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Lectures

Réflexivité, pouvoir et macroéconomie

Sur : Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science. Épistémologie de l’économie. Robert Boyer, Éditions de la Sorbonne, 2021
Stéphane Longuet
Référence(s) :

Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science. Épistémologie de l’économie. Robert Boyer, Éditions de la Sorbonne, 2021

Texte intégral

Introduction

1On peut résumer la position centrale de l’ouvrage de la manière suivante. Bien que l’histoire permette de souligner que les économistes se sont longtemps attachés à traiter les problèmes cruciaux de leur époque, essayant d’articuler cohérence logique et pertinence empirique, la macroéconomie dominante, à partir des années 1970, s’est attachée à la seule cohérence logique des modèles. La crise de 2008, cependant, a conduit à une mise en question qui a accompagné une intégration croissante de l’empirique. Celle-ci a débouché sur un éclatement des démarches, des problématiques et méthodes de recherche. En tentant de retrouver une certaine pertinence empirique, la macroéconomie dominante a éclaté en une pluralité de chapelles qui débouchent sur des énoncés contradictoires. La recherche de la pertinence s’est ainsi faite au détriment de la cohérence logique.

2Pour renforcer le lien nécessaire entre cohérence logique et pertinence empirique, l’économie comme discipline devra devenir, pour Robert Boyer, plus réflexive : elle doit permettre une mise en discussion systématique des énoncés, méthodes voire même des problématiques structurantes de la recherche.

3La démarche de l’ouvrage n’est pas linéaire mais plutôt en spirale. Les différents chapitres revenant sur des points antérieurs pour les approfondir, les élargir et les éclairer sous un autre angle. C’est cette démarche qu’il nous faut retranscrire dans un premier temps, à travers la présentation de deux types d’oppositions structurantes : l’une conduit à articuler la dynamique scientifique propre à la recherche économique et celle liée à l’organisation sociale de la profession, l’autre est interne à la démarche scientifique et concerne la tension entre cohérence théorique et pertinente empirique. L’apport du livre ne se situe pas uniquement dans cette réflexion profonde sur l’évolution, les impasses de la macroéconomie et le statut de la discipline. Il se situe aussi dans les questions qu’il pose et dans les pistes qu’il invite à explorer. C’est ce que nous aborderons dans un second temps à travers la question du pouvoir dans un champ économique placé en interaction avec d’autres champs sociaux.

1. La macroéconomie entre cohérence et pertinence : les configurations d’un champ

4Dès l’introduction Robert Boyer précise son objectif : il s’agit d’analyser les évolutions et les limites de la macroéconomie, en la reliant à ses conditions sociales de production. La question des crises est centrale, car plus précisément à ces moments que se révèlent l’inadéquation des appareils analytiques aux faits.

5La mise en perspective historique est alors utilisée pour montrer en quoi la dynamique de spécialisation a fait perdre aux économistes le lien avec les enjeux centraux de leur discipline, et comment elle a fragmenté la profession dont chaque communauté épistémique cherche à répondre à une demande sociale spécifique. Elle souligne en quoi cette dynamique s’est accompagnée, comme tout processus de spécialisation, d’une anomie que la révélation de multiples conflits d’intérêt a mis en évidence.

6Le premier chapitre s’appuie sur l’histoire de la pensée pour mettre en évidence des traits importants. La vision de l’économie, la théorie, les modèles, les mécanismes économiques permettent de classer différents systèmes de pensée qui se sont succédé depuis le XVII e siècle. L’objectif est de monter que chaque approche est adaptée aux caractéristiques de son époque et, plus précisément, que l’on peut montrer l’adéquation entre certains traits empiriques d’une période et ceux des pensées économiques.

7Ce panorama fait ressortir les éléments d’une dynamique propre à la discipline économique : abandon d’une conception large de l’économie politique pour des savoirs spécialisés, autonomisation de l’économie pensée comme « science économique » par rapport aux autres sciences sociales, généralisation d’un mécanisme particulier comme grille d’analyse d’un domaine (cf les coûts de transaction), illusion de l’identification de lois économiques.

8Le chapitre 2 reprend la présentation des mécanismes et théories partiels pour montrer qu’ils ne sont pas nécessairement intégrables dans un cadre d’ensemble. La différenciation des approches est liée à la diversité des mécanismes identifiés. Des configurations différentes de mécanismes peuvent être intégrées dans deux stratégies de recherche, l’une suppose les marchés stabilisateurs et considère les crises comme exogènes, l’autre nie ces propriétés de stabilisation et met en évidence le caractère endogènes des crises.

9L’organisation de la profession est alors introduite pour la première fois pour expliquer pourquoi cette tendance à la variabilité des analyses ne s’accompagne pas d’une dispersion des approches. Le mimétisme semble l’une des propriétés endogènes du champ et le consensus apparaît comme le révélateur d’une norme social, poussant au conformisme. Le consensus relève donc, dans cet ouvrage, de la sociologie du champ et non d’une logique de la découverte scientifique. Ce champ, ainsi structuré, porte en lui un travail particulier d’économiste, celui qui réduit la théorisation à une modélisation, une modélisation qui oscille entre modèles théoriques généraux et abstraits et modèles empiriques spécifiques qui ne concernent qu’une partie de leur objet.

10Le chapitre 3 part de la tendance à la fragmentation et interroge ce qu’il qualifie de « balkanisation » dans une perspective à la fois historique et analytique. La « balkanisation » désigne la fragmentation de la théorie économique après l’ère unificatrice du modèle walrasien (Arrow-Debreu). À partir des années 1960, plusieurs facteurs (remise en cause de l’hypothèse du commissaire-priseur, asymétries d’information, etc.) ont ébranlé ce cadre et conduit à l’émergence de multiples approches qui, malgré des traits communs (recours accru à l’empirique, critique de la rationalité traditionnelle, méthodes de recherche causales), ne sont pas intégrées. Parallèlement, des conflits d’intérêt se sont développés, certaines analyses étant liées à des intérêts économiques (monopoles « contestables », nouvelles théories financières).

11Le chapitre 4 vise à dessiner les contours du « long cycle » de l’histoire de la macroéconomie à partir de la grille de l’ouvrage, à savoir la combinaison de raisons internes à la discipline et de questions posées par l’adéquation aux faits. La remise en cause de la macroéconomie keynésienne à partir des années 1970 renvoie à la fois à la perte de pertinence empirique de l’analyse keynésienne, liée aux changements structurels des économies marquées par la coexistence de l’inflation et du chômage et à l’évolution interne de la macroéconomie, marquée par la volonté de renforcer sa scientificité par l’établissement de fondements microéconomique. Si Robert Boyer identifie quatre voies d’évolution (théorie de l’agrégation imparfaite présentée comme sans descendance directe, nouvelle macroéconomie classique, théorie des déséquilibres abandonnée car reposant sur des prix fixes, monétarisme friedmanien, abandonné en conséquence de ses échecs pratiques), seules deux approches, la nouvelle macroéconomie classique et la théorie des cycles réels sont présentées comme ayant perduré. La crise de 2008 apparaît alors comme le révélateur de l’inadéquation d’un appareil analytique qui présupposait la stabilité des marchés, considérait la monnaie comme neutre et la finance comme efficiente.

12Le chapitre 5 porte plus spécifiquement sur la modélisation et analyse la tension entre cohérence formelle et pertinence empirique. Il souligne les limites techniques et économiques des modèles dont plusieurs hypothèses nécessaires à la modélisation posent problème : l’hypothèse de substituabilité du capital et du travail est nécessaire à assurer la stabilité du sentier de croissance à long terme, alors que des enquêtes empiriques et certains développements théoriques mettent l’accent sur la pertinence de l’hypothèse de complémentarité. La flexibilité des prix est souvent supposée et les processus économiques semblent réversibles, alors que l’irréversibilité est un élément essentiel des dynamiques économiques. Le chapitre interroge le conflit entre théorie et économie appliquée qui peut conduire à ce que « l’économiste appliqué travaille sur des concepts qui ont été invalidés par l’analyse théorique et, vice-versa, le théoricien ignore les résultats empiriques qui s’avèrent remettre en cause quelques-unes des hypothèses centrales de ses formalisations » (p.67). Ainsi, un phénomène attesté, comme l’accroissement des inégalités, ne peut qu’avoir des effets sur certains processus économiques. Cette différenciation des agents ne peut être saisie par des modèles supposant un agent représentatif. Les modèles à agents hétérogènes, plus pertinents, sont, malgré tout, relativement marginalisés.

13C’est pour identifier certaines des sources de ces dysfonctionnements de la recherche que Robert Boyer se tourne à nouveau vers l’étude du champ des économistes (chapitre 6). Il souligne l’internationalisation croissante de la profession, la bifurcation introduite par les mathématiques financières et les données de masse, ainsi que la façon dont un mode d’organisation particulier de la profession conduit à un mélange de conformisme et d’innovation. Derrière ces avancées techniques, l’économie est devenue de plus en plus normative, avec la défense d’une forme ou d’une autre de libéralisme économique. En outre, une demande sociale croissante a été adressée aux économistes. Robert Boyer montre alors comment l’organisation de la profession (création de revues spécialisées, congrès d’associations internationales organisés en session parallèles) exprime et renforce la spécialisation qui réduit la réflexivité épistémologique et méthodologique. Cette organisation tend à opérer, enfin, la sélection des étudiants à travers leur attrait pour les mathématiques, et non pour leur intérêt à l’égard des questionnements socioéconomiques. La discipline attire des individus moins guidés par un comportement coopératif que par leur intérêt personnel. Ceci délimite un habitus d’économistes qui conduit d’autres chercheurs à s’éloigner de la discipline.

14La question de la réflexivité a ainsi une portée bien plus large que le débat spécifique sur les fondements épistémologiques de l’économie : implicitement on le voit, il s’agit, en réorganisant le champ, de modifier l’habitus des économistes en faisant reconnaître comme légitime un ensemble plus ouvert de pratiques de l’économie.

15C’est l’enjeu de l’avant dernier chapitre sur le tournant réflexif évoqué dès le début de l’ouvrage mais pas encore abordé de front. Dans ce chapitre 7, Robert Boyer rappelle les principales positions critiques tenues par les économistes (Stiglitz, Krugman, Romer entre autres) qui, bien que dominants dans le champ, ont dénoncé la confiance à l’égard de la flexibilisation des marchés, mais aussi l’organisation de la profession des économistes. Ce panorama lui permet de replacer sa propre proposition dans un contexte plus général. Il prône la constitution d’arènes de discussion certaines internes à la profession des économistes et d’autres intégrant des catégories plus larges de population.

16Le chapitre 8 nous permet de saisir plus précisément l’approche défendue par l’auteur. A travers l’exemple de la crise sanitaire, il analyse, une nouvelle fois, les relations entre théories et histoire. Cette crise a « brutalement » confrontés les économistes à une situation dans laquelle des hypothèses bien souvent implicites se trouvaient inadaptées à la situation nouvelle. Le chapitre identifie les caractéristiques que les hypothèses explicatives doivent intégrer : une prise en compte nécessaire de l’espace mondial et de l’écosystème, de l’incertitude radicale liée en particulier aux incertitudes sur la diffusion de la maladie et des traitements éventuels, une attention à l’hétérogénéité des structures productives et aux chaînes de valeurs et une méfiance à l’égard des agrégats, une intégration des irréversibilités et des phénomènes d’hystérèses, ainsi qu’une intégration des « institutions cachées de l’économie », ce qui renvoie à l’identification des groupes qui bénéficient de la création de marchés, à la mise en évidence de différences de temporalités ou aux fondement de la confiance.

17L’économie est composée d’une pluralité de processus hétérogènes. Il convient donc d’analyser la façon dont ils se conjuguent pour assurer la viabilité, au moins temporaire, d’un système ou, au contraire, débouchent sur la transmission des déséquilibres. Les modélisations ne peuvent être générique, mais doivent être datées et localisées portant sur des économies spécifiques. En cela, la théorie de la régulation se rapproche des modélisations évolutionnistes à agents hétérogènes.

2. Une épistémologie entre science et pouvoir

18L’analyse stimulante proposée par Robert Boyer est en partie un exemple de réflexivité d’un chercheur sur son objet, la macroéconomie et sur les pratiques professionnelles d’un milieu. Si la réflexivité sur ses propres pratiques n’est pas systématiquement thématisée, elle est présente dès le début de l’ouvrage car Boyer précise, dès l’avant-propos, qu’il s’agit des « réflexions d’un acteur parmi d’autres » et, dans l’introduction, que cette analyse de l’évolution de la macroéconomie est entreprise du « point de vue » de la « macroéconomie historique et institutionnelle inspirée par la théorie de la régulation » (p.10). Cette dernière est pourtant absente du paysage de la macroéconomie dessinée par l’ouvrage et cette absence/présence nous semble devoir être interrogée.

19L’épistémologie de l’économie étant le sous-titre de l’ouvrage, nous commencerons par préciser ce qui en constitue, selon nous, la caractéristique. Nous l’identifierons dans la relation entre science et pouvoir, ce qui va nous conduire à la qualifier d’épistémologie politique. L’évolution du processus de recherche que nous aborderons ensuite est envisagé dans l’ouvrage selon deux orientations : l’une, négative, correspond à la structuration actuelle du champ, l’autre, positive, proviendrait d’une réforme liée à la création d’arènes de discussion qui, pourrait-on dire, institutionaliserait la réflexivité. Cette dernière conception nous semble marquée par un optimisme cognitif peu compatible avec la conception de l’histoire portée par la théorie de la régulation. A la racine de cette difficulté se trouve l’évacuation de la question du pouvoir, pourtant constitutive de cette épistémologue politique qui fonde l’ouvrage. C’est pourquoi nous reviendrons, pour finir, sur cette question qui nous invite d’une part à envisager l’économie, pensée comme discours, en tant qu’élément d’une rhétorique politique et, d’autre part, à replacer le champ économique comme ordre de pratique autonome dans ses rapports avec les autres ordres que sont les champs médiatiques et politico-administratifs.

Une épistémologie politique

20Robert Boyer peut être rattaché aux auteurs qui, en épistémologie, ont cherché à établir les bonnes règles de la formation des énoncés scientifiques. Au-delà du critère de vérifiabilité des énoncés du positivisme logique ou de celui de falsifiabilité de la tradition poppérienne (Popper, 1935, 2002), Robert Boyer avance un critère que l’on pourrait qualifier de contestabilité : une analyse serait scientifique si elle peut être débattue, contestée, dans des arènes et si elle dispose d’un processus de réflexivité qui la rend capable de se transformer. Le débat apparaît comme un processus social et l’épistémologie est en même temps une sociologie de la connaissance. Se discutent dans les arènes à la fois la pertinence théorique et empirique des théories et les règles sociales d’évaluation des approches. La réflexivité est en fait double puisque, au processus de retour de l’économiste sur sa propre démarche dont l’ouvrage est un vivant témoignage, s’ajoute le retour sur les conditions sociales de la production de connaissances. Intégrant les relations de pouvoir dans le champ scientifique, mais aussi entre les différents champs, cette épistémologie qui s’esquisse pourrait être qualifiée d’épistémologie politique.

21L’insistance sur la réflexivité est cohérente avec l’épistémologie pragmatiste de Pierce et Dewey, c’est-à-dire avec une philosophie dont on connait l’influence sur l’institutionnalisme (Bazzoli et Dutraive, 2006). L’institutionnalisme méthodologique met en effet la réflexivité au rang de principe méthodologique avec la variation d’échelle et l’abduction, comme l’a souligné Agnès Labrousse (Labrousse, 2006, 2018). Si l’on trouve dans l’ouvrage une approche institutionnelle du champ de recherche, on ne trouve pas de confrontation des théories présentées avec l’institutionnalisme ou avec la macroéconomie postkeynésienne, ni même avec la théorie de la régulation.

22Il s’agit là du signe que la problématique épistémologique n’est pas la seule présente. Le livre se focalise sur les théories dominantes, car il s’intéresse à l’action des théories sur les pratiques. On peut repérer deux aspects différents et complémentaires de cette influence. Il s’agit tout d’abord d’un ensemble de théories dont on a pu considérer qu’elles avaient influencé les politiques économiques à différentes périodes historiques. Il s’agit ensuite d’approches qui ont structuré le champ de la recherche économique, au sens où elles ont contribué à focaliser les débats internes des points de vue thématique, théorique et méthodologique. Elles ont ainsi contribué à délimiter des éléments d’identités collectives repoussant aux marges les approches alternatives. Elles ont à la fois constitué le champ comme espace autonome et révélé le pouvoir symbolique qui le structurait.

23Deux dynamiques principales d’évolution sont ainsi liées à l’interaction complexe entre champ scientifique et champ politico-administratif. La première correspond à une certaine autonomie du champ scientifique. Elle est parfaitement retracée à travers la mise en évidence du rôle des « percées conceptuelles et méthodologiques » comme déterminations de l’évolution de la discipline. La seconde renvoie à la relation économie/théorie : les crises génèrent des changements scientifiques qui débouchent progressivement sur la constitution de communautés épistémiques qui institutionnalisent la prédominance d’une vision économique. Ainsi la crise de 1929, puis la seconde guerre mondiale, ont abouti à la prédominance d’une forme particulière de keynésianisme ; la crise des années 1970 a semblé invalider les politiques économiques issues du keynésianisme de la synthèse et ouvrir la voie à la domination du monétarisme friedmanien dans un premier temps, puis de la nouvelle macroéconomie classique. Quant à la crise de 2008, elle aurait consacré l’échec de la seconde synthèse.

24Une logique renvoie donc à l’autonomie du champ, l’autre à l’expérimentation. Toutes deux posent des questions qui gagneraient à être approfondies, celles de l’éthique des pratiques. Dans L’Etat expérimentateur (1993) Michel Rosier soulignait, à partir de Neurath et du positivisme logique, que toute expérimentation contient un moment éthique par lequel les différents acteurs s’entendent sur un critère d’évaluation de la procédure de recherche et des résultats. Dans une perspective différente, Habermas dans son approche du concept d’agir communicationnel mettait en évidence que la communication, si elle contenait certains présupposés dans l’utilisation du langage, contenait aussi une éthique de la discussion objet d’une attention croissance de sa part. Enfin, dans la pensée pragmatiste de Peirce et Dewey les valeurs sont indissociables de l’enquête (Cometti, 2010) et cette dimension normative est logiquement présente dans l’économie institutionnelle commonsienne (Bazzoli, 1994, Theret, 2001, Gislain et Théret, 2024).

25Même si l’on peut considérer que « L’économie n’est pas une science morale » (Amable et Palombarini, 2005), et qu’il ne s’agit donc pas d’identifier les « bonnes » règles éthiques, l’identification des règles normatives présentes dans un champ est l’un des éléments que ne peut qu’intégrer une démarche réflexive. Si l’on suit cette idée cela signifie que la constitution d’arènes présuppose un code éthique commun. La réflexivité doit donc mettre au jour ces principes éthiques sous-jacents et la contestabilité n’engage pas uniquement des débats sur la pertinence factuelle et la cohérence théorique, mais aussi explicitement ou implicitement sur des valeurs qu’il convient d’identifier.

26Cette épistémologie politique pose ainsi, bien souvent implicitement, la question du conflit sur les normes, mais aussi celle du pouvoir symbolique, c’est-à-dire de ce pouvoir qui est « pouvoir de constituer le donné par l'énonciation, de faire voir et de faire croire, de confirmer ou de transformer la vision du monde et, par-là, l'action sur le monde, donc le monde, pouvoir quasi-magique qui permet d'obtenir l'équivalent de ce qui est obtenu par la force (physique ou économique) » et qui « ne s'exerce que s'il est reconnu, c'est-à-dire méconnu comme arbitraire » (Bourdieu, 2001, p.210).

Réflexivité et connaissances

27Le champ scientifique, réformé selon les propositions de Robert Boyer, correspond à un type de comportements : culture du doute, modestie et refus de l’argument d’autorité, reconnaissance de la faillibilité des théories. Cette normativité comportementale garantit une procédure par laquelle « l’expérience » permettrait d’éviter que des théories ne se maintiennent que par un argument d’autorité. Il se dégage ainsi l’idée que, dans une telle configuration, le débat scientifique ouvert rendra l’économie plus scientifique par une meilleurs adéquation de l’expérience aux caractéristiques des contextes.

28L’approche proposée est une forme de faillibilisme, comme l’était celle de Peirce et celle de Popper, ces deux derniers auteurs pouvant être rapprochés malgré leurs différences (Chauviré 1981a, 1981b).

29Chez Popper, les constructions théoriques passent temporairement le test de la réfutabilité et la connaissance progresse par un contenu empirique croissant en intégrant davantage d’énoncés réfutables. Si l’on disjoint le critère de réfutabilité de la question du contenu empirique croissant, on peut retrouver certains points essentiels de la démarche de Robert Boyer : le critère de l’adéquation aux faits, répété de manière multiple apparaît comme un critère de sélection des théories.

30L’approche pragmatique introduit quant à elle une interrogation spécifique qui tient dans sa dimension constructiviste, à savoir le fait que le processus de l’enquête conduit à définir l’objet lui-même. Poussée à l’extrême, cette dimension de l’approche pragmatiste conduirait ainsi à considérer que chaque théorie construit son propre objet, c’est-à-dire son propre monde de signification, ce qui peut conduire au reproche de relativisme.

31Or, si l’on considère la pensée pragmatiste, on a pu repérer, chez Pierce par exemple, des énoncés qui paraissent contradictoires, car certains peuvent être associés à une problématique constructiviste, alors que d’autres semblent renvoyer à une conception de la reproduction, par les énoncés scientifiques, d’une réalité indépendante. Margolis (1998) a mis par exemple en rapport les deux énoncés suivants présents chez Peirce : « the act of knowing a real object alters it » (5.555) et « Reality is that mode of being by virtue of which the real thing is as it is, irrespectively of what any mind or any definite collection of minds may represent it to be » (5.565). Ces deux énoncés peuvent être réconciliés en définissant la « réalité » comme ce sur quoi s’accorde une communauté, scientifique en l’occurrence. Cette tension signifie que le processus de recherche ne peut être pensé en termes d’amélioration continue, qu’à la condition qu’il débouche sur un accord entre les chercheurs. Le processus présuppose ainsi que l’accroissement du contenu empirique aboutit un accord renforcé. Poussée à l’extrême, on pourrait retrouver la position d’économistes qui considèrent que le consensus, joint à un recours accru à l’empirique, est la fois un critère et une preuve de la scientificité de l’approche dominante en économie. Si, à l’inverse, on affirme, que les deux processus peuvent être disjoints, cela signifie que le renforcement du consensus n’est pas lié à la procédure de recherche et au renforcement de la dimension empirique, mais à un processus social lié aux relations de pouvoirs dans le champ scientifique.

32Il y a ainsi un optimisme implicite dans l’ouvrage qui pose problème dans la mesure où il présuppose l’aboutissement du processus de recherche. On pourrait sans dommage pour le thème central du livre envisager une évolution sans téléologie. On serait d’ailleurs ainsi beaucoup plus proche de la conception de l’histoire défendue par l’auteur et son rejet de l’illusion téléologique » (Boyer 1989, p.1418) 2015, 2022).

33On ne peut qu’esquisser deux processus, parmi d’autres, qui empêchent de garantir que le processus de recherche aboutisse nécessairement à un meilleur accord des chercheurs.

34L’un peut être lié au problème de la traduction abordé par Kuhn (1962) : les théories peuvent être pensées comme des langues et les relations entre elles ne sont pas immédiates et peuvent introduire des problèmes de significations différentes liées à la question des traductions. Les relations entre les théories peuvent ainsi être pensées comme des relations entre communautés linguistiques. Ainsi, même en supposant un champ parfaitement réformé et des comportements conformes aux normes, rien n’assure que le processus scientifique ne conduira pas à recréer les fragmentations et discordances identifiées dans le fonctionnement actuel du champ.

35L’autre processus est lié à ce pouvoir symbolique et aux règles régissant ce champ qui, comme nous l’avons vu, a un fonctionnement doté d’autonomie. C’est alors la question du verrouillage du champ qu’il nous faut introduire.

L’économie comme discours et les réflexivités

36La discipline économique ne se limite pas à opérer des déductions ou à transférer des informations en utilisant les techniques les plus sophistiquées pour traiter les données. Pour reprendre la classification de la rhétorique classique un texte économique ne se limite pas au logos qui argumente logiquement et transmet des informations, mais il associe une image du comportement de l’économiste, un éthos et s’appuie aussi sur des formes diverses de passions un pathos que l’on peut discerner même sous les formes les plus froides de la communication. C’est sans doute parce qu’ils contiennent simultanément ces trois éléments que les discours économiques ont un rôle politique en créant un langage fermant la porte aux alternatives, restreignant les mondes possibles, et orientant, implicitement vers certains d’entre eux.

37Aborder les textes économiques comme discours conduit à rompre avec toute idée de savoirs économiques qu’il faudrait diffuser à une population non éduquée et avec une posture opposant vrais savants et « négationnistes » au profit d’une approche qui interroge ls effets du langage en ne les réduisant ni à une rhétorique interne au champ scientifique (McCloskey, 1985), ni à un simple dispositif performatif (Callon et Muniesa, 2013), mais à une institution affectant, par ses caractéristiques et ses usages, les processus sociaux.

38La réflexivité apparaît alors comme un élément des discours économiques qui permet leur légitimation. Tout discours économique contient en son sein une réflexivité, qu’elle soit implicite ou non. L’histoire de la macroéconomie, présente dans certains discours des banques centrales, a pu a pu apparaître comme une narration légitimatrice justifiant l’usage de modèles DSGE (Sergi, 2020). De même, l’évolution de la recherche de certains auteurs de la nouvelle macroéconomie classique peut être reliée à la volonté de répondre à des contestations sur ses fondements. Ainsi Thomas Sargent a-t-il expliqué son intérêt pour l’économie comportementale et l’étude des processus d’apprentissage par sa volonté de répondre aux critiques qui dénonçaient le montant d’information et la capacité de traitement excessive présupposées par les modèles d’anticipations rationnelles (Sargent in Samuelson, 2007, p.315-316). Plus généralement la fragmentation des approches soulignées par Robert Boyer a pu être qualifiée de « pluralisme mainstream » (Davis, 2008). Ce terme met en évidence un aspect de ces travaux : ces approches cherchent plus à réviser le noyau de l‘analyse dominante qu’à fournir une alternative. Elles délimitent la variabilité admissible des énoncés et encadrent le domaine du débat légitime. Des formes de réflexivité existent donc bien et l’on peut même considérer qu’elles renforcent les caractéristiques du champ économique dont l’ouvrage montre qu’elles constituent des éléments de blocage de la discipline.

39Peut-on alors attendre de la constitution d’arènes de discussion une voie permettant d’élargir le domaine de la réflexivité de l’économie comme l’affirme Robert Boyer ? On peut être perplexe, d’autant plus que l’auteur lui-même rend parfaitement compte de l’ensemble des processus scientifiques, sociaux et historiques qui ont conduit à ce que l’on pourrait appeler un verrouillage institutionnel et cognitif. Et l’on ne tire de l’analyse aucune raison permettant d’envisager qu’un processus endogène permettra de déverrouiller le champ.

40Le champ scientifique repose sur des règles (bibliométrie, focalisation sur les seuls formalisation et/ou analyse des données, etc.) qui contribuent à reproduire l’éclatement et la normalisation des recherches. Le champ administratif-politique est lié aux demandes sociales qui font appel aux expertises des économistes, demandes qui peuvent conduire à des conflits d’intérêts. Il faudrait, en outre, introduire l’opinion publique que l’on pourrait appréhender à travers le champ médiatique comprenant en particulier la presse.

41La question est celle des interactions des champs et de l’autonomie de chacun d’entre eux que l’on peut aborder sous l’angle des pouvoir sociaux ou de la communication.

42En termes de pouvoirs sociaux, définir l’activité scientifique comme champ permet d’identifier les structures de pouvoirs, les intérêts en jeu et d’interroger le degré relatif d’autonomie par rapport au champ du pouvoir (Bourdieu, 1976). Le champ des économistes est plus large que le seul champ scientifique, car il est aussi composé d’économistes d’entreprise et d’économistes d’administration (Lebaron, 2001). Malgré les codifications propres aux pratiques scientifiques des économistes, l’autonomie peut être une illusion crée par le fonctionnement même du champ (Lebaron, 2001). Les arènes de discussion mettraient en relation plus systématiquement le champ des économistes avec d’autres champs. La seule création d’arènes pourrait uniquement modifier les processus par lesquelles le pouvoir social de certains économistes s’exerce sans modifier le fonctionnement du champ scientifique. On pourrait assister à des stratégies de positionnement et à des processus de conversion de capital (transformation des titres, notoriété en reconnaissance académique, médiatique ou politique) (Maes, 2015).

43Du point de vue de la communication, chaque champ peut être pensé comme un ordre de pratiques autonome en ce que chacun d’eux dispose d’un code qui lui est propre. C’est à travers son code propre que chaque ordre autonome interprète et traite l’information qui lui est extérieur. Un ordre cognitivement ouvert peut ainsi maintenir sa clôture opérationnelle (Luhmann 2010) ce qui signifie, ici, que mettre en relation le champ économique avec l’opinion publique ne garantit aucunement une modification de son fonctionnement. Autrement dit, l’instauration d’arènes de discussion ne suffit pas à garantir l’amélioration du fonctionnement du champ. On peut même considérer que les interactions avec le champ politico-administratif peuvent contribuer à en renforcer les aspects les plus fermés si l’on considère, comme nous l’avons souligné plus haut, que le discours économique est un élément d’une rhétorique politique. Il existe ainsi des mécanismes de verrouillage du débat liés à la fois à la logique interne du champ et au rôle social de l’économie comme élément de la rhétorique politique.

44On peut alors douter de la possibilité, qu’une réforme reposant sur la seule création d’arènes, permettrait d’étendre le domaine de la réflexivité et éviterait les dysfonctionnements du champ scientifique tels que la fragmentation. Sans doute gagnerait-on à intégrer les analyses comparables provenant d’autres disciplines des sciences sociales. Sous le nom de « realpolitik scientifique », Bourdieu avait appelé à « travailler à la construction d’instances capables de contrarier les tendances à la fission anomique inscrite dans la pluralité des modes de pensée, en favorisant une confrontation des points de vue placés sous le signe de la réflexivité » (Bourdieu, 1995, 2022, p.122). Il s’agissait alors pour lui non pas de favoriser un working consensus soutenu par des intérêts liés au pouvoir d’un champ, mais un working dissensus « fondé sur la reconnaissance critique des compatibilités et incompatibilités scientifiquement (et non socialement) établies ».

Conclusion

45L’ouvrage conduit à explorer les voies d’une analyse de l’économie comme composant du pouvoir. Ce pouvoir symbolique qui s’exerce sur la société passe par le fonctionnement de champs structurés par des pouvoirs sociaux dont il nous invite à explorer les caractéristiques, les principes et les limites, à en analyser les bifurcations et verrouillages. L’analyse s’enrichirait à intégrer la dimension conflictuelle du processus de recherche qui, comme tous les processus sociaux, est marqué par des conflits d’intérêts et des coalitions. Il conviendrait alors d’intégrer les absents de l’ouvrage que nous avons évoqué en introduction de cette partie, ces approches alternatives, - institutionnalistes, keynésiennes marxiennes etc.-, qui, elles aussi, font partie du paysage scientifique et sont des éléments qui en structurent le champ. Ainsi une épistémologie politique intégrant la question du pouvoir devrait affronter la question de ce working dissensus que mentionnait Bourdieu et sans doute ouvrir vers une intégration des conflits et une conception agonistique des arènes (Fouilleux, Jobert, 2017).

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Bibliographie

Amable B. et S. Palombarini, 2005, L’économie n’est pas une science morale, Paris, Raisons d’Agir Éditions, « Cours et travaux »

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Référence électronique

Stéphane Longuet, « Réflexivité, pouvoir et macroéconomie »Économie et institutions [En ligne], 34-35 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ei/8119 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14gj8

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Stéphane Longuet

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