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Institutionnalisme rationnel-mécaniste versus institutionnalisme radical-évolutionnaire : deux façons de dialoguer (ou pas) avec le féminisme au tournant du 21ème siècle

Irène Berthonnet et Eric Magnin

Résumés

L’article distingue deux approches de l’économie institutionnelle – l’approche rationnelle-mécaniste et l’approche radicale-évolutionnaire – pour étudier la façon dont chacune appréhende les inégalités entre hommes et femmes et/ou les apports de différentes approches féministes de la seconde moitié du 20ème siècle. Nous montrons que le courant rationnel-mécaniste propose une lecture non seulement macroéconomique des « bonnes » institutions mais également une lecture microéconomique, où les femmes sont mobilisées comme levier de lutte contre la pauvreté à travers les institutions du développement social. L’approche radicale-évolutionnaire quant à elle, développe une réflexion sur la façon d’articuler épistémologie féministe et épistémologie institutionnaliste, notamment autour de la critique du néolibéralisme et du rejet des « fausses dualités » telles que celle entre public et privé. Cette réflexion aboutira à l’émergence aux Etats-Unis du courant de l’économie institutionaliste féministe (Feminist Institutionnalist Economics).

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Texte intégral

Introduction

1Le « renouveau institutionnaliste » qui se produit au cours des années 1990-2000 s’inscrit dans une critique du néolibéralisme, en particulier de son expression dans le cadre du Consensus de Washington. S’il concerne initialement l’économie du développement (Evans, 2005), son influence se diffuse plus largement en sciences économiques, au-delà de cette branche de la discipline. Ainsi, en un peu plus d’une décennie, il est devenu respectable – voire commun - d’être institutionnaliste. Comme l’écrit Naim (2000, p. 93) : « Une fois les institutions découvertes par l’establishment des réformes économiques, aucun discours ou document de travail ne pouvait être écrit sans la référence à la mode sur la nécessité de renforcer les institutions ». Toutefois, les théories institutionnalistes sont loin de constituer un ensemble homogène. En parallèle, l’économie féministe connaît également un développement important dans les années 1990, ainsi qu’une institutionnalisation forte avec la naissance de l’International Association for Feminist Economics et la création de la revue Feminist Economics.

2Dans cet article, nous proposons d’identifier deux grandes approches de l’institutionnalisme : l’approche rationnelle-mécaniste et l’approche radicale-évolutionnaire (Waller, 1988 ; Hodgson, 1993). Bien que chacune de ces familles de théories contienne une forte diversité interne, nous proposons de les distinguer en premier lieu pour des raisons méthodologiques, en second lieu pour des considérations théoriques.

3L’approche institutionnaliste rationnelle-mécaniste s’inscrit dans la méthode scientifique classique ou le « paradigme cartéso-newtonien » (Hodgson, 1993), qui sous-tend la théorie économique standard, héritière lointaine de la théorie néoclassique. De nombreux auteurs ont souligné l’influence de la mécanique classique dans cette tradition, de même que les insuffisances engendrées par la pensée scientifique cartésienne et les principes de Newton (Veblen, 1919 ; Georgescu-Roegen, 1971 ; Kornai, 1971 ; Mirowski, 1989). Au niveau théorique, la nouvelle économie institutionnelle ou l’approche néo-institutionnaliste (Williamson, 1975 ; Alchian et Demsetz, 1972 ; Acemoglu et al., 2001) est emblématique de ce paradigme, même si elle se présente comme un dépassement de l’approche standard (Chavance, 2012). Elle partage avec cette dernière un attachement à l'individualisme méthodologique et à la conception de l'agent économique rationnel, au comportement le plus souvent opportuniste. Elle reste centrée sur le marché comme mode de coordination central de la société. La sélection opérée par le marché s'apparente à un processus d'allocation optimale des ressources, l'évolution une force optimisante. Elle met l'accent sur l'importance des institutions en matière d'incitations et sur le changement institutionnel. Toutefois, les institutions apparaissent souvent pour pallier les limites du libre marché, dans une perspective fonctionnaliste.

4L’approche institutionnaliste radicale-évolutionnaire refuse le réductionnisme de l’approche cartésienne (Waller et Jennings, 1990), s’appuie sur une vision complexe des sciences (Morin, 1990), cherche à respecter la multidimensionnalité du réel (Bartoli, 1991), à prendre en compte l’irréversibilité du temps et des processus de changement (Georgescu-Roegen, 1978 ; Hodgson, 1993). Au niveau théorique, elle s'inscrit davantage dans la filiation véblenienne et de l'institutionnalisme américain du début du siècle, que les anglo-saxons qualifient d’« original (ou old) institutional economics » (Veblen, 1919 ; Stanfield, 1999 ; Chavance, 2012). Les institutions, les habitudes et les routines, occupent une place centrale dans l'analyse. L'institution devient l'unité de base de l'analyse de même que l'individu. La référence à l'histoire est fondamentale (Labrousse et al., 2017). L'évolution ne conduit pas nécessairement à la solution la plus efficace. L'hypothèse de l'agent économique rationnel est abandonnée au profit d'un individu à la rationalité limitée décidant dans des conditions d'incertitude et dont le choix n'est pas prédéterminé.

5L’objet de cet article est de discuter la façon dont chacune de ces deux branches dialogue (ou non) avec le féminisme et tente de prendre en compte les femmes dans son appréciation des évolutions du capitalisme. Nous revenons donc sur chacun de ces courants institutionnalistes en montrant comment ils intègrent à leurs apports une réflexion portée par les mouvements féministes et/ou par le développement de l’économie féministe académique, mettant en évidence que le courant institutionnaliste rationnel-mécaniste intègre bien les femmes à son logiciel de théorie et de politiques publiques, mais de façon assez peu émancipatrice pour elles (partie 1), tandis que le deuxième développe une réflexion plus poussée sur les apports heuristiques des sciences sociales féministes et la façon de les articuler avec sa propre tradition, notamment autour de la critique du néolibéralisme (partie 2).

1. De la critique du Consensus de Washington au « renouveau institutionnaliste » : fondamentalisme institutionnel, développement social et « empowerment » des femmes

6Le Consensus de Washington a été énoncé en 1990 par John Williamson (1990). Il s’agit d’un programme de réformes, conçu à l’origine pour aider les pays en développement, en particulier en Amérique Latine, à rétablir les grands équilibres macroéconomiques. Williamson considère que ses propositions sont susceptibles de recevoir l’assentiment le plus large au sein des principales organisations économiques ayant leur siège à Washington, c’est-à-dire la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Trésor américain et la Réserve fédérale. Avec l’appui des organisations financières internationales, cet ensemble de mesures, généralement résumé par le triptyque stabilisation, libéralisation, privatisation, va devenir la source d’inspiration principale des programmes de réformes structurelles mis en œuvre dans les années 1990 dans de nombreux pays, sur différents continents, notamment en Amérique Latine, en Afrique sub-saharienne et en Europe centrale et orientale. Comme en témoignent les mesures énoncées par Williamson (Tableau 1 infra), il s’agit d’un programme économique libéral, d’inspiration monétariste, qui privilégie les mécanismes de marché, la libre concurrence et la propriété privée. En Europe centrale et orientale, les programmes de « transition » adoptés par les dirigeants est-européens au sortir du socialisme constituent une variante extrême du Consensus de Washington, prévoyant plus de stabilisation, plus de libéralisation et de privatisation que ne l’envisageait son concepteur dans la version originale.

7Le consensus de Washington a rapidement fait l’objet de critiques fortes sur son inefficacité. Les critiques du consensus de Washington ont mis l’accent sur l’absence de perspective institutionnelle de ce programme. Elles ont contribué à l’émergence d’un renouveau institutionnaliste en économie du développement (1.1). L’influence de D. North et de J. Stiglitz ont joué un rôle dans ce processus (1.2.). Ce renouveau se manifeste également dans la prise en compte d’institutions de niveaux plutôt mésoéconomique voire microéconomique pour penser le « développement social », et c’est à ce niveau que l’on peut observer comment les femmes sont mobilisées au service d’une stratégie de croissance et de développement (1.3.). Finalement, nous montrons que ce renouveau institutionnaliste masque la victoire de l’institutionnalisme rationnel-mécaniste (1.4.).

1.1. Institutions matter

8Les résultats des programmes de réformes structurelles ou de transition au cours des années 1990 ont été pour le moins insatisfaisants, qu’ils aient été mis en œuvre en Afrique Sub-Saharienne, en Amérique Latine ou en Europe centrale et orientale (Chavance, 2007 ; Rodrik, 2006). En 2005, la Banque mondiale reconnaît cet échec dans son rapport intitulé Economic growth in the 1990s : Learning from a Decade of Reform, qui dresse un bilan sans concession de ces programmes. Ce rapport développe en effet une critique des mesures composant le Consensus de Washington en insistant sur la sous-estimation systématique de la dimension institutionnelle dans ce paradigme. Ce faisant, il participe plus largement à la reconnaissance du rôle des institutions dans la dynamique économique et au « tournant institutionnaliste » en économie (Evans). Ainsi, concernant la stabilisation macroéconomique, un des volets du fameux triptyque, la Banque mondiale (2005 p.18) conclut dans son bilan que « les institutions sous-tendant la stabilité et les performances macroéconomiques comptent autant que la stabilité elle-même ». Dans le cadre du volet libéralisation, elle évoque les effets négatifs de la libéralisation financière dans les pays émergents ou en développement au cours de la décennie 1990 et explique que « ses résultats décevants sont liés pour une large part à la faiblesse des institutions, à la concentration du pouvoir politique et économique, et aux chocs macroéconomiques » (Id., p. 22). Enfin, elle rappelle dans son rapport que l’objectif de la privatisation n’était pas simplement de trouver de « meilleurs propriétaires » mais de « changer la gouvernance, de séparer le monde des affaires du politique ». Mais cette séparation « nécessite des institutions qui définissent et limitent les pouvoirs du gouvernement. Contrairement aux déclarations de certains défenseurs de la privatisation, les institutions soutenant une économie de marché ne vont pas jaillir rapidement en réponse à la demande. » (Ibid., p. 20).

9De plus, la critique « institutionnaliste » des programmes de réforme par ses principaux artisans se voit renforcer par le contre-exemple de pays asiatiques, comme la Chine, l’Inde et le Vietnam, qui n’ont pas suivi les programmes de réforme inspirés du Consensus de Washington mais ont affiché des performances macroéconomiques enviables au cours de la même période. Comme le souligne Rodrik (2006, p. 975), « La Chine et l’Inde ont accru le rôle du marché bien sûr, mais leurs politiques sont restées largement non conventionnelles. Avec un niveau de protection élevé du commerce extérieur, peu de privatisation, des politiques industrielles développées, et des politiques budgétaires et financières laxistes au cours des années 1990, ces deux économies étaient loin d’être de parfaits exemples du Consensus de Washington. »

10Le bilan en forme de mea culpa, réalisé par la Banque mondiale, des programmes de réforme et de transition des années 1990, inspirés du Consensus de Washington, intervient officiellement en 2005. Toutefois, il n’est que l’aboutissement d’un processus de remise en question progressive initié dans la deuxième moitié des années 1990, suite aux « surprises négatives » ou aux résultats décevants des réformes. Les crises financières qui ont frappé la Bulgarie (1996), la Roumanie (1997), la République tchèque (1997), l’Asie du Sud-Est (1997), la Russie (1998) et le Brésil (1998), ont sans doute accéléré ce processus.

11En 1996, l’édition annuelle du Rapport sur le développement dans le monde de la Banque mondiale, intitulée De l’économie de marché à l’économie planifiée, dresse un premier bilan des transitions en Europe centrale et orientale et en Asie de l’Est. La tonalité du rapport est encore très marquée par le consensus de Washington (World Bank, 1996). Six ans plus tard, le ton n’est plus le même dans le même Rapport de l’année 2002, intitulé cette fois Construire les institutions pour le marché (World Bank, 2002a). L’avant-propos (p. III) annonce l’objet principal du rapport, « construire les institutions du marché qui stimulent la croissance et réduisent la pauvreté, se demander comment les institutions soutiennent les marchés, ce qui permet aux institutions de fonctionner et comment les construire. »

12Entre 1996 et 2002, une succession de jalons ont marqué cette « route vers l’institutionnalisme ». Dès 1997, la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies (Unece), dans son rapport annuel, Economic Survey of Europe in 1996-1997 (Unece, 1997), déplore l’absence de perspective institutionnelle des programmes de transition dans son analyse des crises touchant l’Albanie et la Bulgarie en 1996. En réalité, l’Unece a mis en garde contre la sous-estimation de la dimension institutionnelle dans les programmes de transition dès 1992 et, à ce titre, apparaît comme une voix discordante dans le concert des organisations internationales sur toute la période. Elle explique alors que « l’accent sur la stabilisation macroéconomique, dominant la première phase de la transition, doit être rapidement contrebalancé par plus d’insistance sur des réformes institutionnelles étendues » (Unece, 1992, p. 53). Le constat dressé par l’Unece dans son rapport de 1999 est encore plus accablant (Unece, 1999). Le rapport explique que les programmes issus du Consensus de Washington n’accordent pas assez d’importance à certains facteurs décisifs, comme « le rôle clé des institutions, non seulement dans l’établissement et le bon fonctionnement des marchés…mais aussi pour éviter un cercle vicieux de path dependence dans les performances économiques au cours de la transition » (p. 58). Les critiques de la Commission économique pour l’Europe font écho au rapport de la Banque mondiale sur les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes, intitulé de manière très explicite Beyond the Washington Consensus : Institutions Matter (Burki et Perry, 1998). Le ton est plus mesuré mais le constat est le même : « A une exception près (la protection des droits de propriété), les recommandations en matière de politique économique du Consensus de Washington ont ignoré le rôle potentiel que les changements dans les institutions pouvaient jouer en accélérant le développement économique et social de la région… » (p.1). En 1999 paraît également le rapport annuel sur la transition de la BERD intitulé Dix ans de transition qui, comme son titre l’indique, propose de dresser un bilan de la première décennie de transformation en Europe centrale et orientale (EBRD, 1999). Les conclusions, bien que fidèles aux préoccupations de la BERD, convergent avec les rapports mentionnés précédemment, soulignant que « la leçon centrale de la transition est que les marchés ne fonctionneront pas bien sans les institutions qui les sous-tendent » (p.5).

  • 1 Les économistes impliqués sont : Olivier Blanchard, Guillermo Calvo, Daniel Cohen, Stanley Fischer, (...)

13Ce long processus aboutira finalement au rapport de la Banque mondiale de 2005, présenté précédemment, qui s’inscrit dans la perspective de l’Agenda de Barcelone pour le développement, établi en septembre 2004, qui résume l’analyse de seize économistes réputés sur la croissance et le développement.1 La première leçon retenue par l’Agenda de Barcelone dans son manifeste fondateur est que les institutions jouent un rôle décisif en matière de développement. Enfin, le FMI posera également un regard critique sur son action. En parallèle avec la publication du rapport de la Banque mondiale, paraît en effet en 2005 le « rapport » du FMI Stabilization and Reform in Latin America : A Macroeconomic Perspective on the Experience Since the Early 1990s (Singh & alii, 2005). Ce dernier est au FMI ce que le précédent est à la Banque mondiale : un bilan des programmes de réforme encadrés par le FMI en Amérique Latine au cours de la décennie 1990. Et les conclusions sont convergentes : une insuffisante attention accordée au rôle des institutions.

1.2. L’influence de D. North et de J. Stiglitz

14Si la reconnaissance de l’insuffisance des programmes de réformes économiques inspirés du Consensus de Washington et du rôle décisif des institutions, au cours de la décennie 1990, est le fruit de discussions collectives et de débats entre économistes (comme en atteste la liste des économistes de l’Agenda de Barcelone), stimulés par l’interprétation des crises qui ont traversé certains pays émergents ou en développement, il faut souligner l’influence particulière de deux « Prix Nobel », Douglass North et Joseph Stiglitz, chacun apportant sa pierre à l’édifice.

  • 2 North a évolué dans sa conception théorique. Initialement proche de la tradition néoclassique dans (...)

15La contribution de D. North est importante et s’exprime à point nommé. Son ouvrage majeur Institutions, Institutional Change and Economic Performances est en effet publié en 1990, alors que s’engage la grande transformation de l’Europe de l’Est. Il recevra la haute distinction en 1993. North (1990) offre un cadre théorique permettant de penser le changement institutionnel au moment où se produit un phénomène de changement institutionnel inédit et de grande ampleur. Son approche s’éloigne du cadre théorique néoclassique traditionnel, dont il souligne les limites.2 Parmi les nombreux apports de North (North, 1990 ; Magnin, 2002 ; Chavance, 2012), il faut souligner la clarification du concept d’institution, largement reprise par la suite, grâce à une distinction entre organisation et institution d’une part, entre institutions formelles et informelles d’autre part. L’interaction entre institutions et organisations déterminent les trajectoires de croissance des économies nationales sur le long terme. Celles-ci sont marquées par des phénomènes de dépendance du sentier (path-dependence) et de verrouillage (lock-in), deux concepts empruntés aux travaux évolutionnaires sur le changement technologique (Arthur, 1989 ; David, 1985). En conséquence, certains pays peuvent se retrouver prisonniers durablement de trajectoires de moindre développement.

16L’influence de North dans les débats sur les programmes de réforme structurelle et leurs conséquences apparaît clairement (Dutraive, 2009). Il suffit pour s’en convaincre de parcourir les différents rapports des organisations internationales mentionnés précédemment. Par exemple, dans le rapport de la Banque mondiale de 1998 (Burki et Perry, 1998), après avoir remercié explicitement North pour sa participation (p.vii), le premier chapitre donne une définition des institutions et des organisations typiquement « northienne » au mot près (idem, p. 11). Quant au rapport de 2002 (World Bank, 2002a), il commence par une citation de North sur le lien entre institutions et pauvreté (p.3).

  • 3 En 2009, revenant sur son passage à la Banque mondiale, il confie : « Déjà avant que j’arrive à la (...)

17La contribution de J. Stiglitz mérite aussi d’être soulignée. Toutefois, son apport semble plus critique - et médiatique - que théorique, même si, sur ce dernier point, il insiste volontiers sur l’importance de sa contribution théorique. Cette orientation est sans doute liée à la position qu’il occupe à la Banque mondiale entre 1997 et 1999, en tant que premier vice-président et économiste en chef, position qui lui offre tribune et légitimité.3 Dès 1997, Stiglitz critique le Consensus de Washington, appelant de ses vœux un élargissement à la fois de ses « instruments » de politique économique et de ses objectifs (Stiglitz, 1998). Il explique que les programmes de réforme d’inspiration néoclassique sous-estiment l’importance des problèmes informationnels, de la gouvernance des entreprises, du capital social et organisationnel, et de l’infrastructure légale et institutionnelle requise pour créer une économie de marché efficiente (Stiglitz, 1999a). « Il est beaucoup plus difficile que ce que l’on pensait au départ de créer une économie de marché. Une infrastructure institutionnelle – incluant non seulement l’application des contrats mais aussi une politique de la concurrence, une loi sur les faillites et des institutions ainsi qu’une régulation financière – est nécessaire. » (Stiglitz, 1999b, p. 6) L’influence de Stiglitz dans les débats sur les réformes dans les pays émergents ou en transition se verra renforcée par l’obtention du Prix Nobel en 2001 et le succès populaire de ses ouvrages destinés au grand public, dans lesquels il dénonce avec virulence les « méfaits » des organisations internationales (en insistant sur le FMI) et de la mondialisation, de même que les grands « mythes » du libéralisme économique (Stiglitz, 2002, 2003). En 2004, il fera partie des économistes signataires de l’Agenda de Barcelone.

1.3. Les institutions comme réponses aux inégalités entre femmes et hommes qui entravent le développement

18En plus d’aboutir à une certaine prise en compte des institutions, l’échec du consensus de Washington a également conduit les institutions internationales et de nombreuses ONG à définir un nouveau paradigme d’analyse et d’action contre la pauvreté (Prévost, 2011). Ce paradigme se base notamment sur l’introduction de la notion du « développement social », associée à celles de vulnérabilité, de capital humain, de risque et d’empowerment. Ce dernier terme est rapidement devenu central dans l’approche de la Banque Mondiale des années 2000 (Prévost, 2010), qui le définit comme l’« expansion de la liberté de choix et d’action », (World Bank, 2002b, p. 11). L’accent mis sur l’empowerment accompagne ainsi le tournant néo-institutionnaliste en macroéconomie, puisqu’un des principaux moyens de renforcer l’empowerment des personnes vulnérables est justement la réforme institutionnelle. En effet, la mise en place d’institutions plus équitables est censée permettre à ces personnes d’avoir les moyens d’améliorer leur sort par elles-mêmes. Prévost (2010) explique l’accent mis par la Banque Mondiale sur empowerment et réforme institutionnelle par l’influence des travaux de l’économiste Amartya Sen (prix Nobel 1998), et plus largement par le dialogue renforcé entre économie et philosophie, notable dans le rapport intitulé Equité et Développement, Rapport sur le Développement dans le Monde 2006 (World Bank, 2006). En termes de politique de développement, cela a conduit à mettre en avant l’idée que la pauvreté est multidimensionnelle, et qu’il importe de donner aux individus des opportunités réputées égales grâce aux institutions qui permettent à ces opportunités de se présenter. Cette approche plus microéconomique du développement se révèle parfaitement compatible avec la version macroéconomique néo-institutionnaliste dont nous avons traité précédemment : les institutions nationales permettent plus ou moins aux pauvres de s’en sortir individuellement. La mise en place de bonnes institutions dans tous les pays permettrait alors d’égaliser vraiment les opportunités individuelles (Prévost, 2010).

19Ce nouveau discours a conduit à mettre la pauvreté féminine sur le devant de la scène, du fait notamment que les inégalités femmes/hommes ont été au cœur du développement de la thématique de l’empowerment (Guérin et al, 2009). Ce terme avait été initialement proposé et mobilisé par différents mouvements d’émancipation, et notamment par des mouvements féministes issus des pays du Sud. D’abord jugé trop radical du fait qu’il avait été initialement proposé pour porter une critique de l’approche des institutions internationales, ce terme a finalement été intégré dans la littérature des institutions elles-mêmes, ainsi que dans leurs objectifs de développement (Calvès, 2009). Dans les années 2000, l’empowerment des femmes commence à être vu dans une littérature généraliste comme une bonne illustration de l’interaction entre modernité des institutions économiques et modernité des institutions sociales, et la Banque Mondiale en fait un thème de réflexion sur la nécessaire réforme des institutions à la fois formelles et informelles (Prévost, 2010).

20La quatrième conférence des Nations unies sur les femmes qui a eu lieu à Beijing en 1995 intègre définitivement le terme d’empowerment dans le langage des institutions sur les femmes et le développement, et il devient ensuite commun dans d’autres agences internationales, au point d’être intégré en 2000 aux Objectifs du Millénaire pour le Développement des Nations Unies. La conférence de Beijing a également joué un rôle important dans l’établissement d’un lien très fort entre pauvreté et population féminine. Lors de cette conférence a été régulièrement affirmé que 70 % des pauvres dans le monde seraient des femmes et que la pauvreté se féminisait. L’idée que de plus en plus de pauvres sont des femmes devient alors la nouvelle orthodoxie du discours sur la pauvreté et le développement (Chant, 2010), et l’approche institutionnelle du développement social se traduit par une augmentation du ciblage des femmes dans les programmes de développement et de lutte contre la pauvreté. Il semble à l’époque que lutter contre la pauvreté des femmes permet de diminuer le niveau de pauvreté générale des adultes, ainsi que celui des enfants. Parmi les programmes ciblant particulièrement les femmes, on peut citer par exemple l’accent mis sur le développement de la microfinance destiné à faciliter l’accès au crédit des femmes, considéré comme levier important de l’empowerment féminin (Prévost, 2011, p. 51). Les femmes sont spécifiquement ciblées par les projets de microcrédit encouragés par les institutions internationales dans le cadre de la promotion des programmes de désengagement de l’État (Guérin, 2015), d’autant plus qu’elles sont aussi considérées comme des emprunteuses particulièrement fiables (Garikipati, 2010). Le rapport de 2006 de la Banque Mondiale prévoit de construire des « institutions financières inclusives » (World Bank, 2006, p. 223), faisant de la microfinance le pendant inclusif de la modernisation macroéconomique des marchés financiers (Prévost, 2010). Un autre exemple de programmes ciblant les femmes comme principales actrices du développement sont les programmes dits CCT (Conditionnal Cash Transfer), promus par les institutions internationales (Debonneville et Diaz, 2013). Ces programmes (Bolsa Familia au Brésil ou Progresa/Oportunidades au Mexique) conditionnent la réception d’une aide financière perçue par la mère à la scolarisation des enfants, et au respect d’un certain nombre de conditions en termes de santé et de nutrition. Ils placent les mères au centre de l’action de lutte contre la pauvreté, dans la mesure où ils en font à la fois les destinataires de la politique et les vecteurs du développement social, puisque c’est par leur intermédiaire que l’on espère agir sur les enfants (Coelho de Souza Lago et al., 2014). Ces programmes visent en fait plutôt l’empowerment des enfants par le développement de leur capital humain qu’une réduction de la pauvreté des femmes (Bradshaw et al., 2019). Ils peuvent être critiqués d’un point de vue féministe, dans la mesure où ils s’appuient sur le rôle traditionnel de la maternité tout en faisant porter aux femmes des responsabilités nouvelles sans pour autant améliorer leur sort (Gonzalez de la Rocha, 2010).

21Ainsi, la nouvelle perspective du développement social, qui correspond au tournant macroéconomique du néo-institutionnalisme, tente de répondre à la nécessité de prendre en compte spécifiquement les inégalités entre hommes et femmes pour penser le développement et la croissance. Les institutions internationales reprennent certains termes portés par les mouvements féministes pour dénoncer ces inégalités structurelles (Calvès, 2009) et poussent au développement d’institutions de niveau microéconomique supposées offrir de nouvelles opportunités économiques et démocratiques aux femmes. Mais cette réponse s’avère largement insuffisante sur le plan des institutions et des revendications féministes comme nous le verrons dans la partie suivante.

1.4. Un « renouveau institutionnaliste » en trompe-l’œil : la victoire de l’institutionnalisme rationnel-mécaniste

22Impensable au début des années 1990, un large consensus se dessine au cours de la décennie suivante en économie du développement et plus largement en science économique pour affirmer le rôle des institutions. J. Williamson (2003, p. 12) lui-même le confirme : « Dans les années 90, la grande avancée de l’économie du développement a été la reconnaissance du rôle crucial des institutions dans le bon fonctionnement d’une économie. » Faut-il se réjouir de ce nouveau consensus ? Les économistes qui s’intéressent aux institutions de longue date ne peuvent que saluer cette reconnaissance de leur démarche longtemps dénigrée. Toutefois, ce renouveau institutionnaliste génère un certain nombre d’interrogations. Certains y voient l’expression d’un nouveau dogmatisme ; d’autres remettent en cause le choix des institutions devant être renforcées.

  • 4 L’efficacité des politiques monétaire et budgétaire restrictives mises en œuvre dans les économies (...)
  • 5 Williamson n’est pas à une ambiguïté près. Dans ses travaux sur l’analyse du Consensus de Washingto (...)

23Rodrik (2006, p. 979), tout en reconnaissant une part de responsabilité, dénonce un « fondamentalisme institutionnel » qui prendrait le relais d’un « fondamentalisme du marché ». « Réajuster les institutions est le mantra du premier, comme réajuster les prix était le mantra du second ». Ce « fondamentalisme » s’exprime sous la forme d’un ensemble de réformes institutionnelles, recommandées par les organisations internationales, visant à enrichir le Consensus de Washington initial, dans le cadre de ce que l’auteur considère comme un Consensus de Washington version 2 ou un consensus « élargi » (Tableau 1 infra). Williamson lui-même reconnaît, dans la décennie 2000, la nécessité de dépasser et surtout de compléter le Consensus de Washington, « produit de son temps », en « insistant sur l’importance de la dimension institutionnelle » (Williamson, 2004, 2005). Il salue la démarche des spécialistes de l’Amérique Latine à la Banque mondiale visant à proposer des réformes institutionnelles de « deuxième génération », participant ainsi à la formation du Consensus élargi (Burki et Perry, 1998 ; Naim, 2000). Le Consensus I correspondrait alors à une première phase de réformes macroéconomiques nécessaires mais non suffisantes, malgré certains résultats positifs, à laquelle succèderait une seconde phase de réformes institutionnelles, le Consensus II. Ainsi, la crise de la dette imposait à l’Amérique Latine de faire de la stabilisation macroéconomique une priorité mais l’évolution du contexte (mondialisation, succès et échecs du Consensus I, démocratisation) rend désormais nécessaire le changement institutionnel. Il reste néanmoins le problème de la séparation conceptuelle entre stabilisation macroéconomique et réformes institutionnelles. L’expérience de la transition en Europe centrale et orientale a justement montré que le succès de la première dépend des secondes.4 Williamson ne dit pas autre chose lorsqu’il précise que « l’existence d’institutions qui fonctionnent bien…peut être une condition requise… ; en d’autres termes la deuxième génération devrait précéder la première » (Williamson, 2003, p. 13)5.

  • 6 Chang (2011, p.2) évoque les GSIs (Global Standard Institutions). Tout en reconnaissant qu’il n’exi (...)

24Conséquence directe de la reconnaissance de l’insuffisance du Consensus de Washington I au cours des années 1990 et de l’importance du « facteur institutionnel », le Consensus version II reflète l’évolution de la conditionnalité de l’aide financière apportée par la Banque mondiale et le FMI, incluant désormais la mise en place d’institutions permettant d’améliorer la « gouvernance » des pays emprunteurs (governance-related conditionalities)6 (Burki & Perry, 1998 ; Kapur & Webb, 2000).

Tableau 1 : Du Consensus de Washington I au Consensus de Washington II

Le Consensus de Washington initial (I)

Le Consensus de Washington II

1. Rigueur budgétaire

11. Gouvernance des entreprises

2. Réorientation des dépenses publiques au profit de la croissance et de la lutte contre la pauvreté

12. Lutte contre la corruption

3. Réforme fiscale (élargissement de l’assiette et réduction des taux d’imposition marginaux)

13. Flexibilité du marché du travail

4. Libéralisation financière

14. Accords avec l’OMC

5. Taux de change compétitif

15. Normes financières

6. Libéralisation du commerce extérieur

16. Ouverture « prudente » du compte de capital

7. Ouverture aux IDE

17. Régimes de change « purs » (fixes ou flottants)

8. Privatisation des entreprise publiques

18. Indépendance de la Banque centrale et cible d’inflation

9. Déréglementation de l’économie

19. Filet de sécurité sociale

10. Protection des droits de propriété

20. Réduction ciblée de la pauvreté

Source : D’après Williamson (1990) et Rodrik (2006).

25Rodrik (2002, 2006), comme Kapur et Webb (2000), dénoncent l’impossibilité pratique de la mise en œuvre du consensus élargi. Le consensus II est condamné à échouer comme la version originale. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il s’agit d’une liste de réformes institutionnelles à vocation universelle, qui ne tient pas compte des situations nationales. Le consensus élargi présente certaines caractéristiques institutionnelles des pays développés mais ne donne pas de marche à suivre pour y parvenir. « Expliquer aux pays pauvres d’Afrique et d’Amérique Latine qu’ils doivent cibler les meilleures institutions des Etats-Unis ou de Suède, c’est comme leur dire que le seul moyen de se développer est d’être développé – conseil avisé s’il en est ». (Rodrik, 2006, p. 980) Rodrik propose une approche pragmatique, reposant sur un diagnostic fin des situations nationales et des contraintes à la croissance, pour ensuite proposer des réformes institutionnelles adaptées à la diversité des contextes nationaux. Dans tous les cas, le changement institutionnel prend du temps, comme le montre l’exemple des économies développées. Chang (2011, p. 17), pour sa part, évoque le « volontarisme extrême » de cette démarche, qui croit que « les institutions peuvent être changées très facilement s’il y a une volonté politique ».

  • 7 Rodrik redécouvre en réalité la diversité des formes institutionnelles nationales, que certains cou (...)

26Le choix des institutions proposées est de plus contestable (Rodrik, 2002 ; Chavance, 2006 ; Magnin, 2006). La liste unique du Consensus II (cf Tableau 1), complétant le Consensus I, montre clairement que les « bonnes » institutions, celles que les pays émergents doivent adopter, sont celles qui assurent la protection des droits de propriété et le maximum de liberté économique car il est « démontré » qu’elles favorisent l’investissement et la croissance. C’est la conclusion principale d’un ensemble de travaux économétriques, à la recherche d’un lien entre « institutions » et performances économiques, qui ont fleuri après 1995, nouveau témoignage du tournant institutionnaliste (Burki & Perry, 1998 ; Aron, 2000 ; Acemoglu, Johnson & Robinson, 2001 ; La Porta & alii, 2008). A la lumière de ces travaux, on est en droit de se demander si le « fondamentalisme institutionnel » ne masque pas en réalité le « fondamentalisme de marché », les « bonnes » institutions étant celles qui facilitent l’établissement de marchés flexibles. Or, comme le souligne Rodrik (2002), une même « fonction » économique, par exemple la stabilité macroéconomique ou la justice sociale, peut reposer sur différents arrangements institutionnels possibles.7

27Ce dernier point est également flagrant à l’observation de la façon dont les inégalités femmes/hommes sont combattues : empowerment et développement du microcrédit misent sur les femmes en tant qu’individus (Calvès, 2009), cherchant à les hisser au niveau économique des hommes par des leviers individuels (Chant, 2010). Naïla Kabeer (2005) a montré que l’attention portée à l’empowerment des femmes a conduit les institutions internationales à mettre l’accent sur un petit nombre de dispositifs et d’indicateurs, sans considération des rapports sociaux dans lesquels ces dispositifs allaient s’insérer, ce qui a conduit à un relatif échec de ces politiques. De manière globale, l’approche néolibérale de l’empowerment des femmes a plutôt reproduit les logiques de domination à l’œuvre – certes, par le biais de nouveaux mécanismes – qu’elle ne les a supprimées ou même atténuées (Guérin, 2015).

28De plus, ces institutions misent sur les femmes de façon assez peu féministe, puisqu’elles s’appuient beaucoup sur leur rôle traditionnel de mère, promouvant plutôt l’éducation des filles que l’amélioration de la situation des femmes en général, dans une optique de développement du « capital humain ». De fait, si ces institutions sont faites pour promouvoir une amélioration du statut économique des femmes, et sont conçues en leur direction, elles ont néanmoins été décidées et créées sans les féministes « de terrain » et toujours sous la tutelle officielle de l’ONU (Falquet, 2003).

29L’ensemble des critiques précédentes pointent en réalité dans la même direction : les soubassements méthodologiques des travaux soutenant le Consensus II ou l’assimilation de la problématique institutionnelle dans une approche théorique d’inspiration monétariste sans modification de son cadre méthodologique. Ce cadre et les contraintes qu’il implique ne lui permettent pas de penser la complexité du changement institutionnel – qu’il soit général ou appliqué au problème des inégalités entre hommes et femmes – et de prendre en compte les aspects systémiques, la complémentarité entre institutions, les relations de causalité non linéaire, la diversité des trajectoires nationales, les contraintes de sentier (path-dependence), la possibilité d’enfermement (lock-in) dans des trajectoires de moindre développement (Chavance & Magnin, 2000).

  • 8 Entre les deux oscillent quelques auteurs, comme North ou Rodrik : partis de l’approche standard, l (...)

30Finalement, le « tournant » institutionnaliste rationnel-mécaniste conduit aux conclusions suivantes. En premier lieu, il marque l’avènement, suite à l’expérience des programmes de réformes structurelles sur différents continents et en particulier de la transition post-socialiste au cours des années 1990, d’une reconnaissance de l’importance des institutions en économie du développement (et de la transition) en première instance, qui se diffuse plus largement en sciences économiques. Dernier épisode en date, l’attribution du « Prix Nobel d’économie » 2024 à D. Acemoglu, S. Johnson et J. Robinson pour leurs travaux sur le lien entre institutions et prospérité économique. En second lieu, il témoigne une nouvelle fois de la capacité du paradigme néoclassique à intégrer les problématiques développées par d’autres approches théoriques (Chavance, 2007) et même par les mouvements féministes. En conséquence, il s’accompagne d’un clivage persistant entre une approche néo-institutionnaliste, dérivée du paradigme néoclassique, et une approche institutionnaliste évolutionnaire, qui s’inscrit dans un paradigme alternatif8, et dans laquelle certain-es économistes commencent à proposer une approche institutionnaliste féministe.

2. L’institutionnalisme radical-évolutionnaire : quel dialogue avec l’économie féministe ?

31L’institutionnalisme rationnel-mécaniste domine les institutions internationales et le monde académique. Mais il fait face à un autre courant institutionnaliste que nous qualifions ici de radical-évolutionnaire. Cette approche puise ses sources dans la tradition de l’institutionnalisme originel, et plus particulièrement celui de Veblen (dans une moindre mesure de Polanyi et de Commons). Elle s’inscrit dans un autre paradigme (2.1), qui remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle se nouent les premiers dialogues entre économie institutionnelle et féminisme (2.2). C’est au sein de la tradition radicale-évolutionnaire qu’émerge au tournant du 21ème siècle le Feminist Institutional Economics (Mutari, 2021), comme réflexion sur la façon d’articuler épistémologie féministe et épistémologie institutionnaliste. Cet institutionnalisme féministe émerge sous l’effet de trois facteurs : le mouvement de libération des femmes aux Etats-Unis (années 1960-1970) ; le dialogue avec l’économie féministe qui s’institutionnalise dans les années 1990 (2.3.) ; la critique du néolibéralisme (2.4).

2.1. L’institutionnalisme radical-évolutionnaire : un autre paradigme

32Le renouveau institutionnaliste des années 1990 s’accompagne du développement de l’approche institutionnelle et évolutionnaire en économie, qui prend ses racines dans l’institutionnalisme originaire et dans l’École historique allemande. Hodgson est aujourd’hui une référence incontournable de ce mouvement (Chavance, 2012).

33Sur le plan théorique, l’approche institutionnelle et évolutionnaire reconnaît la diversité des systèmes socio-économiques dans le temps et dans l’espace (Hodgson, 2002). Les configurations institutionnelles sont historiquement datées. En conséquence, une théorie générale ou universelle en sciences sociales a peu de chance d’aboutir ou ne peut qu’offrir un pouvoir explicatif limité. De plus, à la différence de l’approche rationnelle-mécaniste centrée sur le concept d’équilibre, l’approche évolutionnaire s’intéresse aux processus de changement et à l’évolution des systèmes socio-économiques dans le temps. L’idée d’émergence est également essentielle car elle apporte nouveauté et imprévisibilité dans la trajectoire historique du système (Hodgson, 2004). De plus, il n’y a pas de frontières étanches entre le système socio-économique et l’environnement naturel. Au contraire, le premier s’inscrit dans le second et en dépend. Contrairement à l’approche rationnelle-mécaniste, qui explique l’émergence des institutions à partir des interactions individuelles, l’approche institutionnelle et évolutionnaire conçoit la relation entre individus et institutions en termes de récursion. Les jeux d’acteurs conduisent à la formation des institutions, qui à leur tour influent sur les comportements individuels. L’individu est pleinement inséré dans son environnement social et culturel et non réduit à l’état d’atome. Les concepts d’habitudes et de routines sont centrales dans l’approche évolutionnaire et participent de la médiation entre individus et institutions (Veblen, 1899). Cette relation de causalité réciproque entre institutions et individus permet d’éviter le réductionnisme de l’individualisme méthodologique (centré sur l’individu) et du holisme méthodologique (centré sur les structures). Les institutions comme les individus sont considérés conjointement comme unités d’analyse (Veblen, 1919). Cet héritage de l’institutionnalisme originaire conduit à l’idée d’une approche favorisant la diversité des niveaux d’analyse (Hodgson, 2002).

34Sur le plan méthodologique, l’approche institutionnelle et évolutionnaire cherche à dépasser les limites du paradigme cartéso-newtonien, d’une part en respectant mieux la complexité du réel (Morin, 1990 ; Bartoli, 1991 ; Delorme, 2010) et, d’autre part, compte tenu de cette complexité, en encourageant le pluralisme méthodologique. Ce dernier repose sur le constat, qu’il n’y a pas de posture méthodologique unique et définitive, susceptible d’emporter l’adhésion d’une communauté scientifique, en particulier en économie compte tenu de la spécificité de l’objet (Samuels, 1997). Ce dépassement de la pensée scientifique cartésienne se traduit notamment par une conception différente du temps et de la causalité. La causalité n’est plus seulement linéaire, comme dans la science classique, où chaque effet provient d’une cause déterminée qui le précède, mais elle peut être également circulaire et rétroactive, où certains effets peuvent rétroagir sur la cause, comme dans une boucle récursive. Cette notion de causalité évoque en économie la tradition d'économistes qui, de Veblen (1919) à Young (1929), Myrdal (1957) et Kaldor (1972), se sont intéressés à l'idée de « causalité cumulative ». Dans les travaux de Veblen, le principe d'une causalité cumulative, c'est-à-dire d'un processus d'auto- renforcement, apparaît dans la formation des institutions et dans la dynamique économique (Hodgson, 1993 ; Corei, 1995). Dans cette optique, la dynamique économique est un processus évolutif et en perpétuel changement et non une marche vers l'équilibre. Ce principe fait écho aux travaux de B. Arthur (1989) sur l'importance des rétroactions positives en économie, notamment dans les activités de haute technologie. Et Hodgson (1993, p. 131) de souligner la parenté entre la formation d'une institution chez Veblen et l'adoption d'une technologie chez Arthur :

« Le caractère cumulatif, auto-renforcé, du comportement routinier et des institutions sociales est souligné dès la Théorie de la classe de loisir ... Il semblerait que ce caractère cumulatif et auto-renforcé des institutions et des routines s'apparente à une forme de processus de rétroactions positives... Plutôt qu'un équilibre, la rétroaction positive peut engendrer des phénomènes de lock-in (pour utiliser une terminologie moderne), où les résultats deviennent rigidifiés du fait de leur caractère auto-renforcé (Arthur, 1983, 1988, 1989, 1990). De tels phénomènes de verrouillage peuvent ainsi être considérés comme des unités de sélection suffisamment stables d'un processus évolutionnaire. »

35Hodgson établit ainsi une passerelle entre deux courants évolutionnaires, le courant néo-schumpétérien auquel peut être rattachée la théorie de B. Arthur et l'évolutionnisme institutionnaliste veblenien. Ce rapprochement est rendu possible selon nous par l'existence de principes méthodologiques communs implicites, ici le type de causalité (« causalité cumulative » chez Veblen, « rétroactions positives » chez Arthur), qui débouchent sur des concepts théoriques relativement proches.

36Au principe d'une causalité non linéaire et circulaire répond l'idée d'un temps à la fois irréversible et circulaire. Les relations causales ont une dimension temporelle, s'inscrivent dans la durée. Le temps évolutionnaire est à la fois un et multiple, il mêle le temps irréversible de la physique du deuxième principe de la thermodynamique, temps entropique de la dispersion, de la désorganisation, du désordre, au temps biologique du développement, de la morphogénèse, de l'évolution mais aussi de la contingence, de l'aléa, de l'évènement, de l'accident, auquel il faut ajouter le temps circulaire de la répétition, des cycles, boucles et recommencements (Bartoli, 1991). Cette conception du temps (et de la causalité) invite à faire intervenir l'histoire et l'évènement dans la description et l'explication de l'évolution d'un système socio-économique complexe. Un événement singulier inobservé ou inobservable peut en effet avoir des conséquences déterminantes sur l'évolution à venir du système. On retrouve ici le concept de path dependence, largement répandu en sciences économiques, qui associe temps et causalité évolutionnaires. Plusieurs avenirs sont possibles sans que l'on puisse prévoir lequel sera effectivement « choisi ». La trajectoire d'un système complexe peut être ainsi marquée par une succession de bifurcations d’importance variable (Koleva et Magnin, 2017).

37Waller (1988) ajoute l’adjectif « radical » à l’approche institutionnaliste et évolutionnaire présentée ci-dessus. L’institutionnalisme radical est une approche critique de l’économie capitaliste, destinée à changer le système en développant les « pratiques et les structures sociales participatives et démocratiques » (p.667). Fidèle à la tradition veblenienne, il considère que l’institutionnalisme radical est centré sur l’utilisation de la culture et de la théorie de la valeur instrumentale conçues comme processus, c’est-à-dire dans une perspective évolutionnaire.

2.2. L’institutionnalisme féministe : des racines au timide dialogue avec le mouvement de libération des femmes aux Etats-Unis dans les années 1970-1980

38L’institutionnalisme radical-évolutionnaire est à la fois un courant théorique en économie et un mouvement états-unien du début du 20ème siècle, développé par divers-es économistes mobilisant une méthodologie empirique et historiquement située pour analyser le capitalisme moderne et rechercher une façon de le réguler socialement (Rutherford, 2011). Beaucoup des travaux des premiers économistes institutionnalistes ont ainsi porté sur l’étude du travail et de la réglementation adéquate du travail salarié, mais les institutionnalistes ont aussi documenté et théorisé d’autres aspects de la société états-unienne moderne qui connaissaient de grands bouleversements au tournant du 20ème siècle, tels que la consommation, la famille, l’organisation industrielle, traitées comme autant d’institutions déterminant la forme économique et sociale du capitalisme contemporain. La fin de l’économie domestique, allant de pair avec une montée du salariat qui ne s’est pas faite de la même façon pour les hommes et les femmes a ainsi reposé la question du statut des femmes et de leur accès et contrôle de la production et des revenus (Zelizer, 1994). Le changement de nature et d’échelle de la production capitaliste va aussi poser la question de la régulation sociale et étatique de l’économie capitaliste, ce que les institutionnalistes appellent le « social control » (Rutherford, 2010), et plus largement va apporter des débats sur la reformulation moderne de la question sociale. Ce contexte explique à la fois l’émergence de l’institutionnalisme et celle du mouvement féministe.

39En ce qui concerne l’institutionnalisme états-unien, son projet est scientifique – puisqu’il s’agit de formuler une théorie économique et sociale, basée sur des études empiriques permettant d’historiciser le capitalisme, mais aussi politique – puisque cette théorie doit servir de base à un encadrement progressiste du capitalisme moderne (Rutherford, 2011). Du côté du mouvement féministe, on assiste à ce qu’on qualifie aujourd’hui de féminisme « de la première vague ». Ce mouvement est souvent connu principalement pour avoir porté les revendications des suffragistes et suffragettes pour le droit de vote, mais il ne se limitait pas à ce combat et a porté également des analyses et des revendications concernant le rôle des femmes dans la famille et en-dehors, dans lesquelles on trouve de nombreuses références aux institutions modernes qui façonnent l’économie et qui redéfinissent les possibilités ouvertes aux femmes dans une société qui se modernise.

40Tous les institutionnalistes n’étaient pas nécessairement progressistes (Leonard, 2016), et encore moins étaient féministes (Mattei, 2019). Cependant, certains travaux institutionnalistes contenaient des éléments théoriques que l’on peut qualifier de féministes, comme chez Thorstein Veblen ou chez Charlotte Perkins Gilman. Peut-on pour autant parler d’un réel dialogue entre ces deux perspectives ? Nous pensons qu’il serait anachronique de parler d’économie féministe ou même d’institutionnalisme féministe pour ce qui concerne le début du 20ème siècle. La véritable naissance d’un institutionnalisme féministe doit être plutôt située dans les années 1990, comme nous le verrons dans la section suivante. Cela n’empêche pas certains institutionnalistes du début du 20ème siècle d’avoir proposé des développements qui seront repris ultérieurement.

41L’économiste institutionnaliste proche des analyses féministes le plus documenté est certainement celui de Thorstein Veblen (voir par exemple Miller, 1972 ; Greenwood, 1984a : Gilman, 1999 ou plus récemment Périvier, 2020). En particulier, c’est la théorie veblenienne de la consommation ostentatoire qui a été le plus commentée (Veblen, 1899), notamment en lien avec le statut subalterne des femmes qu’elle dénonce. Veblen décrit le fait que bien que les revenus des femmes soient largement inférieurs à ceux des hommes, ce sont les femmes qui sont les plus actives dans la sphère de la consommation en général, et de la consommation ostentatoire en particulier. Plutôt que d’y voir un penchant naturel des femmes, Veblen propose une analyse originale, où les femmes servent en fait les velléités ostentatoires des hommes. La consommation ostentatoire des femmes, en particulier de celles qui sont à l’abri de l’emploi salarié grâce aux revenus de leurs compagnons, sert à mettre en avant la situation sociale favorable des hommes. Mais la théorie veblenienne sur le statut des femmes dans l’économie moderne dépasse la théorie de la consommation ostentatoire. En effet, s’ancrant dans une approche évolutionnaire (Hodgson, 2003), Veblen propose aussi une analyse de l’origine de la domination masculine, dont il voit l’origine dans le fait que les guerriers les plus valeureux de l’époque barbare pouvait approprier pour leur consommation individuelle une partie des biens saisis pendant l’affrontement guerrier. Au premier rang de ces biens se trouvent les femmes, qui vont donc être appropriées par certains hommes valeureux au combat (Veblen, 1934). Ainsi, s’opposant à Locke qui fonde l’origine de la propriété privée sur l’accumulation de travail passé, Veblen considère au contraire que la propriété découle de l’émergence du droit à la consommation exclusive, dont l’assujettissement des femmes a été au principe (Gilman, 1999, p. 696-697). Pour Veblen, la famille contemporaine dont il dénonce le conservatisme, est le reliquat de cette structure sociale fondée sur l’appropriation des femmes et il la considère par conséquent comme une institution « barbare », perpétuant grâce au contrat de mariage un statut inégal des hommes et des femmes, ce qui lui vaudra d’être taxé de « féministe » par plusieurs de ses contemporains (pas nécessairement comme un compliment). Nils Gilman (1999) va jusqu’à considérer que son approche de la domination masculine est au centre de sa théorie institutionnaliste, et a conditionné de nombreux autres apports théoriques de Veblen. Il parle de « centralité du genre dans les théories de Veblen » (Gilman, 1999, p. 690). C’est surement une des spécificités de Veblen : il ne voit pas la question des femmes comme un thème isolé du reste de son analyse économique, mais pense que s’interroger sur le statut des femmes dans diverses sociétés permet d’avoir une bonne vue d’ensemble de leur fonctionnement (Greenwood, 1984a).

42De son côté, Charlotte Perkins Gilman est considérée comme une pionnière du féminisme aux Etats-Unis et ses travaux sont de plus en plus documentés aujourd’hui (par exemple, Vallet, 2023). Si elle était largement autodidacte et n’a jamais eu de position académique, elle était néanmoins en lien avec de nombreuses universitaires et comme le résume Dimand (2000, p. 482) : “Through Campbell, Gilman was linked to the earlier, late 19th-century heritage of American feminist economics”, ce qui explique son approche très économique de la question des femmes et aussi très institutionnelle. Cela a amené plusieurs commentatrices à la considérer comme une pionnière de l’économie institutionnelle états-unienne (Mary Ann Dimand, 1995 ; Lewis et Sebberson, 1997), c’est également ainsi que nous la considérons ici. En effet, son ouvrage de 1898 Women and Economics (Perkins Gilman, 1898), a été un véritable best-seller et traduit dans plusieurs langues. Il est considéré à la fois comme une œuvre importante du féminisme et comme une œuvre pionnière de l’économie institutionnaliste (MA Dimand, 1995). De fait, la réflexion de Gilman analyse comment les institutions du capitalisme ont façonné la vie quotidienne des femmes. Elle revendique comme Veblen une approche évolutionniste, permettant de comprendre les institutions patriarcales du capitalisme dans leur perspective historique, Women and Economics ayant été publié juste un an avant la Theory of the Leisure Class. Nils Gilman (1999) mentionne que Perkins Gilman a parfois été qualifiée de « Veblen du mouvement [des femmes] ».

43Plus tard, dans les années 1960 et 1970, le mouvement de libération des femmes, comme on appelle aux Etats-Unis ce qui correspond au féminisme dit en France de la « 2ème vague », va impliquer des relectures épisodiques par l’institutionnalisme de son corpus et des appels à développer un institutionnalisme spécifiquement féministe. D’emblée, ces appels à étoffer l’aspect féministe de l’institutionnalisme vont s’appuyer sur un argument de proximité épistémologique et théorique, mobilisant en particulier les apports de Veblen. Le premier article de cette veine est celui d’Edythe Miller au titre évocateur de « Veblen and Women’s Lib : A Parallel », publié en 1972 dans le Journal of Economic Institutions (JEI). Cet article restera sans beaucoup d’écho au sein de l’institutionnalisme, mais son appel sera renouvelé une dizaine d’années plus tard dans l’article de Daphne Greenwood (1984b) qui tente de proposer une nouvelle approche institutionnaliste en croisant les apports théoriques de Veblen, Galbraith, Marx et Beauvoir. La plupart de ces articles sont publiés dans la revue JEI. Cela ne changera que peu par la suite, malgré l’influence du courant de plus en plus structuré de l’économie féministe, et en particulier malgré l’existence d’un nouvel espace de publication qu’est la revue Feminist Economics créée en 1995.

2.3. L’émergence d’un féminisme académique en économie dans les années 1990 et son dialogue avec l’institutionnalisme radical-évolutionnaire

44Tout cela reste sans beaucoup d’écho, jusqu’au développement d’une féminisme académique au sein de la discipline économique, féminisme académique qui n’est pas nécessairement ancré dans une approche institutionnaliste. En effet, le mouvement féministe des années 1970 s’est tout de suite doublé d’une forte ambition théorique – que ce soit aux Etats-Unis ou en France. Aux EU, on assiste à un développement de la production reliée au champ de la « théorie féministe » dès les années 1970 et 80, qui va se décliner un peu plus tard dans le champ de l’économie, plutôt dans les années 1990. A ce moment-là, suite à diverses actions féministes dans l’institutions universitaire (Cohen, 2019 ; Espinel & Betancourt, 2022), ainsi que la publication de plusieurs ouvrages proposant une relecture féministe de l’économie (Ferber et Nelson, 1993 ; Waring, 1988 ; Kuiper & Sap, 1995), c’est le début de l’institutionnalisation aux États-Unis du courant des Feminist Economics, avec association professionnelle (IAFFE) et revue scientifique (FE). Cela impulse une dynamique qui ne peut être complètement ignorée, même par les économistes du courant standard, et qui participe certainement à l’importance de la discussion quant à la façon d’intégrer les apports épistémologiques et théoriques du féminisme aux divers courants de l’économie. Ainsi, le développement d’un véritable féminisme académique va participer à stimuler le développement de l’institutionnalisme féministe. En effet, l’approche du courant des Feminist economics pointe le fort biais androcentré de l’économie et cette discussion de l’étroitesse de l’économie (mainstream) rejoint bien la critique institutionnaliste qui avait depuis longtemps critiqué la focale excessive de l’économie mainstream sur les mécanismes marchands. De même, les Feminist economics ont consacré une partie importante de leur corpus à l’identification des impacts spécifiques des politiques néolibérales sur la fragilisation des femmes : l’austérité dans les services publics est souvent compensée par une hausse de travail gratuit féminin dans le secteur privé ; la précarisation de l’emploi touche plus fortement les plus vulnérables et donc les femmes, etc (Agenjo-Calderon et Galvez Muñoz, 2019).

45Ainsi, dans les années 1990 apparaissent plusieurs travaux qui peuvent être qualifiés d’institutionnalisme féministe, ce courant se développant petit-à-petit depuis les années 1990 et jusqu’à aujourd’hui. Ellen Mutari (2021) parle ainsi de Feminist Institutionnalist Economics, dont elle dit qu’il émerge grâce au dialogue avec ce que nous avons appelé l’institutionnalisme radical-évolutionnaire (Mutari, 2021). Notamment, plusieurs publications d’Ann Jennings – parfois en auteure seule, parfois co-signées avec William Waller – sont centrales dans la tentative de faire dialoguer institutionnalisme et féminisme. L’un des premiers papiers de ce courant est celui de Waller & Jennings (1990), qui discute justement des points communs méthodologiques entre féminisme et économie institutionnelle. Le rejet de la méthode scientifique cartésienne en est un, soulignant à nouveau la parenté avec l’approche évolutionnaire. Jennings & Waller (1990) considèrent que l’institutionnalisme (évolutionnaire) est le seul courant économique capable de faire autre chose que d’ajouter la question des femmes de façon ad hoc. Un an plus tard, Waller & Jennings (1991) proposent une interprétation féministe de Polanyi, avant que Jennings ne publie plusieurs papiers discutant Veblen et son féminisme (Jennings, 2002), ou encore la monnaie comme thème féministe et institutionnaliste (Jennings, 1994). D’autres contributions viennent enrichir cette perspective, par exemple Power (2004) sur le social provisioning, ou encore Zein-Elabdin (1996), sur les liens entre environnement, genre et approche institutionnaliste.

46On le voit, les années 1990 sont relativement fastes pour l’institutionnalisme féministe, qui fait l’objet de plusieurs publications, la plupart du temps dans la revue JEI. Mais Jennings a également publié une importante contribution dans Ferber et Nelson (1993), ouvrage marquant l’acte de naissance du courant des Feminist Economics. Son chapitre publié dans cet ouvrage s’attache vraiment à faire le lien entre les thèmes discutés dans l’économie féministe générale et dans l’institutionnalisme, présentant ses arguments pour considérer l’approche institutionnelle comme le cadre théorique le plus à même d’incorporer les apports du féminisme comme épistémologie non androcentrée. Son argument principal est que l’institutionnalisme, grâce à sa méthode historique, rejette les dualités fictives dénoncées par le féminisme, comme celle entre public et privé ou encore entre marché et Etat, dont on trouve encore aujourd’hui l’écho dans certains travaux féministes modernes (Fraser & Chantegrel, 2016 ; Bracarense, 2025, ce numéro).

47Curieusement, les publications de Jennings semblent presque s’arrêter à la fin des années 1990. Ses efforts pour faire le dialogue avec le courant des Feminist Economics ont un peu échoué, ce courant devenant de plus en plus mainstream méthodologiquement (Small, 2024), mais ils ont permis de mettre le pied à l’étrier d’une nouvelle génération d’institutionnalistes féministes, qui feront l’objet de la section suivante.

2.4. Le renouveau de l’institutionnalisme féministe autour de la critique du néolibéralisme

48La fin des années 2010 et surtout le début des années 2020 vont voir émerger un nouvel angle de recherche beaucoup discuté par l’institutionnalisme féministe : la critique du néolibéralisme et la discussion de la notion de care. Les deux sont liés par l’importance centrale que ce concept a dans le néolibéralisme, autour notamment du thème de la crise du care (Beneria, 2008 ; Rottenberg, 2022 ; Berthonnet et Clos, 2025, ce numéro), thème importé là aussi des études féministes. Ces deux angles de développement de la perspective moderne de l’institutionnalisme féministe reflètent bien le double ancrage de ce courant : la critique du néolibéralisme rejoint celle de l’institutionnalisme rationnel-mécaniste sur la façon de prendre en compte les institutions dans le consensus de Washington (Waller et Wrenn, 2021). Ainsi, on assiste aujourd’hui à un véritable renouveau de l’approche féministe de l’institutionnalisme évolutionnaire, notamment autour d’économistes en poste aux Etats-Unis tel-le-s que Mary Wrenn, Janice Peterson, William Waller ou encore Ellen Mutari. Ces institutionnalistes féministes vont-elles aussi publier principalement aussi dans JEI, revue dont William Waller est devenu éditeur en chef en 2018. Quelques publications trouvent un écho plus large, dans d’autres revues et ouvrages, sans doute grâce à l’intérêt que suscite la discussion critique du néolibéralisme chez les institutionnalistes et chez les féministes en général.

49Ces publications récentes vont traiter également – comme celles de Jennings dans les années 1990 – de la compatibilité épistémologique entre institutionnalisme évolutionnaire et féminisme, mais en plaçant cette fois au cœur de la discussion le néolibéralisme comme système reposant justement sur le maintien d’un séparation artificielle entre public et privé (Waller & Wrenn, 2021), qui refuse de prendre en compte la critique féministe remettant en question la frontière étanche entre ces deux domaines de l’existence. Wrenn et Waller (2018) opposent ainsi le néolibéralisme fondé sur une éthique de la liberté individuelle et du choix individuel à une vision qui serait à la fois celle de l’institutionnalisme des origines et celle de l’institutionnalisme féministe contemporain, où l’individu est avant tout relationnel, c’est-à-dire fondé sur une éthique du care (Tronto, 1998). Zachorowska-Mazurkiewicz (2015) propose une approche institutionnaliste du care, considérant le genre comme un principe d’organisation des institutions et considérant que les politiques états-uniennes actuelles de prise en charge du care sont inadaptées du fait qu’elles s’appuient sur une approche néoclassique de l’économie, au lieu de mobiliser les apports des économies féministes et institutionnalistes. Ainsi, l’ancrage dans l’individualisme méthodologique et dans une économie de marché mainstream invisibilise l’importance du care, laissant le travail de care non reconnu quand il est gratuit, et mal régulé, mal rémunéré et mal sécurisé même quand il est rémunéré.

50Finalement, pour Ellen Mutari comme pour Janice Peterson (2021), l’économie féministe institutionnaliste est désormais un courant unifié, depuis Veblen jusqu’à aujourd’hui, en passant par les apports de Jennings dans les années 1990. Peterson (2021) considère que l’institutionnalisme féministe est centré autour de sept concepts centraux : la culture, le genre, le dualisme, le social provisioning, les institutions, les inégalités et le care.

Conclusion

51Les années 1990 marquent un moment important dans l’histoire de l’institutionnalisme ainsi que dans celle du féminisme. Du côté de l’institutionnalisme, on assiste à un renouveau de l’approche, porté en particulier par la critique des mesures néolibérales imposées par les organisations internationales. Du côté du féminisme, les années 1990 voient certaines revendications des mouvements des femmes intégrées dans les programmes de développement, ainsi que l’institutionnalisation d’un courant d’économie féministe autour d’une association internationale (IAFFE) et d’une revue (Feminist Economics).

52Le renouveau institutionnaliste qui s’opère à la fin du 20ème siècle n’a pas été hermétique aux mobilisations et théorisations féministes qui lui sont contemporaines. Cependant, le dialogue entre ces deux perspectives ne peut être complètement compris sans opérer une distinction entre deux grandes approches institutionnalistes, qui intègrent chacune certains apports du féminisme à leurs analyses respectives. D’un côté, l’approche rationnelle-mécaniste s’empare de certaines revendications féministes portées par les organisations militantes issues des pays du Sud, ce qui conduit à mettre l’accent sur une notion d’empowerment, mais dans un sens largement appauvri par rapport à celui que lui prêtaient les mouvements féministes (Calvès, 2009). L’empowerment, nouveau mot d’ordre des organisations internationales pour penser l’émancipation des femmes, accompagne le tournant néo-institutionnaliste en macroéconomie, prônant la réforme institutionnelle précisément comme moyens de renforcer l’empowerment des personnes vulnérables. D’un autre côté, l’approche radicale-évolutionnaire, quant à elle, va proposer une articulation des épistémologies féministes et institutionnalistes, qui aboutira à la constitution d’un courant appelé Feminist Institutional Economics (Mutari, 2021), qui va se développer principalement autour de la critique du néolibéralisme.

53Dans cet article, nous avons étudié la façon dont les institutionnalismes s’étaient appropriés les enjeux féministes contemporains. La démarche symétrique serait également heuristique : en partant de la grande diversité des approches féministes, on pourrait se demander si certaines d’entre elles dialoguent avec l’économie institutionnaliste, comme cela avait pu être le cas à la fin du 19ème siècle. En effet, au tournant du 20ème siècle avait déjà émergé un dialogue entre l’économie institutionnaliste originelle et la réflexion féministe, par exemple dans les travaux de Charlotte Perkins Gilman. Ce dialogue n’avait pas complètement abouti et les termes mêmes du dialogue étaient tombés quelque peu dans l’oubli, au moins jusqu’au mouvement de libération des femmes dans les années 1960 aux Etats-Unis. Il semblerait que le tournant du 21ème siècle apporte à son tour – à la faveur d’une critique du néolibéralisme notamment – les conditions d’un renouveau du dialogue entre institutionnalisme et féminisme. Ce renouveau, bien que prometteur, reste encore embryonnaire. En particulier, il risque d’être affaibli par une définition des enjeux féministes issue exclusivement du paradigme rationnel-mécaniste.

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Notes

1 Les économistes impliqués sont : Olivier Blanchard, Guillermo Calvo, Daniel Cohen, Stanley Fischer, Jeffrey Frankel, Jordi Gali, Ricardo Hausmann, Paul Krugman, Deepak Nayyar, José Antonio Ocampo, Dani Rodrik, Jeffrey Sachs, Joseph Stiglitz, Andres Velasco, Jaime Ventura et John Williamson.

2 North a évolué dans sa conception théorique. Initialement proche de la tradition néoclassique dans ses travaux des années 1970 et 1980 d’histoire économique, il s’en est progressivement éloigné depuis. Mais son approche, reposant sur le rôle des institutions dans la détermination de la croissance à long terme, propose depuis le début une grille de lecture originale.

3 En 2009, revenant sur son passage à la Banque mondiale, il confie : « Déjà avant que j’arrive à la Banque, j’étais convaincu que les doctrines du Consensus de Washington constituaient une mauvaise approche, du moins pour de nombreux pays. Les théories économiques sur lesquelles le Consensus de Washington reposait étaient depuis longtemps discréditées. Mes propres travaux sur l’information imparfaite et asymétrique et sur les marchés incomplets ont contribué à affaiblir ses fondations théoriques…Mais un fossé restait entre ces percées de la recherche moderne en économie et les perspectives de nombreux concepteurs de politique économique » (Stiglitz, 2009, p.140).

4 L’efficacité des politiques monétaire et budgétaire restrictives mises en œuvre dans les économies en transition au début des années 1990 a généralement été amoindrie par l’héritage institutionnel de la période socialiste, en particulier dans les pays de la CEI, comme le développement du crédit interentreprises et la montée des arriérés de paiement à l’égard des principaux partenaires des entreprises (fournisseurs, État, salariés) (Rosati, 1993).

5 Williamson n’est pas à une ambiguïté près. Dans ses travaux sur l’analyse du Consensus de Washington (Williamson, 2000, 2004, 2005), il s’indigne du qualificatif « néolibéral » attaché à son programme, tout en insistant sur la nécessité de poursuivre la libéralisation de l’économie, notamment la libéralisation du commerce extérieur, la privatisation, auxquelles il ajoute désormais la libéralisation du marché du travail. De plus, il insiste sur la spécificité historique et géographique de son programme de réformes originel (conçu pour l’Amérique Latine de la fin des années 1980), tout en reconnaissant son caractère généralisable au reste du monde.

6 Chang (2011, p.2) évoque les GSIs (Global Standard Institutions). Tout en reconnaissant qu’il n’existe pas de liste officielle, il cite : un système de common law favorable à la liberté des contrats, un système industriel reposant sur la propriété privée, un système financier adossé à un marché financier développé, un régime de régulation financière s’appuyant sur une banque centrale indépendante et les ratios prudentiels, un système de gouvernance d’entreprise dirigé par les actionnaires, un marché du travail flexible, un système politique qui limite les actions arbitraires des décideurs politiques et de l’administration.

7 Rodrik redécouvre en réalité la diversité des formes institutionnelles nationales, que certains courants institutionnalistes, notamment la Théorie de la Régulation, placent au cœur de leur analyse depuis plusieurs décennies (Boyer, 1986, 2015).

8 Entre les deux oscillent quelques auteurs, comme North ou Rodrik : partis de l’approche standard, leurs travaux s’en éloignent progressivement pour se rapprocher des thèses plus hétérodoxes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Irène Berthonnet et Eric Magnin, « Institutionnalisme rationnel-mécaniste versus institutionnalisme radical-évolutionnaire : deux façons de dialoguer (ou pas) avec le féminisme au tournant du 21ème siècle »Économie et institutions [En ligne], 33 | 2024, mis en ligne le 01 juin 2024, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ei/8153 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14g8w

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Auteurs

Irène Berthonnet

LIRIS & ARENES, Université Rennes 2

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Eric Magnin

LADYSS, Université Paris Cité

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