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Introduction du numéro

Irène Berthonnet et Eric Magnin

Texte intégral

1Où en est le dialogue entre économie politique et féminisme aujourd’hui ? Peu de publications existent en français. On peut signaler l’article de Sylvie Morel (2007), un numéro spécial de la Revue de la Régulation (2019), mais peu de travaux ont été publiés à notre connaissance. Au niveau mondial, dans les publications en langue anglaise, le débat est plus fourni : quasiment toutes les approches en économie politique dialoguent au moins partiellement avec la théorie féministe. En effet, si l’économie féministe elle-même est parfois considérée comme une école hétérodoxe en soi (Agenjo-Calderon et Galvez Muñoz, 2019), plusieurs courants hétérodoxes ont néanmoins commencé à mener un travail de réflexion pour intégrer les apports des épistémologies et théories féministes dans leur propre cadre théorique. On peut citer par exemple la littérature ancrée dans l’économie politique radicale (Cohen, 2018 ; Munro, 2021) ou encore les réflexions sur la macroéconomie keynésienne (Todorova, 2024). Mais qu’en est-il de l’institutionnalisme ? L’éco institutionnelle est-elle (au moins en partie) féministe ? Les ouvrages qui recensent l’ensemble des approches institutionnalistes n’évoquent gère de dimension féministe au sein de ce courant (Chavance, 2012 ; Rutherford, 2011). Pourtant, il existe, principalement aux Etats-Unis, un courant qui croise économie institutionnelle et approche féministe, celui du Feminist Institutional Economics (Mutari, 2021).

2L’objectif de ce numéro spécial est double :

  • D’une part, il s’agit de documenter l’existence d’un véritable institutionnalisme féministe contemporain, qu’il faut comprendre en lien avec l’institutionnalisme originel mais aussi en lien avec une critique des institutions néolibérales. C’est un petit corpus assez homogène, qui permet de montrer les similitudes entre institutionnalisme et pensée féministe en termes d’objets, de méthodes, et d’épistémologie, mais qui a encore eu peu d’écho en France.

  • D’autre part, le but est de permettre la publication de recherches dans le champ français croisant approches institutionnelles de l’économie et épistémologies et/ou théories féministes. Les recherches publiées dans ce numéro mobilisent des approches institutionnelles pour traiter d’objets précis, et ce travail est encore peu fait par le courant de l’institutionnalisme féministe états-unien, dont la plupart des publications portent sur la compatibilité épistémologique entre institutionnalisme et féminisme.

3Le numéro contient un article introductif par Irène Berthonnet et Eric Magnin, qui montre comment le clivage entre un institutionnalisme « rationnel-mécaniste » et un courant que nous appelons « radical-évolutionnaire » recoupe également un clivage sur la façon de dialoguer avec les mouvements et approches féministes. Il permet également de qualifier plus précisément le courant émergent aux Etats-Unis d’institutionnalisme féministe.

4Les autres articles de ce numéro spécial contribuent à étoffer les recherches institutionnalistes-féministes situées dans le paradigme radical-évolutionnaire. L’article de Natalia Bracarense s’inscrit dans la démarche de l’institutionnalisme féministe états-unien pour reformuler le concept de transformation sociale de Karl Polanyi à partir des apports de la littérature féministe, de façon à penser le changement social de façon dynamique et non téléologique. Sa relecture féministe de Polanyi vise à dépasser l’opposition entre libéralisme et protectionnisme, pour permettre de penser une troisième modalité de changement historique. L’article de Mélanie Antin identifie et analyse deux formes de contestation du modèle de développement agricole et extractiviste néolibéral (et patriarcal) par les femmes rurales Mapuche au Chili, dans la région de l’Araucanie. La première se manifeste au niveau local dans leurs pratiques agroécologiques quotidiennes, le respect de leurs traditions et leur lutte pour la souveraineté alimentaire. La seconde s’exprime dans la construction d’alliances, au niveau national, avec des organisations de défense des femmes rurales, des associations écologistes, pour résister au modèle dominant, conserver leur autonomie et provoquer un changement institutionnel. Enfin, l’article d’Irène Berthonnet et Clémence Clos mobilise l’approche de la théorie de la régulation, pour la faire dialoguer avec des recherches féministes institutionnalistes, autour de la question de l’organisation de la reproduction sociale dans les différents régimes d’accumulation capitaliste.

5Ces articles sont autant d’applications empiriques qui peuvent être qualifiées de féminisme institutionnaliste, et ce numéro entend ainsi montrer non seulement qu’une économie institutionnaliste féministe est possible et épistémologiquement cohérente (ce qui est déjà bien documenté par la littérature états-unienne), mais aussi comment cette approche peut se décliner sur des objets concrets.

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Bibliographie

Agenjo‐Calderón, A., & Gálvez‐Muñoz, L. (2019), « Feminist economics : Theoretical and political dimensions », American Journal of Economics and Sociology, vol. 78, n° 1, p. 137-166.

Chavance, B. (2012), L’économie institutionnelle, Repères n° 472, Paris, La Découverte.

Cohen, J. (2018), « What’s “radical” about [feminist] radical political economy ? », Review of Radical Political Economics, vol. 50, n° 4, p. 716-726.

Morel, S. (2007), « Pour une « fertilisation croisée » entre l’institutionnalisme et le féminisme », Nouvelles questions féministes, vol. 26, n° 2, p. 12-28.

Munro, K. (2021) « Unproductive workers and state repression », Review of radical political economics, vol. 53, n° 4, p. 623-630.

Mutari, Ellen (2021), « Feminist Institutional Economics : A Cross-Fertilization of Congruent Approaches », dans Günseli Berik and Erbu Kongar (dir.), Routledge Handbook of Feminist Economics, London, Routledge, p. 43–52.

Revue de la Régulation (2019), « Déployer les études de genre en économie », Numéro spécial, n° 25, Printemps 2019.

Rutherford, M. (2011), The institutionalist movement in American economics, 1918–1947 : Science and social control, Cambridge, Cambridge University Press.

Todorova, Z. (2024), « Social processes of oppression in the stratified economy and Veblenian feminist post Keynesian connections », Journal of Post Keynesian Economics, vol. 47, n° 1, p. 25-54.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Irène Berthonnet et Eric Magnin, « Introduction du numéro »Économie et institutions [En ligne], 33 | 2024, mis en ligne le 01 juin 2024, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ei/8134 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14g8u

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