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L'éducation physique dans le canton de Vaud : interactions entre appellations, finalités, formation et recherche de 1972 à 2024

Physical Education in the canton of Vaud: Interactions between terminology, goals, training, and research from 1972 to 2024
Magali Descoeudres, François Ottet et Aurélie De Mestral

Résumés

En Suisse, l’instruction publique obligatoire est dévolue aux cantons qui sont souverains aussi longtemps qu’une délégation à la Confédération par la Constitution fédérale n’est accordée. À la suite de la débâcle historique de la délégation helvétique aux Jeux olympiques d’hiver de Innsbruck en 1964, le pays s’engage dans une importante réforme en inscrivant notamment l’encouragement de la pratique sportive dans la Constitution fédérale en 1971. L’Ordonnance fédérale de 1972 rend la « gymnastique scolaire » obligatoire pour les filles également et demande aux cantons d’assurer trois périodes hebdomadaires obligatoires pour tous les élèves. Cette contribution vise à effectuer une recension historique descriptive de l’éducation physique vaudoise durant les 52 dernières années dans le but d’examiner les interactions possibles entre les appellations successives de la discipline, les finalités visées, la formation et la recherche en éducation physique.

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Notes de la rédaction

Reçu le 14/09/2024

Accepté le 03/03//2025

Texte intégral

1. Introduction

  • 1 Louis Burgener a mené une réflexion sur l’importance de l’éducation physique en Suisse et son impac (...)
  • 2 Fritz Pieth a exploré les dimensions sociales, culturelles, politiques et économiques du sport en S (...)
  • 3 Jean-Claude Bussard conclut que l’éducation physique en Suisse, entre 1800 et 1930, a traversé un p (...)

1Cette contribution s’inscrit dans un domaine de recherche encore peu exploré. Comme l’ont souligné Quin et Hayoz (2023), l’histoire de l’éducation physique en Suisse a été peu étudiée jusqu’à présent. Bien que des travaux fondamentaux, tels que ceux de Louis Burgener1 (1952), Fritz Pieth2 (1979) ou Jean-Claude Bussard3 (2007), ont jeté les bases de cette histoire, ils n’ont pas approfondi les spécificités organisationnelles, notamment cantonales du domaine. Cette contribution se veut complémentaire aux travaux récents de Quin et Hayoz en proposant une perspective originale : retracer l’évolution de l’éducation physique en tant que discipline scolaire dans le canton de Vaud, en Suisse, de 1972 à 2024. Elle vise principalement à examiner les interactions entre les appellations successives de la discipline, les finalités éducatives poursuivies, ainsi que l’évolution de la formation et de la recherche dans ce champ.

  • 4 La Constitution définit les grands principes, la loi fédérale légifère sur des questions précises d (...)
  • 5 Les ordonnances sont des actes juridiques établissant des règles de droit, situées sous le niveau d (...)
  • 6 Ordonnance fédérale du 21 décembre 1972 sur l’éducation physique à l’école.

2En Suisse, l’instruction publique obligatoire est dévolue aux cantons qui conservent leur souveraineté en l’absence de délégation explicite à la Confédération prévue par la Constitution fédérale. À la suite de la débâcle historique de la délégation helvétique aux Jeux olympiques d’hiver de Innsbruck en 1964, la Suisse s’engage dans une importante réforme en inscrivant notamment l’encouragement de la pratique sportive dans la Constitution4 fédérale en 1971. L’article 68 de celle-ci confère à la Confédération la compétence de « légiférer sur la pratique du sport par les jeunes et de déclarer obligatoire l’enseignement du sport dans les écoles ». L’Ordonnance fédérale5 de 1972 rend ainsi la gymnastique scolaire obligatoire pour les filles également et demande aux cantons de garantir trois périodes de 45 minutes d’éducation physique6 (Ordonnance fédérale du 21 décembre 1972 sur l’éducation physique à l’école) hebdomadaires obligatoires pour tous les élèves. Il n’aura pas échappé au lecteur que les termes utilisés dans ces textes officiels pour désigner la discipline sont différents. Quelles significations portent-ils dans le contexte qui nous intéresse ? L’étude vise ainsi à souligner la diversité des termes utilisés pour désigner la discipline dans le contexte vaudois, que ce soit dans les textes prescriptifs, les programmes d’études ou encore par les enseignants. Cette pluralité invite à s’interroger sur les interactions entre les appellations successives de la discipline, les finalités éducatives poursuivies, ainsi que l’évolution de la formation et de la recherche dans ce domaine.

2. Méthodologie de recherche

3Considérant une discipline scolaire comme « une construction sociale organisant un ensemble de contenus » (Reuter et al., 2013, p. 85), avec cette contribution, nous souhaitons examiner les interactions éventuelles entre les appellations successives attribuées à la discipline, retranscrites en italique dans l’article telles que nous les avons trouvées dans les sources, et les finalités visées, ainsi que l’organisation de la formation et la recherche en éducation physique, dans le contexte particulier du canton de Vaud.

4Bien conscients que l’histoire d’une discipline mobilise des regards multiples (De Mestral, 2018), nous ne toucherons pour cet article qu’à une partie restreinte de cette complexité, celle des finalités assignées à la discipline, en passant par les enjeux liés à la formation et à la recherche. De même, nous avons limité le champ de l’étude à la période allant de 1972 à nos jours, en 2024, incluant quelques propos en aval de cette période que nous jugeons pertinents. Comme présenté en introduction, le choix de l’empan temporel est justifié par l’importance de l’adoption de l’Ordonnance fédérale de 1972 sur le contexte suisse en matière d’éducation physique.

5Enfin, notre étude s’inscrit dans une approche de l’histoire des disciplines scolaires (Kahn & Michel, 2016) : les dimensions institutionnelle et politique de cette dernière, dégagées à travers l’étude de l’évolution des prescriptions et des cursus, mettent en discussion les finalités éducatives assignées, dans notre cas, à l’éducation physique. Cette approche est également culturelle et sociale dans la mesure où elle éclaire la compréhension des logiques qui sous-tendent le choix des contenus et le rôle des enseignants.

6Afin de documenter ces dimensions, quatre types de sources, répertoriées à la suite de la bibliographie, ont été analysées : des textes législatifs, des plans d’étude, des manuels de la discipline et des entretiens menés ou rapportés d’acteurs clés du contexte. L’un des volets de cette étude repose sur l’analyse exhaustive de divers textes prescriptifs, tant au niveau fédéral que cantonal. Ces textes incluent, outre la Loi et l’Ordonnance fédérales, les manuels fédéraux des éditions 1981 et 1998, les plans d’études actuels (plan d’études romand et plan d’études vaudois) du canton de Vaud. De plus, un travail approfondi, mais non exhaustif, dans les archives fédérales a été effectué pour identifier des documents clés, notamment les procès-verbaux de la Commission fédérale de gymnastique et de sport. Ces documents apportent des éclairages sur les décisions, les débats et les orientations prises à l’échelle fédérale concernant l’éducation physique en Suisse. L’analyse de ces archives a permis d’enrichir la compréhension des politiques et de leur mise en œuvre au niveau cantonal.

7Enfin, une recension non systématique des articles scientifiques, des revues spécialisées et de chapitres d’ouvrages a été réalisée. Les mots-clés « éducation physique », « Suisse », « canton de Vaud », « prescriptions » ont été introduits dans les moteurs de recherche. Cette revue de la littérature a permis de situer les résultats de cette étude dans un contexte théorique plus large et de prendre en compte les contributions des dix dernières années.

3. L’éducation physique vaudoise : regard historique sur la discipline

  • 7 Friedrich Ludwig Jahn souhaite inspirer à la jeunesse allemande un idéal héroïque, l’amour de l’eff (...)
  • 8 La gymnastique suédoise, développée par Pehr Henrik Ling au début du xixe siècle, intègre les mouve (...)

8Pour comprendre les transformations de l’éducation physique vaudoise depuis 1972, un bref retour historique s’impose afin de mieux appréhender les racines des décisions politiques qui ont influencé les interactions potentielles entre les appellations successives de la discipline, les finalités visées, la formation et la recherche. La gymnastique suisse, née au xixe siècle, a évolué en quatre phases majeures : militaire, germano-suédoise, hygiéniste et holistique. En 1874, elle devient obligatoire pour les garçons, influencée par des approches axées sur la discipline et la préparation physique (Jahn7 et Ling8). Les années 1920 introduisent une gymnastique hygiéniste, suivie après 1945 par une approche plus diversifiée et inclusive marquée par l’introduction de jeux collectifs, de sports individuels et d’activités de plein air.

  • 9 Numa Yersin (1916-1982), instituteur et enseignant d’éducation physique formé à Bâle en 1939. Il es (...)

9Dans les années 1960, la mise en pratique de l’éducation physique reste inégale entre cantons, notamment pour les filles. L’appel de Yersin9 pour une campagne nationale promouvant l’activité physique régulière, soutenu par le Conseil fédéral, catalyse une prise de conscience collective. La défaite des athlètes suisses aux Jeux olympiques de 1964 sert d’élément déclencheur, conduisant à une réforme significative. Cette dernière aboutit en 1971 à l’inscription de l’encouragement à la pratique sportive dans la Constitution fédérale, constituant ainsi un cadre légal pour l’éducation physique suisse marquant un tournant pour cette discipline scolaire en Suisse.

10Les variations terminologiques reflètent en partie la singularité de l’éducation physique helvétique dont la richesse repose sur ses multiples ancrages. En effet, cette discipline académique se distingue par son statut unique : elle est la seule matière scolaire directement gouvernée au niveau fédéral. La Confédération édicte ainsi les cadres de référence et impose le nombre de périodes d’enseignement hebdomadaire, bien que l’instruction publique obligatoire relève traditionnellement des cantons. Ceux-ci, pour leur part, mettent en œuvre les pratiques enseignantes, tandis que les communes sont responsables de la gestion des infrastructures. Pour reprendre les propos du pionnier français des STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives), l’éducation physique semble dans ce contexte pouvoir être qualifiée de « discipline à part entière, mais entièrement à part » (Hébrard, 1986). L’exceptionnalité de la discipline scolaire qu’est l’éducation physique dans le contexte de cette étude réside notamment dans le fait qu’elle est en effet la seule matière à être inscrite dans la Loi fédérale suisse depuis 1972. Cette Loi vise « à encourager la gymnastique et les sports dans l’intérêt du développement de la jeunesse, de la santé publique et des aptitudes physiques de la population en général » (Loi fédérale du 17 mars 1972 encourageant la gymnastique et les sports, état le 2 août 2020, p. 1). Le texte de cette Loi abandonne l’activité physique en tant que préparation militaire masculine. Trois éléments centraux sont identifiables dans la version originale : la jeunesse d’une part, public cible de cet encouragement à la pratique sportive et d’autre part la santé et les aptitudes physiques qui deviennent des enjeux de politique publique. Un an après la mise en vigueur de l’Ordonnance fédérale, les objectifs suivants sont assignés à l’éducation physique helvétique (Ordonnance fédérale du 21 décembre 1972 sur l’éducation physique à l’école, 1972) : combler le besoin de bouger, favoriser la régulation du processus de croissance, reconnaître l’importance essentielle du corps et du mouvement dans notre interaction avec les autres, placer les apprenants en collectif dans le but de favoriser leur développement social, offrir aux élèves l’opportunité d’être eux-mêmes et de se développer dans des situations différentes que celles typiquement scolaires.

11La réédition récente de cette même Loi voit certains éléments se rajouter puisque « la présente Loi poursuit les buts suivants, en vue d’accroître les capacités physiques de la population, de promouvoir la santé, d’encourager le développement global de l’individu et de renforcer la cohésion sociale » (Loi fédérale du 17 mars 1972 encourageant la gymnastique et les sports, état le 1er juillet 2023, p. 1). Ainsi aux capacités physiques (sans mention particulière de la jeunesse), à la santé, au développement des personnes, s’ajoute une dimension sociale attribuée aux activités physiques.

  • 10 Arturo Hotz (1944-2014), scientifique, historien et philosophe du sport suisse.
  • 11 Jeunesse et Sport est un programme suisse d’encouragement du sport destiné aux enfants et aux jeune (...)

12Parallèlement aux visées générales attendues, les buts poursuivis sont affichés dans la première section du premier chapitre de l’Ordonnance fédérale (1972) qui traite spécifiquement de l’éducation physique à l’école et de son enseignement obligatoire dans les cycles scolaires primaires et dans les écoles secondaires inférieures et supérieures. Outre l’obligation pour chaque canton de dispenser trois leçons hebdomadaires d’éducation physique dans la scolarité obligatoire et post-obligatoire, le texte édicte, entre autres, les buts poursuivis par cet enseignement. Les cantons doivent veiller « à ce que l’enseignement dispensé soit de qualité et permette, en fonction du niveau de développement des élèves, de promouvoir à la fois leurs qualités de coordination, leur condition physique et leurs compétences sociales » (Ordonnance concernant l’encouragement de la gymnastique et des sports, 1987). Il est ainsi premièrement question des qualités de coordination, dont les cinq facteurs (orientation, différenciation, équilibre, rythme et réaction) provenant notamment du modèle de Hotz10 (1985) imprègnent encore aujourd’hui les formations d’enseignant d’éducation physique, d’entraîneur et de moniteur Jeunesse et Sport11 en Suisse. Puis, la condition physique (force, vitesse, endurance, souplesse) est mentionnée et enfin les compétences sociales, que l’on trouve d’une part dans le Plan d’études vaudois (1999) sous le libellé de « savoir-être », et d’autre part sous la dénomination « capacités transversales » dans le Plan d’études romand (2010). Il semble intéressant de constater que, si la Loi fédérale encourageant la gymnastique et les sports fait état d’enjeux de santé publique, l’Ordonnance fédérale ne mentionne pas explicitement cette finalité pour l’éducation physique, même si le développement des capacités de coordination, de la condition physique ou encore des compétences sociales des élèves est avancé dans divers milieux comme un facteur de santé. Une finalité éducative et pas seulement sanitaire et préventive semble dans ce contexte être priorisée pour caractériser la spécificité de la discipline éducation physique.

  • 12 Depuis 1998, les manuels d’éducation physique sont les ouvrages officiels de l’enseignement de l’éd (...)

13Par délégation des textes prescriptifs de l’Ordonnance fédérale, la mission de l’éducation physique vaudoise est donc triple et a pour cible le développement des qualités de coordination, de la condition physique et des compétences sociales chez les élèves. Ces missions sont également présentes dans les plans d’études vaudois. On peut légitimement questionner le sens du glissement entre la Loi qui cite les aptitudes physiques et l’Ordonnance qui pose les termes de coordination et de condition physique. Les activités proposées dans les manuels fédéraux d’éducation physique12 (Bucher, 1998), en interaction avec ces termes lexicaux, reflètent une relation d’influence réciproque et visent des objectifs pédagogiques variés, parfois contradictoires : elles peuvent justifier l’animation de moments d’activité physique à visée ludique, la mobilisation de la motricité dans un contexte d’apprentissage ou encore l’intégration des règles sociales collectives.

14La diversité des activités physiques et sportives, initiée au cours des décennies précédentes, trouve un écho dans les programmes d’éducation physique vaudoise après 1972. Le terme gymnastique, employé depuis le xixe siècle, reste ancré dans les textes de lois et le langage courant, témoignant de l’influence des Sociétés Fédérales de Gymnastique (SFG, aujourd’hui FSG). Ces sociétés ont joué un rôle clé dans la structuration de l’éducation physique et dans la création du programme « Jeunesse et Sport ».

15Ces bases historiques doivent être envisagées comme une introduction nécessaire pour comprendre les transformations de l’éducation physique vaudoise entre 1972 et 2024, notamment sous l’angle de ses appellations et des finalités. De la formation militaire à la gymnastique hygiéniste, en passant par une approche éducative et récréative, jusqu’à l’intégration des sports, chaque phase a contribué à façonner l’éducation physique vaudoise actuelle. La partie suivante explorera les évolutions institutionnelles, pédagogiques et sociales ayant permis à l’éducation physique de s’adapter aux besoins contemporains tout en promouvant une approche inclusive et égalitaire.

4. Finalités et étymologies de l’éducation physique

16Les termes utilisés pour désigner l’éducation physique, tels que gymnastique, éducation physique, éducation physique et sportive, ou sport, reflètent une diversité sémantique et conceptuelle qui a évolué au fil du temps en Suisse. Depuis 1972, ces termes cohabitent dans le langage des élèves, des enseignants, des politiques, et des universitaires. Comme le souligne Hayoz (2023), bien que cela puisse paraître insignifiant, les dénominations d’une discipline influencent les dynamiques éducatives, les programmes d’études régionaux, et les initiatives pédagogiques au niveau fédéral, jusqu’aux premières décennies du xxie siècle.

17Dans les années 1970, les dynamiques de sportivisation dominent le paysage suisse. La publication des huit volumes de la nouvelle édition du manuel fédéral d’éducation physique entre 1975 et 1981 révèle l’apogée de l’influence du sport sur la programmation de cette discipline (Egger, 1981). À cette époque, les jeux de balle prennent le devant de la scène, reléguant les pratiques d’origine militaire, les agrès et l’athlétisme au second plan (Cordoba & Lenzen, 2018). Une nouvelle édition des manuels fédéraux d’éducation physique (Bucher, 1998), au tournant des années 2000, tente un arbitrage : « Entre les activités naturelles et culturelles [le sport], l’éducation physique a sa place. C’est aussi la place du jeu, celle peut-être où la motricité́ est la plus pure » (p. 5) ; « une éducation du physique, par le physique, au physique » (p. 6) pour le développement de l’enfant.

18Le débat autour des finalités de l’éducation physique se cristallise également autour de perspectives éducatives variées. Ce primat est notamment présent chez le directeur de la formation des enseignants d’éducation physique à Bâle, Fritz Pieth (1972), qui accorde de l’importance à réduire les logiques trop compétitives dans l’enseignement de l’éducation physique, en notant que cette discipline permet de promouvoir « l’émancipation, la participation de tous, l’indépendance et la liberté individuelle » (p. 43). Il définit l’éducation physique comme un moyen de développer la maîtrise corporelle, essentielle à l’autonomie et à la liberté individuelle. Il met en avant des objectifs tels que la capacité physique à choisir un métier, profiter des loisirs, ou utiliser le corps comme un outil d’expression esthétique. Cette vision plaide pour réduire les logiques compétitives et promouvoir l’émancipation, l’indépendance et la liberté individuelle.

19Dans les années 1980, la sportivisation continue d’influencer les orientations. Raymond Bron, président de la Commission fédérale de gymnastique et de sport en 1984, souligne l’importance du soutien public au sport pour renforcer la santé, les loisirs, et l’éducation des jeunes. Toutefois, l’école suisse affirme historiquement ne pas avoir pour mission de former des champions, mais de promouvoir une pratique physique accessible à tous. Raymond Bron insiste sur la nécessité, dans les années à venir, de renforcer le soutien des autorités publiques aux secteurs de la santé, des loisirs et de l’éducation, trois domaines où le sport joue un rôle essentiel, surtout pour les jeunes.

Cette activité est encore l’une de celles capables dans notre civilisation occidentale de soulever l’enthousiasme, de créer la joie de vivre en communauté, de susciter l’engagement bénévole et anonyme. Cette vertu, dans un monde sophistiqué et blasé est d’une importance vitale (Commission fédérale de gymnastique et de sport, 1984, p. 1).

20Les dernières années du XXe siècle marquent une tentative d’équilibre entre différentes approches. Bucher (1998) décrit l’éducation physique comme un espace entre activités naturelles et culturelles, mettant l’accent sur le jeu et le développement de l’enfant à travers la motricité pure. Cette approche tente de répondre aux attentes croissantes assignées à l’éducation physique.

21À travers son impact médiatique, le sport finit par dominer, d’un point de vue sémantique, toutes les formes d’activités physiques. De nombreuses et ambitieuses dimensions sont ainsi assignées à l’éducation physique. Certains parlent d’une « mission impossible » (Frischknecht, 1993, p. 80) et se demandent si la formation dispensée permet aux enseignants d’éducation physique d’atteindre réellement ces buts.

22L’éducation physique comporte ainsi une certaine ambivalence mise en évidence par Frischknecht (1993) dans une enquête auprès de 357 enseignants d’éducation physique de Suisse romande. Bien que cette étude date d’une trentaine d’années, les résultats n’en demeurent pas moins actuels et confirment que les enseignants d’éducation physique jouissent d’un statut différent, statut émanant « autant de l’objet de leur enseignement que de l’approche différente de la classe et des élèves qui est la leur » (Frischknecht, 1993, p. 69). Les propos des sondés, directs et sincères, montrent un décalage entre le vécu en établissement scolaire et les convictions soutenant l’Ordonnance fédérale :

nous sommes le quart-monde du système scolaire, mais il ne tient qu’à nous d’en sortir. D’une manière générale, il ressort que l’EP ne jouit pas, dans l’école, du statut qu’elle mérite : branche de troisième ordre, annexe, défouloir, délassement, elle apparaît souvent comme un loisir inutile face à l’utilité incontestée des branches dites intellectuelles. On se sent un peu la tête de Turc. Ce n’est pas au niveau de la personne, c’est vraiment la branche, ce n’est rien, de troisième ordre, c’est d’ailleurs considéré comme tel dans les branches, ce n’est jamais rien, l’éducation physique. (Frischknecht, 1993, p. 70).

23Nous verrons plus loin que l’universitarisation de la formation des enseignants d’éducation physique aurait également pour ambition de contribuer en partie à ce changement d’image.

24Les finalités de l’éducation physique semblent ainsi être plurielles, d’après les interrogés de Frischknecht (1993). Certains considèrent l’éducation physique comme un moyen d’épanouir pleinement l’individu, tandis que d’autres se concentrent principalement sur le maintien de la santé des jeunes. Il y a également ceux que l’on pourrait appeler les ambassadeurs sportifs, qui croient fermement que la pratique sportive à l’école est le meilleur moyen d’encourager une activité physique continue à l’âge adulte. Parfois, on retrouve également une dimension d’éducation morale, où des valeurs comme le courage, le fair-play et le dépassement de soi sont mises en avant. Dans notre contexte et jusqu’à nos jours, cette pluralité imprègne le langage courant où les enseignants se désignent comme profs de gym ou profs d’EPH, voire profs de sport, selon les intentions qu’ils attribuent à leur enseignement.

25En Suisse romande, l’appellation officielle de la discipline dans les plans d’étude (Ciip, 2010) reste encore en 2024 éducation physique pour l’école obligatoire. Toutefois, dans le canton de Vaud, dès 2002, les textes officiels émanant du Service de l’éducation physique et du Sport introduisent une nouvelle terminologie : le terme éducation physique et sportive côtoie dès lors sans distinction particulière le terme éducation physique.

26« Soulever l’enthousiasme, créer la joie de vivre en communauté » (Commission fédérale de gymnastique et de sport, 1984, p. 1), telles sont des assertions assimilables à l’éducation physique vaudoise actuelle. Elles sont formulées sur le versant pratique par le dispositif coopératif proposé par Bovas et Moreira (2022) pour les élèves du premier cycle primaire afin de permettre « de rendre le sport qui par nature est compétitif et sélectif, plus inclusif, visant cette quête des 3P : Participation, Plaisir, Progrès. L’un n’allant pas sans l’autre, les trois « sens » doivent interagir entre eux » (p. 8). La maxime des 3P se transmettant de génération en génération, illustre localement de manière indéniablement pertinente, la couleur de l’éducation physique vaudoise. Ces propos récents restent dans la lignée voulue par le canton, puisqu’historiquement, il y avait une opposition entre le sport de compétition et celui enseigné dans les écoles. L’école a toujours affirmé qu’elle n’avait pas pour mission de former des champions, ce qui reste indiscutable. Bron (2013) soutient depuis toujours que la dimension compétitive du sport n’est pas du ressort de l’école.

27Christophe Botfield, conseiller pédagogique vaudois, confirme dans un entretien (22 mai 2024), l’importance capitale du groupe nominal éducation physique, en mettant notamment en avant le rôle éducatif de cette discipline, dont la mission serait de « bâtir une éducation par le corps à travers des réussites ». Le plaisir des élèves passant par des réussites avant tout. L’une des missions est selon le conseiller pédagogique « de créer une cohésion de classe, de développer des compétences sociales en condition de réussite à travers le mouvement ». Plus explicitement, Botfield confirme :

Les finalités de l’éducation physique vaudoise sont d’éduquer à la pratique physique dans un collectif, d’éduquer en favorisant la réussite, d’éduquer les élèves à vivre et jouer ensemble et enfin de les éduquer à collaborer et à entrer en contact avec l’autre (entretien avec Christophe Botfield, 22 mai 2024).

28Bien que les deux terminologies, éducation physique et éducation physique et sportive, coexistent dans le canton de Vaud, il semble que les objectifs de cette discipline soient axés sur le développement personnel et l’intégration sociale de l’individu, la dimension physique étant un moyen d’atteindre ce double objectif. Cette orientation de l’éducation physique vers le développement personnel et l’intégration sociale met en lumière l’importance des compétences pédagogiques et relationnelles des enseignants. Dans ce contexte, le rôle de la formation du corps enseignant devient primordial pour garantir que ces objectifs soient atteints. Dès lors, il est pertinent de s’interroger sur l’impact de l’universitarisation des études en éducation physique sur les pratiques professionnelles et sur la qualité de l’enseignement dispensé.

5. Formation du corps enseignant en éducation physique : les retombées de l’universitarisation des études

29Comprendre les éléments historiques antérieurs à 1972 permet d’identifier les continuités, les ruptures et les adaptations dans l’organisation de la formation des enseignants d’éducation physique. La période antérieure à 1972 a en effet posé les bases du système de formation des enseignants d’éducation physique en Suisse. Les structures et pratiques développées avant cette date, telles que la création des formations à Bâle, Lausanne, Genève et Berne, influencent encore aujourd’hui les approches pédagogiques, les curriculums et les valeurs intégrées dans les formations postérieures. L’ordonnance fédérale de 1972 n’a pas émergé de nulle part, mais a été le fruit d’un processus de maturation institutionnelle. Avant 1972, les pratiques fédérales reflétaient déjà la diversité linguistique et culturelle de la Suisse. Enfin, les principes de tridimensionnalité (compétences pratiques, didactiques et méthodologiques) évoqués par Madeleine Salzmann, cheffe de l’Unité de coordination des Hautes écoles (2009) trouvent leur origine dans les formations mises en place avant 1972. Ces fondements permettent de mieux comprendre les défis et les débats qui ont façonné l’ordonnance fédérale de 1972 et ses mises à jour.

30Une formation pour l’obtention des diplômes fédéraux de maître d’éducation physique a été mise en place durant la première moitié du xxe siècle, tout d’abord à l’université de Bâle depuis 1922/1924, puis à Lausanne dès 1942, à Genève dès 1945, et enfin à l’université de Berne, dès 1968 (Schmid, 2009). Madeleine Salzmann (2009) est d’avis que « le sport représente un cas particulier dans la formation du corps enseignant », en raison de sa tridimensionnalité qui convoque des compétences pratiques, didactiques et méthodologiques dont l’acquisition « en théorie » seulement semble inconcevable (Schmid, 2009, p. 1). À ce stade, l’utilisation du terme sport par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP, 2010) pour désigner la formation à l’enseignement de l’éducation physique illustre une particularité suisse : le fédéralisme. Les textes officiels, discutés collégialement par les représentants des trois principales régions linguistiques, sont ensuite traduits dans chacune des langues régionales. Historiquement, le terme allemand Turnen se traduit de manière transparente en français par gymnastique. Cependant, Sporterziehung n’est pas traduit littéralement par éducation sportive en français, mais par éducation physique. Cette distinction souligne la confusion possible entre deux domaines : le sport et l’éducation physique. Elle en questionne pour le moins leur filiation afin de définir la spécificité de l’éducation physique, voire son « originalité » (Bucher, 1998, p. 5).

31À Lausanne, dès 1942, la session de formation se déroule tous les trois ans, puis dès 1977 chaque année. Les sessions du Centre de Formation des Maîtres d’Éducation Physique (CFMEP), directement rattaché au rectorat, se succèdent. L’admission au CFMEP (numerus clausus) est exigeante et nécessite une grande polyvalence sportive, puisque seuls les 30 premier.ère.s élues et élus réussissent le concours d’entrée basé sur une douzaine de sports différents. Ce cursus, durant les 36 sessions de son existence, comprend des enseignements théoriques, pratiques et une formation pédagogique, « avec une importante dimension pédagogico-didactique. Ancrée dans le terrain, la formation offre un nombre d’heures conséquent pour les stages en situation réelle, à hauteur d’une soixantaine d’heures accompagnées par un maître formateur » (Quin & Vonnard, 2022, pp. 229-230). Il semblerait qu’en effet, la formation sur le terrain bénéficie d’une dotation horaire particulièrement généreuse, souvent au détriment d’une véritable approche plus scientifique et universitaire (Quin, 2023). Parallèlement à la formation pédagogique sur le terrain, les pratiques sportives occupent une place prépondérante pendant la formation au CFMEP. L’objectif principal reste toutefois de comprendre et de maîtriser les matières scolaires enseignées aux élèves de l’enseignement obligatoire.

32La mutation de la formation des maîtres d’éducation physique, présente à Lausanne depuis le milieu du xxe siècle, vers un cursus universitaire s’est mise en place graduellement. En 1995, l’Institut des Sciences du Sport et de l’Éducation Physique (ISSEP) succède au CFMEP (le Diplôme fédéral de maître d’éducation physique est définitivement abandonné en 2004). L’ISSEP est rattaché à la faculté des sciences sociales et politiques (SSP) de l’université de Lausanne. Cette intégration nécessite l’engagement d’un professeur (Françoise Schenk, docteure en biologie), un profil rare à l’époque en Suisse romande, où les thèses de doctorat en sciences du sport restent peu fréquentes. De plus, dans un contexte de concurrence accrue entre les universités sur les plans national et international, il semble indispensable de recruter une personne dotée d’un réseau international pour positionner rapidement la nouvelle institution dans le domaine de la recherche. La France voisine, où les sciences du sport sont déjà bien établies, représente alors un vivier de recrutement significatif, répondant également aux besoins en enseignement en langue française (Collinet & Taleb, 2007). La volonté d’harmonisation des systèmes de formation en Europe, actée par les 29 signataires de la Déclaration de Bologne le 19 juin 1999 (dont la Suisse), marque une étape clé dans cette évolution. Les objectifs de la Déclaration incluent, entre autres, la reconnaissance des diplômes en Europe, l’introduction de deux cursus (Bachelor, puis Master), un système de crédits, ainsi que la promotion de la mobilité estudiantine et de la coopération européenne en matière d’enseignement supérieur (Déclaration de Bologne). Ce n’est qu’après cette déclaration, avec la mise en œuvre des réformes éducatives, que les plans d’études sont révisés en 2006, entraînant une division entre le cursus académique au sein de l’université et la formation pédagogique assurée par la Haute école pédagogique. En 2009, l’ISSEP devient officiellement l’Institut des Sciences du Sport (ISSUL), toujours intégré à la faculté des SSP mais désormais sous une tutelle conjointe avec la faculté de biologie et de médecine.

33Le recrutement de professeurs, cette fois dans les domaines de la sociologie du sport (Fabien Ohl) et de l’histoire du sport (Nicolas Bancel) se poursuit. Les enseignants d’éducation physique locaux enseignent sous contrat de vacataire les différentes disciplines sportives appelées de nos jours encore, les pratiques. Les enseignements académiques sont tous dispensés par des nouveaux recrutés qui n’ont pas connu le CFMEP, notamment historiens, sociologues, psychologues, physiologistes, créant « les conditions d’une opposition entre théorie et pratique » (Quin & Vonnard, 2022, p. 7). Dans ce nouveau contexte, l’orientation en enseignement de l’éducation physique proposée au niveau Master, n’est plus l’unique enjeu de la formation, puisque différentes orientations cohabitent, contrairement à l’époque du CFMEP.

34L’universitarisation de la formation des enseignants d’éducation physique a en effet ouvert d’autres champs de formation avec le sport comme objet (activités physiques adaptées, enseignement du sport, entraînement et performance, gestion du sport et des loisirs, sciences sociales et sport) pour les deux années menant à un Master universitaire en sciences du mouvement et du sport. Alors que le Master est un titre libellé en sciences du mouvement et du sport, le Bachelor l’est pour sa part en sciences du sport et de l’éducation physique, alors même qu’aucun axe correspondant à l’enseignement n’est présent dans le plan d’études de niveau Bachelor.

35L’universitarisation de la formation joue ainsi un rôle clé dans les dispositifs de formation et la place de la pédagogie et de la didactique des activités physiques et sportives. En parallèle, l’expérience pratique encadrée en milieu professionnel n’est plus considérée, car dévolue à la Haute école pédagogique dont la mission est de former, par des dispositifs d’alternance, aux métiers de l’enseignement. Cet institut de formation accueille les titulaires d’un Bachelor ou d’un Master en sciences du sport issus d’une université et c’est en son sein que la didactique, la pédagogie et la formation pratique en stage sont dispensées.

36Depuis sa création en 2010, l’ISSUL se veut être un pôle d’excellence sportive, autant dans le champ de la formation que dans celui de la recherche, ce qui semble être plutôt novateur dans le contexte vaudois et s’intègre harmonieusement dans le panorama lausannois qui siège en tant que capitale olympique. La création de l’ISSUL « permet indéniablement de faire un saut quantitatif et qualitatif en matière de recherches » (Quin & Vonnard, 2022, p. 9), contribuant à creuser le fossé entre une solide formation théorique, éloignée des préoccupations enseignantes, en milieu académique et une formation pratique, peinant à articuler les concepts théoriques, à l’institut pédagogique (HEP).

37L’utilisation exclusive du terme sport pour qualifier les contenus d’une formation destinée à l’enseignement de l’éducation physique soulève des questions sur le lien que l’université tisse entre les sciences du mouvement et du sport et l’éducation physique. Ce choix de terminologie, ainsi que la séparation entre l’université et la HEP (jadis unifiées dans le CFMEP), marquent une étape significative dans l’histoire de l’éducation physique vaudoise.

6. La recherche en sciences du sport

38Les collaborations de l’ISSUL avec le Service des sports universitaires de l’université (SSU) et de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) sont désormais une priorité, avec notamment l’intégration de laboratoires en sciences du sport au sein du centre « Sport et Santé » afin de promouvoir et divulguer la recherche en sciences du sport. Les recherches se profilent toutefois très majoritairement sur le phénomène sportif (e. g., performance, enjeux sociaux et culturels du sport, impacts économiques et médiatiques) en tant qu’objet d’étude, l’éducation physique (en tant que discipline scolaire) n’étant que rarement sous la loupe des chercheurs. La recherche scientifique en matière de sport concerne le chapitre 4 de l’Ordonnance fédérale. Dans l’article 27, le sport remplace d’ailleurs l’éducation physique. « L’EFSM (école fédérale de sport de Macolin) s’occupe de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée dans le domaine des sciences sportives telles que la médecine, la sociologie, la psychologie et la pédagogie sportives, ainsi que de l’aménagement des installations de sport » (Ordonnance concernant l’encouragement de la gymnastique et des sports, 1987, état le 23 novembre 2004). Les buts de la recherche ainsi que ses liens avec l’éducation physique scolaire ou la formation à l’enseignement ne sont ici guère explicites. La scission entre la recherche en sciences du sport et l’éducation physique semble devenir de plus en plus marquée, avec un fort accent mis sur la scientificité des pratiques sportives dans les universités, au détriment d’une application pédagogique efficace et concrète dans les écoles. Cette tendance soulève des interrogations sur la place de l’éducation physique dans les formations et la pertinence d’une approche trop théorique pour préparer les futurs enseignants à la réalité du terrain.

39Avec la modification de la formation des enseignants, conformément à Bologne, les études semblent abandonner le métier « enseigner » au profit du travail scientifique. Un conseiller pédagogique (Schmid, 2009) se pose la question si les connaissances scientifiques à elles seules suffisent pour tendre vers un enseignement efficace ?

Les connaissances scientifiques peuvent éventuellement servir de base pour enseigner le sport et le mouvement ainsi que les effets qui en découlent. La mise en application et la pratique cependant restent très importantes. En plus de l’aspect scientifique, il faut aussi porter de l’intérêt à la compatibilité avec le degré scolaire (Schmid, 2009, p. 3)

40Ce courant d’universitarisation semble, depuis le début des années 2000, avoir entériné une scission entre les pans scientifique et pédagogique de la formation : à l’université la scientificité des pratiques sportives ; aux Hautes écoles pédagogiques (HEP) leur application didactique. La nouvelle organisation pourrait sembler logique. Elle entraîne pourtant des effets secondaires indésirables. Par sa planification successive, le titre universitaire étant obligatoire pour l’entrée en HEP, le cursus universitaire prive les futurs enseignants d’éducation physique, durant plusieurs années d’études de véritables interactions avec le monde éducatif, en particulier par l’interdiction d’accéder à des stages en milieu scolaire public. Dans le même temps, l’accent accru sur l’universitarisation engendre un désintérêt relatif pour la composante pratique des formations dans les instituts de sciences du sport, au profit d’une approche plus académique (projets de recherche, publications, etc.), particulièrement dans les sciences de la vie (Quin, 2023).

41L’ISSUL abrite en effet le centre interdisciplinaire de recherche sur le sport. Bien que l’intitulé « éducation physique et sportive » côtoie, dans le descriptif, le sport d’élite, le sport-santé et le sport-loisirs, aucun des 12 axes de recherche ne semble la concerner :

  • Jeux olympiques et mondialisation du sport

  • Gouvernance et management

  • Dopage

  • Droit, intégrité du sport et régulation

  • Entraînement et performance

  • Biologie de l’exercice

  • Activité physique adaptée, sport et santé

  • Médecine du sport

  • Sport et territoires touristiques

  • Sport et genre

  • Médias

  • Histoire, identité et religion

42Dans ce champ également, la division des buts poursuivis entre l’université et la Haute école pédagogique est indéniable. On peut constater que la recherche liée à l’enseignement de l’éducation physique trouve une place dans l’institut de formation pédagogique. En effet, divers axes de recherche sont présents dans l’unité d’enseignement et de recherche en didactiques de l’éducation physique de la HEP Vaud, avec des projets sur les enseignants débutants, le développement professionnel, l’alternance entre la théorie et la pratique, les plateformes numériques, l’intérêt en situation ou encore l’évaluation. Pour conclure cette partie, l’évolution des quelque 50 dernières années montre que l’universitarisation de la formation a intégré de manière importante les recherches scientifiques sur le sport. La recherche en éducation physique n’a pour sa part pris naissance que depuis une douzaine d’années au sein de l’institut de formation pédagogique. Du temps du diplôme fédéral du CFMEP, les mémoires de fin d’étude étaient en majorité liés à des enjeux d’éducation physique, alors que les travaux de Master de l’ISSUL sont orientés sur les sciences du sport. La recherche en éducation physique était présente au CFMEP, essentiellement à travers Arturo Hotz (1985) pionnier suisse en histoire du sport, ou alors dévolue à Macolin dans le cas des sciences du sport. Il est dès lors légitime de se questionner sur l’influence de la séparation entre la recherche en sciences du sport et la formation pratique des enseignants d’éducation physique au niveau de la qualité de l’enseignement de l’éducation physique en milieu scolaire. Ce fossé semble se combler progressivement depuis une douzaine d’années par l’apparition de travaux autour de préoccupations enseignantes à la Haute école pédagogique.

7. Conclusion

43L’évolution de l’instruction publique en Suisse, notamment l’intégration des trois périodes d’éducation physique dans les curricula scolaires, a marqué un tournant décisif dans la promotion de l’éducation physique. Les réformes inscrites dans la Constitution fédérale en 1971 et l’Ordonnance fédérale de 1972 ont non seulement rendu l’éducation physique obligatoire pour tous, mais également uniformisé les périodes d’enseignement à travers les cantons, assurant ainsi une base commune pour tous les élèves helvétiques. L’analyse historique de l’éducation physique vaudoise au cours des 52 dernières années révèle un ancrage fort lié aux objectifs de l’Ordonnance fédérale (et pas uniquement à l’aspect santé inclus dans la Loi), où le développement des qualités de coordination et de la condition physique côtoie celui des compétences sociales. Cette conception confirme dès lors la terminologie d’éducation physique se défendant d’un quelconque rapprochement avec l’éducation physique et sportive des voisins français ou avec l’éducation physique et à la santé des Québécois. Alors que la formation pédagogique depuis le début des années 2000 est dévolue à la HEP et tente de former les enseignants de demain dans ce même ancrage, la formation académique universitaire s’oriente, elle, vers une approche centrée sur les sciences du sport. Le transfert et la vulgarisation des recherches sur le terrain sont en ce sens privilégiés avec la HEP, en réponse notamment aux besoins des élèves et des enseignants vaudois, et aux visées prioritaires des textes prescriptifs, également dans les domaines transversaux. Cette perspective met en lumière l’importance d’une approche holistique et préconise une collaboration accrue entre les institutions éducatives et les chercheurs pour faire perdurer et enrichir la spécificité de l’enseignement de l’éducation physique dans le canton de Vaud. Comme le mentionnait Raymond Bron il y a une quarantaine d’années, avant l’universitarisation de la formation, « malgré le fait que l’éducation physique est indispensable au développement de l’être humain, [on] continue de jeter sur elle un regard condescendant, parfois même dédaigneux, on continue de n’y voir qu’un sympathique délassement » (Bron, 1983, p. 16). Or, cette analyse montre que l’ambition des acteurs d’aujourd’hui et de demain de l’éducation physique vaudoise est de pérenniser les prescriptions de l’Ordonnance fédérale afin de favoriser le développement personnel, social et physique des élèves, à travers des réussites favorisant le plaisir. Tant les textes prescriptifs que les acteurs montrent que les finalités de l’éducation physique vaudoise dépassent largement celles liées aux enjeux de santé publique. Cette analyse montre également le risque d’une confusion liée aux termes sport et éducation physique, au fil de la formation et dans la lecture des textes officiels. Comme l’étude en rend compte, les appellations contiennent une histoire située dans un contexte. En ce sens, elles ne sont pas transparentes et exigent une attention particulière dans le milieu professionnel, en formation et dans la recherche. Les attentes élevées et plurielles de l’éducation physique en font-elles une mission quasiment impossible à accomplir ?

44En conclusion, les enseignants d’éducation physique semblent également confrontés à un problème de légitimité. Cela pourrait être dû à l’absence, jusqu’à la fin du xxe siècle en Suisse romande, d’une discipline académique de référence produisant des savoirs savants, comme c’est le cas pour d’autres matières scolaires telles que l’histoire ou les mathématiques, qui légitiment leurs compétences. Cette lacune a en partie contribué à un processus de professionnalisation, et donc de reconnaissance, beaucoup plus long pour les enseignants d’éducation physique en comparaison à leurs collègues d’autres disciplines scolaires (Czáka, 2021).

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Notes

1 Louis Burgener a mené une réflexion sur l’importance de l’éducation physique en Suisse et son impact sur le développement de la jeunesse, en lien avec les politiques publiques et les préoccupations sociétales de l’époque.

2 Fritz Pieth a exploré les dimensions sociales, culturelles, politiques et économiques du sport en Suisse, en soulignant ses transformations et son rôle au sein de la société suisse.

3 Jean-Claude Bussard conclut que l’éducation physique en Suisse, entre 1800 et 1930, a traversé un processus de quête d’identité. Influencée par des courants européens, elle a été modelée par des enjeux sociaux, militaires et éducatifs. 

4 La Constitution définit les grands principes, la loi fédérale légifère sur des questions précises dans un domaine donné, et les ordonnances fédérales précisent les modalités pratiques pour appliquer ces lois.

5 Les ordonnances sont des actes juridiques établissant des règles de droit, situées sous le niveau de la Constitution et des lois. Elles servent à mettre en œuvre et à compléter les dispositions législatives.

6 Ordonnance fédérale du 21 décembre 1972 sur l’éducation physique à l’école.

7 Friedrich Ludwig Jahn souhaite inspirer à la jeunesse allemande un idéal héroïque, l’amour de l’effort et du risque, ainsi que le respect de l’obéissance, dans le cadre d’une nation unifiée. Privilégiant les exercices de gymnastique avec des agrès, il fonde à partir de 1805 les premiers « Turnvereine », où l’on valorise les défilés militaires, l’uniformité vestimentaire et le tutoiement. Dans cette perspective patriotique et militaire, les femmes trouvent peu de place. Jahn est généralement reconnu comme le principal fondateur de la gymnastique (Martin, 2008).

8 La gymnastique suédoise, développée par Pehr Henrik Ling au début du xixe siècle, intègre les mouvements traditionnels de la gymnastique avec des exercices de kinésithérapie. Cette méthode se fonde sur les connaissances anatomiques humaines de l’époque, reposant sur une analyse détaillée des mouvements corporels (Blueback, 2022).

9 Numa Yersin (1916-1982), instituteur et enseignant d’éducation physique formé à Bâle en 1939. Il est chef du service cantonal vaudois « Jeunesse et Sport » de 1972 et 1977 (Leuba, 1977).

10 Arturo Hotz (1944-2014), scientifique, historien et philosophe du sport suisse.

11 Jeunesse et Sport est un programme suisse d’encouragement du sport destiné aux enfants et aux jeunes. La Confédération octroie dans ce but des subventions aux organisateurs de cours et de camps de sport, dans la mesure où ceux-ci remplissent les exigences légales de J+S. https://www.jugendundsport.ch/fr/jeunessesport-le-programme-dencouragement-du-sport-de-la-confederation

12 Depuis 1998, les manuels d’éducation physique sont les ouvrages officiels de l’enseignement de l’éducation physique en Suisse. Publiés par la Confédération, ils concernent tous les degrés scolaires, de l’école enfantine au secondaire II. Ils sont traduits dans les différentes langues nationales.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Magali Descoeudres, François Ottet et Aurélie De Mestral, « L'éducation physique dans le canton de Vaud : interactions entre appellations, finalités, formation et recherche de 1972 à 2024 »eJRIEPS [En ligne], 58 | 2025, mis en ligne le 10 septembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ejrieps/10261 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14bi9

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Auteurs

Magali Descoeudres

Haute école pédagogique du canton de Vaud (HEP-Vaud), UER d’éducation physique et sportive, avenue de Cour 25, 1014 Lausanne, Suisse.

Articles du même auteur

François Ottet

Haute école pédagogique du canton de Vaud (HEP-Vaud), UER d’éducation physique et sportive, avenue de Cour 25, 1014 Lausanne, Suisse.

Aurélie De Mestral

Haute école pédagogique du canton de Vaud (HEP-Vaud), UER des sciences humaines et sociales, avenue de Cour 33, 1014 Lausanne, Suisse.

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Droits d’auteur

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