Navigation – Plan du site

AccueilNuméros57Comptes rendusBakró-Nagy Marianne, Laakso Johan...

Comptes rendus

Bakró-Nagy Marianne, Laakso Johanna & Skribnik Elena, 2022, The Oxford Guide to the Uralic Languages

Oxford University Press (coll. Oxford Guides to the World’s Languages), Oxford
Jules Bouton

Texte intégral

  • 1 Abondolo, 1998.

1L’imposant ouvrage paru en 2022 dans la collection Oxford Guides to the World’s Languages est de ceux qui synthétisent les connaissances d’une discipline à un instant donné puis s’imposent comme une référence durable pour les étudiants et les chercheurs. Dans le domaine des études finno-ougriennes, les synthèses générales de bonne qualité et rédigées dans une langue de large diffusion (principalement l’anglais) sont rares. Le dernier exemple en date, The Uralic Languages1, a déjà plus de vingt ans, une éternité pour la recherche. Publié en 1998 par Daniel Abondolo dans la collection Language Family Descriptions, il avait réuni des spécialistes de différentes branches, qui avaient chacun été invités à rédiger un chapitre synthétisant l’état de l’art dans leur discipline. On y retrouvait ainsi les grands noms des années 2000 : Lászlo Honti, Pekka Sammallahti et Tiit-Rein Viitso, etc. C’était toutefois un ouvrage imparfait en raison de certains partis-pris peu consensuels de Daniel Abondolo, auteur de l’introduction. Formellement, les différents chapitres manquaient d’unité, tant dans le choix des transcriptions, que dans l’approche suivie. La mise en forme des tableaux, gloses et illustrations laissait à désirer. Le tout en faisait un ouvrage difficile d’approche.

  • 2 Sinor, 1988.

2Le précédent manuel d’une telle ambition remontait à 1988 et inaugurait, sous la direction de Denis Sinor, la collection Handbuch der Orientalistik2. Mais ce premier travail était encore plus hétérogène, touffu et difficile d’accès. De plus, les auteurs avaient été laissés libres d’écrire dans la langue de leur choix. Quelques-uns des chapitres ont certes marqué l’histoire de la discipline (ainsi du traitement de la phonétique historique proposé par Pekka Sammallahti), mais ces manuels ne se sont pas imposés comme des références.

  • 3 Les abréviations anglaises sont FUT (Finno-Ugric Transcription) et FUPA (Finno-Ugric Phonetic Alpha (...)

3Il en va tout autrement de l’Oxford Guide to the Uralic Languages (abrégé ci-après OGUL). C’est un ouvrage incomparablement plus imposant que ses prédécesseurs, plus de 1100 pages, près de trois kilogrammes, une taille d’encyclopédie. Il s’agit d’un de ces guides monumentaux qu’affectionnent les éditions d’Oxford et de Cambridge. Quelques caractéristiques importantes en découlent. Bien que plus massif, l’OGUL ne prétend pas entrer dans tous les détails traités par ses prédécesseurs. La linguistique historique est largement laissée de côté, au profit d’une présentation synthétique et synchronique de chaque langue. Les chapitres, de longueur raisonnable (une vingtaine de pages), s’inscrivent dans la tradition des encyclopédies disciplinaires plus que dans celle des présentations exhaustives. L’enjeu est tout autre que pour les manuels mentionnés ci-dessus, puisqu’il s’agit désormais de proposer une porte d’entrée aux études ouraliennes. Les étudiants y trouveront bien sûr un panorama large et complet. Mais les typologues et les linguistes généralistes profiteront aussi de la présentation standardisée de chaque langue, accompagnée de références bibliographiques. L’ambition est de faire davantage connaître notre discipline, y compris hors de ses frontières habituelles, afin de faciliter l’accès à une documentation de qualité et en anglais sur les langues ouraliennes. L’un des grands progrès apportés par cet ouvrage est donc sa cohérence. La rigueur éditoriale doit être saluée au même titre que la rigueur scientifique. La transcription privilégiée est l’API, bien plus répandu que son équivalent disciplinaire, l’APO (Alphabet Phonétique Ouralien3), qui est ici réservé aux formes reconstruites. Les descriptions des différentes langues suivent un schéma identique, ce qui facilite la lecture et la comparaison. Les gloses suivent également des principes et des règles communs. Enfin, les illustrations sont d’une belle unité graphique.

  • 4 Rantanen et al., 2022.
  • 5 Rantanen et al., 2021.

4Les cartes qui enrichissent l’OGUL sont issues d’un projet à la fois parallèle et complémentaire, mené par Timo Rantanen et les membres du groupe de recherche BEDLAN4. En même temps que les trois directrices de l’OGUL contactaient les spécialistes et les accompagnaient dans la rédaction de leur synthèse, des spécialistes de cartographie leur ont demandé de vérifier et si nécessaire d’amender les données géographiques disponibles dans la documentation du xixe et du xxe siècle. Par ailleurs, les spécialistes devaient contribuer à élaborer des cartes de la répartition actuelle des langues ouraliennes. Les chercheurs ont ainsi compilé une banque de données géoréférencées publiée en accès ouvert5. Ils ont également mis à disposition une collection de cartes dérivées de cette base de données, graphiquement cohérente, à la fois pour la répartition historique et actuelle des langues ouraliennes. Ce sont ces cartes qui accompagnent chaque présentation de langue de l’OGUL. On regrettera seulement que le noir et blanc ne les mette pas autant en valeur qu’elles le méritent, car seules les familles de langues bénéficient de la couleur. Un sociolinguiste intéressé par ces données pourrait remarquer quelques faiblesses : le caractère catégorique des frontières tracées, alors qu’il y a bien souvent un gradient, ainsi que la difficile représentation du multilinguisme. Ces cartes sont peut-être davantage un travail de compilation et d’ingénierie linguistique que de sociolinguistique, ce qui n’enlève cependant rien de leur intérêt, puisqu’elles comblent un manque patent. Elles forment au moins un outil pédagogique précieux.

5La première partie est la plus brève (100 pages). Elle résume l’histoire linguistique, sociale et politique des langues ouraliennes. Les différents scénarios de divergence des langues ouraliennes s’appuient sur les résultats les plus récents, menés notamment par des équipes pluridisciplinaires de linguistes, généticiens et archéologues, tandis que les données proprement linguistiques sont présentées par Ante Aikio, qui est aujourd’hui l’étymologue le plus actif et le plus reconnu. Mais à la différence des précédents ouvrages, l’OGUL s’enrichit également d’une présentation du statut actuel des langues ouraliennes (États-nations ou langues minoritaires) ainsi que des défis posés par la graphisation, tout particulièrement à l’heure d’Unicode et de la diffusion d’Internet. On peut y voir le signe d’un élargissement des études ouraliennes au-delà de la linguistique historique ou de la typologie, porté par exemple par les travaux de Johanna Laakso ou d’Elena Skribnik. On peut sans doute regretter que cette partie n’inclue pas une perspective historiographique, revenant non seulement sur l’histoire des langues, mais aussi sur l’histoire de la discipline et sur les différentes figures qui l’ont marquée.

6La seconde partie est le corps de l’ouvrage puisqu’elle concentre en 700 pages la présentation des langues ouraliennes par un ou plusieurs spécialistes de chacune d’entre elles. L’histoire et les caractéristiques de chaque famille de langues sont également présentées de façon plus générale en introduction. Vingt-huit langues et cinq familles sont ainsi couvertes. Sans les commenter une à une, on peut insister sur la qualité générale de ces présentations, structurées avec rigueur en six ou sept parties. Une introduction présente les faits historiques et géographiques essentiels (notamment du point de vue du contact des langues). Cette introduction est accompagnée des cartes mentionnées précédemment. Les trois dimensions de la grammaire sont ensuite présentées tour à tour (phonologie, morphologie, syntaxe). Compte tenu de l’espace disponible, seuls les faits les plus saillants sont étudiés, les traits communs étant introduits dans la présentation des familles de langues. De nombreux tableaux facilitent la lecture. Une section dédiée au lexique (emprunts et influences) est parfois présente. Puis, un bref texte glosé est présenté, ce qui est souvent plus parlant pour comprendre les phénomènes évoqués. Enfin, des pistes de lecture, classées par ordre chronologique, concluent le chapitre. En vingt pages, on ne trouvera évidemment pas tout ce que l’on cherchait. Mais ces références soigneusement choisies donnent un aperçu à la fois des ouvrages qui ont marqué l’histoire de la linguistique et des grammaires les plus récentes. Cette encyclopédie est bien une porte ouverte pour trouver comment entrer dans une langue que l’on ne connaît pas. Pour certaines des langues présentées, il n’existe en effet à ce jour aucune présentation synthétique en anglais ou en allemand, sans parler d’une grammaire.

7La troisième partie (200 pages) est sans doute celle qui intéressera le plus les typologues, puisque les questions linguistiques les plus intéressantes pour la comparaison sont traitées en quatorze chapitres. On y retrouve bien sûr la gradation consonantique, le système casuel et le marquage de la personne, autant de sujets bien connus des ouralistes. Mais on notera surtout qu’il ne s’agit pas tant de revenir sur l’origine historique de ces faits linguistiques dans une perspective de reconstruction que d’observer les variations au sein des langues ouraliennes et la grande diversité de systèmes linguistiques qui en résultent. On a donc affaire à une approche plus synchronique et typologique que dans les précédents ouvrages de ce type. De plus, cette description s’enrichit de quelques thématiques qui ont été abondamment traitées ces dernières années, notamment le système TAM (temps, aspect, mode), la structuration de l’information, les formes de négation, etc. Cette synthèse linguistique n’est donc pas une redite, mais propose plutôt un aperçu des progrès faits au cours des vingt dernières années. À la lecture de ces pages, on constate avec plaisir que la linguistique ouralienne est une discipline bien vivante qui a su se renouveler.

  • 6 Toulouze et al., 2023
  • 7 Perrot, 2005 ; 2006

8Quelques remarques surgissent cependant à l’analyse de la bibliographie et des contributeurs de cet ouvrage. La liste des auteurs illustre clairement les centres de gravité de l’ouralistique : Helsinki, Szeged, Tartu et Moscou bien sûr. Mais les directrices de l’ouvrage sont affiliées à Hamburg, Munich et Vienne, trois instituts dynamiques, bien que situés hors du domaine géographique ouralien. Vienne a notamment accueilli le dernier CIFU6. On regrette bien sûr l’absence d’auteurs francophones, mais il faut dire qu’ils sont peu nombreux. L’organisation institutionnelle n’y est pas pour rien, puisqu’il n’existe aucun institut ou unité de recherche dédié exclusivement aux études finno-ougriennes en France, ce qui réduit indéniablement la visibilité internationale tout en compliquant la formation de chercheurs dans notre domaine. L’Inalco offre bien sûr la possibilité d’étudier les trois grandes langues finno-ougriennes d’Europe de façon suivie, de s’initier à l’une ou aux deux des autres et de découvrir les études finno-ougriennes, mais la dispersion reste importante. Le même constat émerge en parcourant la bibliographie, qui contient peu de noms français, à l’exception des travaux de Jocelyne Fernandez-Vest et de Fanny de Sivers (citée pour un texte publié en allemand). Pour se limiter aux plus connus, ni Jean Perrot ni Aurélien Sauvageot ne sont cités. Si les travaux du second sont aujourd’hui datés, ceux du premier sont encore d’une grande pertinence, notamment quand on songe que l’OGUL avait pour ambition de mieux couvrir des domaines apparus ces dernières années comme la structuration de l’information, qui était au centre des travaux de Jean Perrot7. Ces constats devraient donc ouvrir une réflexion sur la diffusion de la recherche française en ouralistique. La barrière de la langue est un frein certain, car le français est de moins en moins une langue de communication maîtrisée à l’international. Nous avons la chance de disposer d’une revue francophone, mais il est devenu difficile, pour participer aux échanges internationaux, de ne pas publier également dans les revues éditées pour la plupart à Helsinki ou à Tartu. Que la recherche française soit largement absente de cet ouvrage fondamental pour la connaissance de la linguistique finno-ougrienne doit sans doute interroger nos pratiques.

Haut de page

Bibliographie

Abondolo Daniel Mario (dir.), 1998, The Uralic Languages, Routledge (coll. Routledge Language Family Descriptions), New York, 619 p.

Perrot Jean, 2005, Études de linguistique finno-ougrienne, Peeters (coll. linguistique de la Société Linguistique de Paris 87), Louvain, 306 p.

Perrot Jean, 2006, Regards sur les langues ouraliennes : études structurales, approches contrastives, regards de linguistes français, ADEFO, l’Harmattan (coll. Bibliothèque finno-ougrienne 14), Paris.

Rantanen Timo, Tolvanen Harri, Roose Meeli et al., 2022, “Best practices for spatial language data harmonization, sharing and map creation – A case study of Uralic” in PLOS ONE, vol. 17, no 6, DOI : 10.1371/journal.pone.0269648.

Rantanen Timo, Vesakoski Outi, Ylikoski Jussi et al., 2021, Geographical database of the Uralic languages 1.0, DOI : 10.5281/ZENODO.4784188.

Sinor Denis (dir.), 1988, The Uralic languages: description, history and foreign influences, Brill (coll. Handbuch der Orientalistik 1), Leiden.

Sovijärvi Antti & Peltola Reino, 1970, Suomalais-ugrilainen tarkekirjoitus, Helsingin yliopisto (coll. Publicationes Instituti Phonetici Universitatis Helsingiensis 9), Helsinki, 5 p.

Toulouze Eva, Moine Aleksi, Lesage Suzanne et al., 2023, « CIFU XIII, Vienne août 2022 » in Études finno-ougriennes, vol. 55, p. 253-273.

Haut de page

Notes

1 Abondolo, 1998.

2 Sinor, 1988.

3 Les abréviations anglaises sont FUT (Finno-Ugric Transcription) et FUPA (Finno-Ugric Phonetic Alphabet). Cette transcription introduite par E.N. Setälä n’a malheureusement jamais été normalisée, et la principale tentative en ce sens a non seulement cinquante ans, mais est en plus rédigée en finnois (Sovijärvi & Peltola, 1970), ce qui rend difficile sa diffusion.

4 Rantanen et al., 2022.

5 Rantanen et al., 2021.

6 Toulouze et al., 2023

7 Perrot, 2005 ; 2006

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Jules Bouton, « Bakró-Nagy Marianne, Laakso Johanna & Skribnik Elena, 2022, The Oxford Guide to the Uralic Languages », Études finno-ougriennes [En ligne], 57 | 2025, mis en ligne le 02 octobre 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/30257 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15lz1

Haut de page

Auteur

Jules Bouton

Université Paris-Cité, LLF, CNRS

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search