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Introduction

Habiter la fin d’un monde : dire l’événement
Pamela Krause
p. 7-14

Texte intégral

1Le 4 août 2020, deux mille sept cent cinquante tonnes de nitrate d’ammonium explosent à Beyrouth. Reflux acide d’un ex nihilo qui, du fond des âges et des prophéties bibliques, semble ravaler la mer, le port et la ville. Étrangeté soudaine d’un réseau de signes pourtant familiers : lettres, chiffres, pancartes, cartes, territoires, horloges, immeubles disparaissent d’un coup, striés de verre et de chair. Il a fallu aux habitants de la ville des semaines pour ouvrir les yeux, pour déchiffrer des bouts de phrases et de voix, arcanes d’un monde englouti. Ils invoquaient leurs proches d’outre-tombe : à l’autre bout du fil, silences, grésillements, sanglots, cris – vies qui ne tiennent qu’à un fil. Je pense à ce poème de Saint-John Perse, écrit à l’époque où se tramait le premier essai de la bombe atomique à Los Alamos :

  • 1 Saint-John Perse, Vents [1946], Paris, Gallimard (Poésie ; 36), 2011, p. 33.

Et c’est messages sur tous fils, et c’est merveilles sur toutes ondes. Et c’est d’un même mouvement à tout ce mouvement lié, que mon poème encore dans le vent, de ville en ville et fleuve en fleuve, court aux plus vastes houles de la terre, épouses elles-mêmes et filles d’autres houles1…

  • 2 Ibid., p. 54-55.

Et le Monstre qui rôde au corral de sa gloire, l’Œil magnétique en chasse parmi d’imprévisibles angles, menant un silencieux tonnerre dans la mémoire brisée des quartz,
Au pas précipité du drame tire plus loin le pas de l’homme, pris au lancer de son propre lasso :
Homme à l’ampoule, homme à l’antenne, homme chargé des chaînes du savoir – crêté de foudres et d’aigrettes sous le délice de l’éclair, et lui-même tout éclair dans sa fulguration.
Que son visage s’envenime au pire scandale de l’histoire2 !…

  • 3 Jean-Claude Pinson, Pastoral. De la poésie comme écologie, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020, p. 9.
  • 4 Ibid.
  • 5 Saint-John Perse, Vents, p. 24.

L’explosion du port de Beyrouth, le lancement de la bombe d’Hiroshima, le recours aux armes chimiques en Syrie sont autant de brisures de monde qui nous rappellent avec acuité sa croissante technicisation. Entre la mise au point de la théorie de la relativité et le premier langage de la bombe atomique s’écoulent à peine cinquante ans… Asservissant l’ensemble de l’étant à la domination d’une raison calculatrice aveugle, révélant un « chiffre nouveau » dans « les diagrammes de la pierre et les indices de l’atome », la technique échappe de plus en plus aux mains d’un Prométhée tourné en ridicule, « pris au lancer de son propre lasso ». À la destruction nucléaire du monde vient s’ajouter la « menace » « pesant sur la possibilité que soit encore, dans l’avenir le plus proche, habitable la Terre (Gaïa) – habitable tout court »3. Il est aujourd’hui impossible d’ignorer les perturbations climatiques, sanitaires et écologiques qui défigurent notre monde : cet état de fait « fond sur nous, cavalier noir énorme toujours plus menaçant. Saison après saison, les nouvelles qui parviennent du front (taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère plus élevé que jamais, déforestation à tout va, fonte accélérée des glaciers, extinction vertigineuse de moult espèces animales, humanité toujours plus nombreuse…) sont toutes plus inquiétantes les unes que les autres »4 écrit Jean-Claude Pinson. L’écoumène terrestre est consumé par la technosphère : Beyrouth, ses oiseaux, ses orangers ont étouffé de pollution, noyés « sous le grand arbre vénéneux du ciel »5.

  • 6 Voir à ce propos l’essai de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du (...)
  • 7 Voir à ce propos Jean-Luc Marion, Reprise du donné, Paris, PUF (Épiméthée), 2016 ; Penser le monde, (...)
  • 8 « [T]out ce monde naturel […] est constamment “là pour nous”, “subsistant sous-la-main” [vorhanden] (...)
  • 9 Ibid., p. 107 (nous soulignons).
  • 10 Martin Heidegger, Essais et conférences, André Préau (trad.), Paris, Gallimard, 1958, p. 282-283.
  • 11 En effet, la phénoménalité de l’objet « doit se soumettre à ce que notre esprit peut recevoir et co (...)
  • 12 Voir Jean-Luc Marion, « Remarques sur la surprise, la méprise et la déprise », Alter, no 24, 2016, (...)
  • 13 Voir à ce sujet Jean-Luc Marion, Reprise du donné, p. 160.

2Ce qui est fondamentalement aujourd’hui en cause dans l’épreuve de cette apocalypse sans dieu(x) et sans gloire, c’est bien l’habitation d’un monde rayé par la force d’un événement. Car ce qui inquiète au plus haut point l’imaginaire contemporain n’est pas tant la perspective d’un anéantissement total de l’existant (lequel nous exclurait, de toute façon, de la prose du monde), mais l’enchaînement d’événements catastrophiques (attentats, ouragans, accidents industriels…)6. L’expérience de la pandémie, la multiplication des conflits armés, la violence des accidents nucléaires, l’érosion de la biodiversité, la montée des séismes, des terrorismes et des catastrophes naturelles nous renvoient, plus que jamais, à l’« événementialité » du monde – réalité écartée par l’attitude naturelle et longtemps tenue à distance par la métaphysique et par le mécanisme scientifique7. Car appréhender le monde comme une somme d’objets subsistants8 ou comme un ens creatum permet de neutraliser ce qui y advient, d’envisager les faits intramondains comme « déjà là, comme des éclats dispersés et provisoirement stables de l’événement [qu’il s’agisse de la création ou du Big Bang] toujours déjà accompli […], des roches refroidies de l’éruption initiale, dont ils gardent, au mieux la trace (vestigium), mais qu’ils ne font plus paraître en eux, dont l’apparente indépendance dissimule même l’advenue phénoménale d’origine. Les étants […] masquent donc, par leur persistance […], le mode d’être et la phénoménalité essentiellement non objectivable du monde. Venus au monde et établis en lui, ils l’occupent comme un espace et en offusquent le surgissement »9. En effet, la métaphysique et la quotidienneté objectivent le monde par commodité, ployant ce qui y surgit à notre utilité – « [l’objet] se tient en face » de notre « appetitus » : nous avançons « la main vers l’étant » pour « l’amener à soi dans le concept »10. Un objet se conforme aux possibilités logiques et critiques que nous lui imposons : il se conçoit logiquement sans contradiction (telle est la définition de l’étant dans l’ontologie puisque seul ce qui se conçoit sans contradiction peut être) et se conforme aux conditions formelles de notre expérience11. Par conséquent, tout objet doit être possible avant que d’être effectif : le passage de la possibilité (établie a priori) à l’effectivité doit permettre l’anticipation d’un phénomène parfaitement pensable et non contradictoire12. Parfaitement pensable et connaissable, écartant toute imprévisibilité et les aléas de la matière, l’objet est le phénomène privilégié de la métaphysique et de la science : il a par ailleurs servi l’avancée de la technique. L’objet est donc prévisible, re-productible à l’identique, fabriqué en série à partir d’un modèle (en l’occurrence conceptuel) et proposé à notre usage quotidien13.

  • 14 Loin de se réduire à une somme ontique fondée par un principe suprême (archè ou dieu) ou à un envir (...)
  • 15 Le monde désigne l’ensemble des possibilités qui adviennent à celui qui y habite. Il dispense des « (...)
  • 16 Michaël Ferrier, « L’insurrection des molécules », in Camille Ammoun, Michaël Ferrier, Makenzy Orce (...)
  • 17 Voir à ce sujet Selene Mezzalira, Trauma and Its Impacts on Temporal Experience : New Perspectives (...)
  • 18 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 85.

3Cette tenue à distance de la puissance disruptive de l’événement (et, par conséquent, du monde) à partir de l’objectivation du monde a de quoi rassurer. Et pour cause : un événement défie la somme des possibles qui s’articulent pour nous en monde14 ; il en révèle donc la phénoménalité15. Ainsi, « [u]ne catastrophe, un séisme, un tsunami, une explosion ne déchirent pas seulement l’air, la terre et la mer et toutes les dimensions de l’atmosphère », mais « ouvrent surtout en nous une fêlure immense » lit-on dans Ce qui nous arrive – ouvrage collectif dédié à l’écriture de l’incompréhensible qu’est l’événement16. Cette « fêlure » (mot qui ne peut qu’évoquer la « plaie » d’un traumatisme17) est, de fait, irréductible à une factualité (historique, datable) préparée par une articulation contextuelle. Instaurateur de monde, atteignant, « à chaque fois, le possible à sa racine »18, l’événement altère en effet le possible en totalité ; il brise l’horizon des possibles préalables y introduisant un sens incompréhensible à l’aune de toute explication causale ou objectivante :

  • 19 Jean-Luc Marion, « Remarques sur la surprise, la méprise… », p. 28.

Au contraire de l’objet et de ses trois catégories modales (possibilité, effectivité, nécessité), l’événement nous prend par surprise. […] [L]’événement atteint l’effectivité sans jamais passer par la possibilité : quand l’événement arrive, il demeure la plupart du temps et de prime abord inintelligible, et c’est pourquoi tout le monde en dit « mais c’est… c’est impossible » : car c’est bien de l’imprévisible qu’il s’agit. L’impossible devient effectif et va le rester bien qu’on ne le comprenne pas toujours, et qu’au mieux il puisse devenir rétrospectivement possible[ ; par ailleurs, c]’est seulement pour les objets que nous avons des causes qui précèdent l’effet, mais jamais pour l’événement[ ; de plus,] même inintelligible dans son effectivité, donc impossible, l’événement […] va définir de nouveaux possibles, c’est-à-dire que tout va s’adapter et se comprendre à partir de cet événement, pourtant resté inintelligible, impossible mais effectif19.

  • 20 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 83.

4L’événement surgit en effet comme une impossibilité devenue effective, contredisant ainsi toutes les conditions de possibilité de l’expérience. Un événement n’est pas d’abord possible avant d’être effectif ; il survient avant que d’être possible. Avec l’événement, la phénoménologie accède non seulement à la possibilité qui surpasse l’effectivité, mais à la possibilité qui surpasse les conditions mêmes de la possibilité, c’est-à-dire possibilité de l’impossible. Anarchique, il bouleverse radicalement son propre contexte d’apparition ; actualisant « l’avènement d’un nouveau monde », l’événement frappe le monde d’avant d’insignifiance : « ce ne sera jamais plus le même monde, avec ses possibilités articulées entre elles et ses impossibilités »20. Un tel basculement est particulièrement vif dans les Poèmes de la bombe atomique de Sankichi Tōge – arrachés de justesse à l’explosion d’Hiroshima ; il est palpable dans la fragmentation du journal de Charif Majdalani (Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement) ; il hante l’écriture de Michaël Ferrier (Fukushima. Récit d’un désastre), de Rawi Hage (De Niro’s Game)… L’expérience du vacillement traverse par ailleurs l’œuvre de Friedrich Nietzsche, frappé qu’il était par la mort de Dieu ; elle est sensible dans les textes de Martin Heidegger, interpellé par l’avènement du Gestell ; elle s’entend dans les glossolalies d’Antonin Artaud, foudroyé par sa folie ; elle se donne à lire dans la pensée d’Emmanuel Levinas, de Gilles Deleuze, d’Henri Maldiney, de Walter Benjamin, de Claude Romano, de Jean-Luc Marion, d’Alain Badiou… Ce qui fait la violence d’un événement, ce qui en lui résiste à toute tentative de compréhension (cum-prehendere, la saisie) est son irréductible imprévisibilité. Avançant sur « des pattes de colombe », l’événement nous condamne à ne jamais pouvoir le rattraper, creusant un écart entre son passage et sa conceptualisation :

  • 21 Jean-Luc Marion, « Le phénomène et l’événement », p. 457. Claude Romano écrit très bien l’irrévocab (...)

[L’événement] est en tant qu’il a son temps, un temps qui n’attend pas mon attention, ni ne (se) temporise assez pour que je puisse prendre mon temps d’en faire le tour et de m’en faire une idée. Il n’admet aucune autre idée que la sienne – son apparition intrinsèque […]. L’événement du passage arrive quand le passage le veut lui-même, à son rythme à lui, quand il le décide et s’y met. Car il s’agit d’un arrivage, non d’une simple arrivée ; l’arrivée arrive en effet le plus souvent à un moment prévu et programmé par ceux qui l’attendent et pour leurs besoins ; bref « à l’heure », à savoir à la mienne ; l’arrivage au contraire arrive, mais au temps que fixent ses propres contraintes, son propre élan et sa propre pression […]. Ce qui arrive, même si je peux m’y attendre, arrive ainsi sans que je l’attende à un instant précis. L’événement arrive, il m’arrive plutôt en me surprenant et me tombant dessus à l’improviste21.

  • 22 Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 285, in Œuvres philosophiques complètes, Giorgio Colli (...)
  • 23 Voir à ce sujet Martin Heidegger, Le Principe de raison, André Préau (trad.), Paris, Gallimard (Tel (...)
  • 24 Ibid., p. 45.
  • 25 Voir Jean-Christophe Bailly, La Fin de l’hymne, Paris, C. Bourgois (Titres ; 182), 2015 ; Jean-Clau (...)

S’il est donc vrai que « les plus grandes pensées sont les plus grands événements »22, leur teneur disruptive, leur portée événementiale n’est saisissable qu’a posteriori. Ainsi, bien que Leibniz soit le premier à répondre à l’appel du principe de raison, Heidegger en soulignera la lente incubation23 : « deux mille trois cents ans se sont écoulés, avant que la pensée européenne, occidentale, ne réussît à découvrir et à poser ce principe simple qu’est le principe de raison »24. Heidegger attribue cet aveuglement à la trop grande proximité d’avec ce qui régissait déjà la métaphysique – manquant de souligner la temporalité propre à un événement de pensée. La mort silencieuse de Dieu n’éclate par exemple comme scandale qu’à partir du lieu de l’écriture, incendiaire, de Nietzsche. Qui pourrait d’ailleurs nous en fournir la datation exacte ? Nous n’avons d’ailleurs pas fini d’en éprouver les secousses : l’hymne célébratif25, le topos de l’inspiration poétique en sont ébranlés jusque dans leur fondement, intimant donc leur réinvention.

  • 26 Voir à ce sujet Jean-Luc Marion, De surcroît. Études sur les phénomènes saturés, Paris, PUF, 2015.
  • 27 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 17-18.
  • 28 Ibid.

5Brisant toute causalité, nous prenant au dépourvu, l’événement introduit donc dans l’aventure humaine un surcroît de sens inaccessible à toute étiologie – saturant par conséquent le langage26. Les mots nous manquent pour dire l’imprévisible, l’unique, l’irrépétable : il impose donc une inépuisable herméneutique, une réflexion métatextuelle, la réinvention de nos modalités génériques et formelles, la naissance de néologismes, l’abandon d’une certaine manière d’appréhender l’écriture et sa spéculation. Un événement est pur jaillissement qui fait voler en éclats tout horizon d’attente romanesque, la somme de nos possibles conceptuels, l’expressivité de nos tropes, la césure et la rythmicité de nos vers. L’événement impose donc sa propre poétique : il nous renvoie à l’urgence de refaire monde, de renaître au langage, il nous invite à une déterritorialisation conceptuelle ; il est donc « en devenir à travers l’expérience [littéraire, philosophique] que nous en faisons et que nous continuons à en faire aussi longtemps que notre aventure se prolonge. L’événement n’est pas d’abord un fait, c’est-à-dire quelque chose de présent, pour devenir, seulement en un second temps, un événement ; il est d’emblée donné au passé comme ouvrant l’avenir à la lumière duquel il peut être compris ; il est indissociable du mouvement même de sa temporalisation dans et pour une expérience »27. La factualité ponctuelle, définitive d’un événement ne saurait en effet coïncider avec l’incessante advenue de ce qui « ne cesse de survenir aussi longtemps que nos modalités d’appropriation de ce qui nous est arrivé le changent progressivement en lui-même »28.

  • 29 Voir notamment la revue Catastrophes, créée en octobre 2017 par Pierre Vinclair, Laurent Albarracin (...)
  • 30 Jean-Claude Pinson, Pastoral…, p. 119.

6Enfin, un événement de pensée, une crise de vers, une cata-strophe (naturelle, nucléaire, poétique29) perturbent le réseau de possibles qui s’articulent en monde, impliquant donc pour l’advenant « la mort d’une forme de vie »30. L’événement implique donc une poéthique, une manière neuve d’être-au-monde, un ethos, la recherche d’un autre langage susceptible de donner sens à notre séjour. Se débarrasser d’une vision objectivante de la phénoménalité revient par exemple à abandonner tout arraisonnement réducteur, toute mainmise prédatrice du monde, à remettre en cause la souveraineté absolue de la subjectivité consommatrice, transcendantale et technicienne, à se laisser envahir par ce qui advient. La considération apportée par le volume à la notion d’événement espère donc rendre sensible l’inadéquation qui se creuse entre nos mots et l’événement, la saisir en ce qu’elle a de plus porteur et de plus difficile – écart qui ne fait que relancer notre désir de refaire monde.

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Notes

1 Saint-John Perse, Vents [1946], Paris, Gallimard (Poésie ; 36), 2011, p. 33.

2 Ibid., p. 54-55.

3 Jean-Claude Pinson, Pastoral. De la poésie comme écologie, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020, p. 9.

4 Ibid.

5 Saint-John Perse, Vents, p. 24.

6 Voir à ce propos l’essai de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Paris, Seuil (Anthropocène), 2018.

7 Voir à ce propos Jean-Luc Marion, Reprise du donné, Paris, PUF (Épiméthée), 2016 ; Penser le monde, de Kant à aujourd’hui, Pamela Krause, Guillaume Dreidemie (dir.), Paris, Éditions Kimé, 2023.

8 « [T]out ce monde naturel […] est constamment “là pour nous”, “subsistant sous-la-main” [vorhanden], et ne cesse de rester là à titre d’“effectivité” à la mesure de la conscience, lors même qu’il nous plaît de le mettre entre parenthèses » précise Marion (Reprise du donné, p. 117-118). Un tel primat de la subsistance révèle à notre sens l’incapacité à assumer l’excessivité du monde – ayant précisément pour caractéristique de « passer », réalité que souligne parfaitement Marion. En effet, « le monde, parce qu’il passe, ne cesse de passer et donc de ne pas persister, dure en ne subsistant précisément pas, en sorte qu’il manifeste qu’aucun substrat n’y peut véritablement durer » (ibid., p. 111). Dans l’ensemble de l’article, sauf mention contraire, tous les italiques présents dans les citations proviennent des originaux cités.

9 Ibid., p. 107 (nous soulignons).

10 Martin Heidegger, Essais et conférences, André Préau (trad.), Paris, Gallimard, 1958, p. 282-283.

11 En effet, la phénoménalité de l’objet « doit se soumettre à ce que notre esprit peut recevoir et concevoir. On dira qu’est possible ce qui prend quantité, qualité et relation selon notre temps et notre espace, donc ce qui ultimement ne contredit pas notre esprit ; ou bien, est possible tout ce qui ne se contredit pas, c’est-à-dire ne se contredit pas dans notre concept, donc ne contredit pas notre concept. La non-contradiction de notre concept assure à l’objet – ce phénomène diminué – une possibilité, donc une essence sous condition, la nôtre », rappelle Jean-Luc Marion (« Le phénomène et l’événement », Quaestio, vol. 3, 2003, p. 454).

12 Voir Jean-Luc Marion, « Remarques sur la surprise, la méprise et la déprise », Alter, no 24, 2016, p. 27, en ligne à l’adresse suivante : https://journals.openedition.org/alter/410.

13 Voir à ce sujet Jean-Luc Marion, Reprise du donné, p. 160.

14 Loin de se réduire à une somme ontique fondée par un principe suprême (archè ou dieu) ou à un environnement, le monde se définit comme une « totalité de possibilités interprétatives à partir desquelles les faits deviennent compréhensibles dans leur articulation mutuelle et prennent sens » (Claude Romano, L’Événement et le Monde, nouvelle édition revue et corrigée, Paris, PUF [Épiméthée], 2021, p. 84).

15 Le monde désigne l’ensemble des possibilités qui adviennent à celui qui y habite. Il dispense des « possibilité[s] qui, en advenant, rend[ent] tout possible justement possible. Ce qui se nomme événement » ; or « [s]eul l’événement peut assurer à la possibilité son statut de donné impensable parce que toujours déjà accompli, impensable à l’avance (unvordenklich). En matière de possibilité radicale, celle du monde, seul l’événement fait (une) fois. Seule l’événementialité fait la mondanéité » (Jean-Luc Marion, Reprise du donné, p. 133, 134). Le monde se dispense en offrant des événements, en octroyant à tout phénomène sa possibilité d’apparition – son impossible possibilité. La constante possibilité du monde ne produit en effet pas des objets (ni des événements, puisqu’ils surgissent à partir d’eux-mêmes) mais les donne.

16 Michaël Ferrier, « L’insurrection des molécules », in Camille Ammoun, Michaël Ferrier, Makenzy Orcel, Ersi Sotiropoulos, Fawzi Zebian, Ce qui nous arrive, Paris, Inculte-Dernière Marge, 2022, p. 11.

17 Voir à ce sujet Selene Mezzalira, Trauma and Its Impacts on Temporal Experience : New Perspectives from Phenomenology and Psychoanalysis, New York, Routledge, 2022.

18 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 85.

19 Jean-Luc Marion, « Remarques sur la surprise, la méprise… », p. 28.

20 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 83.

21 Jean-Luc Marion, « Le phénomène et l’événement », p. 457. Claude Romano écrit très bien l’irrévocabilité du passage de l’événement : il « n’apparaît pour celui qui en fait l’expérience que quand [il] a déjà eu lieu […]. Quand l’événement s’“est produit”, il est déjà trop tard, nous ne sommes jamais contemporains de son effectuation, […] et c’est pourquoi l’événement en son événementialité n’advient que selon le secret de sa latence » (L’Événement et le Monde, p. 89).

22 Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 285, in Œuvres philosophiques complètes, Giorgio Colli, Mazzino Montinari (éd.), Paris, Gallimard, t. VII, 1971, p. 202.

23 Voir à ce sujet Martin Heidegger, Le Principe de raison, André Préau (trad.), Paris, Gallimard (Tel ; 79), 2019, p. 253.

24 Ibid., p. 45.

25 Voir Jean-Christophe Bailly, La Fin de l’hymne, Paris, C. Bourgois (Titres ; 182), 2015 ; Jean-Claude Pinson, Habiter en poète. Essai sur la poésie contemporaine, Seyssel, Champ Vallon, 1995.

26 Voir à ce sujet Jean-Luc Marion, De surcroît. Études sur les phénomènes saturés, Paris, PUF, 2015.

27 Claude Romano, L’Événement et le Monde, p. 17-18.

28 Ibid.

29 Voir notamment la revue Catastrophes, créée en octobre 2017 par Pierre Vinclair, Laurent Albarracin et Guillaume Condello. Elle somme la « strophe » d’inventer, face à la catastrophe, un soulèvement poétique, conformément à ce qui se donne à lire dans le mot « catastrophe » (katastréphein, bouleverser).

30 Jean-Claude Pinson, Pastoral…, p. 119.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pamela Krause, « Introduction », Elseneur, 40 | 2025, 7-14.

Référence électronique

Pamela Krause, « Introduction », Elseneur [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 25 juillet 2025, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/elseneur/2794 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14fmw

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Auteur

Pamela Krause

Université Saint-Joseph de Beyrouth

Docteure en philosophie de Sorbonne Université, Pamela Krause est maître de conférences et directrice de programme à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Spécialiste de phénoménologie, elle est par ailleurs la cofondatrice du Middle-East Medical Humanities Lab. Elle est l’autrice de nombreux articles (aux éditions Garnier, Common Grounds, Kimé…) et a codirigé des ouvrages collectifs, dont Refaire monde (avec Alexandre Gefen, Revue des Sciences Humaines, no 347, 2022), Penser le monde, de Kant à aujourd’hui (avec Guillaume Dreidemie, Paris, Éditions Kimé, 2023), L’Art de guérir : introduction aux humanités médicales (avec Yvonne Saaybi, Revue des Sciences Humaines, no 358, avril-juin 2025).

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