuth et les siens avaient trouvé refuge en 1849, tout comme le prince François Rákóczi et ses compagnons au siècle précédent. L’enthousiasme du jeune Vámbéry pour la civilisation ottomane, les langues et les littératures turques est aussi un fait de génération. On a pu écrire qu’avec la guerre de Crimée, les Turcs étaient devenus « à la mode » en Hongrie17.

  • 18 Szekfű, 1913. Voir Dénes, 2015, p. 94-140.

7Ce contexte particulier explique pourquoi tous ces débats, toutes ces discussions autour d’arides questions d’étymologie et de lexicologie, ont très vite échappé au monde académique et à ses revues savantes pour toucher un très large public grâce aux feuilletons de la grande presse. La querelle atteint alors un degré d’intensité et de violence tout à fait inédit. Le seul épisode de l’histoire hongroise qui pourrait peut-être lui être comparé, avec une semblable confusion entre considérations politiques, démonstration de patriotisme et arguments scientifiques est le scandale provoqué en 1913 par la parution du livre de Gyula Szekfű sur le prince François Rákóczi18. Les causes de ces tumultes sont identiques. Dans les deux cas, ce qui était en jeu, c’était une certaine vision de l’histoire hongroise, avec les fantasmes identitaires qui l’accompagnent. Vámbéry, comme Kálmán Thaly, qui défendait une vision héroïque et « nationale » des soulèvements anti-habsbourgeois du xviie siècle et qui était la cible du livre de Szekfű, lequel la jugeait entachée d’anachronisme, sont deux figures du « romantisme national » (tous les deux firent partie de la délégation hongroise à l’Exposition universelle de Paris en 1900, ce qui est une preuve de leur influence).

8Il faut évoquer ici la question du touranisme hongrois dans ses rapports avec la « guerre ougro-turque ». À l’origine, le mot Touran apparaît dans le Shâhnâmeh de l’auteur persan Ferdowsi, vers la fin du xe siècle, pour désigner le monde des peuples nomades turcs qui constituaient une menace permanente pour les populations iraniennes sédentaires. Le terme a été repris, au milieu du xixe, par le linguiste germano-anglais Max Müller (1823-1900), qui postulait, à côté des deux grandes familles constituées d’une part par les langues « aryennes » et de l’autre par les langues sémitiques, l’existence d’une troisième grande famille rassemblant les langues parlées par des populations nomades et dont le centre de diffusion aurait été cette région du Touran en Asie centrale et qui correspond à peu près à ce qu’on désignera plus tard comme la famille ouralo-altaïque, regroupant les langues finno-ougriennes, les langues turques, le mongol et les langues toungouses. Le mouvement touraniste proprement dit apparaît vers la fin du siècle. C’est un mouvement essentiellement politique, une des expressions du nationalisme hongrois, mais qui possède aussi des dimensions littéraires et esthétiques. Un mouvement analogue se développe dans le monde ottoman au cours des mêmes années. Il se fonde à la fois sur un rejet plus ou moins radical de l’Occident et sur l’affirmation d’une voie propre et commune à tous ces « peuples de l’Orient ». Vámbéry joua un rôle dans la naissance de ce mouvement à la fois en Hongrie et en Turquie, rôle que résume ainsi Balázs Ablonczy :

  • 19 Ablonczy, 2021, p. 85-86. L’auteur s’appuie sur un article de Vámbéry paru dans la Budapesti Szemle (...)

Indirectement, grâce à sa réputation internationale, Vámbéry devint l’inspirateur de la naissance du touranisme, mais aussi du mouvement brandissant le drapeau de l’unification des peuples turcs. Il était en correspondance avec Yusuf Akçura […], un Tatar originaire de Russie, qui fut l’un des idéologues précoces de ce mouvement. […] Vámbéry eut également un rôle dans la formation du touranisme hongrois19.

  • 20 Ablonczy, op.cit., p. 123
  • 21 Le Calloc’h, 2003, p. 161-191 et Ablonczy, passim.
  • 22 Le Calloc’h, 2004, p. 187-210 et Ablonczy, « Vers une diplomatie finno-ougrienne », op. cit, p. 183 (...)

9Ce mouvement fut favorisé par les remous laissés par la « guerre ougro-turque », qui constitua à cet égard un terreau fertile. Lorsque la Turáni Társaság est fondée, en 1910, Vámbéry en est l’un des présidents et lorsqu’il disparaît, trois ans plus tard, Árpád Zempléni, l’un des premiers touranistes, lui consacre un poème, Sur la mort de Vámbéry, qui paraît dans la revue Turán20. L’inspiration du mouvement est très proche de celle de Vámbéry et de ses partisans. On peut trouver nombre de thèmes communs, à cette différence près, essentielle dans la perspective qui est la nôtre ici, que, pour les touranistes hongrois, les peuples finno-ougriens appartiennent de plein droit à cette Asie rêvée du Touran, comme le démontrent les quelques exemples qui suivent. Árpád Zempléni écrit des vers sur un thème emprunté à la mythologie finnoise que lui a procuré son ami Béla Vikár, le traducteur du Kalevala, et dédie ses Turáni Dalok à la mémoire d’Antal Reguly. Le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de Paris de 1900 inspire les architectes hongrois adeptes du « style national », comme Ödön Lechner qui s’inspirent d’un Orient et d’un folklore imaginaires. Aladár Bán, le traducteur du Kalevipoeg et grande figure des études finno-ougriennes, participe aux activités de la Turáni Társaság21. Dans les années 1920 enfin, Kunó Klebelsberg et Pál Teleki, l’un des piliers de la Turáni Társaság, se tourneront vers la Finlande et l’Estonie pour tenter de mener une politique étrangère commune et favoriseront la tenue de « congrès finno-ougriens », dont le troisième se réunit à Budapest en 192822. Comme on peut le constater, avec le mouvement touraniste, nous sommes aux antipodes des exclusives de la « guerre ougro-turque ».

Les deux protagonistes. József Budenz (1836-1892) et Ármin Vámbéry (1832-1913)

  • 23 Ablonczy, ibid., p. 89 : « Dans leurs années d’apprentissage, Budenz et Vámbéry avaient entretenu, (...)

10Difficile d’imaginer deux personnalités plus contrastées que celles de Jόzsef Budenz et d’Ármin Vámbéry, les deux grands acteurs de cette controverse. Ils furent amis pourtant avant que la violence de leur querelle ne les sépare à jamais23.

  • 24 Domokos, p. 10. Sur la vie, la personnalité et l’œuvre de Budenz, voir surtout Balassa, 1936 (le nu (...)
  • 25 Kelemen, « Budenz első magyar nyelvtanítója » in Balassa, 1936, p. 49-50.
  • 26 Kardos, 1936, p. 43-47.
  • 27 Voir la lettre de Budenz à Lugossy du 4 août 1875, citée par Kardos, qui est un témoignage de recon (...)
  • 28 C’est sans quitter Budapest, qu’il recueille des matériaux sur le samoyède jurak, auprès d’une fami (...)
  • 29 Concordances étymologiques finno-ougriennes.
  • 30 Dictionnaire comparé des langues ougriennes.
  • 31 Morphologie ougrienne.

11Budenz est le modèle du savant de cabinet, dont l’existence est uniquement ponctuée par la publication de ses travaux. C’est aussi, note Péter Domokos, après Sajnovics, astronome, Gyarmathi, médecin, Reguly et Hunfalvy, tous deux avocats, le premier philologue de métier24. Dans tous les domaines, l’heure est en effet à la professionnalisation des savoirs. Il naît en 1836, dans le petit village de Rasdorf en Hesse-Cassel dans une famille d’origine paysanne. Son père, maître d’école de village, est le premier dans la famille à avoir fait des études. Jόzsef fréquente le gymnase de la ville voisine de Fulda, puis l’université de Marbourg, et enfin la prestigieuse université de Göttingen où il étudie le latin, le grec et la philologie comparée des langues indo-européennes, dans le sillage des travaux de Bopp et de Schleicher. En 1858, il soutient sa thèse de doctorat : Le suffixe kós (ikós, akós, ukós) en grec. C’est à Göttingen aussi, qu’il fait la connaissance d’un étudiant en théologie hongrois, le Transylvain Lajos Nagy, qui lui enseigne les rudiments de sa langue25 pour laquelle il se prend aussitôt de passion, une langue qui diffère tant de celles dont il s’apprêtait à devenir un spécialiste. Après avoir très vite assimilé les bases de la grammaire, il lit avec l’aide de son ami hongrois le Toldi de János Arany pour enrichir son vocabulaire. C’est encore Lajos Nagy qui le persuade de poursuivre l’étude du hongrois et de se rendre en Hongrie et qui écrit à Pál Hunfalvy (1810-1891), alors bibliothécaire en chef de l’Académie des Sciences, principal collaborateur et successeur de Reguly, spécialiste lui aussi de linguistique finno-ougrienne, le priant de trouver des subsides pour financer le voyage et le séjour de Budenz en Hongrie. Budenz arrive à Budapest en mai 1858 et se lie rapidement d’amitié avec Hunfalvy, qui va aussi devenir son mentor (presque une génération les sépare). Budapest est encore, dans ces années-là, une ville majoritairement allemande et tout le monde s’adresse à Budenz dans sa langue maternelle. Pour améliorer son hongrois, Hunfalvy lui conseille d’aller passer un été à Debrecen, chez le professeur József Lugossy26. Budenz arrive à Debrecen dans les derniers jours de mai, muni d’une lettre de recommandation de Hunfalvy. Il ne passera que deux mois à Debrecen, mais qui seront marquants pour sa vie et sa carrière entières27. Lugossy, alors professeur au célèbre Collège calviniste et membre correspondant de l’Académie des sciences, lui ouvre sa maison et sa bibliothèque, lui présente ses amis, en particulier József Erdély, qui emmène Budenz dans les villages avoisinants pour lui faire découvrir la vie hongroise. Linguiste, curieux de toutes les langues, connaissant outre le latin, le grec et l’hébreu, l’arabe, le persan, et aussi les langues finno-ougriennes, mais avant tout amoureux de la langue hongroise, Lugossy est en outre un grand pédagogue, dont l’influence sur Budenz sera durable. Préférant la province à la capitale pour la poursuite de son apprentissage de la langue hongroise, ce dernier se fait nommer en septembre répétiteur au gymnase cistercien de Székesfehérvár. L’été suivant, il fait un séjour de trois semaines en Transylvanie, dans le Székelyföld. À l’exception d’un bref séjour en Finlande en 1878, au cours duquel il fait la connaissance d’Elias Lönnrot, sa vie se déroulera désormais à Budapest28. En 1861, il est nommé bibliothécaire adjoint de l’Académie des sciences auprès de son ami Hunfalvy. Ses premiers travaux portent encore sur le domaine indo-européen, mais bientôt, il va se consacrer exclusivement aux langues finno-ougriennes. À l’Académie, dont il est devenu membre correspondant, il est alors souvent question de la place du hongrois entre la famille des langues finno-ougriennes et celle des langues turques. Dans les années 1860, il travaille de concert avec Hunfalvy sur les collections laissées par Reguly ; ils se partagent les tâches – Hunfalvy étudiant les textes mansis et khantis, tandis que Budenz se penche sur les textes mordves, maris et tchouvaches. En 1867-1868, il publie ses Finn-ugor szóegyezések29. Professeur habilité en philologie finno-ougrienne en 1868, il est titulaire quatre ans plus tard d’une nouvelle chaire, la première de ce genre en Europe, la chaire de philologie altaïque, au moment même où se développe sa polémique avec Vámbéry. Entre 1873 et 1881 paraît enfin, en cinq livraisons, son œuvre majeure, A Magyar-ugor összehasonlító szótár30. À partir de 1878, il remplace Hunfalvy à la tête de la rédaction des Nyelvtudományi Közlemények. L’année suivante, il reçoit pour l’ensemble de son œuvre un prix de l’Académie hongroise des sciences d’un montant de 500 forints qu’il reverse à cette même institution pour encourager les études sur le fonds Reguly. En 1884 commence à paraître sa deuxième grande œuvre de synthèse, Ugor alaktan31. Cette année est aussi celle où s’achève sa polémique avec Vámbéry et où ses thèses triomphent, du moins dans le monde académique. Budenz, qui avait vécu jusque-là dans des conditions fort modestes, voisines de la pauvreté, parvient alors à une certaine aisance, se marie et se voit gratifié à l’occasion de ses vingt-cinq années d’activité en Hongrie du titre de Conseiller royal (Királyi tanácsos), mais il disparaît soudainement le 15 avril 1892, à 56 ans.

  • 32 Sur Vámbéry, la littérature est surabondante, mais pas toujours, hélas, de bon aloi. Ses deux biogr (...)
  • 33 Certains biographes le font naître en Moravie à Sankt Georgen.
  • 34 Vámbéry, 2009, p. 25. (Cette édition reprend la traduction de la version anglaise parue chez Hachet (...)

12Ármin Vámbéry est un modèle d’intégration et d’assimilation32. Il témoigne de l’attraction exercée par le modèle hongrois au milieu du xixe siècle. Hermann Wamberger, puisque tel est son nom, naît le 19 mars 1832 à Szentgyörgy/Jur (aujourd’hui en Slovaquie), non loin de Pozsony/Bratislava, dans une modeste famille juive d’origine franconienne33. Son père est emporté par la grande épidémie de choléra peu de temps avant sa naissance. En dépit de sa pauvreté et grâce à des dons hors du commun, dans l’apprentissage des langues en particulier, il parvient à faire des études. Il fréquente le lycée piariste de Szentgyörgy, puis le lycée protestant de Sopron, avant de poursuivre des études universitaires à Pozsony, puis à Pest. Mais Vámbéry demeure avant tout un autodidacte, avec tous les travers et toutes les vertus que cela implique. « Porté de bonne heure et par un instinct particulier à l’étude de la linguistique, je m’étais occupé des différents idiomes qui se parlent en Europe et en Asie. Plus tard, je m’intéressai aux influences réciproques que les langues exercent les unes sur les autres34. » C’est ainsi qu’il découvre très tôt les langues et les littératures turques pour lesquelles il se prend de passion. En 1857, soutenu et encouragé par le baron József Eötvös, futur ministre de l’Instruction et des Cultes, il part pour l’Orient, avec le même dessein que ses prédécesseurs, comme lui grands voyageurs, Sándor Csoma de Kőrös ou Antal Reguly : découvrir les origines de la langue et du peuple hongrois.

  • 35 Ibid., p. 25-26.

On n’ignore pas que le hongrois appartient à la tige dite altaïque ; en revanche, on n’a pas encore tranché la question de savoir s’il est de la branche tartare ou de la finnoise. Cette solution qui nous intéresse, nous autres Hongrois, au double point de vue de la science et de la nationalité, fut le principal mobile qui me conduisit vers l’Orient. Je me proposais de déterminer par une étude pratique des langues vivantes, le degré de parenté qui m’avait d’abord frappé comme existant d’une manière positive entre les dialectes hongrois et turco-tartare, lorsque je les étudiais encore au jour indécis de la théorie35.

  • 36 Converti au protestantisme dans sa jeunesse, la spiritualité islamique semble l’avoir laissé indiff (...)
  • 37 Sur ce texte et sur les polémiques concernant son authenticité, voir l’édition procurée par Hazai, (...)

13Il séjourne quatre ans à Constantinople, devient précepteur du fils de Hussein Daim Pacha, puis le secrétaire de Fouad Pacha. Ayant assimilé selon ses dires une vingtaine de dialectes turcs, il publie ses premiers articles sur les liens historiques entre Turcs et Magyars. Il apprend en outre, au cours de ce premier séjour, l’arabe et le persan, se plonge dans le Coran, fréquente les medrasa de Constantinople, participant, s’il faut l’en croire, à des discussions théologiques de haute volée36. En 1858, il publie à Constantinople un dictionnaire allemand-turc et turc-allemand. En 1860, il envoie à l’Académie hongroise des sciences, dont il est devenu membre correspondant, le manuscrit turc d’une Histoire des Hongrois (Tārīɧ-i Ungurus), sauvée de l’incendie de la Bibliothèque royale de Székesfehérvár, et traduite en turc par l’interprète de Soliman, Tercümān37.

  • 38 Vámbéry, 2009, p. 26.

Une résidence de plusieurs années dans des familles turques et de fréquentes visites dans les écoles et les bibliothèques de l’Islam firent bientôt de moi un véritable Turc, je pourrais même dire un effendi. Le progrès de mes recherches linguistiques me poussait de plus en plus vers les profondeurs les moins accessibles des régions orientales, et lorsque je fus ainsi amené à risquer un voyage dans l’Asie centrale, il me sembla convenable de conserver ce caractère d’effendi et de parcourir l’Orient sous les dehors d’un indigène38.

  • 39 En habit de derviche à travers l’Asie centrale. La suite paraît en 1867, Vándorlásaim és élményeim (...)
  • 40 À son retour de Londres, Vámbéry sera reçu par Napoléon iii.
  • 41 Voir sur ce point, Mandler, 2014. Pour la version de Vámbéry, voir Vámbéry, 1905, chapitre x, p. 34 (...)

14Vámbéry retourne alors à Budapest pour obtenir le soutien de l’Académie, qui lui octroie un subside de 1000 forints. Il entreprend alors son second séjour en Orient et son grand périple en Asie centrale. En 1862, il s’embarque pour Trébizonde. Déguisé en derviche et sous le nom de Reshid Effendi, il prend le chemin de la Perse et parvient à Téhéran. Après un bref séjour dans cette ville, et dans l’impossibilité de poursuivre vers l’est, comme il en avait l’intention, à cause de la guerre qui vient d’éclater en Afghanistan, il fait alors route vers le sud avec une caravane et visite Qom, Ispahan et Chiraz, puis regagne Téhéran, où il se joint à une caravane de pèlerins, qui reviennent de La Mecque et se dirigent sur Samarcande. En leur compagnie, il traverse le désert de Karakorum jusqu’à l’oasis de Khiva, puis c’est Boukhara et enfin Samarcande. Il gagne ensuite, seul, l’Afghanistan par Hérat et Kirk. Le 19  janvier 1864, il est de retour à Téhéran, où il abandonne sa défroque de derviche. En mars il rejoint Constantinople et en mai Budapest. Quelques mois après son retour paraît le récit de ses aventures, Dervisruhában Közép Ázsián át39. Une traduction anglaise est publiée presque simultanément et l’année suivante, une traduction française de la version anglaise est éditée par Hachette40. En 1865, Vámbéry séjourne à Londres, où il reçoit un accueil triomphal. Il y fait la connaissance de Dickens, de Bram Stoker, qui lui doit peut-être la légende de Dracula. Les renseignements qu’il a recueillis en Asie centrale intéressent au plus haut point les Russes et les Britanniques. Le souvenir de la capitulation hongroise face aux troupes russes à Világos en août 1849 était dans toutes les mémoires et, pour un patriote hongrois comme Vámbéry, il était hors de question de collaborer avec les Russes, il lui paraissait donc préférable de travailler pour leurs adversaires. Il va ainsi non seulement devenir jusqu’à la fin de ses jours le défenseur des intérêts anglais en Asie centrale, mais il est aussi établi aujourd’hui qu’il a été au service du ministère britannique des Affaires étrangères et rétribué comme agent d’influence (il a probablement été aussi au service du sultan ottoman)41. Il fut donc à sa manière l’un des acteurs du Grand Jeu. Après cette parenthèse londonienne, il obtient une chaire de turcologie à l’université de Budapest, où il va enseigner les langues orientales jusqu’à sa retraite en 1904. Il publie sans discontinuer livres et articles sur les langues turques et leur parenté avec le hongrois. Sa grande affaire, estime-t-il, est la lutte contre l’influence grandissante de l’hypothèse finno-ougrienne, dont sa polémique avec Jόzsef Budenz a constitué le moment fort. Il devient membre de la Royal Geographical Society et, sur le modèle de son illustre devancière britannique, il fonde aux côtés de János Hunfalvy, frère du linguiste et détenteur de la chaire de géographie à l’université de Budapest, Antal Berecz et János Xántus, la Magyar Földrajzi Társaság, qu’il préside de 1889 à 1890. Depuis 1876, il est membre ordinaire de l’Académie hongroise des sciences. Il meurt à Budapest le 15 septembre 1913. Cette « guerre ougro-turque » n’est pas l’épisode le plus glorieux de sa carrière, il y révèle ses insuffisances, son manque de rigueur, mais Vámbéry n’en reste pas moins un immense savant, à l’image de ces érudits du xixe siècle à la curiosité encyclopédique. Tous les orientalistes hongrois de la fin du siècle et des commencements du suivant ont compté parmi ses disciples. Et s’il fut sa vie durant d’un patriotisme sourcilleux, il ne partagea jamais les positions extrêmes de ceux qui se réclamaient de lui et resta fidèle à ce vieux libéralisme hongrois dans ce qu’il avait de meilleur. L’hommage et le témoignage de reconnaissance que lui rendit après sa mort son premier élève, Ignác Goldziher est éloquent :

  • 42 Espagne, 2013, p. 82. Pour le texte entier de cet hommage, voir Goldziher, 1915.

Vámbéry m’a donné la preuve d’un amour paternel : je lui dois mes connaissances approfondies dans le domaine des langues turque et persane. Jour après jour, mon affection, ma gratitude et mon admiration pour lui augmentaient. Par son attachement personnel, il a veillé sur l’éclosion de mes études. Je serais foncièrement mauvais si jamais j’oubliais cela ou si je niais que je dois à Vámbéry mon attirance sincère pour les études orientales42.

Une longue polémique académique (1869-1884)

  • 43 Vámbéry, 1869.
  • 44 Vámbéry, 1869, p. 10-11
  • 45 Ibid., p. 8.

15Tout commence avec la publication, en 1869, d’une brochure de Vámbéry dans laquelle il proposait un certain nombre de concordances étymologiques entre le hongrois et le turco-tatare. Le texte reparaît sous forme d’article dans un des périodiques de l’Académie des sciences, les Nyelvtudományi Közlemények43. Dans ce texte de 83 pages, après une introduction sur la langue tatare en général, les affinités entre le hongrois et les langues turques et le problème des mutations consonantiques, Vámbéry fournit une liste de plus de 700 mots hongrois pour lesquels il pense avoir trouvé des équivalents dans la langue tatare. Cependant, à ce stade, Vámbéry ne remet pas encore en cause l’appartenance du hongrois aux langues finno-ougriennes, ni son étroite proximité avec le mansi. Des structures grammaticales semblables et des similitudes lexicales (certains noms de nombres, les pronoms personnels, les mots qui désignent les parties du corps, etc.) seraient les preuves de cette origine commune. Selon lui les emprunts au turc sont plus tardifs et tiennent au voisinage, voire à la fusion des proto-hongrois avec des peuples de langue turque rencontrés au cours de leurs migrations, comme les Bulgares de la Volga, les Kabares, les Petchenègues, les Coumans, les Khazars, les Huns ou les Avars44. Le hongrois n’a avec les langues turques qu’une « parenté de deuxième rang 45». Quant au peuple hongrois, Vámbéry estime qu’on peut le qualifier de peuple « mixte » (vegyes) associant apports finno-ougriens et turcs.

  • 46 Budenz, 1873, p. 65-135.
  • 47 Budenz, 1873, p. 67.
  • 48 Ibid., p. 68.
  • 49 Ibid., p. 68.
  • 50 Vámbéry n’hésite pas à rapprocher par exemple le vieux pronom hongrois kend du pronom turc kendi, o (...)

16La controverse éclate trois ans plus tard, lorsque Jόzsef Budenz fait paraître dans le même périodique un compte rendu très sévère de l’article de Vámbéry46. Sa critique est dévastatrice. Certes Vámbéry reconnaît à ce stade l’existence d’une famille finno-ougrienne dont le hongrois ferait partie47 et Budenz admet de son côté les emprunts considérables du hongrois aux langues parlées par tous les peuples turcs que les Proto-Hongrois ont rencontrés au cours de leurs migrations, ce qui a d’ailleurs contribué au processus de différenciation du hongrois par rapport à l’« ougrien » commun48. Il s’élève, en revanche, contre cette idée fantaisiste de parenté au premier ou au second degré, qui n’a aucun sens et rappelle la définition précise de ce terme en linguistique : on appelle langues apparentées des langues dérivant d’une langue commune49. Budenz n’a aucune difficulté à mettre en évidence le manque de rigueur et de méthode de Vámbéry, qui, souvent, ne s’appuie pas sur le radical du mot turc ou hongrois qu’il examine, mais sur une forme dérivée pour établir ses concordances50, quand il ne déforme pas le phonétisme des langues turques pour les besoins de sa thèse et établir des comparaisons erronées avec le hongrois.

17Budenz classe ensuite les concordances de Vámbéry en quatre catégories selon leur degré de vraisemblance :

  1. Concordances correctes qui témoignent d’une parenté ancienne ;
  2. Concordances apparentes ;
  3. Concordances incorrectes ;
  4. Concordances non significatives (par exemple des onomatopées)51.
  • 52 Vámbéry, 1869, p. 43, Budenz, 1873, p. 70 (avec une référence à Budenz, 1867).
  • 53 Budenz, 1873, p. 70.

18Il explique qu’il est possible de mettre en évidence les concordances erronées simplement en se fondant sur les principes solidement établis de la phonétique, principes que Vámbéry ignore superbement. Vámbéry s’autorise par exemple des mutations consonantiques hasardeuses, comme cette équivalence entre h et b, pour rapprocher le hongrois hal (poisson) du tchagatay baluk ou de l’osmanli balik, alors que Budenz a, lui, clairement démontré dans son dictionnaire l’origine finno-ougrienne de ce mot52. Pire encore pour l’amour-propre de Vámbéry, Budenz met en doute son impartialité et sa probité intellectuelle53.

  • 54 Vámbéry, 1882a.
  • 55 Vámbéry écrit que la parution de son livre a été comme un éclair dans le ciel serein ou une pierre (...)
  • 56 Vámbéry, 1882b.
  • 57 Hunfalvy, 1883, p. 6.
  • 58 Vámbéry, 1882a, p. 271. Sur les 663 étymologies établies par Budenz dans son Magyar-Ugor Összehason (...)
  • 59 Vámbéry, 1885, Ėrtekezések, X, 12, 1883 (1884), p. 27.
  • 60 On sait cependant que certains linguistes ont mis en évidence aujourd’hui le rôle de l’hybridation (...)
  • 61 Les questions proprement linguistiques sont brièvement traitées dans un des appendices du livre (cl (...)
  • 62 Pusztay, 1977, p. 96

19Vámbéry va mettre presque une décennie pour répondre aux critiques de Budenz, une réponse que partisans et adversaires attendaient avec une égale impatience. Ce n’est qu’en 1882, en effet, qu’il publie son livre sur L’Origine des Hongrois. Étude ethnologique54. Ouvrage massif cette fois de 527 pages et d’une érudition proprement étourdissante. Il fait l’effet d’une bombe, et c’est bien ainsi que son auteur l’avait conçu55. Son projet avoué est à présent « de renverser et de détruire jusqu’à ses racines l’école finno-ougrienne56 ». En tout cas d’en instruire le procès, comme en témoigne la citation placée en exergue du livre : Audiatur et altera pars. Le succès de librairie est immédiat et la première édition de ce livre aussi ardu que touffu est épuisée en trois jours, « nouvelle réjouissante, ironisera Hunfalvy, car le public hongrois n’a pas pour habitude de se presser pour acheter des ouvrages scientifiques57 ». Une deuxième édition est presque aussi rapidement épuisée. Allant bien au-delà de son essai de 1869, Vámbéry adopte cette fois une position radicale : les Hongrois ne sont plus présentés comme un peuple « mixte », c’est-à-dire comme un peuple finno-ougrien qui se serait mêlé au cours de sa longue protohistoire à des peuples turcs, les Hongrois sont des Turcs et la langue hongroise une langue turque qui ne renferme que quelques éléments finno-ougriens disséminés çà et là. Et ce serait précisément la lecture du Dictionnaire de Budenz, et l’impression négative qu’il lui avait laissée qui l’auraient fait changer d’avis58. En fait, la position de Vámbéry sur la question de la langue n’est pas des plus claires. Si Béla Kálmán, dans son étude sur Budenz, affirme sans nuance que Vámbéry classe le hongrois dans la famille des langues turques, le texte semble en réalité beaucoup plus ambigu et la position de l’auteur plus floue. Parfois, il semble revenir à la théorie d’une langue « mixte » (egy vegyes nyelv) qu’il avait soutenue dans son essai de 1869, et seules les proportions diffèrent, mais dans une mesure assez considérable, puisqu’il estime cette fois que le lexique hongrois est aux deux tiers d’origine turque, le tiers restant étant finno-ougrien. La proportion serait la même en ce qui concerne la phonétique et la grammaire (la double conjugaison par exemple étant propre aux langues finno-ougriennes). Ce sont ses adversaires, écrit-il, et en particulier Budenz et Hunfalvy, qui prétendent qu’il aurait voulu faire du hongrois une langue entièrement turque59. Mais cette notion de « langue mixte », telle qu’il la présente, est difficile à concevoir et si la possibilité d’emprunts lexicaux paraît en effet évidente, en revanche pour des données structurelles grammaticales et, surtout, phonologiques, on saisit mal quels processus d’hybridation auraient permis ici d’aboutir à cette fusion entre des langues appartenant de surcroît à des familles différentes60. Mais au fil de la lecture, on se rend rapidement compte que, pour Vámbéry, c’est davantage la question ethnologique que la question linguistique qui importe : le peuple hongrois n’est pas un peuple finno-ougrien, même si sa langue peut comporter des éléments finno-ougriens. « C’est l’un des principes de base de l’ethnographie moderne, écrit-il, que de ne pas réduire un peuple à sa langue » : les Bulgares sont un peuple turc à l’origine qui parle aujourd’hui une langue slave et les Lombards, peuplade germanique, s’expriment à présent dans une langue néo-latine. Dans la première partie de cette véritable somme, il commence donc par passer en revue toutes les données historiques (Történeti bizonyitékok, Preuves historiques) qui prouveraient l’appartenance des Hongrois à la grande famille turque selon le canon classique : il retrace toute l’histoire des Scythes, des Huns, des Avars, des Bulgares, des Khazars et des Petchenègue (chapitres 1 à 6), pour ensuite faire le point sur tous les témoignages laissés sur les Hongrois dans les sources arabes, persanes, byzantines ou occidentales, ainsi que dans les anciennes chroniques hongroises (chapitres 7 à 9). La deuxième partie est plus spécifiquement ethnographique (MűvelődésI mozzanatokok, Éléments de civilisation). S’appuyant souvent sur des données lexicales, il tente de brosser le portrait de cette civilisation commune aux Hongrois et aux différents peuples turcs (animaux, plantes, habitat, organisation familiale et politique, manière de combattre, mythes et religions). En résumé, Vámbéry se fonde dans sa démonstration sur trois types d’arguments : des arguments historiques (les sources), des arguments de type ethnographique ou sociologique, voire moraux (les éléments de civilisation, les mœurs en général, et des motifs « identitaires » comme les traits de caractère et les vertus attribuées aux peuples cavaliers d’Asie comme la bravoure ou l’amour de la liberté), enfin, pour une toute petite part seulement, des arguments spécifiquement linguistiques61. On voit que si Vámbéry n’est ici guère original, il étonne cependant par la masse des données historiques qu’il convoque pour les besoins de sa démonstration. La parution du livre est saluée par la grande presse qui prend presque unanimement parti pour Vámbéry. Comme l’écrit János Pusztay, tous les champions de la cause nationale, qui ressentaient comme une provocation cette théorie honnie de la parenté finno-ougrienne, saluent l’ouvrage de Vámbéry, et l’opinion suit62.

  • 63 Nemzet, 1882, cité par Pusztay, 1977, p. 82. Aurel Török est un personnage intéressant, médecin, il (...)
  • 64 Pesti Napló, 23 septembre 1882, no 262, Pusztay, 1977, Ibid. Munkácsi (1860-1937), le troisième gra (...)
  • 65 Hunfalvy, 1883, p. 4-39.
  • 66 Hunfalvy, op. cit., p. 5.

20Le monde académique ne va pas tarder à s’embraser à son tour. Première escarmouche peu après la parution du livre dans le Nemzet entre Aurél Török, qui prend le parti de Vámbéry et Hunfalvy qui soutient son ami Budenz63. Puis c’est au tour de Bernát Munkácsi de défendre les thèses des finno-ougristes dans le Pesti Napló64. Au cours de la séance du 8 janvier 1883 de l’Académie, Hunfalvy lit une communication sur la question du jour : le peuple hongrois est-il d’origine finno-ougrienne ou turco-tatare65 ? Dans sa communication, il s’interroge d’abord sur la question du patriotisme mise en avant par la presse. Existe-t-il une manière patriotique d’écrire l’histoire, une hazafias történetírás ? Et pourquoi le fait de défendre la théorie finno-ougrienne ferait-elle de lui un mauvais patriote (hazafiatlan) ? En Hongrie, on abomine cette idée de parenté finno-ougrienne. « Pour quelle raison ? Parce qu’elle fait honte aux Hongrois. Comment ! Les descendants de ces fameux Huns auraient pour parents des peuples venus de nulle part ? C’est une insulte pour le noble peuple hongrois que seules la haine et la jalousie peuvent expliquer66. » Il rappelle que

  • 67 Ibid. p. 5. En fait, Hunfalvy reprend ici à son compte les propos d’un auteur finlandais, Atti (Ant (...)

Kossuth, déjà, se plaignait de ces auteurs slaves ou allemands qui apparentaient sans aucun fondement scientifique les Hongrois avec d’autres peuples infimes, pareillement barbares et universellement méprisés, dans le seul dessein de ridiculiser leur nation. Et il constatait avec douleur que des écrivains hongrois s’étaient laissés prendre à ce piège et n’avaient pas pu résister aux manigances et aux tentations des diplomates habsbourgeois ; étouffant tout sentiment national, ils s’étaient joints à ces auteurs étrangers67.

21Selon Kossuth toujours, poursuit Hunfalvy,

au physique comme au moral, Hongrois et Finnois n’ont rien de commun, les premiers pourraient sans peine passer pour des modèles de beauté virile, alors que le physique des seconds est des plus disgracieux ; au moral, tous les historiens s’accorderaient pour faire l’éloge de la bravoure, de la noblesse et de la générosité des Hongrois et placer au contraire les Finnois aux degrés les plus bas de l’humanité.

  • 68 Hunfalvy, 1864, p. 3-97, Hunfalvy, 1876.
  • 69 Hunfalvy, 1883, p.38.

22Après ce préambule, Hunfalvy s’attaque directement au livre de Vámbéry ; il analyse les trois types d’arguments auxquels il a recours, mais s’étend plus particulièrement sur la question ethnographique. À la différence de Budenz, Hunfalvy n’est pas un pur linguiste et il s’intéresse depuis de nombreuses années aux questions ethnographiques. En 1864 déjà, il avait publié un très long article sur l’origine des Hongrois68 et en 1876 paraissait son Ethnographie de la Hongrie. Pour Hunfalvy, non seulement les Hongrois parlent une langue finno-ougrienne, mais ils sont aussi un peuple finno-ougrien. De là ce contentieux personnel entre lui et Vámbéry qui lui reproche d’identifier peuple et langue, ce dont Hunfalvy se défend en expliquant que les arguments ethnographiques ne font ici que conforter les preuves linguistiques et vont dans le même sens69.

  • 70 Marczali, 1883, p. 306-315 et p. 454-469. Sur Marczali, voir Romsics, 2011, p. 113-116.

23En mars paraît dans la Budapesti Szemle, la vieille revue libérale, un compte rendu très favorable du livre de Vámbéry par le jeune Henrik Marczali, qui sera l’un des très grands historiens de sa génération et dont la présence dans les rangs vámbérystes surprend un peu70. Marczali rend d’abord hommage au courage et à l’audace du grand voyageur, ainsi qu’à ses capacités hors du commun dans la connaissance et la maîtrise des langues. En bon historien, Marczali est le seul à attirer aussi l’attention sur les conséquences politiques du voyage de Vámbéry dans la rivalité et la concurrence anglo-russes en Asie centrale. Il n’est pas étonnant, explique-t-il, que son livre sur l’origine des Hongrois ait trouvé autant d’écho dans la presse quotidienne, ni suscité autant de passion dans le grand public, d’ordinaire indifférent aux débats scientifiques, car si les questions qu’il pose sont certes d’abord scientifiques, elles débordent largement ce cadre et les réponses que donne Vámbéry vont indiscutablement dans le sens du courant dominant.

  • 71 Marczali, 1883, p. 307.

Ce sont des Allemands qui ont répandu cette thèse finno-ougrienne, qui fait de ces peuples de chasseurs et de pêcheurs végétant dans des contrées glacées nos parents les plus proches, tandis que du côté turc, nous avons affaire à des peuples braves et combatifs (vitez és harczos népek). Il ne faut donc pas s’étonner si ceux qui, comme Vámbéry, se rangent de ce côté-là sont considérés comme de bons patriotes (hazafias) et leurs adversaires comme de mauvais patriotes (hazafiatlan)71.

24Pour Marczali, qui reprend à son compte les arguments traditionnels,

  • 72 Marczali, op. cit., p. 309.

il est donc inconcevable qu’il puisse y avoir quoi que ce soit de commun entre les Hongrois et ces peuplades finno-ougriennes qui n’ont jamais été capables de créer des États, alors que les Hongrois, comme avant eux les Huns et les Tatars ont su inscrire leur nom avec leur sabre dans les annales de l’histoire universelle et cela depuis leur première apparition dans l’histoire […] tout les rapproche donc de ces peuples cavaliers et guerriers et non de ces tribus inorganisées qui vivent dans les forêts et les marécages72.

25À la suite de Vámbéry, Marczali critique l’assimilation d’un peuple à sa langue, une idée dont il attribue aussi la paternité à Hunfalvy.

  • 73 Barna, 1883, p. 3-98. Barna est avant tout, comme Szinnyei, un spécialiste du finnois et, à ce titr (...)
  • 74 Barna, 1883, p. 32-34.
  • 75 Ibid. Et Barna de démonter le contraire : les Finnois n’ont-ils pas vaincu les Goths et les Estonie (...)

26Au cours de la séance du 7 mai 1883 de l’Académie des sciences, Ferdinánd Barna fait à son tour un compte rendu du livre de Vámbéry73. Il aborde d’abord la question en linguiste et met en avant l’idée d’une grande famille ouralo-altaïque, idée presque unanimement acceptée selon lui ; dans ce vaste ensemble, il distingue cinq groupes principaux : 1 le groupe finno-ougrien ; 2 la famille des langues turco-tatares ; 3 les langues samoyèdes ; 4 le groupe mongol ; et enfin, 5 le groupe toungouse. Les Huns appartenaient au groupe mongol. La famille turco-tatare, à l’intérieur de l’ensemble ouralo-altaïque, est plus proche du groupe mongol que de la famille finno-ougrienne, il y a par conséquent de grandes différences entre le hongrois et les langues turques74. Comme Budenz, Barna s’oppose à l’idée d’une langue « mixte » (vegyes nyelv), un pur non-sens selon lui. Et comme Hunfalvy, il pense que la raison du succès phénoménal du livre de Vámbéry s’explique surtout par le fait qu’il ne cesse pas de flatter la vanité nationale, en affirmant par exemple que les Hongrois et les autres peuples turco-tatars qui ont dominé l’Asie centrale sont les vrais successeurs d’Alexandre le Grand ou lorsqu’il soutient tout à fait gratuitement que les « Turco-Hongrois ont toujours été victorieux, tandis que ces malheureux Finno-Ougriens s’étaient constamment retrouvés dans le camp des vaincus75. »

  • 76 barna, 1883, p. 12.

En définitive, ce livre n’est rien d’autre qu’un appel à la vanité nationale, comme si son unique message était : malheureuse nation hongroise, ces linguistes finno-ougriens ont voulu te dépouiller de cette foi naïve, selon laquelle tu es un peuple d’Orient et non pas une branche détachée de ces petits peuples de mangeurs de graisse de poisson qui subsistent misérablement en pêchant ou en capturant des martres76.

  • 77 Munkácsi, 1882, p. 241, 247, 289, 385, 433, 481 et 531.
  • 78 Pozder, 1883, p. 48-60. Károly Pozder, après avoir étudié, outre le latin et le grec, le persan et (...)
  • 79 Szinnyei, 1883, p. 61-80 et p. 200-245. Szinnyei est un spécialiste du finnois, il a longuement séj (...)

27Bernát Munkácsi, partisan de Budenz, bien qu’il ait été autrefois l’élève de Vámbéry, revient à la charge et publie plusieurs articles dans le Magyar Nyelvőr traitant des emprunts du hongrois au turc et surtout du Dictionnaire de Budenz, avant de consacrer une série d’études très complètes à l’histoire de la linguistique comparée finno-ougrienne des origines jusqu’à son épanouissement actuel avec les travaux des Reguly, Hunfalvy et Budenz en passant par Strahlenberg, Sajnovics, Gyarmathi, etc77. . Critiquant Munkácsi, Károly Pozder fait au contraire un compte rendu élogieux du livre de Vámbéry et rend hommage à l’auteur et à ses qualités scientifiques dans une revue bénéficiant du soutien de la Commission linguistique de l’Académie des sciences78. József Szinnyei lui donne la réplique dans la même revue79 :

  • 80 Szinnyei, 1883, p. 61. Il note aussi que « le livre est habilement écrit de manière à convaincre le (...)

Le succès du livre de Vámbéry et l’écho qu’il reçoit dans la presse trouvent leur explication dans le fait que l’auteur traite de l’une des questions qui bénéficie le plus de la faveur du grand public et que la réponse qu’il propose est celle qui flatte le plus la vanité nationale80.

  • 81 Szinnyei, 1883, p. 200. (Voir p. 200-211 pour les comparaisons grammaticales et p. 212-236 pour la (...)

28Szinnyei reconnaît qu’il est impossible d’identifier peuple et langue, mais, pour sa part, il ne traite que de la question linguistique, abandonnant aux historiens le problème de l’origine du peuple hongrois. Et sur ce point, il critique le manque de méthode et de rigueur de Vámbéry, en particulier l’absence d’une notion claire de la parenté en linguistique. « La grammaire est le critère fondamental pour définir le degré de parenté entre deux langues » et la grammaire du hongrois est indiscutablement finno-ougrienne81, quant au lexique, s’il y a eu sans aucun doute des emprunts du hongrois aux langues turques, ce n’est en tout cas pas dans les proportions indiquées par Vámbéry. Szinnyei défend également les étymologies proposées par Budenz dans son Dictionnaire.

  • 82 Thúry, 1883, p. 131-167. Pusztay, 1977, p. 97. János Tύry ou Thύry a étudié la linguistique finno-o (...)
  • 83 Thúry, 1883, p. 129.
  • 84 Thúry, op. cit., p. 158. Thúry revient à la charge l’année suivante, toujours dans la même veine, s (...)

29Mais, si l’on suit János Pusztay, le représentant le plus déterminé du parti de Vámbéry est János Thύry, qui publie un long article dans Egyetemes Philologiai Közlöny sur les méthodes employées en ethnologie82. Deux théories sont en concurrence pour expliquer les origines du peuple hongrois, celle qu’il qualifie de « plus ancienne », la théorie « ougro-hongroise » (ugor-magyar theoria), c’est-à-dire la théorie finno-ougrienne, et la théorie « turco-magyar » (török-magyar theoria). Selon la première, les Hongrois appartiennent à la branche la plus méridionale et la plus orientale des peuples finno-ougriens, qui a été durant une longue période en rapport intime avec les populations turques voisines, dont elle a subi en profondeur l’influence. Selon la deuxième hypothèse, les Hongrois sont la branche la plus septentrionale des peuples turcs, marquée par le voisinage de peuples finno-ougriens83. Thúry est un lecteur d’Auguste Comte et de Darwin et il explique qu’il existe deux méthodes en sociologie ou en ethnographie : la méthode déductive ou subjective et la méthode inductive ou objective qui répond seule aux exigences de la science positive. Ceux qui soutiennent l’« ancienne » théorie des origines finno-ougriennes utilisent la méthode déductive, les partisans de la « théorie turco-magyare » au contraire partent des faits (par exemple tous les témoignages laissés par l’histoire). Ils se fondent aussi sur les données de la « psychologie comparée des peuples » (néppsychologiai összehasonlítás), qui examine et compare chez les différents peuples ces trois aspects de l’âme humaine : les capacités intellectuelles, la sensibilité et la volonté. Les capacités intellectuelles s’expriment dans les représentations du monde intérieur et extérieur, les manières de penser, dans l’état de développement de la langue ; la sensibilité, dans la religion, la morale et la poésie ; la volonté, enfin, dans les coutumes, les institutions, etc. Si on suit cette démarche « objective », tous les faits observés (croyances religieuses ancestrales, mode de vie, occupations, organisation familiale, façons de combattre, institutions sociales, morale, rôle joué dans l’histoire, etc.) prouvent l’appartenance des Hongrois à la famille des peuples turcs84. « Quod erat demonstrandum ! »

  • 85 Sa réponse à Vámbéry paraît dans les volumes 17 (1883) et 18 (1884) des Nyelvtudományi Közlemények, (...)
  • 86 Budenz, 1883-1884, p. 412.
  • 87 Budenz, op. cit., p. 417-418.
  • 88 Ibid., p. 418.
  • 89 Ibid., p. 424-449.
  • 90 Référence ironique à la nyelvújítás, la réforme et la modernisation de la langue hongroise initiée (...)
  • 91 Budenz, 1883-1884, vol. 17, p. 450-484 et vol. 18, p. 1-33.

30József Budenz, le champion du parti finno-ougrien, l’adversaire que Vámbéry s’était lui-même choisi, intervient à son tour dans le débat en décembre 1883 et janvier 1884. Dans sa réplique, comme précédemment dans Jelentés, Budenz ne quitte pas le terrain de la linguistique85. Le ton est d’une ironie cinglante. « Je dois l’avouer, c’est avec une certaine consternation que je vais débattre d’une question, dont j’étais persuadé qu’il n’y avait plus à débattre : dans quelle famille linguistique trouve-t-on des langues apparentées au hongrois86 ? » En effet, pour Budenz, si la question de la place des langues finno-ougriennes au sein de la grande famille des langues altaïques est encore matière à débats, l’appartenance du hongrois aux premières ne fait plus de doute. Il feint de s’étonner que « le même Vámbéry, qui, treize ans auparavant, semblait sur le point de se ranger du côté des partisans de la parenté finno-ougrienne, soit aujourd’hui d’un avis contraire » et il s’interroge « sur la raison qui a pu causer un aussi grand revirement87 ». Peut-être a-t-on découvert dans l’intervalle une nouvelle langue turque plus « hongroise » que le tchouvache, le tchagatay ou le yakoute ? Mais non, « c’est mon malheureux dictionnaire qui est responsable du fait que Vámbéry a perdu sa foi dans la théorie finno-ougrienne88 ». Dans une première partie, Budenz va donc consacrer vingt-cinq pages serrées à la défense des étymologies incriminées par Vámbéry, avec un chapitre particulier sur les mots désignant les parties du corps, dont les concordances finno-ougriennes sont également contestées par son adversaire89. Dans une deuxième partie, plus longue, Budenz attaque Vámbéry sur son propre terrain, celui de la turcologie et critique la manière dont son adversaire use des langues turques pour les besoins de sa démonstration en ironisant sur la « réforme de la langue turque » (török nyelvújítás90) pratiquée par son adversaire91.

  • 92 Vámbéry, 1885, p. 3-52 et ii, p. 3-74.

31Vámbéry va défendre ses positions en deux temps. Il va d’abord répliquer à Hunfalvy sur les questions historiques et ethnologiques et ensuite seulement à Budenz sur le terrain linguistique, révélant par là ses priorités92. Dans sa communication présentée devant l’Académie des sciences lors de la séance du 3 mars 1884, il réfute les objections que son contradicteur avait soulevées sur certains points avancés dans la première et la deuxième partie de son livre (les Preuves historiques et les Éléments de civilisation). Mais l’essentiel de son intervention porte sur le différend qui l’oppose depuis longtemps à Hunfalvy : la langue est-elle un facteur suffisant pour distinguer un peuple, autrement dit, peut-on réduire un peuple à sa langue ? Encore faudrait-il déjà avoir correctement déterminé la famille à laquelle appartient cette langue, ce dont les tenants du parti « finno-ougrien » n’ont pas été capables.

  • 93 Ibid., p.43.

Partant de cette déduction fausse, que la langue est l’unique critère permettant de définir une parenté, Monsieur Hunfalvy, depuis plus de trente ans, entend prouver aux Hongrois qu’ils sont des Ougriens, sans avoir été capable de démontrer que le hongrois est une langue exclusivement ougrienne ; lui et ceux de son parti travaillent dur et sans trêve depuis trois décennies et la grande œuvre n’est toujours pas achevée93.

  • 94 Vámbéry, 1885, ii, p. 3-4. Vámbéry lui accorde cependant le mérite de ne pas commettre la même erre (...)
  • 95 Budenz, 1883-1884, vol. 17, p. 450-484 et vol. 18, p. 1-33.
  • 96 Vámbéry, 1885, II, p. 29, 31 et suivantes.
  • 97 Budenz, 1883, p. 3-35.

32Au cours de la séance du 3 novembre, il s’attaque au « deuxième champion […], Jόzsef Budenz, le grand maître de la linguistique finno-ougrienne en Hongrie comme à l’étranger ». À la différence de Hunfalvy, dont la critique porte sur l’ensemble de son livre, il souligne que Budenz ne l’aborde que sous l’angle étroit de la linguistique et qu’il laisse en dehors du champ de sa recherche l’histoire et l’ethnologie94. Au passage, il critique également l’hypothèse d’une ancienne langue altaïque, qui serait la matrice commune de la famille des langues turques, mongoles-toungouses et finno-ougriennes. Mais l’essentiel de la communication de Vámbéry porte à nouveau sur les étymologies avancées par Budenz dans son Dictionnaire comparé ougro-hongrois (Magyar ugor összehasonlító szótár) et il lui reproche d’avoir tronqué de manière délibérée (szándékos ferdító) la forme de certains mots. On se souvient que dans son article paru dans les Nyelvtudományi Közlemények, Budenz avait ironisé sur la török nyelvújítás pratiquée par Vámbéry95, ce dernier va donc lui rendre la monnaie de sa pièce et ironiser à son tour sur la nyelvújítás du vocabulaire hongrois et ougrien dont Budenz se serait rendu coupable96. Un an plus tard, au cours de la séance du 30 novembre 1885, Budenz va mettre un terme définitif au débat97. Réponse sarcastique, concise et comme toujours avec Budenz, sans outrepasser jamais le domaine de la pure linguistique. À la réplique de son adversaire qu’il qualifie de « fulminante » (dörgedelmes szavú válasz), Budenz répond par la dérision, parlant de lui à la troisième personne :

  • 98 Budenz, op. cit., p. 5.

Budenz, le linguiste théoricien, le savant en chambre subjectif, qui ne connaît les langues turques que par l’intermédiaire de négligeables et médiocres dictionnaires occidentaux, tandis que Vámbéry, lui, le turcologue de terrain, après 33 années d’études et de pratique, maîtrise ces langues à la perfection98.

  • 99 Ibid.
  • 100 Thúry, 1985, p. 186-199 et p. 265-281. Sa réponse à Budenz sur la « ú.n. török nyelvújítás » imputé (...)

33La question n’est pas de savoir, explique-t-il, si la méthode qu’il a utilisée dans son Dictionnaire est juste ou non, ni de s’interroger sur sa conception de la vérité scientifique (il en a déjà été plus que largement question dans l’ouvrage), mais de chercher si, dans ses comparaisons entre les vocabulaires hongrois et turc, Vámbéry déforme ou non les faits, consciemment ou non, en tout cas intentionnellement (c’est-à-dire dans une fin précise)99. Budenz reprend ensuite l’essentiel de la démonstration qu’il avait précédemment donnée dans sa Felelet sur la nyelvújítás vámbéryste. Avant de conclure que cela suffisait et que, pour lui, le débat était clos, « Ám legyen ennyi is elég ! » Et en effet, sur le plan académique, la guerre est terminée. Thúry, le défenseur le plus acharné de Vámbéry va encore livrer une dernière bataille l’année suivante avec son Apologie du Vocabulaire turc100, mais il ne s’agit plus que d’une escarmouche sans conséquence.

  • 101 Pusztay, 1977, p. 92.

34C’est donc Budenz et le « parti finno-ougrien » qui sortent gagnant de cette « guerre » de quinze ans. Comme le note János Pusztay, d’une certaine façon, cette longue controverse aura été comme la pierre de touche ou l’épreuve de vérité pour la linguistique comparée finno-ougrienne, qui ne sera désormais plus sérieusement remise en cause par les spécialistes101. Mais c’est pourtant une victoire à la Pyrrhus, sur le seul terrain scientifique et auprès des seuls linguistes, car les faveurs du grand public restent acquises au parti de Vámbéry qui va poursuivre son œuvre et continuer à défendre ses idées. Comme il l’écrit dans ses mémoires, « la grande majorité du public se ralliait à mes thèses », rappelant que « les 700  exemplaires de la première édition de [son] livre sur l’origine des Hongrois avaient été vendus en trois jours. » Mais il est aussi bien conscient que les raisons de ce succès sont d’ordre politique et patriotique plutôt que scientifique :

  • 102 Vámbéry, 1905, p. 198.

L’origine asiatique (finno-ougrienne) déplaisait à cette fière nation, qui se sentait humiliée que l’on compte parmi ses ancêtres ces Ostyaks, ces Vogouls et ces autres peuplades sibériennes vivant misérablement de la pêche et de la chasse dans le Grand Nord. La parenté avec les Huns et les Avars convenait mieux aux Hongrois attachés aux vertus guerrières, à la bravoure et à l’indépendance102.

  • 103 Vámbéry, 1914. Ce livre a été publié après la mort de l’auteur par son fils Rusztem Vámbéry.
  • 104 Szekfű, « A magyar jellem történetünkben », Szekfű, 1939, p. 497-503.

35Ses ouvrages et ses articles rencontreront toujours le plus vif succès. Son tout dernier livre est une synthèse qui résume ses idées et ses travaux, Au berceau du peuple hongrois. Origine et développement de la parenté hungaro-turque103. Les raisons de cette faveur persistante sont aisément compréhensibles, la thèse de Vámbéry s’inscrit dans le droit fil d’une certaine mythologie nationale. Lorsqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’historien Gyula Szekfű, un « occidentaliste » pourtant, s’interroge, dans un ouvrage collectif sur l’identité hongroise, dont il était l’initiateur, sur le caractère hongrois, tel qu’il s’est construit à travers les âges, il invoque, à son tour, et en premier lieu, les traditions des peuples cavaliers de la steppe, qui ont pour attributs essentiels l’amour de la liberté (szabadságszeretet), la bravoure (vitézség) et les « dispositions politiques » (a politizáló hajlam, ou encore, a politizálás), caractères qui ne sont pas spécifiques à la nation hongroise, mais qu’elle partage « avec tous les peuples de pasteurs nomades qui ont déferlé pendant un millénaire de la Muraille de Chine aux Carpates. » Avec la fondation du Royaume de Saint-Étienne et la christianisation des Hongrois, ces caractéristiques ont perduré, elles se sont simplement métamorphosées, l’amour de la liberté en souci de l’indépendance de l’État hongrois, quant à la capacité politique (politikai tehetség), elle a permis la création d’institutions parlementaires « à l’anglaise104 ». Souvenons-nous ici des arguments avancés par Bessenyei contre Sajnovics ; lui aussi avait recours à une sorte de « caractérologie nationale » avant la lettre, évoquant la bravoure, l’aspiration à la victoire, l’amour de la gloire et l’aptitude au « gouvernement », à « l’empire » (uralkodás), tout cet ensemble de traits qui permettraient de distinguer « le peuple d’Attila » de « ces obscures tribus nordiques végétant dans leurs marécages », comme on avait pris l’habitude de les qualifier. Comme tous leurs cousins de la steppe, les Hongrois sont donc conquérants et dominateurs, et doués de ce que Vámbéry nomme quant à lui une « capacité à forger un État » (államalkotó képesség). Vámbéry va d’ailleurs plus loin dans une page essentielle de son essai de 1882, la dernière, qu’il faut citer presque toute entière. Il vient d’évoquer le sort des Bulgares de Mésie qui ont perdu leur langue turque d’origine pour se fondre dans la masse des populations slaves, il poursuit :

Les Hongrois, en revanche, grâce au puissant sentiment de leur individualité nationale, sont parvenus à se maintenir même à une époque où leur caractère ethnique propre avait entièrement disparu, au milieu de nationalités étrangères qui les surpassaient deux ou trois fois en nombre, et alors même que les efforts incessants de la civilisation chrétienne avaient fini par les intégrer, s’agissant de leurs coutumes et de leur vision du monde, dans la culture occidentale, les unissant et les fusionnant avec les populations autochtones de la Pannonie ou avec celles qui étaient issues de migrations plus anciennes.

  • 105 Vámbéry, 1882a, p. 411-412.

Et cet amour, cet attachement à leur individualité nationale – que, en dehors des Hongrois, aucun autre peuple, issu comme lui des steppes asiatiques et parvenu dans les régions civilisées d’Asie et d’Europe, n’a possédé à un pareil degré - a continué à vivre de manière étonnamment entière au sein de ce peuple jusqu’à l’époque actuelle et cela, en dépit même de profondes transformations ethniques et sociales, en produisant, avec une force toujours aussi puissante, le même résultat positif. La force morale qui a permis aux Hongrois, au moment où ils fondaient leur patrie, d’imposer leur domination en Pannonie sur les Petchenègues, les Coumans, les Khazars et toutes les autres tribus, alliées ou étrangères, cette même force continue de s’exercer, un millénaire plus tard, sans faiblir, chez les Hongrois modernes qui vivent au milieu d’éléments slaves, roumains et allemands pourtant numériquement supérieurs. La capacité à fonder un État (az államalkotásra való képesség) ne faisait certes pas non plus défaut chez les autres peuples d’origine turco-tatares ; en effet, de la Chine jusqu’aux Balkans, ce sont le plus souvent des souverains turco-tatars qui ont occupé les trônes d’Asie jusqu’à l’époque moderne – et certains les occupent encore aujourd’hui - cependant, cette capacité à perpétuer durablement un État (az államföntartás hatalmát), seul le peuple hongrois l’a possédée105.

  • 106 Précisons ici que cette vision de l’histoire nationale a d’abord été celle de la köznemesség, la no (...)

36Au-delà de ces dispositions politiques qu’ils partagent avec les autres peuples turcs, le propre des Hongrois, ce qui les singularise, se trouve donc dans cette capacité à inscrire leur création dans la durée, ce qui permet de comprendre pourquoi, à la différence des empires éphémères créés par les Huns ou les Avars, l’État hongrois a su traverser les siècles, et pourquoi le peuple hongrois a non seulement réussi à survivre en tant que nation, mais a su imposer sa domination sur tous les autres peuples de la région. Continuité et permanence de l’État hongrois et, conséquemment, maintien et permanence de l’hégémonie hongroise dans le bassin des Carpates, lors de la « conquête de la patrie » (honfoglalás) comme, un millénaire plus tard, dans la Hongrie du Compromis. Il n’est pas très difficile de lire dans ce texte des préoccupations politiques très contemporaines dans une Hongrie confrontée aux aspirations centrifuges de ses « nationalités », où les plus optimistes, confiants dans les forces du pays, rêvaient d’une assimilation « à la française ». Mais dans ces lignes de Vámbéry, dans cette surenchère même (la supériorité des Hongrois sur les « autres » Turcs), ce qui transparaît, c’est peut-être moins une forme de triomphalisme, qu’une sourde angoisse et un doute sur la capacité des Hongrois à maintenir leur situation hégémonique dans ce bassin des Carpates qu’ils avaient conquis mille ans auparavant. Et en matière d’államalkotó képesség, la parenté finno-ougrienne n’avait alors rien à leur offrir. La Finlande n’était encore qu’un Grand-Duché russe, dominé par une noblesse et une bourgeoisie majoritairement suédoises ; son « réveil national » a bien commencé (il y a près d’un demi-siècle que les premiers chants du Kalevala ont été publiés), et au tournant du siècle, il trouvera un écho en Hongrie, mais il n’a encore débouché sur aucune traduction politique. L’Estonie est une province russe soumise à une aristocratie germanique et de ce point de vue encore moins avancée. Et que dire de tous ces « petits » peuples finno-ougriens dispersés de la Volga ou de l’Oural ! Pour les Hongrois, il n’y avait par conséquent aucune inspiration, aucun modèle, aucune alternative à chercher de ce côté-là106.

  • 107 « Irán és Turá », Athenaeum, 1839, 1er sept. Voir Domokos, 1998, p 118-119, en particulier la citat (...)
  • 108 Táncsics, Ėletpályám, cité par Domokos, 1998, p. 117.
  • 109 Op. cit., p. 109.
  • 110 Ibid., p. 120-127 et particulièrement l’extrait du Buda halála, le poème écrit en 1863 intitulé Reg (...)

37L’opinion commune et les lecteurs de la grande presse n’étaient pas seuls à continuer de soutenir bruyamment le parti vámbéryste, on trouve aussi dans son camp une part notable de l’élite politique et littéraire du pays. Nous avons mentionné les piètres idées prêtées à Kossuth (à tort ou à raison) au sujet des Finnois. Le même Kossuth n’aurait vu dans toute cette affaire qu’un complot de la Cour de Vienne. Cette idée du « complot autrichien » est récurrente. Selon la rumeur publique, c’était François-Joseph qui aurait ainsi personnellement décidé d’envoyer en Hongrie l’allemand Budenz pour y répandre ces thèses finno-ougriennes, dans le but d’humilier la nation hongroise, afin de mieux la dominer. Grand pourfendeur de la halzsírszagú rokonság, Ferenc Pulszky, ancien quarante-huitard, ami de Kossuth avant leur rupture sur la question du compromis avec l’Autriche, était du même avis. Directeur du Nemzeti Múzeum, membre de l’Académie des sciences, de la Régészet Társásag (Société d’archéologie), de la Kisfaludy Társaság, franc-maçon, ce juriste de formation était aussi un linguiste amateur et l’un des premiers à utiliser le terme de Turán dans un article écrit en 1839107. Autre quarante-huitard hostile à la parenté finno-ougrienne, le représentant de l’extrême gauche, Mihály Táncsics. Cet autodidacte se passionnait depuis toujours pour la question de l’origine des langues et s’était persuadé que le hongrois était la langue la plus antique108. Du côté de la littérature, le romancier le plus populaire de l’époque, Mór Jókai, a jusqu’au bout balancé entre les deux écoles. Ami d’István Horvát dans sa jeunesse, il a aussi participé à la rédaction de l’Album Reguly et soutenu par ailleurs Vámbéry au moment où celui-ci se préparait pour sa grande expédition en Asie centrale. Selon Péter Domokos, il semble, pour finir, que ses sympathies se soient portées du côté d’Attila et des Turco-Tatars de Vámbéry109. Le poète János Arany, de son côté, n’a cessé de soutenir Vámbéry, à la fois à titre personnel et en tant que secrétaire de l’Académie. Sa mort en 1882 l’empêcha de participer à la phase la plus aiguë de la guerre ougro-turque. Arany s’est toujours passionné pour le passé légendaire hongrois et le mystère des origines, et de ce point de vue il est l’héritier de Vörösmarty comme d’István Horvát. Dans ses grands poèmes comme la Trilogie de Csaba ou la Mort de Buda, il reprend sur le mode épique toutes les figures célébrées par les chroniqueurs médiévaux110.

Les métamorphoses du « vámbérysme »

  • 111 Cette expression, a második ugor-török háború, est tardive. Elle ne se trouve que sous la plume d’u (...)
  • 112 Il renouait, peut-être sans en avoir conscience, avec les théories du juriste István Werbőczy qui, (...)

38En dépit de sa défaite académique, l’étoile du « vámbérysme » ne pâlira pas. Par facilité de langage, on peut désigner ainsi cette association d’un mythe d’origine et de fantasmes identitaires, dont Ármin Vámbéry est l’une des figures. Le débat ressurgit dans l’entre-deux-guerres dans un contexte historique et politique bien différent. Cette « seconde guerre ougro-turque111 », à laquelle nous consacrerons une autre étude, prendra un tour sensiblement différent. L’appartenance de la langue hongroise à la famille des langues finno-ougriennes n’est plus remise en cause. Le terrain se déplace de la linguistique à l’ethnologie, un déplacement déjà largement initié par Vámbéry lui-même, comme on l’a vu, après sa première escarmouche avec Budenz, dans son livre A Magyarok eredete (1882). L’idée générale, assez étrange au demeurant, est la suivante : les Hongrois, une ethnie finno-ougrienne, ont été conquis par un peuple turc, qui leur aurait transmis une culture plus évoluée, tout en adoptant leur langue (Vámbéry, on le sait, avait déjà envisagé cette idée d’un « peuple mixte » avec une classe dirigeante d’origine turque112). Partant de là, il n’y avait qu’un pas à franchir pour identifier ce peuple conquérant aux Bulgaro-Tatars, putatifs héritiers des Huns. L’intérêt de cette hypothèse était double : d’une part, elle attribuait une place éminente à un peuple issu du monde turc, paré donc de toutes les vertus militaires et politiques que l’opinion leur prêtait, d’autre part, elle permettait de « sauver la tradition ». Il existait donc bien une authentique magyar-hun monda, une geste hunnique – véritable épopée nationale – qui se serait transmise oralement des Huns aux Hongrois par la médiation des Bulgaro-Tatars et que les chroniqueurs médiévaux auraient seulement mise en forme. Le médiéviste Bálint Hóman a consacré une partie de ses recherches à l’histoire de cette hypothétique magyar-hun monda. D’une certaine façon, cette autre « guerre ougro-turque » est d’une plus grande richesse et d’une plus grande diversité, par les thèmes traités aussi bien que par la personnalité de ses acteurs. Outre Hóman déjà cité, participèrent à ces débats des linguistes de renom comme Zoltán Gombocz (le maître d’Aurélien Sauvageot au Collège Eötvös), Gyula Németh, un turcologue réputé, ou encore une personnalité inclassable comme István Zichy, archéologue, préhistorien, muséographe, mais avant tout un passionné d’ethnologie.

  • 113 Domokos, 1998, p. 173 et suivantes, 1945 után.
  • 114 Ibid.
  • 115 János Pusztay publie une nouvelle édition revue et augmentée de son livre en 2020. Si dans la premi (...)

39Après 1945, avec le changement de régime, le « vámbérysme » connaît une éclipse de plus de quatre décennies. Non seulement l’appartenance du hongrois à la famille des langues finno-ougriennes n’est plus matière à discussion, mais les spéculations sur l’ascendance hunnique ne sont plus à l’ordre du jour. La géopolitique joue aussi un rôle, comme le remarque d’emblée Péter Domokos, dans le chapitre qu’il consacre à cette période : tous les peuples finno-ougriens se trouvent réunis dans le même camp : l’URSS, le pacte de Varsovie pour la Hongrie, une neutralité « amicale » dans le cas de la Finlande113. On pourrait presque parler d’une « petite internationale » finno-ougrienne. Cette unité favorise naturellement la circulation des étudiants et des chercheurs. Ainsi Péter Domokos va enseigner quelques années à Leningrad et peut séjourner à Syktyvkar, la capitale des Komis, une ville normalement interdite aux étrangers. Béla Kálmán effectue plusieurs missions de recherche auprès des Mansis, dont il devient l’un des spécialistes. Des motifs finno-ougriens apparaissent chez certains auteurs hongrois, par exemple chez Gyula Illyés ou Sándor Weöres, Zoltán Kodály s’inspire du folklore des Maris (Öt hegyi-mari népdal, 1961) ou du Kalevala114. Par ailleurs, le « vámbérysme » ne correspond pas à l’idéologie du régime, l’heure n’est plus à l’exaltation des aristocraties guerrières et des peuples conquérants. A contrario, toutes les caractéristiques qui affectaient négativement l’image des petits peuples finno-ougriens – pauvres pêcheurs, humbles paysans, éleveurs de rennes – apparaissent désormais sous un jour positif. La guerre contre la linguistique finno-ougrienne se poursuit en revanche dans les milieux de l’émigration, où les théories les plus absurdes fleurissent, comme celle de la parenté du hongrois et du sumérien. C’est pour les réfuter que János Pusztay publie en 1977, aux éditions Magvető, un petit livre incisif, Az « ugor-török háború » után. Fejezetek a magyar nyelvhasonlítás történetéből, dans lequel il consacre aussi tout un chapitre à la « guerre ougro-turque »115.

  • 116 On pourrait peut-être trouver une dimension comparatiste à ces « revivals » post -90. On connaît au (...)
  • 117 Ablonczy, 2021 p. 334.
  • 118 Ibid., p. 343.

40Cependant, après la chute du régime communiste, dès la fin des années 1990, on vit ressurgir le spectre du vámbérysme116, mais aussi celui du touranisme et ces deux mouvements autrefois distincts se confondirent alors dans une forme débridée d’éclectisme. La revue Turán, disparue en 1944, reparaît sous le même titre en 1998. Elle se présente comme « un journal scientifique se consacrant à la recherche des origines hongroises », en déplorant que « la science officielle continue à soutenir opiniâtrement l’origine finno-ougrienne117 ». « Complot habsbourgeois » dans les années 1880, la linguistique finno-ougrienne apparaît dans les années 2000 comme le fruit d’une « machination habsbourgo-communiste ». Comme leurs prédécesseurs de l’entre-deux-guerres, les dirigeants de la Fondation Touran proposent d’ériger une gigantesque statue d’Attila dans le lit du Danube à Budapest118.

  • 119 Ce terme de kurultay désignait jadis la grande assemblée des tribus mongoles. Il a été repris au co (...)
  • 120 Ibid., p. 339.

41Le symptôme le plus spectaculaire et le plus pittoresque de cette renaissance est l’organisation, depuis 2008, grâce à un financement largement public et avec la participation de représentants du gouvernement (László Kövér, par exemple, le président de l’Assemblée nationale, en 2022) d’une sorte de festival panturc, le « Grand Kurultáy » (kurultáj en hongrois) ou « parlement des peuples hunno-turciques » qui se tient tous les deux ans, en août, à Bugac, un village de la Grande Plaine, en pays couman, et rassemble plus de vingt-cinq délégations étrangères119. Les participants y communient dans le culte des « valeurs ancestrales » : concours de tir à l’arc, courses de chevaux, séances de chamanisme… Balázs Ablonczy présente assez justement ce phénomène comme « l’invention d’un folklore post-moderne120 ».

  • 121 Un petit échantillon de son abondante production : A hunok kultúrtörténete : Fehérvár, A déli hunok (...)

42Si on veut tenter une typologie entre ces différents épisodes, on pourrait dire que, si par définition la réception de l’opuscule de Sajnovics n’avait touché que les milieux savants, la « guerre ougro-turque » est une querelle académique qui rencontre, grâce à la presse, un écho immédiat dans le grand public. La « deuxième guerre ougro-turque » semble être restée plus confidentielle et confinée dans les milieux universitaires, en mobilisant quelques grands noms. Avec le phénomène contemporain, nous sommes résolument dans le domaine de la parascience, qui confine parfois avec celui de l’ésotérisme. Il s’épanouit dans des fondations, instituts, « académies » privées, parfois placées sous le patronage de Vámbéry, dont presque toutes les œuvres ont été rééditées dans les années 2000, souvent dans des éditions luxueuses et sans appareil critique. Les milieux universitaires restent épargnés, à quelques très rares exceptions près, comme Borbála Obrusánszky (née en 1972), professeur assistante (adjunktus) à Károli Gáspár, l’université réformée de Budapest. Initialement spécialisée en études mongoles, elle a fini par se consacrer à l’histoire des peuples de la steppe, aux Scythes et surtout aux Huns et à la hun-magyar rokonság, la parenté entre Huns et Hongrois, thèmes qui sont l’objet de ses nombreuses publications121. Elle est par ailleurs membre du Jobbik, le parti d’extrême droite, et rédactrice en chef de Kélet kapúja, « Porte de l’Orient », la revue qui a pris la suite de Turán en 2017. En 2020, elle est nommée ambassadrice de Hongrie en Mongolie. Sciences parallèles donc, mais qui bénéficient souvent de généreux fonds publics. Ainsi, sitôt nommé à la tête du vaste ministère des Ressources humaines aux multiples attributions, parmi lesquelles l’enseignement et la recherche, Miklós Kásler, oncologue de formation et professeur de médecine, contribue à la création d’un Magyarságkutató Intézet, « Institut de recherches sur la magyarité », dont il deviendra le président quelques années plus tard, institut dans lequel on se livre à des attaques en règle contre les travaux universitaires des historiens, protohistoriens, turcologues, linguistes, accusés de chercher à occulter « le véritable passé des Hongrois ».

Conclusion

  • 122 Pusztay, 1977, p. 106-107.

43Au terme de cette enquête qui est loin d’être exhaustive, puisque nous n’avons pas quitté le monde académique en laissant de côté la presse et le débat public, nous pouvons malgré tout tirer quelques conclusions. On l’a vu, cette controverse n’est pas prioritairement une affaire linguistique, du moins pour les partisans de Vámbéry. Il est à noter que tous les linguistes, à la seule exception de József Thúry, soutiennent Budenz (Ferdinánd Barna, Bernát Munkácsi, józsef Szinnyei et bien sûr Pál Hunfalvy). Le parti vámbéryste, en revanche, est beaucoup plus hétéroclite, on y croise des anthropologues, comme Aurél Török, des historiens comme Henrik Marczali, des critiques, comme Károly Pozder. Les discussions sont aussi asymétriques. À la différence de ses adversaires, Budenz ne quitte jamais le terrain de la linguistique. Les critiques qu’il adresse aux deux publications de Vámbéry (Magyar és török-tatár szóegyezések, 1869 et A magyarok eredete, 1883), visent avant tout leur manque de méthode. Il fait grief à l’auteur de ses étymologies fantaisistes, de ce qu’il nomme plaisamment sa török nyelvújítás – sa « rénovation/reconstruction des langues turques ». Selon Budenz, Vámbéry ne possède aucune notion claire de la parenté linguistique, ce qui ouvre naturellement la porte à toutes les dérives. Pour János Pusztay, Budenz offre dans ses réponses une magistrale leçon sur la manière de pratiquer la linguistique comparée et il n’est pas loin de considérer Jelentés et Felelet comme formant une sorte de « discours de la méthode122 » pour cette discipline. Il en va tout autrement chez Vámbéry. Les questions de pure linguistique ne semblent pas être au centre de ses préoccupations. En finissant par abandonner ce terrain à son adversaire, c’est presque comme s’il reconnaissait sa défaite, mais c’est pour mieux rebondir sur le terrain de l’histoire et de l’ethnographie. On a vu à quel point ses hypothèses, en matière linguistique, étaient aussi confuses que fluctuantes. Dans son article de 1869, il admettait que le hongrois était une langue finno-ougrienne, mais dont le lexique comportait un nombre important de mots d’origine turque, ce que lui concédait du reste Budenz. Ce qui était inacceptable en revanche, aux yeux du critique, c’était cette idée de « langue mixte » ou cette notion de degrés de parenté (« parenté au premier degré », « parenté au second degré »). Dans le gros traité de 1882, A magyarok eredete, ses hypothèses semblent pour le moins contradictoires. Il affirme tantôt que le hongrois appartient pleinement à la famille des langues turques, tantôt il se contente de réévaluer considérablement à la hausse la part du lexique qui en dérive. En définitive, peu importe l’origine de la langue parlée par les Hongrois, les Hongrois sont des Turcs et, en cette qualité, les héritiers de leurs vertus guerrières et politiques. Voilà aussi pour quelle raison, parmi ses contradicteurs, il cible d’abord Pál Hunfalvy, avant de s’attaquer à son principal rival, Budenz. On l’a vu, Hunfalvy, à la différence de Budenz, s’intéressait autant à l’ethnographie qu’à la linguistique et il soutenait qu’un peuple pouvait se définir par sa langue : si donc les Hongrois parlent une langue finno-ougrienne, c’est aussi parce qu’ils sont un peuple d’origine finno-ougrienne. Notons au passage que la critique de Vámbéry est ici parfaitement pertinente. Cette identité supposée entre un peuple et sa langue est en effet une vision éminemment romantique, un héritage herdérien et cette idée, à l’origine du nationalisme linguistique, a souvent été contredite par les faits (Vámbéry citait avec raison le cas des Lombards ou celui des Bulgares).

44En définitive, l’origine et la matière de cette « guerre ougro-turque » sont à rechercher dans le répertoire de ces stéréotypes identitaires qui se sont cristallisés dans la deuxième moitié du xviiie siècle et dont on a constaté la persistance : Vámbéry fait écho à György Bessenyei, comme, au siècle suivant, Gyula Szekfű s’interrogeant sur l’identité hongroise retrouvera l’inspiration de Vámbéry. Ce sont ces stéréotypes qui ont fait obstacle à la réception de la linguistique finno-ougrienne avant tout chez les non-linguistes. C’est pour les mêmes raisons qu’une majorité du public s’est rangée du côté de Vámbéry. Les partisans de Budenz et ceux de Vámbéry (et Vámbéry lui-même), tous s’accordaient au moins sur un point : si la généalogie turque rencontre une telle faveur auprès du public, « c’est qu’elle flatte la vanité nationale ».

  • 123 Hunfalvy, 1986.

45En passant rapidement en revue les réactions suscitées par la publication du livre de Sajnovics, on a pu constater qu’il était impossible de tracer des lignes de partage idéologiques, religieuses ou politiques entre ses partisans et ses adversaires, puisqu’on y retrouvait pareillement des tenants du conservatisme et des représentants des Lumières, des protestants et des catholiques, des loyalistes pro-habsbourgeois et des frondeurs. Les positions sont-elles plus tranchées lors de la « guerre ougro-turque » ? Les vámbérystes que nous avons identifiés se situent du côté des nationalistes, des héritiers de la révolution de 1848, hostiles à Vienne, aux Habsbourg et à tout ce qui est allemand en général. Qu’en est-il du camp adverse ? On ne sait rien des idées ou de la sensibilité politiques de Budenz. Aux yeux de ses adversaires, il incarne « l’Allemand » et le « valet des Habsbourg ». Mais rien n’interdit de penser qu’il ait pu se prendre de passion pour sa nouvelle patrie. Le parcours politique de Pál Hunfalvy nous est en revanche bien connu. Né Paul Hunsdorfer, issu d’une famille luthérienne du Szepesség, dont le père apprit le hongrois sur le tard, donc aussi suspect aux yeux de nombre de Hongrois prisonniers de leur ethnicisme que Budenz lui-même, Hunfalvy fut un quarante-huitard engagé et ne renia jamais le programme de la Révolution. Député en 1848, il est resté fidèle à Kossuth jusqu’au bout, même si, à la diète de Debrecen, il avait refusé de voter la destitution des Habsbourg et rejoint le « parti de la paix », ce qui lui avait valu malgré tout d’être condamné à mort, avant de bénéficier d’une amnistie en 1850. Il a, du reste, laissé un journal qui apporte un témoignage intéressant sur cette période123. On doit donc admettre que, lorsque l’on était à même de séparer le registre scientifique et le registre politique, il était possible d’être un partisan fidèle de Kossuth tout en défendant les thèses de la linguistique finno-ougrienne.

46La « guerre ougro-turque » est un exemple de confusion entre science et politique. Il ne s’agit bien sûr pas là d’une spécificité hongroise, mais il est tout de même singulier, dans une discussion scientifique, de recourir immédiatement à l’argument du patriotisme. L’hypothèse des origines turques est hazafias, patriotique, la linguistique finno-ougrienne est au contraire hazafiatlan. On a évoqué le scandale provoqué par la publication d’un livre de Gyula Szekfű en 1913. Une quarantaine d’années sépare ces deux épisodes, mais ils appartiennent à la même séquence historique et politique. Szekfű affirmait que François Rákóczi, en se soulevant contre Vienne n’avait en vue que la restauration de sa principauté de Transylvanie et non pas la libération de toute la Hongrie, comme on le pensait alors, en voyant dans cette révolte princière une sorte de préfiguration des guerres de libération de 1848-1849. Porter le doute sur le projet de Rákóczi, c’était donc remettre aussi Kossuth en cause. Nous sommes en apparence très loin du différend entre Vámbéry et Budenz, pourtant le vocabulaire utilisé est le même. Le livre de Szekfű est hazafiatlan et son auteur qualifié de « valet des Habsbourg ». Dans les deux affaires, la passion et la violence sont de la même ampleur, comme l’implication du grand public dans une querelle historiographique pourtant presque aussi ésotérique que les questions d’étymologies soulevées par Budenz et Vámbéry. Si cette confusion entre science et politique n’est pas propre à la Hongrie, ces deux affaires qui se sont déroulées dans l’espace d’une génération ont malgré tout valeur de symptôme d’un nationalisme aux formes parfois pathologiques.

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Notes

1 Kisban, 1943, p. 53.

2 Caussat, Adamski, Crépon, 1996.

3 Voir Le Calloc’h, 2008, p. 162-175 (cet article reprend le texte d’une communication faite à un colloque organisé par l’Institut finlandais en 1991), et surtout Domokos, 1998.

4 Démonstration de l’identité des langues hongroise et laponne.

5 Kisban, 1943, p. 48.

6 Le Calloc’h, op. cit., p. 161

7 Éder, 1999, p. 56.

8 Preuves grammaticales des affinités entre le hongrois et les langues d’origine fennique.

9 Domokos, op. cit., p. 57.

10 Pour une dimension comparatiste, nous renvoyons aux ouvrages classiques d’Eric Hobsbawm et d’Anne-Marie Thiesse. Hobsbawm, 1992 ; Hobsbawm & Ranger, 2012 ; Thiesse, 2014. Sur le terme de « roman national » et sur son utilisation, on peut se reporter à ces deux ouvrages classiques : Citron, 1987 et Sand, 2015.

11 Sur la figure d’Attila et ses métamorphoses dans l’histoire hongroise, on peut se reporter à la synthèse d’Edina Bozóky, Bozóky, 2012.

12 Le Calloc’h, 2008, p. 162.

13 Bessenyei, 1987, p. 728-729.

14 La permanence dans la durée de ces stéréotypes n’est évidemment pas propre aux Hongrois. La Germanie de Tacite, dont le manuscrit avait été redécouvert à la Renaissance, a fourni aux auteurs allemands durant plus de trois siècles les éléments d’une « caractérologie nationale ».

15 Voir Hazai, 1976, p. 100.

16 On retrouvera la trace de ces préoccupations à l’arrière-plan d’un texte de Vámbéry cité plus loin (note 105).

17 Moór, 1939, p. 27.

18 Szekfű, 1913. Voir Dénes, 2015, p. 94-140.

19 Ablonczy, 2021, p. 85-86. L’auteur s’appuie sur un article de Vámbéry paru dans la Budapesti Szemle, « A tatárok kultúrtörekvései ».

20 Ablonczy, op.cit., p. 123

21 Le Calloc’h, 2003, p. 161-191 et Ablonczy, passim.

22 Le Calloc’h, 2004, p. 187-210 et Ablonczy, « Vers une diplomatie finno-ougrienne », op. cit, p. 183-195 (référence au livre publié à l’occasion du congrès de Budapest sous la direction de Pál Teleki, Finnek, észtek. A magyarok északi testvérnépek, Budapest, Presses de l’université, 1928).

23 Ablonczy, ibid., p. 89 : « Dans leurs années d’apprentissage, Budenz et Vámbéry avaient entretenu, en s’affublant des sobriquets de Youssouf et Reshid, une relation avec Áron Szilády, évêque calviniste, orientaliste et membre de l’Académie hongroise des sciences, et c’est ensemble qu’ils fréquentaient les leçons d’arabe, de turc et de persan] de János Repiczky. » (C’est sous le nom de Reshid Effendi que Vámbéry entreprendra son périple en Asie centrale). Ablonczy rappelle aussi que Budenz lui-même avait cru jadis à la parenté linguistique turco-hongroise. Vámbéry ne consacre qu’une phrase à Budenz dans ses mémoires, lorsque, à propos des réactions suscitées par la parution de son livre A magyarok eredete, il évoque le « fanatisme » de ses adversaires linguistes et philologues, rappelant au passage que Budenz était allemand, tout en reconnaissant ses qualités éminentes (Vámbéry, 1905, ix, 13, p. 197).

24 Domokos, p. 10. Sur la vie, la personnalité et l’œuvre de Budenz, voir surtout Balassa, 1936 (le numéro spécial du Magyar Nyelvőr, « Budenz József 1836-1892 », paru à l’occasion du centenaire de la naissance de Budenz sous la direction de Balassa), Munkácsi, 1882, p. 241-255, et Munkácsi, 1896, (86) p. 162-195 et (87) p. 329-359, enfin Kálmán, 1970, p. 137-145.

25 Kelemen, « Budenz első magyar nyelvtanítója » in Balassa, 1936, p. 49-50.

26 Kardos, 1936, p. 43-47.

27 Voir la lettre de Budenz à Lugossy du 4 août 1875, citée par Kardos, qui est un témoignage de reconnaissance et d’affection (« Kedves Bátyam ύram! »). En mars 1884, Budenz se rendit aux obsèques de Lugossy, qu’il n’avait plus revu depuis son séjour à Debrecen.

28 C’est sans quitter Budapest, qu’il recueille des matériaux sur le samoyède jurak, auprès d’une famille samoyède venue à Budapest à l’occasion de l’Exposition universelle et il apprend le tatar avec un Tatar qui avait accompagné Vámbéry en Hongrie. D’évidence, Budenz n’appartient pas à la famille des grands aventuriers.

29 Concordances étymologiques finno-ougriennes.

30 Dictionnaire comparé des langues ougriennes.

31 Morphologie ougrienne.

32 Sur Vámbéry, la littérature est surabondante, mais pas toujours, hélas, de bon aloi. Ses deux biographies les plus récentes sont dues à Bartholomä, 2006, et à Bock-Luna, 2003 ; plus ancien, Dalby et Alder, 1979. Voir son autobiographie Mes combats, Vámbéry, 1905, en particulier les chapitres sur son enfance et sa jeunesse, ses voyages et son action « diplomatique » et politique au service de l’Angleterre. On n’y trouvera rien de substantiel en revanche sur sa querelle avec Budenz. Voir aussi la petite monographie de Hazai, 1976 ; Kőrösi Csoma-Társ, 1986 ; Kovacs, 2001 ; Mandler, 2000 et 2014. Voir aussi l’article que lui a consacré l’un de ses anciens adversaires, Munkácsi, 1915, p. 87-112 et 243-274.

33 Certains biographes le font naître en Moravie à Sankt Georgen.

34 Vámbéry, 2009, p. 25. (Cette édition reprend la traduction de la version anglaise parue chez Hachette en 1865 dans la collection Le Tour du Monde), voir aussi Vámbéry, 1905, p. 4-29.

35 Ibid., p. 25-26.

36 Converti au protestantisme dans sa jeunesse, la spiritualité islamique semble l’avoir laissé indifférent, à la différence de certains de ses élèves, comme l’arabisant Ignác Goldziher. À la fin de sa vie, Vámbéry confessait son attirance pour le bahaïsme, dont l’universalisme le séduisait.

37 Sur ce texte et sur les polémiques concernant son authenticité, voir l’édition procurée par Hazai, 2009, p. 15.

38 Vámbéry, 2009, p. 26.

39 En habit de derviche à travers l’Asie centrale. La suite paraît en 1867, Vándorlásaim és élményeim Perzsiában, (Mes pérégrinations et mes expériences vécues en Perse), Vámbéry, 1867.

40 À son retour de Londres, Vámbéry sera reçu par Napoléon iii.

41 Voir sur ce point, Mandler, 2014. Pour la version de Vámbéry, voir Vámbéry, 1905, chapitre x, p. 346 et suivantes (Politikai pályám és helyzetem Angliában). En 1871, alors que Russes et Britanniques s’affrontent en Afghanistan, il publie un livre contre l’expansionnisme russe en Asie centrale, Oroszországi hatalmi állása Ázsiában, qui paraît aussi en anglais et en allemand, The progress and present position of Russia in the East (ibid., p. 351). Il défend aussi les intérêts anglais aux Indes dans un livre publié en anglais, puis en hongrois, The coming struggle for India. Il prend également position dans le même sens à propos de l’Égypte (ibid., p. 413 et suivantes, Érintkezésem Abdul Hamid Szultánnal). Il s’intéresse aussi à l’avenir de l’Islam auquel il consacre un livre Az Iszlám a XIX. Században ; voir sur cette question le chapitre 12 de ses Mémoires, p. 387 et suivantes, (Összeköttetésem a Mohammedánsággal). En 1889, il est invité au château de Windsor et il est reçu par la reine Victoria (ibid. p. 359-410). Il rencontrera aussi par la suite Édouard VII.

42 Espagne, 2013, p. 82. Pour le texte entier de cet hommage, voir Goldziher, 1915.

43 Vámbéry, 1869.

44 Vámbéry, 1869, p. 10-11

45 Ibid., p. 8.

46 Budenz, 1873, p. 65-135.

47 Budenz, 1873, p. 67.

48 Ibid., p. 68.

49 Ibid., p. 68.

50 Vámbéry n’hésite pas à rapprocher par exemple le vieux pronom hongrois kend du pronom turc kendi, oubliant tout simplement que kend n’est que la forme abrégée de kegyelmed. Vámbéry, 1869, p. 52, Budenz, 1873, p. 120.

51 Budenz, 1873, p. 76-92, p. 93-114, p. 114-126 et p. 127-134.

52 Vámbéry, 1869, p. 43, Budenz, 1873, p. 70 (avec une référence à Budenz, 1867).

53 Budenz, 1873, p. 70.

54 Vámbéry, 1882a.

55 Vámbéry écrit que la parution de son livre a été comme un éclair dans le ciel serein ou une pierre lancée dans les eaux calmes de la recherche, Vámbéry, 1885, II, p. 4.

56 Vámbéry, 1882b.

57 Hunfalvy, 1883, p. 6.

58 Vámbéry, 1882a, p. 271. Sur les 663 étymologies établies par Budenz dans son Magyar-Ugor Összehasonlitό Szótár, 236 seraient selon lui erronées. (On ne peut s’empêcher de voir là, dans le style et le procédé, une réplique au compte rendu dévastateur que Budenz avait fait du premier article de Vámbéry.)

59 Vámbéry, 1885, Ėrtekezések, X, 12, 1883 (1884), p. 27.

60 On sait cependant que certains linguistes ont mis en évidence aujourd’hui le rôle de l’hybridation dans la formation des langues et admettent aussi cette notion de langue mixte, dont ils distinguent plusieurs types. Ces formes d’hybridation peuvent réunir des langues appartenant à des familles linguistiques différentes comme le grec, langue indo-européenne, et le turc, langue altaïque, dans le cas du cappadocien. Sur ce débat, qui outrepasse notre propos, renvoyons simplement aux deux ouvrages suivants, Bakker & Matras, 2003 et 2013.

61 Les questions proprement linguistiques sont brièvement traitées dans un des appendices du livre (classification des langues, phonétique, morphologie, lexicographie). Un autre appendice contient des listes onomastiques et toponymiques concernant les Huns, les Avars, etc., un autre encore propose une esquisse (Vazlat) ethnographique sur tous les peuples turcs vivant actuellement en Asie centrale.

62 Pusztay, 1977, p. 96

63 Nemzet, 1882, cité par Pusztay, 1977, p. 82. Aurel Török est un personnage intéressant, médecin, il fait la connaissance de Paul Broca à Paris lors de l’Exposition universelle de 1878. S’inspirant de l’École d’anthropologie de Paris, il est un des fondateurs et le premier président de l’Institut d’anthropologie de Budapest. Il appartient à cette grande famille des « mesureurs de crânes » qui vont sévir en Europe jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Son livre majeur, Grundzuge einer systematischen Kraniometrie, paraît en 1890. C’est lui qui sera chargé d’identifier les restes de Thököly et de François ii Rákόczi en Turquie avant leur rapatriement en Hongrie en 1906.

64 Pesti Napló, 23 septembre 1882, no 262, Pusztay, 1977, Ibid. Munkácsi (1860-1937), le troisième grand nom de la linguistique finno-ougrienne hongroise au xixe siècle, après Reguly et Budenz, travaille alors sur les textes mansis du fonds Reguly. Il a été à la fois l’étudiant de Budenz et celui de Vámbéry. Sur Munkácsi, voir Kálmán, 1981.

65 Hunfalvy, 1883, p. 4-39.

66 Hunfalvy, op. cit., p. 5.

67 Ibid. p. 5. En fait, Hunfalvy reprend ici à son compte les propos d’un auteur finlandais, Atti (Antal) Jalava, qui enseignait, semble-t-il, le hongrois à Helsinki et qui est l’auteur d’un ouvrage paru en finnois, La Hongrie et son peuple. Quarante lettres de voyage, dont il avait précédemment rendu compte dans la revue Századok (1877). Les citations de Kossuth seraient tirées d’une édition allemande de ses œuvres et peut-être controuvées.

68 Hunfalvy, 1864, p. 3-97, Hunfalvy, 1876.

69 Hunfalvy, 1883, p.38.

70 Marczali, 1883, p. 306-315 et p. 454-469. Sur Marczali, voir Romsics, 2011, p. 113-116.

71 Marczali, 1883, p. 307.

72 Marczali, op. cit., p. 309.

73 Barna, 1883, p. 3-98. Barna est avant tout, comme Szinnyei, un spécialiste du finnois et, à ce titre, le premier traducteur du Kalevala en hongrois, il est aussi l’auteur d’un livre sur la poésie finnoise, A finn költészetről (1873), c’est aussi un spécialiste des Oudmourtes : A votyak nép mύltja és jelene (1885). Il s’est aussi beaucoup intéressé aux mythes et aux religions finno-ougriennes : A mordvaiak pogány istenei és ünnepi szertartásai (1880), Ősvallásunk fȍistenei (1881), Ősvallásunk kisebb isteni lényei és áldozati szertartásai (1883). Sur Ferdinánd Barna, voir Domokos, 1991 et Szabó, 2009.

74 Barna, 1883, p. 32-34.

75 Ibid. Et Barna de démonter le contraire : les Finnois n’ont-ils pas vaincu les Goths et les Estoniens causé des déboires aux Danois ?

76 barna, 1883, p. 12.

77 Munkácsi, 1882, p. 241, 247, 289, 385, 433, 481 et 531.

78 Pozder, 1883, p. 48-60. Károly Pozder, après avoir étudié, outre le latin et le grec, le persan et le turc, est professeur de lycée à Budapest et critique pour le Budapesti Napló et le Egyetemes Philologiai Közlöny. C’est aussi un promoteur enthousiaste du volapük.

79 Szinnyei, 1883, p. 61-80 et p. 200-245. Szinnyei est un spécialiste du finnois, il a longuement séjourné à Helsinki, publié le premier dictionnaire finnois-hongrois et enseigne cette langue à l’université de Budapest.

80 Szinnyei, 1883, p. 61. Il note aussi que « le livre est habilement écrit de manière à convaincre les lecteurs profanes », ibid., p. 62.

81 Szinnyei, 1883, p. 200. (Voir p. 200-211 pour les comparaisons grammaticales et p. 212-236 pour la question du lexique.)

82 Thúry, 1883, p. 131-167. Pusztay, 1977, p. 97. János Tύry ou Thύry a étudié la linguistique finno-ougrienne et les langues turques, en particulier le turc osmanli, les dialectes turco-tatars et ouïghours et le tchagatay ainsi que le mongol. Sur une proposition de Vámbéry, dont il a été l’élève, il est nommé professeur de turc dans la section orientale de l’Académie commerciale de Budapest. Il séjourne une année en Turquie grâce à une bourse du gouvernement hongrois. Cet article est sa première publication.

83 Thúry, 1883, p. 129.

84 Thúry, op. cit., p. 158. Thúry revient à la charge l’année suivante, toujours dans la même veine, s’attaquant cette fois à Hunfalvy, Szinnyei et Munkácsi. Thúry, 1884, p. 131-158, 295-311 et 416-440.

85 Sa réponse à Vámbéry paraît dans les volumes 17 (1883) et 18 (1884) des Nyelvtudományi Közlemények, dont il est maintenant le rédacteur en chef. Voir Budenz, 1883-1884.

86 Budenz, 1883-1884, p. 412.

87 Budenz, op. cit., p. 417-418.

88 Ibid., p. 418.

89 Ibid., p. 424-449.

90 Référence ironique à la nyelvújítás, la réforme et la modernisation de la langue hongroise initiée par Ferenc Kazinczy au début du xixe.

91 Budenz, 1883-1884, vol. 17, p. 450-484 et vol. 18, p. 1-33.

92 Vámbéry, 1885, p. 3-52 et ii, p. 3-74.

93 Ibid., p.43.

94 Vámbéry, 1885, ii, p. 3-4. Vámbéry lui accorde cependant le mérite de ne pas commettre la même erreur que Hunfalvy et de faire la distinction entre langue et peuple, conformément aux données de « la science moderne ».

95 Budenz, 1883-1884, vol. 17, p. 450-484 et vol. 18, p. 1-33.

96 Vámbéry, 1885, II, p. 29, 31 et suivantes.

97 Budenz, 1883, p. 3-35.

98 Budenz, op. cit., p. 5.

99 Ibid.

100 Thúry, 1985, p. 186-199 et p. 265-281. Sa réponse à Budenz sur la « ú.n. török nyelvújítás » imputée à Vámbéry.

101 Pusztay, 1977, p. 92.

102 Vámbéry, 1905, p. 198.

103 Vámbéry, 1914. Ce livre a été publié après la mort de l’auteur par son fils Rusztem Vámbéry.

104 Szekfű, « A magyar jellem történetünkben », Szekfű, 1939, p. 497-503.

105 Vámbéry, 1882a, p. 411-412.

106 Précisons ici que cette vision de l’histoire nationale a d’abord été celle de la köznemesség, la noblesse moyenne, mais elle a diffusé ensuite dans la « gentry » (dzsentri) et dans toute la « classe moyenne » (középosztály), ce qui explique pourquoi ces valeurs aristocratiques ont pu perdurer. Elles sont largement dominantes, au point que pendant près d’un siècle, jusqu’en 1945, l’assimilation passait presque nécessairement par l’adhésion à ce narratif héroïque - du cavalier conquérant (Vámbéry) au rebelle kuruc dressé contre la domination des Habsbourg (Thaly). On a souvent noté aussi que ceux qui voulaient jouer cette carte de l’assimilation dans la deuxième moitié du xixe siècle choisissaient en général pour leurs enfants des prénoms supposés d’origine hunnique ou arpadienne. Voir dans Borsi-Kálmán, 2014, p. 38, cette citation d’Aladár Komlós, poète, historien de la littérature et journaliste d’origine juive, auteur de nombreuses contributions dans l’Annuaire de l’Izraelita Magyar Irodalmi Társulat : « On m’éleva comme un Hongrois. Avec succès. Ma fantaisie enfantine tournoyait autour d’Attila, d’Álmos, d’Árpád, mon esprit s’embrasait lorsque j’imaginais les vagabondages nomades des Hongrois dans les steppes d’Asie… ». En matière de prénoms, Vámbéry se montrera plus original en donnant à son fils un prénom, certes lui aussi « oriental », mais qui ne se rapporte pas à la « geste » scythe ou hunnique mais évoque plutôt ses séjours en Perse, celui de Rusztem.

107 « Irán és Turá », Athenaeum, 1839, 1er sept. Voir Domokos, 1998, p 118-119, en particulier la citation tirée des Mémoires de Pulszky, Ėletem és korom, (1884), vol. 2, p. 219-229.

108 Táncsics, Ėletpályám, cité par Domokos, 1998, p. 117.

109 Op. cit., p. 109.

110 Ibid., p. 120-127 et particulièrement l’extrait du Buda halála, le poème écrit en 1863 intitulé Rege a csodaszarvról, célébrant Hunor et Magyar, les deux fils de Menrot/Nemrod (Arany János, Összes költeményei, Budapest, 1958, vol. iii, p. 668-676).

111 Cette expression, a második ugor-török háború, est tardive. Elle ne se trouve que sous la plume d’un adversaire de ce mouvement, le germaniste Elemér Moór. Voir Moór, 1939, p. 27-52.

112 Il renouait, peut-être sans en avoir conscience, avec les théories du juriste István Werbőczy qui, dans son Opus Tripartitum (1517), prétendait que la noblesse hongroise, d’origine scythe, différait aussi ethniquement du reste de la population. Pour d’autres, plus tard, elle remontait aux Huns (cette théorie était du même ordre que celle de l’ascendance franque de la noblesse française).

113 Domokos, 1998, p. 173 et suivantes, 1945 után.

114 Ibid.

115 János Pusztay publie une nouvelle édition revue et augmentée de son livre en 2020. Si dans la première édition il avait consacré une large place aux spéculations sur les « origines sumériennes » du hongrois, qui fleurissaient dans l’émigration, il traite à présent du retour en force des Turcs et des Huns. Voir Pusztay, 2020.

116 On pourrait peut-être trouver une dimension comparatiste à ces « revivals » post -90. On connaît au moins un exemple en Albanie. Voir Rapper (de), 2023 p. 242-269. L’auteur montre que deux récits des origines existent en Albanie, le récit illyrien et le récit pélasgique. Il observe dans la deuxième moitié des années 1990 « une popularisation de théories élaborées au xixe siècle qui font des Albanais contemporains les descendants directs d’une population pré-hellénique ayant occupé les Balkans, les Pélasges », un récit qui s’oppose « à la version illyrienne de l’origine albanaise telle qu’elle se met en place pendant la période communiste » et aux « chercheurs institutionnels qui défendent encore cette version. » (p. 242 et 248). Le contexte et les enjeux n’ont évidemment aucun rapport avec le cas hongrois.

117 Ablonczy, 2021 p. 334.

118 Ibid., p. 343.

119 Ce terme de kurultay désignait jadis la grande assemblée des tribus mongoles. Il a été repris au cours du xxe siècle par certains peuples d’Asie centrale.

120 Ibid., p. 339.

121 Un petit échantillon de son abondante production : A hunok kultúrtörténete : Fehérvár, A déli hunok fővárosa (2006), Hunok Hungárok Magyarok (2013) Törvények és tanítások : a sztyeppei lovas birodalmak szellemi öröksége (2014), Szkíták, hunok, magyarok (2016).

122 Pusztay, 1977, p. 106-107.

123 Hunfalvy, 1986.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yves Sansonnens, « Linguistique et « roman national » », Études finno-ougriennes [En ligne], 57 | 2025, mis en ligne le 25 novembre 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/28860 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15lyb

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