Nikonova Maria, 2024, Улон – питыран, сюлэм – пияла… : одӥг удмурт кышномуртлэн дауръем улон сюресэз [La vie est une roue, le cœur, un verre : l’itinéraire de vie d’une femme oudmourte]
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XXIe siècleTexte intégral
1Le livre La vie est une roue, le cœur, un verre… : l’itinéraire de vie d’une femme oudmourte est un phénomène plus unique que rare dans la littérature oudmourte : en un seul ouvrage, sous un seul titre, sont rassemblés des journaux intimes et les mémoires d’une villageoise, Maria Pavlovna Nikonova (née Staheyeva), écrits entre 1987 et 2020. Nikonova est une représentante de la culture traditionnelle, elle la maîtrise et la protège, et elle vit au village de Dubrovskij (en oudmourte Vyl’ Tigyrmen) du raïon de Kijasovo en République d’Oudmourtie.
2Les manuscrits de Maria Pavlovna Nikonova ont été rassemblés et publiés par Nikolaj Vladimirovich Anisimov, folkloriste, chercheur au Musée littéraire estonien et à l’Institut oudmourte d’histoire, langue et littérature du centre fédéral oudmourte de recherche de l’Académie des sciences de Russie, section de l’Oural. Anisimov a également écrit la préface de l’ouvrage.
3Le livre se compose d’un article introductif du directeur de publication, du journal de Maria Nikonova, de ses souvenirs, mais aussi de photos, de poèmes, de chansons avec notation musicale, de renvois au enregistrements audio permettant d’entendre la voix de l’autrice et de textes ethnographiques et folkloriques. À l’exception d’un texte, tous sont écrits par Maria Nikonova dans sa langue maternelle, c’est-à-dire en oudmourte.
- 1 Il faut noter que, ces derniers temps, des villageois publient leurs souvenirs de la vie au village (...)
4Dans l’introduction, Anisimov présente un aperçu des données connues sur la notation systématique de la culture traditionnelle oudmourte par leurs auteurs. De tels cas sont rares. Il fait ainsi remarquer que le premier cas connu d’expérience de publication a été l’ouvrage du livre de recettes de médecine populaire d’Elizaveta Kamasheva Лиза апайлэн лякиё шобретэз =Лоскутное покрывало бабы Лизы (La couverture en patchwork de tante Liza, 2012) en oudmourte et en russe, dans sa version littérairement élaborée. Il existe par ailleurs des enregistrements non publiés1.
5L’auteur de l’introduction et directeur de cette publication est issu du même village que Maria Nikonova, Dubrovskij. Il présente la richesse du monde spirituel de son informatrice, qui était âgée alors de 97 ans, et qui avait partagé et partage encore généreusement ses abondantes connaissances : chants populaires et d’auteur, poèmes, dictons, incantations, récits sur la tradition religieuse et sur les rituels et fêtes traditionnels. Surtout, elle a autorisé Anisimov à publier son нуналъян – le journal qu’elle tenait depuis 1987, au début souvent ; plus tard, sa santé déclinant, ses notations se font plus rares. Les textes publiés dans ce livre s’arrêtent en 2020.
6L’introduction comprend aussi un essai de Maria Pavlovna Pages de ma biographie, qui raconte sa vie, remplie de privations, et les difficultés qu’elle a connues depuis l’enfance. Quand Maria Staheeva avait quatre ans, sa grande et harmonieuse famille a été dékoulakisée, et chassée de son village Nizhnjaja Malaja Sal”ja (Nödnjuk en oudmourte) du raïon de Kijasovo (Oudmourtie). Ont suivi la mort de sa mère, Anna Staheeva, quelque temps plus tard, le déménagement de village en village, et les épreuves liées à la famine, au lourd travail et à l’étiquette de « fille de koulak », tel a été le difficile début de son existence.
7Maria Pavlovna Nikonova a bravement affronté les défis de sa vie de travail, de sa vie familiale, a survécu aux dures années de guerre. Mère de nombreux enfants, elle est parvenue à être formée à l’institut pédagogique. Elle a travaillé trente ans à l’école et est partie à une retraite bien méritée en 1977. Les années qui ont suivi sont immortalisées dans son journal.
8L’introduction comprend aussi un chapitre « Caractéristiques de l’œuvre d’une porteuse et défenseuse de la culture », dans lequel le chercheur commente les fondements théoriques de ce phénomène, et le met en rapport avec le folklore écrit, ou « post-folklore », qui à la différence du folklore oral, a acquis une forme stable et est accessible aux chercheurs.
- 2 Voir Nekljudov Sergej Jurjevich Неклюдов Сергей Юрьевич (dir.), 2001, «Наивная литература»: исследо (...)
- 3 Kozlov Ivan, «5 книг о том, что такое наивная литература и как ее читать» [Cinq livres sur ce qu’es (...)
9On peut rattacher la production écrite de Maria Nikonova au phénomène littéraire appelé par certains « littérature naïve », et aussi au « document humain », phénomène jusqu’ici insuffisamment étudié dans la recherche en Russie2. Ce qui caractérise l’auteur de littérature naïve est le fait que ses œuvres ne correspondent pas aux formes littéraires et ce non pas en raison d’un choix conscient, mais par ce que l’auteur les ignore ou en ignore la présence dans son atelier littéraire. Il n’en reste pas moins que les textes des auteurs naïfs peuvent être intéressants pour le lecteur3. Ce sont la plupart du temps des textes biographiques. Nikolaj Anisimov décrit les thèmes principaux abordés dans le journal de Maria Nikonova, ainsi que ses poèmes et ses chansons, qui répondent parfaitement aux critères de la littérature naïve.
10« Dans les pages de son journal, elle transmet de manière particulièrement émouvante, affective et imagée ses sentiments de chagrin et de solitude après le départ de ses enfants et petits-enfants du domicile familial » – observe le chercheur. Maria Nikonova note et interprète ses rêves ; elle relève les fêtes calendaires et populaires, elle aime se trouver au milieu des gens. Elle note les transformations liées à l’âge et réfléchit sur la vieillesse. « Dans les pages de son journal, ont trouvé une place également les événements de l’histoire du village, du raïon, de la république, du pays et du monde, à propos desquels elle y exprime ses émotions et ses pensées » (p. 23), écrit Nikolaj Anisimov.
11Les textes de Maria Nikonova sont écrits dans une langue parlée savoureuse et il faut noter qu’ils n’ont pas été soumis à une censure stylistique. L’auteur de la préface note également l’aptitude de l’autrice à créer des néologismes qu’elle introduit dans la langue littéraire oudmourte, par exemple нуналъян (journal), un mot simple et facile à retenir.
12Indiscutablement, il s’agit là d’une publication exceptionnelle, qui sera utile aussi bien pour les chercheurs que pour les enseignants universitaires, et qui peut être vue et recommandée comme œuvre littéraire oudmourte. Le directeur de publication, Nikolaj Anisimov a accompli un énorme travail, il a scrupuleusement collecté et systématisé les textes de Maria Nikonova, aussi bien ses textes d’auteur que ses textes documentaires. Cette publication est une contribution précieuse pour le maintien et la popularisation de la langue et de la culture oudmourte. C’est un réservoir d’information pour les folkloristes, les linguistes, les chercheurs en littérature, les ethnologues, les historiens locaux et non locaux, ainsi que pour tous les lecteurs curieux.
Notes
1 Il faut noter que, ces derniers temps, des villageois publient leurs souvenirs de la vie au village pendant la Grande Guerre patriotique, aussi bien d’eux-mêmes que d’après les déclarations des autres habitants de leur village. Voir Petrova Lidiya, 2015, Сяськая аялэн льӧмпуэз: тодэ ваёнъёс [Le cerisier fleurit : souvenirs], Ижевск [Iževsk] ; Bočkarjova Aleksandra, 2022, Пичи дырзэс талаз война: (тодэ ваёнъёс, зарисовкаос) [La guerre dans le saule de mon enfance. (Souvenirs, essais)], Йӧскалык прессалэн юртэз, [Maison de la presse oudmourte], Ижевск.
2 Voir Nekljudov Sergej Jurjevich Неклюдов Сергей Юрьевич (dir.), 2001, «Наивная литература»: исследования и тексты [La « littérature naïve » : recherches et textes], Moscou ; Kozlova Natal’ya Nikitichna Козлова Наталья Никитична & Sandomirskaja Irina Ilichnina Сандомирская Ирина Илинична, 1996, «Я так хочу назвать кино». «Наивное письмо»: опыт лингво-социологического чтения [« J’ai tellement envie de donner un nom au cinéma ». « Les écrits naïfs » : une expérience de lecture psycho-sociologique], Société russe de phénoménologie, Moscou.
3 Kozlov Ivan, «5 книг о том, что такое наивная литература и как ее читать» [Cinq livres sur ce qu’est la littérature naïve et sur la manière de la lire], URL : https://gorky.media/books-collection/5-knig-o-tom-chto-takoe-naivnaya-literatura-i-kak-ee-chitat/ (consulté le 03/04/2023).
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Référence électronique
Larisa Dmitrieva, « Nikonova Maria, 2024, Улон – питыран, сюлэм – пияла… : одӥг удмурт кышномуртлэн дауръем улон сюресэз [La vie est une roue, le cœur, un verre : l’itinéraire de vie d’une femme oudmourte] », Études finno-ougriennes [En ligne], 57 | 2025, mis en ligne le 31 octobre 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/efo/30415 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15lym
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