Vallikivi Laur, 2024, Words and Silences: Nenets Reindeer Herders and Russian Evangelical Missionaries in the Post-Soviet Arctic
Texte intégral
- 1 Voir par exemple : Главацкая Е. М., 1999, «А был ли выбор? Аргументы против теории ненасильственног (...)
- 2 Lambert Jean-Luc, 2015, « Les missions orthodoxes du début du xviiie siècle vues par les Ougriens d (...)
- 3 Spiridon Archimandrite, 1965, Mes missions en Sibérie ; Paris, Éditions du Cerf ; Chemanovski Irina (...)
1Chamanistes de tradition, les Nénètses sont des éleveurs de rennes qui nomadisent dans les toundras arctiques des deux côtés de l’Oural. Leurs contacts avec le monothéisme sont anciens, notamment avec l’islam et le christianisme orthodoxe russe, puisque la Sibérie est un espace interconfessionnel. L’influence de l’orthodoxie sur le système religieux nénetse s’est renforcée dans le cadre de la colonisation de la Sibérie depuis le xviie siècle, à travers les campagnes officielles d’évangélisation (xviiie siècle), l’œuvre missionnaire (xixe siècle), ou encore le christianisme populaire des colons, voire des vieux-croyants. Néanmoins la conversion et la non-conversion, dans l’Arctique, sont loin d’avoir été un processus uniforme selon les époques, le contexte, et les individualités, comme l’ont démontré nombre de travaux1. En outre, jusqu’au xixe siècle, les sources russes ont souvent prévalu, pour des raisons évidentes, rejetant dans l’ombre le point de vue autochtone qui trouve pourtant à s’exprimer dans la tradition orale2 ou dans les journaux des missionnaires eux-mêmes3. Dans ces cultures autochtones fondées sur l’insertion dans la nature et l’échange avec des mondes visibles et invisibles, le Verbe russe et ses mots d’ordre (jeûne, mal, Livre, Église, repentance), reflets de la culture sédentaire et dominante, ont souvent représenté un enjeu qui dépasse largement le seul religieux : se faire baptiser, c’était devenir Russe.
- 4 Tartuensia 8, Tartu, 2005. Voir aussi Vallikivi Laur, 2011, “What does matter? Idols an icons in th (...)
2D’emblée, l’un des intérêts majeurs de la monographie Words and Silences: Nenets Reindeer Herders and Russian Evangelical Missionaries in the Post-Soviet Arctic (2024) de Laur Vallikivi est de remettre en lumière, à partir de ses terrains dans les toundras nénetses européennes entre 2000 et 2017, des communautés autochtones de l’Arctique sibérien auxquelles les chercheurs n’ont plus guère accès depuis février 2022. À l’heure où le monde semble se refermer de plus en plus, cet ouvrage entretient ainsi la dynamique des études sibériennes, ainsi que leur visibilité, puisqu’il a été l’un des cinq finalistes pour le prix Pouchkine House 2024. La présente édition en anglais est d’autant plus utile qu’elle fait suite à une première publication en estonien – Arktika nomaadid šamanismi ja kristluse vahel [Les nomades de l’Arctique entre chamanisme et christianisme, 20054] –, et permet d’élargir le cercle possible de lecteurs. Pour l’auteur, il s’agit ainsi d’examiner la complexité du processus de christianisations mené par des missionnaires baptistes et pentecôtistes, chez les Nénetses des toundras européennes, en l’occurrence depuis l’individu jusqu’au groupe. L’étude de 336 pages est complétée utilement par une synthèse des personnes-sources (p. 253-254), un glossaire nénetse et russe (p. 255-256), trois cartes ainsi qu’une quarantaine de photos de terrain qui « incarnent » les lieux et les parties en présence.
- 5 Voir par exemple Znamenski Andrei A., Shamanism and Christianity, op. cit. ; Laugrand Frédéric, 200 (...)
- 6 Vagramenko Tatiana, 2017, “Blook Kinship and Kinship in Christ’s Blood: Nomadic Evangelism in the N (...)
- 7 Groulx Lionel, 1961, « La conquête missionnaire de l’Arctique » in Rapport – Société canadienne d’h (...)
- 8 Selon plusieurs sources, les protestants évangéliques étaient, après les membres de l’Église orthod (...)
3Ce nouvel opus du chercheur de l’École de Tartu est stimulant, il constitue un outil de réflexion pour le lecteur et enrichit de facto une étude comparative avec d’autres œuvres missionnaires en milieu arctique, comme celle des Canadian Awakening Ministries (CAM) chez les Inuit du Nunavik et du Nunavut5 ou d’autres missions protestantes internationales à Beloïarsk et dans les toundras nénetses6. En effet, il convient de rappeler que, depuis longtemps, l’Arctique est un espace de dynamiques interreligieuses7 et un « stock d’âmes » ou plus encore, un enjeu majeur, comme l’une de mes informatrices évangéliques me l’a signifié en Sibérie lors de l’un de mes terrains : le Christ ne reviendra qu’une fois tous les païens baptisés « jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1.8). Encore en mars 2022, alors que 300 pasteurs évangéliques russes avaient enjoint la Russie de se repentir « d’abord envers Dieu, puis envers le peuple ukrainien8 », pour avoir perpétré « le péché de Caïn, qui a levé la main contre son frère Abel », une mission de huit frères en Christ n’a-t-elle pas entrepris quelque 17 000 km, jusqu’à l’océan glacial arctique pour parler du Sauveur et de leur propre renaissance ? Depuis Tiksi jusqu’au village de Tchkalov, les frères de la mission ont partagé 3 700 Nouveaux Testaments avec les Iakoutes, les Évènes et les Ioukaguirs ; seul le village de Ioukaguir leur est resté fermé. À l’évidence, entre colis alimentaires et littérature religieuse, cantiques et célébrations de la Cène, les frères en Christ continuent de déchiffrer le monde à leur seule lecture de la Bible, attachant des idées morales à certaines actions païennes qui en sont dépourvues. Derrière les tempêtes de neige, les pannes et tout ce qui leur semble contraire, il y a les machinations de Satan et derrière l’hospitalité sacrée et l’entraide du Nord, il y a le terrain préparé par la main de Dieu ; les nouveaux missionnaires sont pourtant de leur siècle : à celles et ceux qui voulaient étudier la Bible, ils ont demandé leur numéro de téléphone afin de les intégrer dans le groupe WhatsApp existant, afin que ces sœurs et frères potentiels puissent télécharger des prédications en langue iakoute. Encore les voies du Seigneur ne passent-elles pas toujours par les mots dans le Nord, à l’instar de ce nez à nez silencieux entre un ours et une athée qui s’avéra une révélation : alors que la femme avait machinalement imploré le nom de Dieu, l’animal se contenta de la renifler, puis s’éloigna, la « miraculée » se fit alors baptiser.
4Dans le Grand Nord de Laur Vallikivi, renaître devient une injonction. Le baptême y a parfois des airs de « guerre spirituelle » entre Nénetses animistes et Slaves fondamentalistes évangéliques qui transforment le paysage culturel local, non sans une certaine brutalité. Dans une perspective historique et anthropologique, l’auteur s’attache à étudier comment la croix peut faire le trait d’union entre deux mondes en apparence aussi éloignés culturellement. D’un côté, les Nénetses, nomades issus d’une spiritualité sans Église, sans Livre, sans clergé, mais liée à un territoire et fondée sur l’échange et l’alliance avec le monde des esprits ; leur vision holistique du monde les enracine dans l’oralité, les tabous et les silences. De l’autre, les croyants pentecôtistes et baptistes, Ukrainiens ou Russes urbains qui obéissent à une foi militante, à une Bible tenue pour la parole divine et à une Église qui « travaille pour Dieu » et pour « la vie éternelle » de tous ; sûrs de leur mission civilisatrice, ils marchent conformément à l’Évangile et à leurs valeurs néolibérales, effaçant la culture nénetse en tant qu’« œuvre du diable ».
5L’ouvrage se divise en trois parties qui décrivent et analysent les interactions entre missionnaires et autochtones à travers leurs mondes intérieurs et leurs stratégies. Si la deuxième et la troisième parties semblent équilibrées avec chacune trois chapitres, la première ne contient qu’un chapitre, précédé de l’introduction de l’ouvrage, une architecture qui peut surprendre le lecteur sur la forme. Néanmoins cette même partie, sur le fond, contextualise comme il se doit l’étude, par une approche tant théorique que méthodologique sur la conversion, puis par l’histoire des Nénetses du Jamb-to (200 environ) et de l’Oural polaire (plus de 300), et leurs caractéristiques. En effet, à la différence d’autres groupes nénetses, les deux communautés avec qui travaille Laur Vallikivi – depuis 2000 jusqu’à son dernier terrain en 2017 – ont pu rester en marge du modèle soviétique brutalement imposé au début des années 1930 et de la violente répression qui a brisé la résistance autochtone à travers toute la Sibérie. Ainsi au début du xxie siècle, la langue et le chamanisme nénetses sont-ils toujours d’actualité dans ces groupes, le russe et l’orthodoxie de la culture dominante demeurant un horizon plus ou moins lointain. Il convient de rappeler ici qu’à l’époque impériale ce sont les Nénetses des toundras européennes qui étaient les plus proches du monde russe : ne marquaient-ils pas leurs rennes non pas d’un tamga, comme dans les toundras d’outre-Oural, mais de leurs initiales ? De même, le premier intellectuel nénetse est un Vylka, une lignée originaire de la toundra de la Grande Terre, avant de s’établir en Nouvelle-Zemble au xixe siècle, à l’initiative des autorités impériales russes soucieuses de contrecarrer la présence norvégienne sur l’île ; tous les Nénetses en seront finalement chassés à la fin des années 1950 pour que l’État russe puisse y mener ses essais nucléaires. Quoi qu’il en soit, Laur Vallikivi voit dans le passage à l’évangélisme, notamment chez les jeunes hommes, la volonté de renouer précisément avec le monde extérieur, après la sensation d’isolement créée par leur échappée belle, loin de la russification et de l’idéologie qui ont prévalu au sein de l’école et de l’armée soviétiques. Pour mesurer cette « entrée dans le monde », il suffit ainsi de se rappeler que les Nénetses du Jamb-to n’ont reçu des passeports qu’en 2002 et qu’obtenir le prénom nénetse des enfants s’est parfois avéré un défi pour les autorités : outre une intrusion dans leur sphère privée, cela représentait pour des mères le risque d’enlever de la force vitale à leurs fils et à leurs filles. De même, dans les toundras sibériennes de mes terrains, on a coutume de taire le prénom secret et de recourir à des surnoms ou des termes de parentés pour (se) protéger des esprits malfaisants. Il m’est revenu en mémoire un petit garçon de la toundra d’Antipajuta, qui avait été surnommé Vovčik, en référence au président russe actuel. En définitive, l’auteur explique que les officiels ont finalement donné des prénoms russes à leur goût, devant le désintérêt des Nénetses : « Écrivez celui que vous voulez ; dans nos vies, ils nous sont inutiles de toute façon » (p. 66). Alternant avec fluidité grandes lignes et riches expériences de terrain de l’auteur, la première partie restitue ainsi la (non)-relation des Nénetses à l’État russe, lointain et sédentaire, jusqu’à aujourd’hui, montrant qu’elle n’a pas été uniforme au fil du temps et que malgré la nature autoritaire du régime, des Nénetses ont pu maintenir un mode de vie « traditionnel » hors du cadre officiel. Enfin, elle illustre le rôle souvent oublié ou méconnu que peut jouer le chercheur sur le terrain, comme les écoles nomades mises en place par l’anthropologiste norvégien Ivar Bjørklund, le premier étranger à avoir travaillé avec les Nénetses de cette région dans les années 1990. Ainsi, au-delà du cadre théorique et pratique, cette première partie met en lumière une mise en abyme des dynamiques et des rejets inspirés par le monde russe : la description des années 1990-2000 dans le Jamb-to et l’Oural évoque souvent les années 1930 vécues par la majorité des Nénètses, notamment du point de vue des rapports de force et de la quête d’un équilibre salvateur entre les cultures dominante et autochtone. Jusqu’où aller dans une forme réelle ou supposée de modernité sans devenir étranger à soi-même, sans devenir Russe ? Hier, les enseignants soviétiques, comme aujourd’hui les missionnaires évangéliques œuvrent à la mise hors-jeu des cultures autochtones nomades, à l’apparition d’une élite qui leur ressemble ou encore au développement de l’écrit : les serviteurs de l’État comme de Dieu veulent inscrire les Nénetses dans une communauté plus large – qu’elle soit idéologique ou spirituelle.
- 9 Normand de Chambourg Dominique Samson, 2012, « L’Ours, la Lune et les Pentecôtistes. Du paysage rel (...)
6Si la conversion est une victoire civilisatrice pour le missionnaire évangélique, elle est une décision consciente pour le converti et constitue non seulement une véritable métamorphose, mais un engagement définitif. Elle ne relève pas d’une seule « renaissance » intérieure du néophyte, mais de son intégration de codes sociaux et langagiers, de son appropriation d’un récit de conversion souvent formaté par des éléments récurrents qui vont du péché au retour à Dieu en passant par le doute. Au silence premier doit bientôt succéder un activisme chrétien – c’est pour cette raison que des fidèles khanty avaient accepté de s’entretenir avec moi lors de mes terrains9. Tout chrétien est « en mission ». Laur Vallikivi consacre donc la deuxième partie de son ouvrage à l’étude du processus de conversion ainsi qu’à ses conséquences parfois inattendues sur le croyant ou les siens. La conversion apparaît comme un changement de filiation : l’appartenance à la communauté des croyants prévaut bientôt sur les liens de parenté. Car le monde se partage désormais entre « croyants » et « non croyants ». Le temps n’est plus rythmé par les rituels et les chants épiques, mais par des lectures et des discussions autour de la Bible, par des prières à voix haute et des professions de foi publiques. La guerre entre le bien et le mal est partout. Dans les phénomènes naturels jugés étranges, sur Internet comme dans les moyens de contraception. La tradition de négociation et d’échange propre au chamanisme devient impossible : l’avènement du christianisme fondamentaliste des baptises non enregistrés de Vorkouta réifie la Weltanchauung autochtone ; le salut est strictement au prix de la norme, pour son comportement inadéquat, on peut être ostracisé ou exclu. D’ailleurs, la religion qui doit « rassembler », « relier », comme son étymologie latine le suggère, a tôt fait de diviser : outre la rivalité entre différentes Églises – l’auteur observe que les baptistes fondamentalistes non enregistrés remportent plus de succès que les pentecôtistes parmi les autochtones –, elle révèle, sinon entraîne, des tensions entre les générations au sein d’une même famille, les plus jeunes abandonnant souvent plus facilement le chamanisme et son milieu naturel. Au fil de l’écriture, le lecteur voit se mettre en place des interactions entre, d’une part, des évangélisateurs qui dialoguent pour identifier le point sensible, qu’il soit spirituel ou social, avant de sensibiliser à la bonne parole et, d’autre part, des potentiels néophytes pour qui la promesse de « vie éternelle » augure déjà d’une vie meilleure ici-bas. Même s’il apparaît bientôt des tensions entre cette conversion perçue parfois par les Nénetses comme une voie vers la modernité (les nouvelles technologies, l’écrit, le monde extérieur), alors que les missionnaires affirment incarner l’Église primitive. Pressés par l’imminence du Jugement dernier, les bons chrétiens du xxie siècle recourent à la destruction des artefacts chamanistes, à l’instar de ces missionnaires français du xviie siècle par exemple, qui faisaient « bouillir » les tambours amérindiens – ces « instruments d’enfant grâce auxquels le Diable amuse et séduit » –, comme auparavant l’archimandrite Veniamin au xixe siècle, ou encore des officiels soviétiques au xxe siècle. Au-delà des différentes méthodes missionnaires, la foi de l’Autre reste impensable, et celui-ci n’est rien d’autre qu’une âme à sauver. Dans les représentations des missionnaires, Dieu seul agit et parle à travers eux. À lire ainsi le chapitre 3, on mesure d’abord la raison d’un tel discours évangélique, car si la « foi » nénetse n’est pas une erreur, une superstition ou la malice du diable, le bien-fondé de la mission chrétienne n’est plus légitime et la volonté qui habite les baptistes, détenteurs de la vérité, d’éradiquer le mal, est un simple déni d’altérité. Loin de ces considérations, les fidèles se perçoivent le plus souvent comme des « martyrs » ; ils interprètent les violences à leur endroit comme une épreuve divine pour trier le bon grain de l’ivraie au sein des croyants. Et les missionnaires de considérer généralement que la destruction de supports d’esprit, par exemple, n’a rien d’une pression sur les Nénetses, mais relève de la propre conscience du néophyte. En fait, le rapport de force ainsi institué à l’égard des Nénetses du Jamb-to et de l’Oural au nom de Dieu s’inscrit dans une dynamique plus générale, puisque la communauté baptiste non enregistrée a souvent été elle-même éprouvée par les autorités à l’époque soviétique (clandestinité, descente dans les maisons de prière, prison) ; encore aujourd’hui, ils font parfois l’objet de tracasseries ou d’empêchements dans leur œuvre missionnaire. Comme autrefois, l’orthodoxie officielle et populaire (russification), l’athéisme d’État (soviétisation) et le développement (industriel, militaire et stratégique), l’avènement du christianisme évangélique, autre institution exogène et verticale, prétend à son tour « sauver » le (Grand) Nord animiste de forces contraires et hostiles à la civilisation : l’environnement partagé par les « humains véritables » avec des esprits, des dieux et des non-humains semble se réifier et se réduire désormais au seul « sentier étroit de Jésus ». Dès lors, tout ce qui arrive au croyant nénetse n’est que le reflet de la qualité de sa relation à ce Dieu qui exige de la piété, un contrôle constant de soi ainsi qu’une évaluation des autres à la seule lumière du bien et du mal absolus. C’est tout cet éternel recommencement que l’auteur met à nu, grâce à la qualité de ses relations interpersonnelles avec les deux parties et de ses réflexions théoriques.
- 10 Par contraste, voir Vallikivi Laur, 2020, « Le renne mantengono in vita la lingua nenets » in Il po (...)
7La troisième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à un autre espace de la rencontre entre missionnaires slaves et Nénetses : les mots et les silences. Ceux-ci peuvent réunir ou séparer, guérir ou tuer. Comme le rappelle l’auteur, les Russes de tradition écrite communiquent essentiellement par la parole, tandis que les Nénetses, de tradition orale, s’expriment naturellement par le corps, les gestes, le comportement, et taisent les mots par politesse, évidence, peur. L’étude des baptistes de Vorkouta présentée par Laur Vallikivi est particulièrement intéressante, puisqu’elle documente le passage de l’oralité à l’écrit, institué non par l’école, mais par une œuvre missionnaire. La conversion entraîne notamment l’interdiction des chants traditionnels et l’autorité grandissante de l’écrit, car désormais tout ce qui ne mène pas au salut est vain. Tout ce qui l’en éloigne est dangereux. Les paroles de chacun le justifient ou le condamnent (Mathieu 12:37). L’avènement de cet évangélisme local ne reconfigure pas seulement le lien autochtone au passé, mais il modifie la perception de l’environnement tout entier : l’égalité des espèces se délite devant une profession de foi chrétienne verticale affirmant que « la nature est au service de l’Humain, et non l’inverse ». Le vaste monde avec toutes ses formes de vie semble se réduire aux seuls bien et mal dans une lecture exclusive. Ce nouveau déchiffrage du monde se fait en russe, puisque les missionnaires eux-mêmes sont russophones et que toute la terminologie chrétienne existe déjà dans cette langue. Aux yeux des baptistes non enregistrés de Vorkouta, toute traduction de la Bible en nénetse est donc inutile : le russe est l’avenir des Nénetses10. D’ailleurs, dans les représentations de ces fondamentalistes, l’Union soviétique et la prédominante du russe entreraient dans le dessin divin : réunir toutes les nations pour qu’elles puissent recevoir le baptême en temps voulu. Ce point de vue sur la vanité des langues autochtones et le russe comme langue « élue » n’est pas sans rappeler celle d’une partie des bolcheviks en matière d’alphabétisation, dans les années 1930, qui arguait en faveur du seul usage du russe ; en définitive, ce courant n’aura pas gain de cause au sein du Parti et les autochtones seront alphabétisés dans leur langue avec l’alphabet latin, avant de passer à l’alphabet cyrillique entre 1936 et 1937. Aujourd’hui, donc, les chants, les lectures autour de la Bible, les prières et les sermons sont en russe, associé dès lors à la parole divine et à une connaissance accessible, deux gages d’un salut prochain pour tous les croyants. Cette dimension linguistique, la mesure et la sobriété du discours, le rejet du rire « qui déplaît à Dieu », les citations de la Bible pour interpréter ou jouer sur les événements, les témoignages ou encore les discussions autour des Saintes Écritures sont autant d’armes qui protègent et authentifient le croyant face au Malin. Là, où traditionnellement dans le (Grand) Nord et la tradition orale, le silence protège les individus et leur espace, responsabilise et autonomise chacun, y compris face au pouvoir intrusif, rigide et exclusif des mots du monde russe, le plus souvent érigés en vérité : Dieu, le Parti, le Patriotisme. À travers les siècles, marchands, missionnaires, fonctionnaires, propagande et pouvoir central n’ont cessé d’être tous gouvernés par la volonté d’agir sur l’autre au nom de la civilisation. C’est cette quête perpétuelle, dans toute sa complexité et ses interactions, que met en lumière l’étude de Laur Vallikivi.
8En conclusion, le lecteur découvre avec intérêt non pas seulement le combat du missionnaire pour convertir, mais aussi le combat intérieur du néophyte pour se convertir. L’auteur s’attache ainsi à restituer tout ce processus qui n’est pas la foi, mais l’apprentissage de nouveaux mots (péché, salut, sainteté) et de nouvelles postures (à genoux, le sérieux en toute circonstance, être l’œil de Dieu sur toute chose et sur soi-même), qui témoignent pour le croyant comme pour les autres d’un changement radical : Dieu agit désormais à travers les pensées et les actes du néophyte qui a ouvert son cœur. La dynamique spéculative et le caractère ritualiste du chamanisme n’ont plus le droit de cité dans les âmes. La conversion est-elle aussi absolue ? Les missions orthodoxes russes, émanation du colonisateur/civilisateur, ont souvent été jugées, par nombre de voyageurs ou de chercheurs, comme incapables de modifier en profondeur les cultures autochtones (semi)nomades. Il en va différemment des missions protestantes comme l’argumentaient déjà Stephen Sommier à propos de la christianisation des Sami en Scandinavie ou Frédéric Laugrand, pour les Inuits du Canada. Sur son terrain, Laur Vallikivi observe lui aussi l’évolution au sein du groupe nénetse local, comme par exemple la transmission du savoir qui s’inverse, puisque ce sont les premiers néophytes et meilleurs lecteurs de la Bible – c’est-à-dire des jeunes gens entre vingt et trente ans – qui transmettent désormais la culture à des aînés convertis et analphabètes ; quant au genre, les femmes une fois converties prennent part au culte avec les hommes et prient d’une même voix dans une même expérience du religieux, alors que dans le mode de vie traditionnel, les espaces masculin et féminin sont souvent distincts, y compris à l’intérieur de la tente nomade. Et désormais, Dieu protège de tout, comme une Bible sur un traîneau.
- 11 Voir Normand de Chambourg Dominique Samson, 2019, « Un troisième ciel sans maladies, sans impôts et (...)
- 12 Vallikivi, 2005, “Two wars in conflict: Resistance among Nenets reindeer herders in the 1940s” in T (...)
- 13 Normand de Chambourg Dominique Samson, 2023, « Discours officiel contre parole autochtone ? Narrati (...)
- 14 Voir l’œuvre de Iouri Vèlla, éleveur de rennes et poète nénètse des forêts, mais aussi Moldanova Ta (...)
9Dans une obscure prescience, le Nénetse Iriko qui avait hérité de son arrière-grand-père une croix orthodoxe, invoquait jusqu’à sa récente conversion malgré lui au Pentecôtisme, la déesse Pe mal Hada pour demander sa protection contre les maladies et les Russes. Comme au xixe siècle, les Ostiaks avaient répondu au paradis orthodoxe russe en concevant un « troisième ciel sans maladies, sans impôts et sans Russes11 ». Une défiance qui s’explique par l’expérience autochtone du monde russe dans le Nord sibérain (russification, soviétisation12, nationalisme13), mais aussi par le système nénetse de connaissances où le bien et le mal sont relatifs au gré des circonstances. Ainsi le loup est-il prédateur et recycleur, il maintient l’équilibre des écosystèmes locaux, contrairement à l’exploitation industrielle et stratégique de l’Arctique souvent plus prédatrice que pourvoyeuse de vie, du point de vue écologique et humain14. Nombre de chercheurs valident l’expertise nénetse : les systèmes centralisés d’ordre moral, Églises comme États, sont de nature à engendrer de la violence au nom d’un bien idéal et collectif. L’auteur lui-même l’éprouve, lorsqu’il passe d’un échange avec Egor, l’un des Nénetses baptistes du Iamb-to où règne un sentiment de tension et de contrôle (p. 175), à une discussion avec Vata, non converti, qui a toujours opposé le silence aux missionnaires, et continuait de chanter le vieux répertoire épique des siens, même seul, faute de pouvoir partager ce patrimoine commun avec les néophytes. Vata a fini par opposer un autre silence au fondamentalisme chrétien : il a emporté les chants des aînés dans sa tombe en 2018, mais chantera désormais dans l’autre monde, en attendant de revenir parmi les siens sous les traits d’un nouveau-né qui aura peut-être bientôt le goût du chant.
10Laur Vallikivi lui-même mentionne avec raison que face au mystère révélé par les baptistes fondamentalistes, il est encore une multiplicité de réponses nénetses, notamment selon les générations et les individualités. « Le peuple du renne », comme on a longtemps appelé les Nénetses, n’est pas encore tout à fait « le peuple de Dieu » auquel les baptistes de Vorkouta s’évertuent à donner vie. Jusqu’à l’auteur, qui expérimente lui-même le cœur de son sujet, devenu un potentiel néophyte : aux yeux des missionnaires, sa présence dans le Nord ne témoigne-t-elle pas déjà d’un dessein divin ?
Notes
1 Voir par exemple : Главацкая Е. М., 1999, «А был ли выбор? Аргументы против теории ненасильственного крещения хантов и манси в 1712-1715 гг» [Y avait-il le choix ? Des arguments contre la théorie de la conversion pacifique des Khanty et des Mansi en 1712-1715], Уральский сборник. История. Культура. Религия, Вып. 3, Екатеринбург [Recueil ouralien. Histoire. Culture. Religion], p. 82-102 ; Znamenski Andrei A., 1999, Shamanism and Christianity: Native Encounters with Russian Orthodox Missions in Siberia and Alaska, 1820-1917, Westport, Greenwood Press ; Normand de Chambourg Dominique Samson, 2010, Histoire d’une civilisation et d’une décivilisation dans les sociétés de la Russie (sub)arctique : Nénètses, Khanty, Mansis d’Eurasie septentrionale (xviiie- xxie siècle) », sous la direction d’Anne-Victoire Charrin, Paris, Inalco.
2 Lambert Jean-Luc, 2015, « Les missions orthodoxes du début du xviiie siècle vues par les Ougriens de l’Ob (Sibérie de l’Ouest), Représentations et réélaborations autochtones » in Li Shenwen, Laugrand Frédéric & Peng Nansheng (dir.) Rencontres et médiations entre la Chine, l’Occident et les Amériques. Missionnaires, chamanes et intermédiaires culturels, Québec, Presses de l’université Laval, p. 27-51.
3 Spiridon Archimandrite, 1965, Mes missions en Sibérie ; Paris, Éditions du Cerf ; Chemanovski Irinarkh, 2015, Journal de Sibérie (1903-1911), Paris, Éditions des Syrtes.
4 Tartuensia 8, Tartu, 2005. Voir aussi Vallikivi Laur, 2011, “What does matter? Idols an icons in the Nenets Tundra” in Journal of Ethnology and Folkloristics, vol. 5, no 1, p. 75-95 ; Vallikivi Laur, 2022, “On Thin Ice. Nenets Reindeer Herder’s Perception of their Environment After Conversion to Evangelical Christianity” in Lagoonscapes, vol. 2, no 1, p. 55-74.
5 Voir par exemple Znamenski Andrei A., Shamanism and Christianity, op. cit. ; Laugrand Frédéric, 2002, Mourir et renaître. La réception du christianisme par les Inuit de l’Arctique de l’Est canadien, Les Presses de l’université de Laval.
6 Vagramenko Tatiana, 2017, “Blook Kinship and Kinship in Christ’s Blood: Nomadic Evangelism in the Nenets Tundra” in Journal of Ethnology and Folkloristics, vol. 11, no 1, p. 151-169.
7 Groulx Lionel, 1961, « La conquête missionnaire de l’Arctique » in Rapport – Société canadienne d’histoire de l’Église catholique, vol. 28, p. 27-35 ; Laugrand Frédéric, 1997, « “Ni vainqueurs, ni vaincus”. Les premières rencontres entre les chamanes inuit (angakkuit) et les missionnaires dans trois régions de l’Arctique canadien » in Anthropologie et Sociétés, vol. 21, no 2-3, p. 99-123 ; Langford Martha, 2014, « Circuits de foi » in Paquet Suzanne (dir.), Errances photographiques, trad. Lessard Denis, Presses de l’université de Montréal ; Lessard Patrick & Vaté Virginie, 2007, « Interactions religieuses dans le Nord-Est russe (Kamtchatka, Tchoukotka) » in Une Russie plurielle. Confins et profondeurs. Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, vol. 38-39, Paris, p. 477-491 ; Normand de Chambourg Dominique Samson, 2019, « Conversations autour du Paradis. Récits de vie nénètses du xxie siècle » in Normand de Chambourg Dominique Samson & Savelli Dany (dir.), La Sibérie comme paradis, Paris, Centre d’études mongoles & sibériennes – École Pratique des Hautes Études, p. 295-347.
8 Selon plusieurs sources, les protestants évangéliques étaient, après les membres de l’Église orthodoxe ukrainienne, le groupe de fidèles le plus ciblés par la Russie, en zone occupée. Plus de 600 lieux de culte y ont été détruits, une trentaine de chefs religieux ont été tués ou enlevés. Avant le rapprochement avec les États-Unis en 2025, les interrogatoires mettaient souvent en lien la conversion à l’évangélisme et l’espionnage au profit de l’Amérique. Voir par exemple : Time, 20 avril 2024, Pomerantsev Peter, “Russia’s War Against Evangelicals”, URL : https://time.com/6969273/russias-war-against-evangelicals/.
9 Normand de Chambourg Dominique Samson, 2012, « L’Ours, la Lune et les Pentecôtistes. Du paysage religieux des Khantys septentrionaux au début du xxie siècle » in Slovo. Mélanges offerts à Anne-Victoire Charrin. De l’Asie russe et d’ailleurs, vol. 39-40, Paris, Publications Langues O’, p. 69-109.
10 Par contraste, voir Vallikivi Laur, 2020, « Le renne mantengono in vita la lingua nenets » in Il polo, vol. 75, no 2, p. 30-46.
11 Voir Normand de Chambourg Dominique Samson, 2019, « Un troisième ciel sans maladies, sans impôts et sans Russes. Brève relation des vices chrétiens et des vertus chamanistes dans l’Arctique sibérien (xixe-xxe siècle) » in Taussig Sylvie (dir.), La vertu des païens, Kimé, Paris.
12 Vallikivi, 2005, “Two wars in conflict: Resistance among Nenets reindeer herders in the 1940s” in The Northern Peoples and State: Changing Relationships. Studies in Folk Culture, vol. 5, Tartu, p. 14-54.
13 Normand de Chambourg Dominique Samson, 2023, « Discours officiel contre parole autochtone ? Narratif russe et récits de vie du (Grand) Nord sibérien » in Lectures croisées des discours. Entre réalités sociopolitiques, récits de mémoire et approches interprétatives. Translation Studies: Theory and Practise, , Yerevan, Yerevan State University, p. 42-71 ; Le Figaro, 20 mars 2023, Pierson Elisabeth, « Les minorités ethniques de Russie paient-elles le prix du sang dans la guerre en Ukraine ? », URL : https://www.lefigaro.fr/international/les-minorites-ethniques-de-russie-paient-elles-le-prix-du-sang-dans-la-guerre-en-ukraine-20230316.
14 Voir l’œuvre de Iouri Vèlla, éleveur de rennes et poète nénètse des forêts, mais aussi Moldanova Tatiana, 2007, Les caresses de la civilisation, Paris, Éditions Paulsen ; Besacier-Picard Alice, 2013, « Acteurs de la politique arctique russe : des divergences à coordonner », Centre d’études supérieures sur la Marine ; Niglas Liivo, Armatuse maa, 2016, Estonie, 78 min ; Gleizes Sophie, 2024, « “Il faut officialiser la loi de la toundra”. Stratégies cosmopolitiques et éthiques chez les Nénètses des forêts du Pour » in Hohmann Sophie & Normand de Chambourg Dominique Samson (dir.), Paysages culturels du Nord et de l’Arctique sibériens. Slavica occitania, vol. 58, Toulouse, université de Toulouse-Jaurès.
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Référence électronique
Dominique Samson Normand de Chambourg, « Vallikivi Laur, 2024, Words and Silences: Nenets Reindeer Herders and Russian Evangelical Missionaries in the Post-Soviet Arctic », Études finno-ougriennes [En ligne], 57 | 2025, mis en ligne le 10 décembre 2025, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/30325 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15lyk
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