1Le présent dossier a été préparé à la suite de deux journées d’études organisées en septembre 2023 au CRIISEA (Université de Picardie Jules Verne) qui se proposaient d’explorer les interactions entre les dynamiques macroéconomiques et les dynamiques politiques dans les périphéries du continent européen. Tout comme les journées d’étude, ce dossier a été pensé dans une logique transdisciplinaire, en tâchant de faire dialoguer en particulier les sciences politiques et l’économie.
2Les liens réciproques entre économie et politique étaient centraux dans l’économie politique classique, qui portait un intérêt à l’étude des relations économiques entre classes sociales aux intérêts antagonistes, dans une perspective holistique. De ce point de vue, l’émergence de l’économie néoclassique au XIXème siècle marque un tournant vers une conception dépolitisée de l’économie, dans lequel les classes sociales et les conflits distributifs disparaissent de l’analyse. La question centrale n’est dès lors plus l’analyse de la création de richesse et de sa répartition mais celle de l’échange. Le marché assurant la coordination interindividuelle et l’optimum social, le conflit distributif est inexistant car chacun aura maximisé et obtenu un revenu équivalent au produit marginal de son facteur de production. La perspective devient individualiste et avec l’émergence de l’économie « pure », les économistes modélisent des agents économiques qui ne sont plus que des agents maximisateurs isolés des influences extérieures. La révolution keynésienne et le changement de paradigme qu’elle entraîne marquent un nouveau tournant, avec un rôle important donné aux politiques économiques et à l’Etat, facilitant l’émergence d’un compromis social fordiste au sein des démocraties occidentales. Il devient possible de considérer que les autorités politiques peuvent, par leur action, affecter profondément la dynamique macroéconomique. La perspective redevient holistique sans pour autant réhabiliter pleinement l’analyse des conflits existants entre les classes sociales, malgré les avancées prometteuses en ce sens de Kalecki (1943). La synthèse qui s’opère entre les écoles néoclassique et keynésienne au tournant de la seconde guerre mondiale impose une conception normative de l’Etat qui demeure un agent qui maximise le bien-être social sous contrainte, une sorte de despote bienveillant, omniscient et omnipuissant. Ainsi, les divergences d’intérêts et les conflits sociaux – comme les conflits de répartition – sont délaissés par les économistes au profit des sciences politiques et de la sociologie, qui tentent également pour partie de se calquer sur le tournant mathématique des sciences économiques.
3Les contre-révolutions monétariste et nouvelle-classique vont conduire à la mise en cause de l’omnipuissance du planificateur social. Selon l’argument de l’incohérence temporelle, le planificateur, bien que bienveillant, n’arrive pas à maximiser le bien-être social car ce n’est pas face à la nature qu’il joue mais face à un joueur doté d’anticipations rationnelles. Tel Ulysse face aux Sirènes, le décideur devrait abdiquer de sa discrétion, s’attacher au mât des règles et tenir ses engagements de délivrer au marché une politique non-inflationniste. Face à cet argument d’inanité, l’idée s’imposera alors que la meilleure façon de maximiser le bien-être social résulte dans la non-intervention des pouvoirs publics.
4L’émergence de la théorie du choix public (Public Choice), et plus généralement celle de la littérature des cycles politico-économiques (Political Business Cycles), marque une avancée notable dans l’analyse dans la mesure où l’on prend en compte les facteurs politiques et sociaux, à savoir les intérêts des décideurs politiques, leur influence sur l’économie et une certaine forme de conflit social sur les objectifs macroéconomiques. En abandonnant le postulat d’un planificateur social bienveillant maximisant le bien-être social (le planificateur n’est donc ni omnipuissant, ni bienveillant) et en introduisant des préférences macroéconomiques partisanes (priorité pour la lutte contre le chômage vs inflation), les décideurs politiques deviennent des agents économiques intéressés, guidés par la maximisation de leur propre utilité (Dubois, 2016). Ils peuvent ainsi être à l’origine de déstabilisations macroéconomiques, soit parce qu’ils mobilisent la politique économique pour satisfaire l’électeur médian et assurer leur réélection (cycle opportuniste), soit parce que leur action est guidée par une logique partisane et cherche à satisfaire un électorat en particulier (cycle partisan). Dans cette conception, les cycles des affaires sont le produit des cycles électoraux : l’économie, initialement stable, peut être déstabilisée par des décisions politiques. Le politique et le conflit social sont donc pris en compte, bien que très partiellement. En effet, la théorie du Public Choice est profondément ancrée dans l’individualisme méthodologique, ce qui ne la prédispose pas à intégrer pleinement les relations entre économie et politique et à prendre les compte les aspects macro-sociaux. Dans le champ de la science politique et de la sociologie électorale, la théorie du vote économique vient appuyer l’idée que les électeurs tendent à récompenser les partis en place après une période de croissance et les punir en cas de récession. Le maintien au pouvoir d’un gouvernement est dans cet esprit conditionné à de bonnes performances économiques, tandis que dans le cas inverse les électeurs seraient amenés à voter pour l’opposition (ou pour de nouveaux partis). Dans cette approche, ce sont donc à l’inverse les équilibres politiques préexistants qui sont déstabilisés par des perturbations venant de la sphère économique. Les perturbations seraient d’autant plus fortes que le ralentissement économique est puissant (Lewis-Beck, Lobo, 2017).
5Dans les deux cas, ces théories proposent un lien mécanique entre l’économie (souvent limitée à la conjoncture économique) et le politique (souvent limité aux comportements électoraux). Il apparait cependant hasardeux de postuler un lien mécanique et univoque entre les dynamiques macroéconomique et électorale.
6Le développement de l’économie institutionnaliste et en particulier de la Théorie de la Régulation a ouvert de nouvelles perspectives pour saisir la complexité des rapports entre les sphères économique et politique. Ainsi, toute société située (dans le temps et l’espace) repose sur des compromis institutionnalisés qui stabilisent les tensions et conflits entre groupes sociaux et déterminent un régime d’accumulation. Ces compromis institutionnalisés sont élaborés dans le champ politique. Dans ce cadre, les crises économiques donnent à voir au grand jour les contradictions des régimes d’accumulation, lorsque celles-ci ne sont plus contenues par le mode de régulation, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes qui soutiennent et pilotent la dynamique macroéconomique (Boyer, 2015). En ce sens, les crises économiques alertent sur le fait que le changement institutionnel, c’est-à-dire l’établissement dans la sphère politique de nouveaux compromis institutionnels, est nécessaire pour permettre de maintenir une trajectoire d’expansion économique. Pour autant, rien ne garantit que les conditions de possibilité politiques d’un tel changement institutionnel soient réunies et un régime d’accumulation dysfonctionnel peut perdurer. Par conséquent, sphère politique et économique sont appréhendé à l’aune de leurs interactions réciproques dans un système social donné et complexe (Théret, 1992 ; Palombarini & Théret, 2001).
7L’approche d’économie politique néoréaliste (que l’on peut appréhender comme une extension critique de la Théorie de la Régulation), suggère qu’il n’y a pas nécessairement de cohérence globale dans l’ensemble du champ social et que les sphères politique et économique fonctionnent selon une autonomie partielle, c’est-à-dire selon leur propre temporalité. Dans cette perspective, la situation économique a une influence sur les équilibres politiques, dans la mesure où les ralentissements peuvent par exemple avoir des effets sur le changement institutionnel, mais ils n’en sont pas les déterminants automatiques et exclusifs (Amable, Palombarini, 2023), tout comme a contrario une transformation des équilibres politiques et de la puissance publique peuvent influencer les flux économiques sans pour autant être l’unique facteur explicatif de leurs évolutions.
8L’économie politique contemporaine propose donc des outils théoriques permettant d’éviter plusieurs écueils quand il s’agit d’étudier les interactions entre sphères politique et économique. D’abord, l’écueil qui consiste à appréhender ces deux sphères comme des ensembles séparés. Ensuite, celui qui consiste à envisager que ces deux sphères soient connectées mais à appréhender les connexions éventuelles dans une logique unidirectionnelle. Enfin, l’écueil mécaniste qui repose sur l’a priori selon lequel l’instabilité dans l’une des deux sphères impliquerait des modifications quasi automatiques dans l’autre. Il ressort que les sphères économique et politique sont des composantes d’un système social complexe et que les relations entre les deux sont bi-directionnelles, non automatiques, et surtout qu’elles sont incertaines ex ante et spécifiques au contexte dans lequel elles prennent place.
9L’objectif du présent dossier est ainsi d’explorer les relations complexes entre les crises économiques qui ont frappé les périphéries du continent européen et les transformations politiques qu’ont connu les pays qui les constituent. Les crises économiques ont été nombreuses depuis les années 1980, marquées notamment par la financiarisation des économies et l’ouverture progressive des pays de l’ancien bloc soviétique au modèle libéral. En particulier, on ne compte pas moins de trois crises économiques majeures au cours des deux dernières décennies, de la récente crise pandémique en passant par la crise des dettes souveraines et la crise financière globale de 2008.
10Parallèlement, des transformations politiques notables ont aussi été observées, qu’il s’agisse des dynamiques de reconversion de la social-démocratie en parallèle de l’émergence du consensus néolibéral (Escalona, 2018), de transformations plus lentes mais structurelles des partis conservateurs (Gougou & Tiberj, 2015), du renouvellement et de la montée des formations d’extrême-droite (Mudde, 2016) ou de l’émergence de nouvelles formations politiques parfois qualifiées de « populistes », et venant perturber les équilibres des paysages partisans et la domination des partis traditionnels (Kriesi, 2014). Les liens entre les dynamiques électorales et macroéconomiques sont ainsi fréquemment discutés par les electoral studies et donnent lieu à des approches très diversifiées, de l’ethnométhodologie (Ravelli et al., 2024) aux approches plus classiques du comportement électoral par le travail statistique (Martin, 2018).
11Le dossier propose de mobiliser des études de cas dans les périphéries européennes. Le choix de cette aire géographique périphérique est motivé en premier lieu par la volonté de contribuer à porter l’attention des revues académiques sur des terrains sous-étudiés et qui passent trop souvent sous les radars. Toutefois, nous avons fait le choix de circonscrire le dossier aux périphéries du continent européen afin de conserver une certaine homogénéité spatiale entre les cas étudiés.
12La définition même de ce qu’est une périphérie est sujette à débat, notamment selon l’échelle spatiale retenue. A l’échelle globale, le vieux continent peut être appréhendé comme un ancien centre en voie de périphérisation, si l’on regarde par exemple l’évolution de sa contribution au PIB mondial. A l’échelle du continent européen, la division centre-périphérie ne fait pas l’objet d’un découpage consensuel non plus. Enfin, au sein de chaque pays il existe des territoires qui peuvent être considérés comme périphériques par rapport à un centre. Dans ce dossier, nous nous centrons sur les périphéries européennes entendues comme périphéries au sein du continent européen.
13Les contributions réunies dans ce dossier partagent une même ambition : penser les crises économiques non comme de simples événements conjoncturels, mais comme des moments de reconfiguration institutionnelle intenses. Les articles rassemblés dans ce dossier mobilisent des méthodologies variées, allant des travaux d’archives aux analyses économétriques, et combinent des approches quantitatives et qualitatives. En mobilisant des terrains variés - des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) comme la Hongrie, la Slovénie ou encore la Slovaquie, mais aussi d’Europe du Sud comme le Portugal ou encore d’Europe septentrionale comme l’Islande – les contributions montrent comment les chocs économiques, loin d’avoir des effets mécaniques, produisent des dynamiques différenciées selon les contextes institutionnels, les dépendances financières ou les équilibres sociaux préexistants.
14Ces reconfigurations s’opèrent dans des configurations nationales contrastées, mais elles partagent un certain nombre de régularités : la manière dont l’intégration européenne redéfinit les marges de manœuvre des États, le poids des choix politiques dans la gestion des contraintes économiques, ou encore l’articulation instable entre logiques partisanes et budgétaire. Les contributions de ce dossier – qu’elles s’intéressent aux évolutions des comportements électoraux (Malherbe, Cordier & Fawaz), aux effets politiques de la dépendance financière (Follot), aux mutations des systèmes bancaires (Becker & Podvršič) ou à l’évolution des dépenses publiques (Reis & Nieto-Carillo) – convergent ainsi vers une lecture institutionnaliste des crises, envisagées comme des moments où se rejouent les termes des compromis socio-économiques au sein de chaque étude de cas nationale. Cette perspective est prolongée par une réflexion sur l’échelon communautaire, à travers l’étude de Marion Tosolini consacrée à la mise en place du Mécanisme de Prêt Communautaire dans les années 1970. En analysant les négociations européennes qui ont conduit à cette innovation institutionnelle, elle propose une relecture de la manière dont les réponses aux crises peuvent aussi structurer, dans le temps long, un ordre politico-financier supranational. Ensemble, ces travaux offrent des outils pour penser les crises non comme des ruptures ponctuelles, mais comme des révélateurs de tensions structurelles et des moments de redéfinition des rapports entre économie politique nationale et contraintes européennes.