Mémoires viatiques : Simone de Beauvoir, se dire par le voyage
Résumés
Notre article s’interroge sur la manière d’écrire le voyage et s’écrire quand on est une femme, et qu’on s’appelle Simone de Beauvoir. En effet, Simone de Beauvoir est connue comme écrivaine, mais non comme écrivaine voyageuse. Nous analysons ici les rouages de son écriture mémorielle, qui sont forcément viatiques. Les références au voyage sont omniprésentes, couvrant l’ensemble des domaines artistiques, intellectuels et politiques. Beauvoir centre son récit mémoriel sur la construction d’un soi en mouvement, d’abord en imagination, essentiellement par les livres, puis, de plus en plus, par le voyage lui-même. Lorsqu’elle s’écrit en voyage, elle efface progressivement les disparités biologiques femme/homme pour se montrer en individu qui marche, prend le train ou l’avion, proposant un récit de soi qui va au-delà de la biologie. Ce récit de soi est écrit de plus en plus à chaud, le temps entre le vécu et l’écriture se réduit, d’où la teinte de plus en plus sombre de l’écriture mémorielle, gangrenée par les amours finissantes et le poids de la Guerre d’Algérie, Beauvoir se situant aux côtés des résistant·es algérien·nes, pour la décolonisation et la fin de l’empire français. Voyager, pour Beauvoir, est s’engager contre le patriarcat et à gauche de l’échiquier politique.
Plan
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- 1 Maurice Allain, Histoire générale de la littérature française, Paris, A. Quillet, 1922.
- 2 Sabrina Sinigalia-Amadio, « Le genre dans les manuels scolaires français. Des représentations stéré (...)
- 3 Voir par exemple Martine Reid (dir.), Femmes et littérature. Une histoire culturelle, Paris, Gallim (...)
1S’insérer dans le cadre de l’écriture de soi semble aisé quand on est une femme, car ce mode de communication est tourné vers l’intériorité. Il ne concernerait qu’une vie concentrée sur une spatialité restreinte, celle du foyer et des relations mondaines, puisque l’accès à l’écriture a été longtemps réservé aux classes dirigeantes, les femmes de la haute société s’y frayant un chemin chaotique. En outre, l’histoire littéraire canonique, celle enseignée de l’école à l’université et présente dans les bibliothèques publiques et privées, a choisi d’ignorer les autrices, tel le manuel de Maurice Allain1. Au mieux, elle les met en avant de manière rapide et uniquement dans des genres considérées comme « féminins » : « romans-fleuves » de Mlle de Scudéry, « roman champêtre » de George Sand, autobiographie déguisée ou non de Colette, souvenirs tragiques de Simone de Beauvoir (Lagarde et Michard, 1957-1966), voire regroupement thématique sous le sceau de « l’écriture au féminin » (Henri Mitterrand, 1991). Les manuels de Lettres ignorent toujours la diversité des autrices au début du vingt-et-unième siècle2. Impossible que ces dames écrivent, et écrivent des romans politiques, des essais critiques dignes de foi, des poèmes historiques ou des pièces de théâtre3. Comment donc écrire « je » sans tomber dans les cadres sexistes établis par le patriarcat critique ?
- 4 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, Thèse de (...)
2Être une femme qui voyage tout au long du xxe siècle et qui écrit son vécu, qu’est-ce donc pour Simone de Beauvoir ? En outre, en quoi l’expérience mémorielle de Beauvoir ne peut se dire que par le voyage ? L’influence de ses déplacements, dont ceux contemporains de ses écrits de soi, est-elle tangible dans les temps de publication serrée des tomes de ses mémoires (1958-1963, 1972) ? Nous commenterons les choix beauvoiriens dans ses mémoires, afin de délimiter les contours du portrait qu’elle y trace d’elle-même : femme écrivaine voyageuse, dépassant au final les cadres essentialistes du « féminin » et du « masculin4 ». Puis, nous verrons comment le voyage est à la fois la base et le lien indispensables à l’écriture mémorielle. Nous terminerons en examinant l’influence de la période historique et du vécu de l’écrivaine pendant la rédaction de ses mémoires.
Une femme ? qui voyage
3Le récit de voyage au féminin est, tout comme l’écriture de romans, d’essais, d’autobiographie, une constante au cours des siècles et, à l’instar de l’ensemble des littératures au féminin, nous continuons à les redécouvrir. Dans le chapitre « Voyage et genre, une interrogation renouvelée » de l’ouvrage Le Voyage au féminin, qu’il a dirigé en 2008, Nicolas Bourguignat, enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg, souligne :
- 5 Nicolas Bourguinat, « Voyage et genre, une interrogation renouvelée », Nicolas Bourguinat (dir.), L (...)
[...] la recherche a mis en évidence que, grâce à la pratique même du voyage prise comme passe-temps ou comme témoignage, et grâce à la pratique même du voyage avec ses épreuves et ses difficultés, les femmes concernées accédaient à une forme de visibilité dans l’espace public, à une manière de considération pour soi, et à un itinéraire de redécouverte de soi comme sujet5.
Le voyage comme thérapie de la confiance et de l’affirmation de soi pour les femmes rejoindrait donc l’écriture autobiographique (le voyage comme passe-temps) et mémorielle (le voyage comme témoignage). Si Beauvoir nomme très peu d’écrivaines voyageuses dans ses mémoires, préférant s’impliquer dans une généalogie viatique aux masculin (Gide, Barrès, Duhamel, Morand, entre autres), il n’empêche que ses récits de voyage sont, en partie, genrés.
- 6 Tiphaine Martin, « Caste, race ou sexe ? Théorie des parallèles chez Simone de Beauvoir », Voyages (...)
- 7 Id., « I. C. Écrire le voyage pour Simone de Beauvoir. 1) Je(ux) de masques », in Les Récits de voy (...)
4Avant d’en arriver aux mémoires, attardons-nous un bref instant sur Le Deuxième Sexe, écrit juste après son premier voyage de 1947 aux États-Unis. Ce tour nord-américain est l’occasion pour la voyageuse de voir la ségrégation raciale au quotidien dans l’ensemble des régions parcourues, mais aussi de constater l’aliénation féminine, qu’elle soit blanche, brune ou noire. Ce vécu attentif est visible dans son récit de voyage L’Amérique au jour le jour, paru en 1948, et dans Le Deuxième Sexe. Nous avons pu montrer l’importance des termes « caste », « race » et « sexe » dans cet essai, ainsi que le choix beauvoirien de tracer des parallèles entre femmes blanches, Juifs, Afro-Américain·es et colonisé·es francophones, excluant tout racisme de sa part6. La mémorialiste utilise donc ses voyages pour l’écriture de ses essais, puis utilise ses essais pour écrire ses mémoires sous un prisme de genre7.
5Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse la condition féminine, et le prisme viatique n’en est pas absent. Pour l’essayiste, entre « coudre ou faire de la bicyclette », il faut choisir. Choisir une posture figée en intérieur, ou le vent de la liberté, dehors, en sculptant son corps et en découvrant le monde. Beauvoir, ancienne professeure de philosophie, préconise l’enseignement du sport aux filles pendant leur scolarité. Elle insiste également sur l’importance d’ouvrir son espace quand on est femme. Une chambre à soi, certes, mais aussi un vélo à soi.
6Beauvoir n’est pourtant pas naïve au point de promouvoir la liberté spatiale féminine sans y mettre de freins. Ainsi, elle établit un parallèle entre une jeune fille qui voudrait voyager seule en 1948 et le parcours dans le désert de T. E. Lawrence, grand voyageur dès sa jeunesse dans les années 1910, puis espion pour la Couronne britannique. Lawrence d’Arabie n’a pas subi de harcèlement sexuel, une jeune fille se promenant seule, si :
- 8 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II, Paris, Gallimard, 1987, p. 556.
Sans doute aujourd’hui la jeune fille sort seule et peut flâner aux Tuileries ; mais j’ai dit déjà combien la rue lui est hostile : partout des yeux, des mains qui guettent ; qu’elle vagabonde à l’étourdie, les pensées au vent, qu’elle allume une cigarette à la terrasse d’un café, qu’elle aille seule au cinéma, un incident désagréable a vite fait de se produire ; il faut qu’elle inspire du respect par sa toilette, sa tenue : ce souci la rive au sol et à soi-même. « Les ailes tombent. » À dix-huit ans, T. E. Lawrence accomplit seul une vaste randonnée à bicyclette à travers la France ; on ne permettra pas à la jeune fille de se lancer dans une pareille équipée : encore moins lui serait-il possible comme Lawrence le fit un an plus tard de s’aventurer à pied dans un pays à demi désert et dangereux. Cependant de telles expériences ont une incalculable portée : c’est alors que l’individu dans l’ivresse de la liberté et de la découverte apprend à regarder la terre entière comme son fief8.
La penseuse marque la dépendance éducative de la jeune fille mineure, retenue en lisières par ses parents et la société, alors qu’à âge égal, Lawrence a eu le droit de partir en solitaire pour une très longue expédition. Et ce, sans se soucier de son apparence physique, alors que la mode de chaque époque entrave les femmes dès leur enfance. Comme dans le reste de son essai, Beauvoir préfère parler de la multitude de jeunes filles de la bourgeoisie et de la classe moyenne françaises plutôt que des grandes voyageuses, elle qui admire pourtant Andrée Viollis et son Indochine S.O.S. (1931).
7C’est dans ses mémoires que Beauvoir se montre en liberté, donc en voyage. Comme elle le souligne dans La Force des choses en évoquant la genèse du Deuxième Sexe, le fait d’être une femme ne l’a pas entravée dans son existence. Du moins, consciemment.
- 9 Id., La Force de l’âge, in Mémoires. I., Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2018, p. 409.
- 10 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2018, p. 2 (...)
- 11 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 880.
- 12 Id., La Force des choses. I., in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit., 2018, p. 996.
8Lorsqu’elle se penche sur son éducation et sur son parcours, son constat est tout autre. C’est ainsi qu’elle va écrire ses mémoires en utilisant les analyses féministes présentes dans son essai de 1949. L’autrice parle de l’apparition de ses règles et de sa gêne lorsque son père y fait allusion, d’expériences de masturbation en pleine nature, d’une robe enfantine trop ajustée sur sa poitrine adolescente. Puis, à l’âge adulte, la voyageuse évoque la honte sexuelle qu’elle éprouve lorsque Sartre lui manque et qu’en train, « une main anonyme pouvait éveiller au long de ma jambe un trouble qui me bouleversait de dépit9. » Beauvoir décrit également le harcèlement sexuel et les tentatives de viol dont elle peut être victime lorsqu’elle voyage, notamment dans les pays du pourtour méditerranéen (Provence française, Maghreb). De même, elle souligne le machisme qui règne dans l’espace extérieur, par exemple en Turquie10 et en Égypte11. Les femmes disparaissent alors, laissant les hommes maîtres de la rue et des terrasses de café. Beauvoir ne laisse rien au hasard dans son fil narratif, mais plutôt sur un mode négatif. Ainsi, elle préfère parler du viol collectif subie par une touriste anglaise en Tunisie12, au début des années cinquante, plutôt que de montrer des voyageuses comme elle, c’est-à-dire qui n’hésitent pas à se promener seules, sans trop courir de risques malgré tout, et sans pour autant conquérir des sommets encore infranchis. Beauvoir est une voyageuse au long cours plutôt qu’une aventurière comme Alexandra David-Néel. Elle reste seule sujet du récit, donc seule sujet du voyage, donc seul exemple à suivre.
- 13 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit.(...)
9Simone de Beauvoir a choisi de parler d’elle en se plaçant au sein d’une situation historique, politique et culturelle précise. Le moi beauvoirien est celui d’une personne qui est le produit d’un déterminisme socio-historique strict. Cependant, la base de l’écriture, style et récit, n’est pas la rigidité des faits mondiaux, mais bien le mouvement perpétuel d’une femme pour qui le voyage est la vie même. Beauvoir choisit de se montrer à son lectorat comme voyageuse moderne, c’est-à-dire sans atteindre des sommets inaccessibles ou des profondeurs immenses, mais comme un individu qui reste dans un cadre urbain et naturel, sans prises de risques inutiles – encore que le courage de la femme Simone de Beauvoir soit démontrable, même si elle affadit volontairement les tentatives de viol et le harcèlement sexuel dont elle est souvent l’objet, que ce soit pendant ses randonnées provençales et dans ses promenades dans le désert tunisien13.
- 14 Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui : entretiens, Paris, Mercure de France, 1984, p. 89
10L’image que l’autobiographe donne de la construction de son corps est celle d’une chair qui se libère progressivement des tabous de son milieu et de son sexe. Elle est très franche dans le récit de son rapport à son corps, mais la transcription est plus pudique lorsqu’elle arrive à la narration de son âge adulte. Cette retenue peut s’expliquer par le poids de son éducation, qui a perduré dans l’écriture de soi, comme elle le déclare dans un entretien avec Alice Schwarzer en 1974, et qui l’a empêchée d’être franche sur sa sexualité14. Une autre raison que nous pourrions avancer tient au fait que Beauvoir, ayant expliqué les fondements de son rapport à son propre corps, n’a pas jugé bon de le développer ultérieurement.
- 15 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit (...)
- 16 Ibid., p. 48.
11Le corps beauvoirien se dessine nettement, à Paris et en voyage. À Paris, ce corps est entouré d’une série d’interdits et de tabous. La mémorialiste mentionne le lien entre contrôle du corps féminin, règles sociales et religieuses. Elle peint le déni de son propre corps lorsque sa bonne Louise la « frictionnait alors avec une vigueur qui m’interdisait toute complaisance15 ». Cette « inconvenance » est tout d’abord illustrée par Beauvoir non pas à partir de ce qu’elle ressent, mais de ce que les adultes lui renvoient comme images de l’inconvenance. Elle rapporte ses expériences dans ce domaine par le biais de films vus et d’ouvrages lus, et des interdits que lui pose sa mère à ce propos. Ainsi, Simone n’est plus conduite au cinéma par ses parents à partir de l’âge de douze ans, après avoir vu en leur compagnie Le Roi de Camargue d’André Hugon16, film de 1922, d’après le roman de Jean Aicard, où la nudité féminine joue un rôle érotique certain, le tout dans les manades du sud de la France. Tout est prétexte, dans la transcription mémorielle, à parler de voyage, donc à poser les jalons viatiques qui forment le portrait de Beauvoir comme voyageuse.
- 17 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit., p. 434.
- 18 Ibid.
- 19 Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir : exploratrice, voyageuse ou touriste ? », Dominique Brechemi (...)
12En voyage, l’écrivaine reste discrète sur ses ressentis physiques et physiologiques. Une fois campé son refus du « classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de Loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches17 », elle ne revient plus sur sa résistance vestimentaire à l’ordre social, comme elle l’écrit dans La Force de l’âge18, qui n’est pas un déni de la différence des sexes, puisqu’elle préfère une robe à une jupe, c’est-à-dire qu’elle choisit entre deux vêtements assignés aux femmes, à cette époque19.
- 20 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 637.
- 21 Ibid., p. 451.
- 22 Ibid.., p. 640.
- 23 Ibid.., p. 784.
13L’autobiographe délègue à d’autres personnes le soin de représenter le côté impudique de ses mémoires. Ainsi, c’est son compagnon Sartre qui fait des plaisanteries scatologiques sur leur ami Jacques-Laurent Bost à Athènes20, c’est Sartre qui urine sur le tombeau de Chateaubriand21, c’est une hôtelière d’Athènes qui conseille à Bost de prendre la mer comme toilettes22, c’est Nathalie Sorokine, une des compagnes de Beauvoir, qui se lave les mains dans un bénitier à Évreux et le visage dans une salle de restaurant à Louviers, pendant l’Occupation23. Il y a évidemment un aspect genré à cette répartition des actions : aux hommes l’exhibition sexuelle, à la jeune fille la révolte contre la bienséance catholique et bourgeoise.
14Beauvoir ne répugne à parler de son intimité qu’à partir du deuxième volume de son autobiographie, comme si sa chair enfantine était suffisamment détachée d’elle pour qu’elle puisse l’évoquer dans ses moindres détails, sans que nous oubliions l’aspect « roman d’apprentissage » des Mémoires d’une jeune fille rangée. Les autres parties sont voilées, même dans les narrations viatiques, puisque Beauvoir ne se décrit que par fragments, et qu’elle ne décrit pas son habillement complet. Seul l’âge impose un ralentissement à l’activité de son corps. Simone de Beauvoir se ménage, par exemple lorsqu’elle s’achète une voiture, après la Seconde Guerre mondiale.
- 24 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I. in Mémoires. I., op. cit., p. 998.
15C’est un corps hétéronormé que la mémorialiste présente à son lecteur. Elle efface toute défaillance pouvant laisser entrevoir une Beauvoir moins confiante en sa chair, comme à la fin de La Force des choses, désespoir qu’elle nie dans Tout compte fait. Lorsque la mémorialiste se positionne en tant que sujet féminin dans un contexte viatique, c’est toujours sur un mode négatif. La « spécificité féminine » apparaît quand il y a des problèmes : viols, hommes trop empressés auprès de la voyageuse solitaire ou connotée comme existentialiste, c’est-à-dire forcément débauchée, selon les clichés alors en vigueur24.
- 25 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit.(...)
16La grande majorité des expériences viatiques de Beauvoir auraient pu être tout aussi bien vécues par un homme. C’est un corps strictement féminin du point de vue de la biologie, cependant Beauvoir en masque les particularités biologiques à partir de la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée, qu’elle soit ou non en voyage. Pas de description de ses jambes, de sa poitrine, ni de ses règles dans La Force de l’âge, La Force des choses et Tout compte fait. Le corps beauvoirien est un corps humain, avec des caractéristiques individuelles, caractéristiques qui n’appartiennent ni à un sexe en particulier ni à un autre, ni, bien sûr, androgyne. Beauvoir écrivaine voyageuse n’est pas une femme et un homme, ce qui est la définition de l’androgyne, mais bien un individu dont le hasard biologique a fait une femme, ce qui n’est ni un atout, ni une malédiction. Il y a chez Beauvoir un dépassement du « féminin » et du « masculin » qui tend vers l’universel. le corps beauvoirien en voyage qui est exposée dans La Force de l’âge, La Force des choses et dans Tout compte fait est un corps singulier, que nous pourrions dire dégagé des particularités féminines et masculines25.
Le voyage, base et fils de l’écriture mémorielle
- 26 Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, Amsterdam, Rodopi, 1996, p. 3.
17Les choix narratifs de Beauvoir dans ses mémoires tiennent compte de son amour intense pour le voyage, c’est-à-dire pour une ouverture spatiale, mentale et scripturale aux autres. L’écrivaine fait entrer le monde dans ses souvenirs, car il représente sa libération de femme blanche occidentale née au début du vingtième siècle, dans une famille grande bourgeoise qui subit un déclassement suite à la Première Guerre mondiale. Comme le déclare Bénédicte Monicat, dans son essai Itinéraires de l’écriture au féminin : « (...) les femmes découvrent plus qu’un ailleurs géographiques lors de leurs pérégrinations, elles pénètrent dans un ailleurs textuel qui les révèlent autres et les fait s’écarter de l’écriture et des propos féminins de convention. Femmes en voyage, elles sont femmes en mouvement26. » Beauvoir mime ainsi le rythme de ses déplacements dans ses mémoires, voyages qui permettent sa libération.
- 27 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit.(...)
18Tout est fait afin que la lectrice et le lecteur vagabondent à ses côtés, mais sans qu’elle et il aient l’impression qu’une leçon de vie leur est assénée. Ainsi, au tome un de La Force des choses, en collection Folio, Simone de Beauvoir est en Algérie aux pages 88 et 89, puis 226-229, puis 284-293, en Angleterre aux pages 186-187 puis 304, en Allemagne aux pages 202-204, en Afrique de l’Ouest aux pages 294 à 307. Sur les huit chapitres de Tout compte fait, elle consacre à ses périples les chapitres IV (les voyages en général, Rome, les régions françaises et la Yougoslavie, les moyens de transport), V (le Japon), VI (l’URSS et ses satellites), VII (le Tribunal Russell en Belgique, en Suède et au Danemark, l’Égypte, Israël)27. Il est vrai que Beauvoir est une personnalité, invitée par des écrivains, par des chefs d’État, par des amis, une intellectuelle engagée dans son époque qui se déplace par monts et par vaux les trois quarts de l’année, quoi de plus normal que le voyage soit autant présent dans son quotidien ? Le talent de Beauvoir est de canaliser son existence via le récit de voyage, de faire disparaître les aspérités stylistiques qui feraient dévier son récit de cet construction chronologico-thématique et de demander à son public d’être attentif à ce qu’il lit, actif et non passif.
- 28 C’est l’objet de notre mémoire de master 2 : Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre a (...)
19Pas une page ou presque ne se passe dans l’ensemble des mémoires beauvoiriennes sans qu’il n’y ait de référence à l’univers viatique28. Les livres (romans et essais), les musiques, les tableaux, les films cités sont autant de morceaux précis dans la mosaïque des souvenirs de l’autrice. La liste de ses lectures d’enfance en est une des preuves évidentes :
- 29 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, in Mémoires. I., op. cit., p. 45-46.
À plat ventre sur la moquette rouge, je lisais Madame de Ségur, Zénaïde Fleuriot, les contes de Perrault, de Grimm, de Madame d’Aulnoy, du chanoine Schmidt, les albums de Töpffer, Bécassine, les aventures de la famille Fenouillard, celles du sapeur Camember, Sans famille, Jules Verne, Paul d’Ivoi, André Laurie, et la série des « Livres roses » édités par Larousse, qui racontaient les légendes de tous les pays du monde et pendant la guerre des histoires héroïques. (…) Un roman que je lus à Meyrignac, et qui s’appelait Le Coureur des jungles, me bouleversa. L’auteur contait d’extravagantes aventures avec assez d’adresse pour m’y faire participer29.
- 30 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit.(...)
- 31 Ibid.., p. 508.
20L’ensemble de ces ouvrages entretient un rapport étroit avec l’univers du voyage, avec l’ailleurs, avec l’autre, avec l’apprentissage de l’existence30. Or, que sont les mémoires, sinon le récit de formation d’un·e individu·e ? Tout est imbriqué dans la narration beauvoirienne : la lecture, l’évasion par la lecture, de manière classique, mais surtout le développement du goût pour l’exploration, de soi, des autres, de soi à travers les autres. Les lectures citées ont un but pratique, de se connaître soi-même et se faire connaître au lecteur par la citation des titres, noms d’auteurs et d’autrices. Elles impulsent également le voyage à venir par le désir que les lectures suscitent. Elles amènent progressivement la narration viatique. Se déplacer n’est pas seulement aller dans un endroit inconnu, c’est aussi lire, écouter, regarder, manger, boire, se renseigner sur l’état du monde, afin de construire sa liberté et sa personnalité, de se choisir en choisissant d’aller vers l’autre31. Lorsqu’elle transcrit son vécu dans ses mémoires, Beauvoir continue à poser les jalons de son rapport étroit au voyage et à son envie de connaître les autres, à travers des références précises et continues à l’étranger.
- 32 Ibid., p. 190.
21L’autrice résume régulièrement la situation politique mondiale, non seulement afin de fournir des informations au lecteur du futur, mais aussi dans le dessein de poser des jalons dans l’approche du récit de voyage. Beauvoir choisit des informations qu’elle utilisera dans sa description des pays visités. Elle centre ainsi l’intérêt du lecteur tout en le préparant au récit de voyage qui suit. Elle fait passer le lecteur d’un plan politique général à la visite d’un lieu particulier. Ainsi, sa visite en 1933 en Allemagne a été préparée narrativement par un aperçu de la politique allemande, tout d’abord englobée dans la politique mondiale, puis résumée lorsque Sartre part à Berlin comme lecteur de français. Beauvoir signale ensuite qu’elle apprend l’allemand et qu’elle lit des œuvres allemandes, entre autres une pièce sur la Première Guerre mondiale. Finalement, elle se rend à Berlin32.
- 33 Ibid., p. 999
22Autre exemple, la Guerre d’Algérie et son cortège d’horreurs sont amenés, dans La Force des choses, par la tristesse et le mal-être éprouvés par Beauvoir lors de son séjour de 1946. La mémorialiste commence par montrer, par le biais des articles de Camus de 1945, la différence de traitement politique et social entre les Algériens et les Européens. Elle souligne son ignorance de métropolitaine au sujet des événements de Sétif. Lorsqu’elle se rend quelques mois plus tard en Algérie, elle narre sa surprise à ne pas payer de billet de train parce qu’Européenne, tandis que les « indigènes », eux, très pauvres, doivent s’acquitter du prix du trajet33. Puis, ce sera l’entrée non voulue dans ladite « pacification » nord-africaine, qui l’atteindra en France, d’abord lorsqu’elle prend fait et cause pour la résistante Djamila Boupacha, défendue par Gisèle Halimi, puis en signant le « Manifeste des 121 », puis lorsqu’elle est menacée par l’OAS et qu’elle doit quitter son appartement.
- 34 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 691.
- 35 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit.(...)
23À l’attitude d’hédonisme pur de l’avant-guerre succède alors un hédonisme mêlé de conscience historique : Beauvoir n’est plus un « elfe »34. Elle est parfaitement consciente de tout ce qui l’entoure, de son manque de liberté, ce qui la pousse à s’engager en politique. C’est par le voyage que la mémorialiste décrit et analyse le bouleversement existentiel qui la meut dans l’après-Seconde Guerre mondiale. Les termes « hédonisme pur » et « hédonisme politique » que nous avons forgés dans nos travaux antérieurs en rendent compte35. Le balancement entre ces deux pôles définit la vie de Beauvoir, entre l’envie de profiter de chaque instant de l’existence et de chaque parcelle de l’univers sans se soucier de la réalité politique et sociale et le poids implacable de la marche de l’histoire, qui la contraint à s’adapter, à souffrir parfois et surtout à garder le regard ouvert sur le monde :
- 36 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 489.
Je me suis longtemps entêtée cependant dans ce « refus de l’humain » dont s’inspirait aussi mon esthétique. J’aimais les paysages d’où ces hommes semblaient absents, et les déguisements qui me cachaient leur présence : le pittoresque, la couleur locale36.
24Simone de Beauvoir s’extasie sur le linge sale accroché aux fenêtres napolitaines, sur la vie en plein air des peuples méditerranéens dans les quartiers pauvres, sur la joie populeuse des maisons closes et des boîtes à matelots, sans se rendre compte qu’elle applique le regard à la fois hautain et émoustillé de la classe bourgeoise qui va s’encanailler dans les mauvais lieux, se rincer l’oeil au spectacle de corps captifs des stéréotypes qu’elle lui applique. Les lieux traversés sont vus sous un angle résolument positif, même si la mémorialiste place ici et là des signes d’une pensée politique de gauche, et de son souci des masses, particulièrement au Maroc, dans les années trente :
- 37 Ibid., p. 659-660.
À Casablanca, le quartier européen nous [Sartre et elle] ennuya ; nous cherchâmes les bidonvilles que nous eûmes que trop de facilité à trouver ; la vie y était encore plus affreuse que dans les plus affreux quartiers d’Athènes, et c’était une œuvre française ; nous les traversâmes hâtivement : nous avions honte37.
25L’écrivaine pose un jalon dans son parcours d’anticolonialiste pour son lectorat des années soixante, comme nous le verrons dans la troisième partie. La Seconde Guerre mondiale marque une nette coupure, Beauvoir ne peut plus se déplacer à son gré, et elle prend conscience du poids de la politique dans la vie de chacun. L’histoire entre malgré elle dans sa biographie, elle change sa vision du monde. Désormais, l’autrice voit au-delà des apparences, elle se heurte à la réalité, sans pour autant renier son plaisir à vivre et à voir de nouveaux pays ; elle trouve un équilibre entre profit personnel et vision politique, ce que nous nommons l’« hédonisme politique ». Elle va voir comment vivent les autres, provinciaux français et étrangers, elle s’intéresse à l’architecture des bâtiments, aux parcs et aux jardins, aux queues devant les magasins, à la dureté du travail des ouvriers, à la condition des intellectuels… ainsi qu’au sort des enfants dans le monde. Sa conclusion par rapport au sort réservé aux enfants dans le monde est cependant pessimiste :
- 38 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 376.
Car je connais à présent la vérité de la condition humaine : les deux tiers de l’humanité ont faim. (...) Dans mes rêves reviennent depuis ma jeunesse des objets, inertes en apparence, mais où loge une souffrance (...). Je retrouve tout éveillée ce cauchemar si j’évoque les squelettes animés de Calcutta ou ces petites outres à face humaine : des enfants sous-alimentés. (...) Ils mourront et rien d’autre n’aura été38.
26Elle insiste sur le destin des enfants, c’est-à-dire les personnes les plus fragiles, et non pas seulement sur le sort du monde en général. Parler des plus petits est un des biais par lequel l’écrivaine fait prendre conscience au public de la dangerosité du pittoresque. La négation de la réalité empêche la prise de conscience, la possibilité du changement pour les générations futures.
27L’ensemble de l’œuvre beauvoirienne peut être considéré comme un palimpseste, en trois feuillets. Le premier feuillet comporte l’œuvre écrite avant les volumes mémoriels, où le je de Beauvoir n’ose se dire que masqué. Le deuxième feuillet, qui concerne les mémoires assumées par le biais du voyage. Il est le plus épais, celui qui renferme le nombre de strates le plus important. Le je correspond à la personne de l’autrice, qui n’est que ce qu’elle a vécu, une vie orientée par le voyage. Le voyage couvre ce deuxième feuillet du palimpseste, horizontalement, pièces successives dont l’ensemble forme la représentation de Beauvoir, telle qu’elle a voulu apparaître aux yeux de son public. Verticalement, le voyage traverse des pièces appelées écriture, amour, amitié, mort, vie, politique, féminisme, mais aussi vie parisienne, lectures, films, peintures, boissons, nourriture. Ces morceaux sont assemblés par les particules viatiques, et ils s’allongent en feuillets chronologiques. Le troisième feuillet englobe les ouvrages écrits une fois l’entreprise mémorielle rédigée. Le je autobiographique s’affiche comme tel, sa portée est pédagogique et le voyage est toujours bien présent.
Un vécu, de froid à chaud
28Les trois premiers volumes des mémoires de Beauvoir sont écrits et publiés dans une courte période de cinq années, et l’écriture se fait de plus en plus « à chaud », selon la terminologie historiographique. Les Mémoires d’une jeune fille rangée, publiées en 1958, sont écrites entre la fin 1956 et début 1958. Beauvoir parle de son enfance et de son adolescence, jusqu’à la mort de sa meilleure amie Zaza, soit la période janvier 1908-novembre 1929. Le volume suivant, La Force de l’âge, est écrit tout de suite après et publié en 1960. Il couvre la période août 1929 (avec une analepse par rapport à la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée) jusqu’à août 1944, soit le début de son histoire avec Sartre jusqu’à la libération de Paris. Beauvoir enchaîne avec La Force des choses, sur les années 1944-1962, jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie. Ce troisième tome est édité à l’automne 1963. Il faut attendre 1972 pour que Beauvoir publie le quatrième et dernier tome de ses mémoires, Tout compte fait, consacré aux années 1962-1972 et organisé de manière chronologico-thématique. La mémorialiste laisse la fin ouverte : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. » La lectrice et le lecteur sont invités à participer à l’élaboration autobiographique, contrairement aux autres tomes où Beauvoir gardait la main jusqu’au bout sur la signification de son œuvre.
29En octobre 1964, Beauvoir publie Une mort très douce, court récit consacré à la fin de vie de sa mère, Françoise de Beauvoir, victime d’acharnement thérapeutique. Simone y est très présente, qu’elle se trouve à Paris ou à l’étranger. Beauvoir se jette dans l’écriture pour crier sa colère contre les conditions d’hospitalisation de sa génitrice, ainsi que sa douleur d’avoir perdu sa mère, avec laquelle elle a entretenu une relation complexe et souvent conflictuelle, même adulte. C’est un exutoire social et sentimental, à chaud.
30En 1981, La Cérémonie des adieux et les Entretiens avec Jean-Paul Sartre couvrent la période 1970-1980, mais ils sont centrés sur l’existence et les faits et gestes de son compagnon. Cependant, nous pouvons les intégrer à l’écriture autobiographique, surtout La Cérémonie des adieux, où les voyages de Beauvoir sont très présents.
31Le passé est un refuge, quand Beauvoir écrit les Mémoires d’une jeune fille rangée, d’abord dans un premier jet fictionnel en 1954 (publié en 2020 sous le titre Les Inséparables), alors que la Guerre d’Indochine se termine, à la grande satisfaction de Beauvoir :
- 39 Ibid., p. 26.
Du côté du Viet-Minh, la guerre avait fait, dans le peuple et dans l’armée, des centaines de milliers de morts et je m’en émouvais plus que des pertes subies par la garnison : 15 000 légionnaires, dont un tiers au moins étaient d’anciens S. S. (…) Quand Dien-Bien-Phu tomba, je sus que le Viet-Minh avait pratiquement conquis son indépendance et j’en fus heureuse. Depuis des années j’étais contre la France officielle : mais jamais encore je n’avais eu à me réjouir de sa défaite : c’était plus scandaleux que de cracher sur une victoire. (…) On ne pouvait pas prévoir à quelles extrémités nous entraînerait la paraphrénie d’une armée qui, refusant d’assumer ses fautes, rentrait en France assoiffée de vengeance39.
La conclusion est tout de même inquiétante, et c’est bien ainsi que la France va s’embourber dans la Guerre d’Algérie, qui va gangrener le quotidien de Beauvoir et lui faire haïr son pays et ses compatriotes.
32L’image de soi qu’elle donne dans son premier volume de souvenirs tient compte de ce qu’elle veut présenter d’elle-même en tant que personne célèbre (philosophe, romancière, dramaturge, journaliste, autrice entre autres du Deuxième Sexe et des Mandarins), et de ce qu’elle donne à voir d’une personne en construction (petite fille, puis jeune adulte d’une certaine classe, avec une histoire particulière, mais qui peut être élargie à l’histoire d’une époque).
33Les notations historiques sont discrètes, même lorsqu’il s’agit de la Première Guerre mondiale, Beauvoir restituant la vision éloignée du réel de la petite fille qu’elle est alors. Par contre, elle évoque son futur viatique quand elle décrit son goût pour les images :
- 40 Id., Mémoires d’une jeune fille rangée, in Mémoires. I., op. cit., p. 19.
Je m’enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent ; j’ai connu à nouveau cette extase géographique quand, adulte, j’ai vu d’avion la Corse et la Sardaigne s’inscrire dans le bleu de la mer, quand j’ai retrouvé à Chalcis, éclairée d’un vrai soleil, l’idée parfaite d’un isthme étranglé entre deux mers. Des formes rigoureuses, des anecdotes fermement taillées dans le marbre des siècles : le monde était un album d’images aux couleurs brillantes que je feuilletais avec ravissement40.
Les termes sont forts pour parler de sa passion viatique, que l’on pourrait presque comparer une passion religieuse, avec ses joies et ses souffrances qui mènent au paradis – ce qui est facile avec l’avion, il faut bien le souligner.
34De même, Beauvoir la « grenouille » ne résiste pas à glisser une allusion comprise par elle seule et par son destinataire, le « crocodile » nord-américain Nelson Algren, au tout début de son autobiographie :
- 41 Ibid., p. 5.
[…] cet univers que nous habitons, s’il était tout entier comestible, quelle prise nous aurions sur lui ! Adulte, j’aurais voulu brouter les amandiers en fleur, mordre dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée41.
- 42 Id., La Force des choses. I., in Mémoires. I., op. cit., p. 1067.
- 43 Ibid., p. 1067-1068.
35Explicitement, la sensualité beauvoirienne s’exprime dès l’enfance, et a resurgi avec tant de force en 1947 aux États-Unis, sous le mode du manque, que l’écrivaine établit un parallèle entre son appétit enfantin et adulte, preuve de la constance d’un tempérament vital constant. Implicitement, la frustration est aussi d’ordre sexuel, puisque d’une part Beauvoir a désiré un New-Yorkais, qui n’a pas souhaité entamer une relation avec elle42, et que d’autre part elle a passé la fin de son séjour états-unien à New-York avec son nouveau compagnon Algren, écrivain habitant à Chicago, dont il lui a été très difficile de se séparer pour rentrer en France43. Et dont elle s’est séparée définitivement en 1951.
36Beauvoir écrit La Force de l’âge pour se dégager, dit-elle dans La Force des choses, du poids insupportable des guerres de décolonisation, particulièrement celui de la guerre d’Algérie :
- 44 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 87-88, 371-372.
Ce n’est pas de mon plein gré, ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai laissé la guerre d’Algérie envahir ma pensée, mon sommeil, mes humeurs. Le conseil de Camus — défendre, malgré tout, son propre bonheur — personne n’était plus enclin que moi à le suivre. Il y avait eu l’Indochine, Madagascar, le Cap Bon, Casablanca : je m’étais toujours rétablie dans la sérénité. […] Des rappelés parlèrent ; des renseignements affluèrent : conversations, lettres adressées à moi, à des amis, reportages étrangers, rapports plus ou moins secrets que de petits groupes diffusaient. […] Ce qui m’atterra, c’est que le chauvinisme eût gagné l’immense majorité des Français, et de découvrir la profondeur de leur racisme. […] j’ai souvent grincé des dents quand on me félicitait : « C’est tonique, c’est dynamique, c’est optimiste », à un moment où tel était mon dégoût que j’aurais mieux aimé être morte que vive44.
37Ce n’est donc pas pour rien si La Force de l’âge, tout comme La Force des choses, se clôt par une méditation sur la mort, et, dans La Force de l’âge, sur sa peur de la mort, sur la sensation de sa finitude et sur sa responsabilité face à autrui. Beauvoir décrit :
- 45 Id., La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 922.
[…] la mort, non seulement comme une relation de chaque homme à tout, mais aussi comme le scandale de la solitude et de la séparation. Ainsi chaque livre me jeta désormais vers un livre nouveau, parce que le monde s’était dévoilé à moi comme débordant tout ce que j’en pouvais éprouver, connaître et dire45.
38Pour l’autrice, l’acte d’écrire consiste à aller vers les autres et à écrire à ce sujet, autant que possible. Ne jamais manquer un être ni un brin d’herbe, tout en repoussant ainsi la mort. L’écriture de La Force de l’âge est également contemporaine de la fin de son compagnonnage avec le journaliste et futur réalisateur Claude Lanzmann, en 1959.
39Pour La Force des choses, la situation de Beauvoir ne change pas, et son constat final est presqu’identique à celui de La Force de l’âge. L’amertume domine, avec des « jamais plus » répétés :
- 46 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 379-380.
Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi : les chemins de montagne se refusent à mes pieds. Jamais plus je ne m’écroulerai, grisée de fatigue, dans l’odeur du foin ; jamais plus je ne glisserai solitaire sur la neige des matins. Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps mon imagination en a pris son parti. […] Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré... quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu46.
40Le style incantatoire dit la dépression beauvoirienne, celle de l’écrivaine et celle de la femme de cinquante-cinq ans, à l’époque un âge avancé - surtout pour une femme, ce que ne manque pas de souligner les médias et son lectorat :
- 47 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 608.
J’avais souhaité que ce livre déplût. On m’avait trop souvent félicitée de mon optimisme à des moments où j’avais la rage au cœur. J’ai exhalé cette rage, j’ai rappelé les horreurs de la guerre d’Algérie : j’espérais gêner mes lecteurs. Mais non. En octobre 63, les tortures, les massacres, c’était déjà de l’histoire ancienne qui ne dérangeait plus personne. J’ai déplu, mais pour une tout autre raison : j’avais parlé sans la farder de la vieillesse. Je ne savais pas alors combien ce sujet était tabou et ma sincérité indécente47.
41Cette réception sexiste et âgiste entraîne l’écriture puis la publication, en 1970, de son essai La Vieillesse, pendant mixte du Deuxième Sexe, après un détour par la fiction, en 1966 avec Les Belles Images, puis en 1968 avec le recueil de nouvelles La Femme rompue. Dans ces deux ouvrages, le questionnement sur la mort est très présent. La situation politique brûlante est évacuée par les destinataires de La Force des choses, qui préfèrent détourner leurs reproches sur l’aspect social et genré, passant à côté, aussi, de ce que représente l’entrée dans l’âge mûr pour Beauvoir, qui se trouve, nous l’avons dit, sans compagnon « contingent » et à côté d’un Sartre qui lui aussi, a des soucis divers et qui ressent un long écœurement face aux atrocités commises au nom de la France et des Français·es.
42Dans cette conclusion de La Force des choses, sans surprise excessive, ce qui surgit avec le corps sexué et avec l’écriture, ce sont les voyages, aimés, tant aimés, et regrettés. Pourtant, Beauvoir souligne qu’elle les a décrits, au moins la plupart. Mais cela ne lui suffit pas, car l’autrice ne voit que l’arrêt de l’écriture des voyages, qui engendre la fin de l’écriture, donc l’arrêt de son existence. Elle va jusqu’à vider de tout sens ses écrits, donc ses voyages, donc son existence. Écrire serait un acte gratuit.
- 48 Id., Une mort très douce, in Mémoires. II., op. cit., p. 409.
- 49 Ibid., p. 446.
- 50 Ibid., p. 428.
43Puis, Beauvoir enchaîne avec la longue hospitalisation de sa mère, puis le décès de celle-ci, qu’elle rapporte avec « rage, rage contre la mort de la lumière », selon la citation de Dylan Thomas, un poète gallois du vingtième siècle, dans l’épigraphe d’Une mort très douce48. Ce volume contient le malaise de Beauvoir face au corps âgé et mourant de sa génitrice, ainsi que sa mauvaise conscience à vouloir partir en voyage alors que Françoise de Beauvoir est sur sa fin de vie49. Simone relie aussi sa propre vitalité, parfois violente, à celle, étouffée, de sa mère, qui aurait tant voulu voyager50. La conclusion de la parution d’Une mort très douce est ambivalente : bonne du côté de la réception critique et des lecteurs et des lectrices, plus douloureuse côté scriptural :
- 51 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 626.
(…) j’avais été poussée irrésistiblement à raconter cette histoire ; mais ensuite la littérature m’a semblé vaine : j’avais basculé du côté de la mort et de son silence. J’étais aussi paralysée par le malentendu qui avait accueilli La Force des choses : les mots m’avaient trahie, je ne leur faisais plus confiance51.
On en revient à la conclusion de La Force des choses déjà évoquée, à savoir que dans cette période très difficile pour l’autrice, la littérature se dérobe à elle et l’empêche de se mouvoir.
44Heureusement, outre les deux récits précédemment cités, Beauvoir publie en 1972 Tout compte fait, un titre qui sonne comme une renaissance. Tout compte fait, il lui reste à dire beaucoup. Si Beauvoir souligne sa déception par rapport à l’évolution politiques des anciennes colonies et des pays socialistes, si la Guerre du Vietnam envahit autant ses pensées qu’autrefois la Guerre d’Algérie, si elle tait les soucis de santé grandissants de Sartre, dont elle parlera longuement dans La Cérémonie des adieux, sa pétulance est de retour, c’est-à-dire ses nombreux voyages et son goût pour eux, donc pour la vie. Tout compte fait apparaît comme la saison finale d’une série dont on connaît déjà les personnages, le décor, l’héroïne et le fil conducteur, à savoir les voyages comme construction du soi. Ce volume reprend en italique ou entre guillemets des citations des autres tomes mémoriels. Nous sommes ici à la saison quatre des aventures de Simone de Beauvoir, la coureuse de l’univers, l’exploratrice du monde moderne. Et Mai 68 arriva, suivi de l’explosion de nouveaux mouvements féministes. Tout cela entraîne Beauvoir loin de sa tristesse et de sa peur de la finitude. Ses expériences plus ou moins nouvelles sont vivifiantes et seront bien accueillies par la critique et le lectorat.
- 52 Id., La Cérémonie des adieux, in Mémoires. II., op. cit., p. 1163.
45La Cérémonie des adieux est la dernière œuvre de Beauvoir, publiée en 1981, soit deux ans après le recueil Quand prime le spirituel, composé en 1937 et alors refusé par Gallimard. La Cérémonie des adieux consiste en une écriture rétrospective, à chaud, en un chant d’amour élevé à la mémoire de Sartre, fraîchement décédé : « Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder52. » Beauvoir continue sur sa lancée d’outrage au bon goût, en refusant que son compagnon « nécessaire » soit statufié en écrivain éternellement jeune et actif, encore que les voyages, ceux de Sartre et ceux de Beauvoir, ne manquent pas. Alerte, la plume beauvoirienne trace les détails de la décrépitude progressive de Sartre tout autant que ses propres déplacements, en un mouvement inverse de celui de La Force des choses. La réception est cinglante. Beauvoir n’en a cure, ce qui lui importe est de dire et de se dire en insistant sur la corporéité, sur l’humanité de Sartre, et, parallèlement, sur la sienne propre. L’expérience sert, aussi, à cela. Et, finalement, est utile, au moins pour casser les codes de la bienséance littéraire.
Conclusion
- 53 Tiphaine Martin, « Toucher pour (se) connaître : Simone de Beauvoir en voyage », in Nicolas Balutet (...)
46Le périple n’est pas anecdotique dans l’existence beauvoirienne. C’est sa façon de vivre de manière plus forte et plus ouverte une existence qu’elle pense comme courte, où la vieillesse la guette derrière chaque anniversaire qui passe, comme en témoignent déjà ses Cahiers de jeunesse. Elle pense et vit le voyage non comme une manière d’occuper un temps vide, mais comme l’unique façon d’être dans le monde et de vivre intensément chaque minute. L’écriture de périples, le fait de placer chaque thème central de ses mémoires dans le cadre des voyages, et d’insister sur les voyages à chaque instant, permettent à Beauvoir d’occulter ces temps morts qui la minent, et d’entraîner son lecteur dans une conquête du temps, afin de ne pas être rattrapée par la mort. La dynamique du récit mémoriel est ainsi instituée. L’écriture mémorielle est également utilisée par Beauvoir comme arme de destruction massive de la bourgeoisie et du système patriarcal, par le biais de ses expériences, surtout viatiques53. Un programme qu’elle a rempli tout au long de son existence.
Notes
1 Maurice Allain, Histoire générale de la littérature française, Paris, A. Quillet, 1922.
2 Sabrina Sinigalia-Amadio, « Le genre dans les manuels scolaires français. Des représentations stéréotypées et discriminatoires », Tréma, n° 35 – 36, 2011, p. 98-115. [En ligne] URL : http://journals.openedition.org/trema/2665, consulté le 17 juin 2024.
3 Voir par exemple Martine Reid (dir.), Femmes et littérature. Une histoire culturelle, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2020.
4 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, Thèse de doctorat, sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), 2012, p. 515.
5 Nicolas Bourguinat, « Voyage et genre, une interrogation renouvelée », Nicolas Bourguinat (dir.), Le Voyage au féminin, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, p. 7.
6 Tiphaine Martin, « Caste, race ou sexe ? Théorie des parallèles chez Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, 16 octobre 2023. [En ligne], URL : https://vadmc.hypotheses.org/12136, consulté le 17 juin 2024.
7 Id., « I. C. Écrire le voyage pour Simone de Beauvoir. 1) Je(ux) de masques », in Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 102-146.
8 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II, Paris, Gallimard, 1987, p. 556.
9 Id., La Force de l’âge, in Mémoires. I., Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2018, p. 409.
10 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2018, p. 229.
11 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 880.
12 Id., La Force des choses. I., in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit., 2018, p. 996.
13 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 163, 399, 463.
14 Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui : entretiens, Paris, Mercure de France, 1984, p. 89.
15 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit., p. 53.
16 Ibid., p. 48.
17 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., op. cit., p. 434.
18 Ibid.
19 Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir : exploratrice, voyageuse ou touriste ? », Dominique Brechemier, Nicole Laval-Turpin (dir.), Quelques parcours extraordinaires de femmes de l’entre-deux-guerres, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 41-59.
20 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 637.
21 Ibid., p. 451.
22 Ibid.., p. 640.
23 Ibid.., p. 784.
24 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I. in Mémoires. I., op. cit., p. 998.
25 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 515.
26 Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, Amsterdam, Rodopi, 1996, p. 3.
27 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 193.
28 C’est l’objet de notre mémoire de master 2 : Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir »,sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Master 2 de Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, Université Paris Diderot-Paris 7, 2008.
29 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, in Mémoires. I., op. cit., p. 45-46.
30 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 166-173.
31 Ibid.., p. 508.
32 Ibid., p. 190.
33 Ibid., p. 999
34 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 691.
35 Tiphaine Martin, Les Récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 80-84.
36 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 489.
37 Ibid., p. 659-660.
38 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 376.
39 Ibid., p. 26.
40 Id., Mémoires d’une jeune fille rangée, in Mémoires. I., op. cit., p. 19.
41 Ibid., p. 5.
42 Id., La Force des choses. I., in Mémoires. I., op. cit., p. 1067.
43 Ibid., p. 1067-1068.
44 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 87-88, 371-372.
45 Id., La Force de l’âge, in Mémoires. I., op. cit., p. 922.
46 Id., La Force des choses. II., in Mémoires. II., op. cit., p. 379-380.
47 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 608.
48 Id., Une mort très douce, in Mémoires. II., op. cit., p. 409.
49 Ibid., p. 446.
50 Ibid., p. 428.
51 Id., Tout compte fait, in Mémoires. II., op. cit., p. 626.
52 Id., La Cérémonie des adieux, in Mémoires. II., op. cit., p. 1163.
53 Tiphaine Martin, « Toucher pour (se) connaître : Simone de Beauvoir en voyage », in Nicolas Balutet et André-Alain Morello, Corps, Genre, Santé, Toulon : Effigi, 2021, p. 31-48.
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Référence électronique
Tiphaine Martin, « Mémoires viatiques : Simone de Beauvoir, se dire par le voyage », Elfe XX-XXI [En ligne], 13 | 2024, mis en ligne le 05 juillet 2024, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/elfe/6310 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11zme
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