L’événement : un enjeu théorique et politique pour les trauma studies
Résumés
Cet article interroge le rôle qu’a joué l’événement dans l’élaboration du concept de trauma, en psychiatrie et en psychanalyse, mais aussi dans le champ des trauma studies. Ce champ d’étude interdisciplinaire naît dans le courant des années 1990 aux États-Unis alors que domine une conception événementielle du trauma, portée par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ouvrage de référence en psychiatrie. Il s’agit d’examiner la manière dont les théoriciens des trauma studies se positionnent vis-à-vis de ce paradigme, ainsi que le rôle qu’ils accordent à l’événement dans leurs approches culturelles et littéraires du trauma. L’article met donc en relief l’enjeu théorique et politique que la notion d’événement a d’emblée constitué pour les trauma studies.
Plan
Haut de pageTexte intégral
- 1 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Pa (...)
1Dans L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Didier Fassin et Richard Rechtman avancent que le trauma constitue depuis la fin du XXe siècle le « nouveau langage de l’événement »1. En retour nous pourrions alors nous demander quel rôle joue l’idée d’événement dans la pensée du trauma, dans les manières de circonscrire cette catégorie et de fonder son étiologie. Si dès l’émergence de la catégorie de trauma psychique, à la fin du XIXe siècle, la question de l’événement, comme cause du trauma, s’est posée, l’histoire des rapports entre trauma et événement est loin d’être linéaire. Marquée par des revirements, des oscillations et des tensions, cette histoire traverse celle de la psychiatrie, de la psychanalyse mais également celle des trauma studies, ce champ d’étude interdisciplinaire né dans les années 1990 aux États-Unis. C’est plus particulièrement à ce dernier que sera consacré cet article. Je me demanderai, d’une part, comment les trauma studies ont composé avec la définition événementielle du trauma qui domine au moment où elles se constituent comme champ d’étude à part entière. D’autre part, j’analyserai comment l’événement – ou plus précisément la manière de penser les rapports entre trauma et événement – est devenu à la fois un marqueur d’affiliation théorique (à la psychanalyse, aux approches neurocognitives du trauma) mais également un objet à déconstruire pour conférer aux trauma studies la portée éthique et politique qu’elles revendiquent. Loin d’être neutre, la manière d’articuler trauma et événement, de faire intervenir la notion d’événement dans la définition et l’étiologie du trauma, constitue ainsi un véritable enjeu sur le plan théorique, académique mais également pratique, puisque l’un des objets des trauma studies est l’élaboration d’outils et de méthodes pour analyser des textes littéraires et penser le trauma avec et à partir d’eux.
Trauma et événement : deux approches
- 2 Paul Lerner et Mark S. Micale, « Trauma, Psychiatry, and History : A Conceptual and Historiographic (...)
- 3 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 16.
- 4 Ibid., p. 134.
2Dans Traumatic Pasts : History, Psychiatry and Trauma in the Modern Age, 1870-1930, Mark S. Micale et Paul Lerner font le constat suivant : « il est impossible d’écrire une histoire unique et unilinéaire du trauma » ; cependant, précisent-ils, « il est tout à fait possible d’écrire des histoires du trauma »2. Les trauma studies héritent en même temps qu’elles sont tributaires de cette histoire aux fils multiples, caractérisée, me semble-t-il, par deux manières différentes d’envisager les liens entre trauma et événement. J’aborderai d’abord deux tendances qui me paraissent être l’endroit et l’envers d’une même pièce : l’une récusant la responsabilité de l’événement dans l’apparition du trauma, mettant alors l’accent sur la personnalité des individus ; l’autre, au contraire, qui fait de l’événement le seul élément traumatogène. C’est cet aspect de l’histoire du trauma que Didier Fassin et Richard Rechtman mettent en lumière dans L’Empire du traumatisme, explorant comment, en moins de cent ans, le « régime de soupçon », pesant systématiquement sur l’individu traumatisé, a laissé place à un « régime de véridiction »3 où le trauma devient l’« attribut d’une rencontre injuste entre un homme ordinaire et un événement hors du commun »4, intrinsèquement traumatique. Une autre manière de poser la question de l’événement peut être cherchée du côté de l’œuvre freudienne qui n’a cessé d’être traversée d’une tension concernant l’origine (unique ou non, matérielle ou pas) du trauma venant dès lors questionner la temporalité et la causalité de l’événement.
D’un paradigme à l’autre
- 5 Roger Luckhurst, The Trauma Question, Londres – New York, Routledge, 2008, p. 19.
- 6 C’est le terme forgé par John Erichsen à partir de l’idée que les troubles nerveux résultaient d’un (...)
- 7 Pascal Pignol, « Les premiers modèles du traumatisme (1862-1884) », L’information psychiatrique, vo (...)
3La plupart des histoires du concept de trauma considèrent que l’on peut dater son émergence de la fin du XIXe siècle. Le trauma, note Roger Luckhurst, est indissociable de la modernité où il constitue l’un des effets de l’essor d’une « société technologique et statistique qui peut générer, multiplier et quantifier les “chocs” de la vie moderne »5. Au nombre de ces « chocs » se trouvent les accidents ferroviaires. Si ces derniers peuvent être très meurtriers, ils donnent également lieu – comme par ailleurs les accidents industriels ou ceux liés au travail – à d’étranges manifestations nerveuses chez des individus qui, sur le plan physique, semblent pourtant en ressortir indemnes. C’est d’abord du côté de lésions organiques – sur le modèle du traumatisme physique – que sera cherchée l’explication de ces cas de « railway spine »6, avant que le rôle joué par l’émotion dans l’apparition de cette « pathologie nouvelle »7 ne soit envisagé. À la suite de John Erichsen et Herbert Page, c’est Jean-Martin Charcot, dans les années 1880, qui s’intéressera aux troubles nerveux engendrés par des accidents et émettra l’hypothèse d’une hystérie masculine liée à des accidents. De son côté, Hermann Oppenheim théorisera les « névroses traumatiques », qui font ainsi leur apparition en tant que catégorie, en étudiant également les accidents ferroviaires et industriels.
- 8 Je renvoie ici aux analyses de Roger Luckhurst dans The Trauma Question.
4L’idée de trauma psychique est donc initialement fortement liée à une pensée du choc soudain et violent. Si la nature des liens entre les symptômes d’ordre psychique et l’accident en lui-même désarme en premier lieu les scientifiques et devient l’objet de plusieurs théories, l’événement de l’accident, quant à lui, relève d’une réalité objective, qui a d’ailleurs une dimension collective. Le doute ne porte pas sur la survenue de l’événement lui-même mais plutôt sur sa qualité de cause unique et sur la véracité des symptômes présentés par les individus. La résistance quant à la reconnaissance de la responsabilité de l’événement dans le développement de ces troubles prend tantôt la forme de l’hypothèse d’une fragilité nerveuse préexistante à l’accident qui ne fait que la révéler, tantôt celle d’une suspicion de tentative de fraude avec la réclamation de compensations financières indues8. Le trauma psychique et son étiologie se présentent ainsi d’emblée comme un problème médical mais aussi juridique et financier (assurance, dédommagement).
5Ce « régime du soupçon » perdure avec la Première Guerre mondiale. Comme le soulignent Didier Fassin et Richard Rechtman :
- 9 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 78.
La question qui occupera les services de santé tout au long de la guerre sera de savoir quels sont, non pas les événements susceptibles de produire des effets pathologiques durables, mais les soldats capables de développer une affection impropre à leur condition sociale. Qui sont ces hommes que l’idéal patriotique ne protège pas ? Quelles sont les causes de leur défaillance, sachant qu’en aucun cas l’événement ne peut être tenu pour seul responsable9 ?
L’accent systématique mis sur une fragilité inhérente à la personnalité des soldats traumatisés ou bien sur leur manque de patriotisme signale, plus qu’il ne voile, le caractère politique et idéologique du refus de reconnaître la responsabilité de l’événement dans l’émergence des névroses de guerre.
- 10 Gregory Bistoen, Stijn Vanheule et Stef Craps, « Nachträglichkeit : A Freudian Perspective on Delay (...)
6Il faut attendre 1980 et l’inclusion de la catégorie des « Post-traumatic stress disorders » (PTSD) dans la troisième version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM, pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), publié depuis les années 1950 par l’Association américaine de psychiatrie, pour que se produise un retournement dans l’articulation trauma / événement. D’une part, et c’est ce qui met fin au soupçon qui a longtemps pesé sur la personnalité des individus, c’est l’événement qui devient l’agent étiologique principal du trauma. En conséquence de quoi la portée traumatogène de cet événement est l’objet d’un phénomène d’objectivation. N’importe quel événement n’est pas susceptible de générer un trauma. L’événement doit, selon le DSM-III, excéder le champ habituel de l’expérience humaine (« an event outside the range of usual human experience »). En effet, le diagnostic présenté par le manuel repose sur l’idée qu’un certain nombre de symptômes (« critère B ») sont le résultat de la confrontation à des événements particuliers (combats militaires, tremblement de terre, viol, torture…) caractérisés par le fait qu’ils menacent la vie ou qu’ils constituent des violences, notamment sexuelles (« critère A »). En ce sens, l’approche du DSM est événementielle et restrictive. Pour Gregory Bistoen, Stijn Vanheule et Stef Craps, « le DSM implique donc que le potentiel traumatogène d’un événement puisse être déduit a priori des particularités objectives de la situation ». Ils ajoutent : « la logique de cette approche repose sur l’idée que les événements du Critère A comportent des effets étiologiques particuliers en comparaison avec des événements moins dramatiques de la vie »10.
- 11 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 130.
- 12 Voir Gregory Bistoen, Stijn Vanheule et Stef Craps, « Nachträglichkeit : A Freudian Perspective… », (...)
7Cette approche, qui fait l’impasse sur l’histoire du sujet, met ainsi l’accent sur l’événement comme cause unique et objective, évidente et incontestable, du trauma. On assiste là à une « consécration de l’événement »11 que ne démentiront pas les remaniements ultérieurs du DSM, et ce malgré les remises en question de l’idée que le développement de PTSD soit limité à un ensemble défini d’événements particuliers12. Ce changement de paradigme, dans lequel nous sommes encore pris aujourd’hui, vient répondre à une demande sociétale – celle liée à la reconnaissance des victimes – qu’il ratifie et légitime en même temps qu’il exprime les positions antipsychanalytiques du groupe en charge de l’élaboration du DSM-III et plus généralement de la psychiatrie. La rupture entre psychanalyse et psychiatrie est en effet consommée avec la parution de cette troisième version du manuel – ce dont témoignent l’influence croissante des approches neurocognitives et l’abandon des catégories et des notions associées à la psychanalyse (comme celle de « névrose traumatique », par exemple, que remplace l’expression « post-traumatic stress disorder »).
Trouver ou ne pas trouver « le roc de l’événement »13
- 13 Jean Laplanche, Problématiques VI. L’après-coup, Paris, PUF (Quadrige), 2006, p. 44.
- 14 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 8.
8Le trauma et son étiologie sont des objets d’intérêt assez intermittents dans l’œuvre de Freud, comme le relève Roger Luckhurst dans The Trauma Question14 et, pourrait-on ajouter, souvent secondaires. Ils semblent intéresser Freud dans la mesure où ils participent à d’autres phénomènes, comme l’hystérie, ou constituent des jalons pour comprendre plus avant le fonctionnement du système psychique, comme dans Au-delà du principe de plaisir (1920) qui débouche sur la théorisation des pulsions de mort. Cependant, la question du trauma accompagne dès le départ les recherches de Freud, comme en témoigne l’ouvrage intitulé Études sur l’hystérie qu’il publie avec Joseph Breuer en 1895. Dans ce texte, souvent considéré comme le texte inaugural de l’invention de la psychanalyse, le trauma – et son rôle dans les cas d’hystérie – est présenté de la façon suivante :
- 15 Joseph Breuer et Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, in Sigmund Freud, Œuvres complètes – Psychan (...)
Il n’est pas rare de trouver dans l’hystérie ordinaire, à la place d’un unique grand trauma, plusieurs traumas partiels, des facteurs occasionnants groupés qui n’ont pu exercer un effet traumatique que dans leur sommation et qui sont corrélés entre eux dans la mesure où ils forment en partie les éléments d’une histoire de souffrance. Dans d’autres cas encore, ce sont des circonstances en soi apparemment indifférentes qui ont acquis, du fait de leur conjonction avec l’événement véritablement efficient ou avec un moment de simultanéité particulière, la dignité de traumas qu’elles ne se seraient pas vu attribuer sans cela, mais qu’elles conservent désormais. Mais la corrélation causale entre le trauma psychique occasionnant et le phénomène hystérique n’est pas, par exemple, d’une nature telle que le trauma en tant qu’agent provocateur déclencherait le symptôme, lequel ensuite, devenu autonome continuerait à exister. Nous devons plutôt affirmer que le trauma psychique – ou plus précisément le souvenir qu’on en a – agit à la manière d’un corps étranger, lequel doit avoir valeur, bien longtemps après son intrusion, d’un agent exerçant son action dans le présent15.
Plusieurs éléments de ce long extrait méritent d’être soulignés. En premier lieu, on peut observer que si l’idée d’un événement cause est bien présente, cet « événement véritablement efficient », une large place est faite aux « facteurs occasionnants », à ces circonstances « apparemment indifférentes » qui acquièrent le statut de trauma de par leurs liens ou leur proximité avec un autre événement. En défaisant l’unicité de l’événement, c’est l’idée d’une causalité claire entre l’événement et le trauma qui ne tient plus. Dès lors, il n’y a pas lieu de penser qu’un événement puisse être en lui-même traumatogène. Ce qui est mis en avant c’est plutôt le caractère dynamique des phénomènes psychiques, le fait qu’un trauma puisse être généré par l’association de plusieurs événements mais également de leur souvenir. C’est le dernier élément mis en avant ici : la dimension pathogène du souvenir qui continue d’exercer des effets bien longtemps après la survenue du trauma. Avec cette compréhension, Freud et Breuer se tiennent au plus loin d’une conception mécanique du trauma, fondée sur le modèle physique, et ouvrent la voie à une compréhension du trauma irréductible aux névroses traumatiques liées à un événement « extérieur ».
9C’est à cette même période, et toujours dans le cadre de ses recherches sur l’hystérie, que Freud élabore une pensée du trauma en deux temps. Avec la notion de Nachträglichkeit, Freud envisage qu’un événement qui passe inaperçu sur le moment pour le sujet qui en fait l’expérience puisse donner naissance à un souvenir qui deviendra traumatique « après coup », avec la survenue d’un second événement qui lui confère un sens (sexuel dans la théorie freudienne) qu’il n’avait pas jusqu’alors. À propos du « cas Emma », Freud écrit dans Esquisse d’une psychologie scientifique :
- 16 Sigmund Freud, Esquisse d’une psychologie scientifique, in La Naissance de la psychanalyse, Anne Be (...)
Nous trouvons là l’exemple d’un souvenir suscitant un affect que l’incident lui-même n’avait pas suscité. Entre-temps les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une compréhension nouvelle des faits remémorés. […] Nous ne manquons jamais de découvrir qu’un souvenir refoulé ne s’est transformé qu’après coup (nachträglich) en traumatisme16.
- 17 Ruth Leys, Trauma : A Genealogy, Chicago, University of Chicago Press, 2000, p. 20.
Les événements entrant en jeu dans la formation du trauma sont interdépendants : « aucun des deux n’est intrinsèquement traumatique » et les souvenirs qu’ils forment sont pris dans « une mémoire fondamentalement instable et modifiable »17. La Nachträglichkeit implique donc un phénomène de latence, une formation différée du trauma et surtout un phénomène de rétroaction puisqu’un événement survenu ultérieurement reconfigure le sens et la portée d’un premier, qui pourtant le précède. Le modèle de la Nachträglichkeit vient ainsi profondément troubler la causalité et la temporalité.
- 18 Sigmund Freud, Esquisse d’une psychologie…, p. 191.
- 19 Voir Sigmund Freud, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, in Cinq leçons sur la p (...)
10Avec l’abandon de la théorie de la séduction en 1897 la relation trauma / événement se reconfigure. L’idée qu’un événement réel soit à l’origine de l’hystérie est délaissée et Freud envisage le fait qu’« il n’y a[it] pas de signe de réalité dans l’inconscient, de sorte que l’on ne peut pas différencier la vérité et la fiction investie d’affect »18. Cette indifférenciation vient troubler à la fois l’étiologie du trauma et surtout le mouvement régressif de l’analyse qui dès lors ne peut plus trouver sa butée dans un événement extérieur et objectivable. Freud est confronté au dérobement de la cause qu’il cherche : l’événement premier semble sans cesse reculer plus loin dans la vie du sujet et surtout finit par être inextricablement lié à des éléments de l’ordre de la fiction qui entrent pourtant en jeu de manière effective dans la structure traumatique. Une « réalité psychique » doit dès lors être prise en compte à côté d’une « réalité matérielle »19.
- 20 Jean Laplanche, Problématiques VI. L’après-coup, p. 44.
11Malgré le désir et la tentation, qui feront régulièrement retour chez lui, de trouver « le roc de l’événement »20, Freud restera attaché jusqu’au bout – L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939) en témoigne – à ces deux éléments : l’importance du remaniement des traces mnésiques d’une part et, d’autre part, l’effectivité d’une réalité psychique et des « événements » qui s’y produisent.
*
- 21 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 15.
12Les trauma studies, auxquelles va être consacrée la suite de l’article, héritent donc de cette histoire « non linéaire et particulièrement discontinue du trauma »21 et la prolongent en se confrontant à leur tour à la question de l’événement.
Les trauma studies face à la question de l’événement
- 22 Jean-Michel Ganteau et Susana Onega, « Introduction », in Ethics and Trauma in Contemporary British (...)
13Les trauma studies naissent dans le courant des années 1990 aux États-Unis de l’intérêt de plusieurs chercheurs, venant principalement des études littéraires, pour le concept de trauma. Ainsi, comme le soulignent Jean-Michel Ganteau et Susana Onega, « le concept de trauma est l’objet d’un transfert, depuis le discours médical et scientifique vers le champ des études littéraires, fournissant ainsi les bases d’une théorie critique cherchant à penser les implications culturelles et éthiques du trauma »22. Mais ce transfert comporte plusieurs implications. D’une part, les trauma studies sont interdépendantes d’un contexte qui permet leur émergence en même temps qu’il forme un cadre épistémologique impossible à ignorer. Ce contexte, je l’ai décrit plus haut, est caractérisé par une reconnaissance inédite du trauma, et du statut de victime qui y est lié, indissociable d’une compréhension exclusivement événementielle de celui-ci. D’autre part, en s’appropriant le concept de trauma, qu’elles empruntent à ses champs premiers de théorisation et d’usage, les trauma studies héritent également des oscillations concernant la nature de l’événement et le rôle qu’il joue dans l’étiologie du trauma – oscillations qui ont aussi pris la forme de tensions voire d’antagonismes entre les conceptions portées par la psychiatrie et celles portées par la psychanalyse. C’est aux différentes manières qu’ont eues les trauma studies de contourner, de mobiliser ou au contraire de déconstruire la notion d’événement, que les trois sections qui suivent vont être consacrées.
Penser la structure de l’expérience traumatique
- 23 Lucy Bond et Stef Craps, Trauma, Londres – New York, Routledge, 2020, p. 8.
14Au début des années 1990, plusieurs universitaires, venant principalement des études littéraires, formés à la philosophie continentale (notamment à travers la réception américaine de la déconstruction) et à la psychanalyse, commencent à s’intéresser au trauma. Selon Lucie Bond et Stef Craps, ils voient dans ce concept de plus en plus central une possibilité « de conférer une portée éthique à la déconstruction, en mettant en avant son utilité comme outil critique permettant de penser la relation entre référentialité et violence historique »23.
15Parmi eux, Cathy Caruth publie, dès 1991, plusieurs textes consacrés au trauma qui seront ensuite repris, quelques années plus tard, dans deux ouvrages fondateurs : Trauma : Explorations in Memory (1995) et Unclaimed Experience : Trauma, Narrative and History (1996). Elle y conçoit le trauma en termes de structure d’expérience : une expérience qui, parce que l’événement arrive trop tôt et trop soudainement, implique une latence inhérente. C’est cette latence qui non seulement empêche le sujet de saisir pleinement et sur le moment ce qui lui arrive, mais qui engendre le retour répétitif de ce qui justement n’a pas été saisi à temps.
- 24 Cathy Caruth, « Introduction », American Imago, vol. 48, no 1, 1991, p. 2-3. Texte repris dans l’in (...)
Bien que la définition précise de l’état de stress post-traumatique soit contestée, la plupart des descriptions s’accordent généralement sur le fait qu’il s’agit d’une réaction, parfois retardée, à un ou plusieurs événements bouleversants, qui prend la forme d’hallucinations, de rêves, de pensées, de comportements intrusifs et répétés en lien avec l’événement, ainsi que d’un engourdissement qui peut avoir commencé pendant ou après l’expérience, et éventuellement d’une excitation accrue aux stimuli qui rappellent l’événement (ou bien d’un évitement de ces derniers). Cette simple définition masque un fait très particulier : la pathologie ne peut être définie par l’événement lui-même – qui peut avoir été catastrophique ou non, et peut ne pas avoir traumatisé tout le monde – ni par une déformation de l’événement, dont le pouvoir de hantise résulterait de la distorsion des significations personnelles qui lui sont attachées. La pathologie consiste plutôt et uniquement dans la structure de l’expérience ou dans la réception de l’événement : il n’est pas assimilé ou vécu complètement sur le coup, mais seulement de manière retardée, lorsque, possédant celui qui en a fait l’expérience, il se répète. Être traumatisé c’est précisément être possédé par une image ou un événement24.
Pointant d’abord les désaccords autour de la définition des PTSD, Cathy Caruth en fournit tout de même une définition (peu ou prou celle du DSM) qui lui permet ensuite d’intervenir en venant révéler un de ses impensés et en proposant, à partir de là, sa propre définition du trauma. Ce passage semble ici révélateur de l’enjeu que constitue la définition du trauma dans ce moment où il s’agit de poser les bases d’une nouvelle approche du trauma et de la littérature, voire du nouveau champ d’étude que vont constituer les trauma studies.
- 25 Cathy Caruth, Unclaimed Experience : Trauma, Narrative and History, Baltimore, Johns Hopkins Univer (...)
- 26 Ibid., p. 9.
- 27 Ibid., p. 3.
16Avec la définition qu’elle propose, Cathy Caruth paraît chercher à se distinguer du DSM. En mettant en lumière le fait que la pathologie ne peut être définie à partir de l’événement lui-même, elle semble en effet prendre ses distances avec la définition strictement événementielle du trauma proposée par le manuel. Cette prise de distance entre a priori en cohérence avec l’héritage théorique de Cathy Caruth que la référence récurrente au corpus psychanalytique – en particulier à deux textes de Freud, Au-delà du principe de plaisir et L’Homme Moïse et la religion monothéiste – vient par ailleurs réaffirmer. Enfin, la métaphore filée de la hantise permet à la fois de s’écarter du discours scientifique propre au DSM (auquel feraient plutôt écho les premières lignes de la citation), mais surtout de souligner la capacité d’un langage plus littéraire, voire de la littérature elle-même, à dire quelque chose du trauma. C’est ici un enjeu d’importance puisqu’il s’agit, dans ces premiers articles, de convaincre à la fois de l’intérêt de la catégorie de trauma pour les études littéraires, mais également de la singularité d’une approche « littéraire » du trauma, sensible « aux motifs et aux mots »25 qui témoignent du trauma au-delà de sa thématisation explicite, capable aussi de porter attention aux questions de la représentation et de la référentialité tout en concevant leur faillite. Cette idée sera défendue notamment dans Unclaimed Experience où il s’agit de développer « un nouveau mode de lecture et d’écoute »26 apte à saisir le trauma dont le texte porte la trace, ce nœud entre « savoir et non-savoir »27 dont le langage littéraire témoigne.
17Indéniablement les travaux de Cathy Caruth, et notamment cette définition du trauma, ont été fondateurs, ouvrant la voie à de nouvelles manières de lire et d’interpréter la littérature comme en témoigne le travail mené par Anne Whitehead avec Trauma Fiction (2004). Cependant, à partir des années 2000, ils sont aussi l’objet de critiques. Pour ce qu’on pourrait appeler la seconde génération des trauma studies, il s’avère en effet essentiel de mettre en relief les impensés qui se trouvent au fondement du champ d’étude. Dans ce contexte réflexif et critique, la question de l’événement et celle de son usage vont devenir des critères pour discerner des influences – psychanalytiques ou neurocognitives – considérées comme incompatibles et passer au crible un syncrétisme théorique jugé problématique.
L’événement comme outil critique
- 28 Bessel Van der Kolk est un psychiatre et neuroscientifique américain convié par Cathy Caruth à part (...)
18À partir des années 2000, plusieurs chercheurs font le constat suivant : la conception du trauma développée par Cathy Caruth est bien plus influencée qu’elle ne le revendique par les approches neurocognitives du trauma – notamment celle défendue par Bessel Van der Kolk28 – qui sont a priori incompatibles avec la psychanalyse. Dans Writing History, Writing Trauma, Dominick LaCapra s’étonne :
- 29 Dominick LaCapra, Writing History, Writing Trauma, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2001, (...)
Bessel A. Van der Kolk tente de manière discutable de localiser la trace ou l’empreinte de l’expérience du trauma dans une partie du cerveau. Curieusement, malgré la subtilité de ses analyses et son insistance sur la temporalité à la fois insaisissable et retardée de l’expérience du trauma, Caruth souscrit à la conception littérale de Van der Kolk29.
- 30 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 11.
- 31 Voir Cathy Caruth, introduction de la première partie, in Trauma : Explorations in Memory, p. 7-8.
De son côté, Roger Luckhurst note qu’« [i]l y a des signes qui montrent que Caruth reconnaît que le lieu de l’autorité s’est déplacé. Sa conception de la mémoire traumatique, comme inscription “en dehors” de l’inscription, doit en fait beaucoup aux spéculations neurobiologiques de Bessel Van der Kolk »30. Mais c’est sans doute Ruth Leys, autrice de Trauma : A Genealogy, qui porte la charge la plus critique envers les travaux de Cathy Caruth. Elle souligne combien sa lecture et son interprétation du corpus freudien, ainsi que certaines notions (telle celle de la Nachträglichkeit), sont en fait profondément orientées par l’approche de Bessel Van der Kolk et plus largement par la définition événementielle du trauma. De ce point de vue, la conception du trauma comme expérience comportant une latence inhérente et marquée par le retour différé, impromptu mais surtout littéral de l’événement, semble d’une part constituer un rejet des processus inconscients31 et d’autre part insister sur la force traumatique de l’événement lui-même. C’est ce que pointe Ruth Leys quand elle évoque la « fascination » partagée par Cathy Caruth et Bessel Van der Kolk pour l’idée d’irreprésentable et d’indicible :
- 32 Ruth Leys, Trauma : A Genealogy, p. 304.
Cela permet à Caruth […] d’articuler la théorie du trauma à certains pans de la déconstruction élaborée par le critique et théoricien Paul de Man et à sa conception du langage et du sens. On retrouve une conception similaire de l’irreprésentable et de l’indicible du côté de Van der Kolk à travers l’idée – partagée par Caruth qui s’appuie sur ses travaux autant que lui sur les siens – que la victime d’un trauma a été radicalement affectée par un événement extérieur qui d’une certaine façon s’est imprimé de manière littérale (un terme clé) dans ou sur l’esprit et le cerveau de telle sorte que l’événement est intrinsèquement non symbolisable et non représentable32.
- 33 Ibid., p. 10.
- 34 Susannah Radstone, « Trauma Theory : Contexts, Politics, Ethics », Paragraph, vol. 30, no 1, 2007, (...)
Commentant cette conception du trauma « comme événement purement extérieur s’abattant sur une victime à la fois souveraine et passive »33, Susannah Radstone note : « pour la théorie du trauma, c’est l’événement plutôt que le sujet qui apparaît imprévisible et ingouvernable »34. Ces critiques pointent à juste titre une contradiction : le fait que la théorie du trauma ainsi constituée implique une conception de l’événement, du sujet, mais également de la temporalité et de la causalité, que les courants de pensée dont elle se revendique (la déconstruction et la psychanalyse notamment) avaient justement permis de remettre en cause. Mais plus généralement, l’examen mené par Ruth Leys, et à sa suite Susannah Radstone, rend visible le syncrétisme théorique sur lequel reposent les propositions de Cathy Caruth – syncrétisme jugé problématique dans la mesure où non seulement il occulte des contradictions fondamentales mais, de ce fait même, empêche les trauma studies de se constituer comme champ critique, apte à questionner le concept autour duquel elles sont organisées mais également les discours scientifiques et médicaux dont il est, par ailleurs, l’objet.
19Le sort fait à l’événement va ainsi constituer un critère permettant de distinguer la place donnée à la psychanalyse dans les théories du trauma issues des trauma studies ou au contraire de déceler l’influence du modèle neurocognitif. Plutôt que d’occulter les différences entre ces approches ou de forcer leur compatibilité, plusieurs travaux ont, par la suite, cherché à les mettre en relief et à examiner leurs implications politiques. C’est le travail que mène notamment Anna Thiemann dans Rewriting the American Soul : Trauma, Neuroscience and the Contemporary Literary Imagination. Pour elle, le paradigme neurocognitif du trauma s’accorde particulièrement bien avec le mythe de l’innocence et la culture de l’oubli américains que le 11 septembre 2001 a ravivés. De ce fait,
- 35 Anna Thiemann, Rewriting the American Soul : Trauma, Neuroscience and the Contemporary Literary Ima (...)
[…] selon que l’on adopte une approche neurocognitive ou psychanalytique, le trauma national est conçu comme un événement extérieur inexplicable qui « frappe » une victime passive et doit être réécrit ou oublié, ou bien comme un événement qui doit être mis en lien avec des conflits intérieurs et des traumas passés pour être intégré à l’histoire et aux identités collectives35.
20Si le dialogue entre les disciplines a été fortement valorisé par la première génération de théoriciens des trauma studies, ces dernières années c’est davantage leur portée critique – leur capacité à questionner les discours médicaux et scientifiques qui façonnent le concept de trauma – qui semble constituer un enjeu. Dans ce contexte, les événements (comme occurrences historiques particulières) ou bien l’événement (comme notion) à partir desquels le concept de trauma a été élaboré vont être passés au crible.
Repenser l’événement
- 36 Jill Bennett et Rosanne Kennedy, World Memory : Personal Trajectories in Global Time, Basingstoke – (...)
- 37 Stef Craps, Postcolonial Witnessing. Trauma Out of Bounds, Basingstoke – New York, Palgrave Macmill (...)
21En 2003, Jill Bennett et Rosanne Kennedy encourageaient les trauma studies à élargir les frontières de leur domaine d’étude plutôt que de « se limiter à une sélection de textes représentant une gamme relativement étroite d’événements, d’histoires et de formes culturelles traumatiques »36. En effet, selon Stef Craps, longtemps « la théorie du trauma s’est surtout intéressée aux événements survenus en Europe ou aux États-Unis, en particulier l’Holocauste et, plus récemment, les attentats du 11 septembre »37, mais aussi aux textes littéraires qui y sont liés. Si on peut à juste titre interroger ce phénomène et tenter, comme Stef Craps et d’autres l’ont fait, de le contrer en renouvelant les corpus étudiés, on peut s’interroger sur la façon dont le concept de trauma a lui-même été façonné par certains événements historiques particuliers.
- 38 Anna Thiemann, Rewriting the American Soul…, p. 2.
22Pour Anna Thiemann, la théorie du trauma actuelle « n’est pas apparue dans un vide historique mais dans un contexte culturel particulier, celui de l’ère post-Vietnam où la nouvelle “doctrine du trauma” servait des buts thérapeutiques et politiques »38. En cela, elle va dans le sens d’Allan Young qui, dans The Harmony of Illusions : Inventing Post-Traumatic Stress Disorder, met en relief le lien inextricable entre l’élaboration du diagnostic des PTSD et le cas particulier des vétérans de la guerre du Vietnam. L’approche féministe de Laura Brown apporte encore une autre perspective sur la « construction » du concept de trauma. Dans son article « Not Outside the Range : One Feminist Perspective on Psychic Trauma » dont le titre fait explicitement référence à la formule du DSM-III « an event oustide the range of usual human experience », Laura Brown s’interroge sur ce critère qui forme le cœur du diagnostic du trauma en psychiatrie. Elle note :
- 39 Laura Brown, « Not Outside the Range : One Feminist Perspective on Psychic Trauma », in Trauma : Ex (...)
« L’expérience humaine », telle qu’elle est mentionnée dans nos manuels de diagnostic et comme objet de la plupart des écrits importants sur le trauma, désigne souvent « l’expérience humaine masculine » ou, du moins, une expérience commune aux femmes et aux hommes. L’éventail de l’expérience humaine devient l’éventail de ce qui est normal et habituel dans la vie des hommes de la classe dominante, c’est-à-dire des hommes blancs, jeunes, valides, éduqués, de la classe moyenne et chrétiens. Le trauma est donc ce qui perturbe ces vies humaines particulières, mais aucune autre. La guerre et le génocide, qui sont l’œuvre des hommes et d’une culture dominée par les hommes, sont des traumatismes reconnus ; il en va de même pour les catastrophes naturelles, les accidents de voiture, les bateaux qui sombrent dans l’océan glacial. Les événements publics, visibles par tous, rarement porteurs de stigmatisation pour leurs victimes, ces choses qui peuvent arriver aux hommes, tout cela constitue des traumatismes dans le lexique officiel39.
L’objectif de Laura Brown dans la suite de l’article est de prendre en considération des traumas qui ne correspondent pas au « critère A » du DSM. Reprenant à son compte la notion de « trauma insidieux » (insidious trauma) proposée par Maria Root, elle met en relief la dimension traumatique d’événements qui ont lieu dans la vie quotidienne et non pas sur le champ de bataille, des « petites violences » (small violence) interpersonnelles répétées auxquelles sont en particulier confrontées les minorités. Ce faisant, ce sont les effets traumatiques des phénomènes de domination et d’oppression structurant la société qui deviennent visibles, de même que deviennent davantage perceptibles les intérêts idéologiques et politiques liés au maintien d’une définition exclusivement événementielle – et donc excluante – du trauma.
- 40 Voir notamment : Studies in the Novel, vol. 40, no 1-2, 2008 ; Contemporary Approaches in Literary (...)
- 41 Michael Rothberg, « Decolonizing Trauma Studies : A Response », Studies in the Novel, p. 226.
- 42 Stef Craps, Postcolonial Witnessing…, p. 4.
23Le regard critique sur la notion d’événement qui accompagne un effort de repolitisation du trauma a trouvé un second souffle à partir de la fin des années 2000 lorsque les trauma studies commencent à prendre en compte les réflexions issues des postcolonial studies. Plusieurs universitaires se retrouvent autour d’une double nécessité : renouveler les corpus littéraires étudiés, d’une part, et, d’autre part, remettre en question les concepts et les modèles utilisés jusque-là, soit parce qu’ils se révèlent restrictifs et inopérants, soit parce qu’ils réitèrent des formes de domination et de racisme40. Dans ce contexte, il apparaît alors incontournable « de compléter le modèle événementiel du traumatisme qui s’est imposé au cours des quinze dernières années par un modèle capable de rendre compte des formes quotidiennes et continues de violences traumatisantes »41. Prendre le contre-pied des travaux qui « continuent à adhérer à la traditionnelle conception événementielle du trauma, selon laquelle le trauma résulte d’un seul événement extraordinaire et catastrophique » afin d’élaborer une approche littéraire du trauma qui prenne en compte les « violences collectives, continues et quotidiennes »42, constitue ainsi une manière de conférer aux trauma studies une portée critique qui ne reconduise pas les impensés et les fondements idéologiques du discours médical et scientifique dominant mais, au contraire, permette de le déconstruire.
Conclusion
- 43 Michael Rothberg, « Preface : Beyond Tancred and Clorinda – Trauma Studies for Implicated Subjects (...)
24Dans la préface de l’ouvrage collectif The Future of Trauma Theory, Michael Rothberg pose la question suivante : « De quoi parlons-nous quand nous parlons de trauma ? »43. À chaque étape de l’histoire de ce concept, l’événement n’a cessé d’entrer en jeu dans les diverses réponses apportées à cette question. Loin d’être neutre et indifférente, la manière de concevoir l’événement et de lui conférer une place dans la conception du trauma possède des implications théoriques mais aussi éthiques et politiques. Cet enjeu apparaît très clairement dans les débats qui ont structuré les trauma studies depuis leur émergence. L’articulation trauma / événement met en jeu des affinités avec telle ou telle théorie du trauma. Elle possède des enjeux littéraires puisqu’elle a des effets sur la façon dont les trauma studies vont lire et interpréter la littérature. Mais plus largement, parce qu’elle constitue inévitablement une prise de position vis-à-vis du modèle dominant de trauma, elle concerne la façon dont les trauma studies se conçoivent comme champ de recherche à part entière et envisagent leur rôle critique.
Notes
1 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion (Champs essais), 2011, p. 18.
2 Paul Lerner et Mark S. Micale, « Trauma, Psychiatry, and History : A Conceptual and Historiographical Introduction », in Traumatic Pasts : History, Psychiatry and Trauma in the Modern Age, 1870-1930, Paul Lerner, Mark S. Micale (dir.), Cambridge – New York – Melbourne, Cambridge University Press, 2001, p. 25. Sauf mention contraire, les traductions sont les miennes pour les ouvrages en anglais.
3 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 16.
4 Ibid., p. 134.
5 Roger Luckhurst, The Trauma Question, Londres – New York, Routledge, 2008, p. 19.
6 C’est le terme forgé par John Erichsen à partir de l’idée que les troubles nerveux résultaient d’une commotion de la moelle épinière causée par la violence de l’accident ferroviaire.
7 Pascal Pignol, « Les premiers modèles du traumatisme (1862-1884) », L’information psychiatrique, vol. 90, no 6, 2014, p. 418.
8 Je renvoie ici aux analyses de Roger Luckhurst dans The Trauma Question.
9 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 78.
10 Gregory Bistoen, Stijn Vanheule et Stef Craps, « Nachträglichkeit : A Freudian Perspective on Delayed Traumatic Reactions », Theory and Psychology, vol. 24, no 5, 2014, p. 669.
11 Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme…, p. 130.
12 Voir Gregory Bistoen, Stijn Vanheule et Stef Craps, « Nachträglichkeit : A Freudian Perspective… », p. 670.
13 Jean Laplanche, Problématiques VI. L’après-coup, Paris, PUF (Quadrige), 2006, p. 44.
14 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 8.
15 Joseph Breuer et Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, in Sigmund Freud, Œuvres complètes – Psychanalyse, Jean Laplanche, André Bourguignon, Pierre Cotet (éd.), Janine Altounian, Pierre Cotet, Pascale Haller, Christophe Jouanlanne, Françoise Kahn, René Lainé, Marie-Thérèse Schmidt, Alain Rauzy, François Robert (trad.), Paris, PUF, t. II, 1893-1895, 2009, p. 26.
16 Sigmund Freud, Esquisse d’une psychologie scientifique, in La Naissance de la psychanalyse, Anne Berman (trad.), Paris, PUF (Bibliothèque de psychanalyse), 2009, p. 366.
17 Ruth Leys, Trauma : A Genealogy, Chicago, University of Chicago Press, 2000, p. 20.
18 Sigmund Freud, Esquisse d’une psychologie…, p. 191.
19 Voir Sigmund Freud, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, in Cinq leçons sur la psychanalyse – Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, Yves Le Lay, Samuel Jankélévitch, Gisèle Harrus-Révidi (trad.), Paris, Payot et Rivages (Petite bibliothèque Payot), 2015.
20 Jean Laplanche, Problématiques VI. L’après-coup, p. 44.
21 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 15.
22 Jean-Michel Ganteau et Susana Onega, « Introduction », in Ethics and Trauma in Contemporary British Fiction, Susana Onega, Jean-Michel Ganteau (dir.), Amsterdam – New York, Rodopi, 2011, p. 12.
23 Lucy Bond et Stef Craps, Trauma, Londres – New York, Routledge, 2020, p. 8.
24 Cathy Caruth, « Introduction », American Imago, vol. 48, no 1, 1991, p. 2-3. Texte repris dans l’introduction de la première partie de Trauma : Explorations in Memory, Cathy Caruth (dir.), Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995, p. 3-12.
25 Cathy Caruth, Unclaimed Experience : Trauma, Narrative and History, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996, p. 5.
26 Ibid., p. 9.
27 Ibid., p. 3.
28 Bessel Van der Kolk est un psychiatre et neuroscientifique américain convié par Cathy Caruth à participer au double numéro de la revue American Imago consacré au trauma qu’elle dirige en 1991 et qui forme l’ouvrage collectif Trauma : Explorations in Memory.
29 Dominick LaCapra, Writing History, Writing Trauma, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2001, p. 81.
30 Roger Luckhurst, The Trauma Question, p. 11.
31 Voir Cathy Caruth, introduction de la première partie, in Trauma : Explorations in Memory, p. 7-8.
32 Ruth Leys, Trauma : A Genealogy, p. 304.
33 Ibid., p. 10.
34 Susannah Radstone, « Trauma Theory : Contexts, Politics, Ethics », Paragraph, vol. 30, no 1, 2007, p. 18.
35 Anna Thiemann, Rewriting the American Soul : Trauma, Neuroscience and the Contemporary Literary Imagination, New York, Routledge, 2018, p. 3.
36 Jill Bennett et Rosanne Kennedy, World Memory : Personal Trajectories in Global Time, Basingstoke – New York, Palgrave Macmillan, 2003, p. 10.
37 Stef Craps, Postcolonial Witnessing. Trauma Out of Bounds, Basingstoke – New York, Palgrave Macmillan, 2013, p. 9.
38 Anna Thiemann, Rewriting the American Soul…, p. 2.
39 Laura Brown, « Not Outside the Range : One Feminist Perspective on Psychic Trauma », in Trauma : Explorations in Memory, p. 102.
40 Voir notamment : Studies in the Novel, vol. 40, no 1-2, 2008 ; Contemporary Approaches in Literary Trauma Theory, Michelle Balaev (dir.), Basingstoke – New York, Palgrave Macmillan, 2014 ; The Future of Trauma Theory. Contemporary Literary and Cultural Criticism, Gert Buelens, Sam Durrant, Robert Eaglestone (dir.), New York, Routledge, 2014.
41 Michael Rothberg, « Decolonizing Trauma Studies : A Response », Studies in the Novel, p. 226.
42 Stef Craps, Postcolonial Witnessing…, p. 4.
43 Michael Rothberg, « Preface : Beyond Tancred and Clorinda – Trauma Studies for Implicated Subjects », in The Future of Trauma Theory…, p. xii.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Alice Laumier, « L’événement : un enjeu théorique et politique pour les trauma studies », Elseneur, 40 | 2025, 17-32.
Référence électronique
Alice Laumier, « L’événement : un enjeu théorique et politique pour les trauma studies », Elseneur [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 25 juillet 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/elseneur/2808 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14fmv
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page


