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Poétiques et narrations

Patrick Chamoiseau ou le paradoxe du panier

Patrick Chamoiseau or the Basket Paradox
Frédéric Roussille
p. 159-174

Résumés

Écrire aux Antilles ce serait, en utilisant la langue de l’oppresseur, descendre et mourir dans la cale du navire négrier, ce « trou noir », puis en revenir transfiguré, non pour prendre acte de la réalité de notre prétendu monde globalisé, mais afin de surligner des « champs de forces » et « faire trace » dans le « tout-monde ». Nous expliquerons comment s’articulent ces termes, mais on voit déjà que, pour Chamoiseau, la catastrophe de la traite des Noirs n’est rien d’autre que la scène de l’événement si on entend par là ce en vue de quoi un récit peut et doit se raconter et une subjectivité vraie advenir. Enfin, nous situerons le catastrophisme de Chamoiseau parmi d’autres pensées de l’événement : celle, d’inspiration juive, qui traverse le rapport à l’histoire de saint Paul à Walter Benjamin et celle, révolutionnaire, qui repère d’abord l’événement sous l’espèce de l’élan initial de la Révolution française.

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Dédicace

À Jean-Louis Poirier

Texte intégral

  • 1 René Char, « Couche », in L’Effroi et la Joie, in Le Nu perdu, in Œuvres complètes, Paris, Gallimar (...)

La parole dépourvue de sens annonce toujours un bouleversement prochain.
René Char1

  • 2 Claude Romano, L’Événement et le Monde, 2e éd., Paris, PUF (Épiméthée), 1999, p. 66.
  • 3 On parlait alors d’un monde d’après mais après le confinement le monde reprit son cours comme avant
  • 4 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, Paris, Seuil, 2021, p. 196 et 191.
  • 5 Ibid., p. 230.

1Personne ne put dire, tandis que Christophe Colomb débarquait aux Antilles, que l’Amérique venait d’être découverte. Alors qu’un fait peut se désigner, l’événement, lui, parce qu’il suppose autre chose que le monde dans lequel les contemporains pensent, requiert un délai pour se manifester. Claude Romano parle de « latence »2. Or, le confinement du printemps 2020 passa pour cet événement faisant exception à la règle. On assistait sans latence à un changement de monde. C’est pourquoi ledit confinement est à regarder comme une parodie d’événement3. Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que Patrick Chamoiseau, comme il l’indique en terminant Le Conteur, la nuit et le panier, texte où il revient sur la littérature antillaise depuis Césaire et Glissant jusqu’à lui-même, prît occasion du « Paris fantôme » de mai 2020 pour pratiquer la métaphore. En effet l’événement, sous la plume de Chamoiseau, est évoqué par les noms de « cale », « trou noir », « panier » sans qu’aucun ne convienne proprement4. C’est qu’en matière d’événement, pas davantage on ne peut appeler un chat un chat, qu’on ne peut en direct se prononcer. Celui qui tient le discours de l’événement est dans le même porte-à-faux que celui qui prétend assister à l’événement : il « nettoie », il « simplifie »5.

  • 6 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, Paris, Gallimard (Folio ; 5644), 2013, p. 27.

2L’événement, parce qu’il est affaire de « passé inscrit indéchiffrable », a besoin de transiter par la nuit de l’inscription6. C’est donc en évitant de déchiffrer les signes à lui offerts que l’écrivain rend raison de la nature événementielle de ce qui l’occupe. Nous verrons en quoi la métaphore telle qu’en use Chamoiseau nous instruit sur l’économie de l’événement.

La cale au singulier

  • 7 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 249.
  • 8 Ibid., p. 132 et 135.
  • 9 Ibid., p. 128.

3De quoi est-il question dans Le Conteur, la nuit et le panier ? D’abord, de la façon dont un Antillais se dépêtre du passé esclavagiste. L’ouvrage se présente comme une enquête. Pourquoi les conteurs d’autrefois, opérant de jour, auraient-ils risqué d’être changés en paniers ? La réponse est dans un « sortilège foireux »7. En contant de jour, on aurait intégré l’ordre colonial de l’habitation. Pour rompre avec l’oppression on était donc tenu de conter de nuit : « Le jour de la plantation est puissant [explique Chamoiseau], tout est réglé autour du travail des esclaves. […] La nuit défait le monde »8. En outre, on pouvait faire grincer la seule langue dont on disposait, le créole, par le recours à la « voix-pas-claire » : « Certains conteurs […] basculaient dans un langage quasi incompréhensible, quelque chose comme du créole mal prononcé. […] On ne comprenait plus rien »9. Dans cette catastrophe linguistique et mondaine, les affres de la déportation devenaient soudain sensibles, quoiqu’à son propos aucun discours ne fût tenu.

  • 10 Ibid., p. 131.
  • 11 Marguerite Duras, Écrire, Paris, Gallimard, 1993, p. 52.

4Or, l’écrivain Chamoiseau reprend la vieille méthode : « Écrire, c’est voix-pas-claire. On peut »10. Ce n’est pas possible mais on le fait. « Personne ne peut [martèle Marguerite Duras]. Il faut le dire : on ne peut pas. Et on écrit »11. Écrire, c’est braver l’impossible. L’écriture antillaise sera donc cette écriture métaphorique à la voix-pas-claire.

  • 12 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 160.

5De fait, en quoi « le trou noir » et « la cale » ont-ils une valeur métaphorique ? Emprunté à l’astrophysique, le premier suggère qu’on ne saurait descendre, regarder, puis rendre compte de ce qu’on a vu. On ne revient pas de l’esclavage. Quant à la seconde expression, elle est tirée d’un poème d’Aimé Césaire que cite Chamoiseau : « J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées »12. Or, ni ce singulier de la cale ne désigne une cale particulière, ni il n’a une valeur générique. La cale est sensible comme est sensible une cale particulière, de sorte que Césaire y entend des cris, mais elle est aussi ce que tous les esclaves déportés d’Afrique vers l’Amérique ont connu.

  • 13 Ibid., p. 198.
  • 14 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 95.

6« Mignonne, allons voir si la rose […] a point perdu […] son teint au vôtre pareil ». La rose de Ronsard n’est pas une rose parmi les roses, elle veut dire l’amour en ce qu’il ne suffit pas de le nommer d’un terme générique pour en rendre compte : c’est une métaphore. La cale de Césaire est au singulier comme la rose de Ronsard, quoiqu’avec des effets dramatiquement opposés. Métaphorique dans le registre de la douleur, elle veut dire ce qui, pour les esclaves, brisait le monde et, par conséquent, interdit à son propos l’emploi des noms. « Le bateau négrier (ce non-monde flottant) navigue vers ce qui est encore un non-monde », écrit Chamoiseau13. Dans un non-monde tout couplage entre noms et objets est exclu. On le voit dans L’Empreinte à Crusoé. Dans son île, la parole du naufragé a « dégénéré en d’angoissantes copies de […] cris d’animaux »14. L’expression « la cale » est un cri transposé dans le langage articulé d’un livre.

7La cale marque donc, du discours, une limite telle que les noms ne permettent plus d’articuler, aux existences particulières, des figures abstraites. Avec son singulier ni générique ni numérique, on est immergé dans l’élément de l’inqualifiable. La cale reste bloquée dans ce singulier qui, n’étant pas générique, rend sensible qu’en fait de cale aucun témoignage discursif n’est recevable. On en est réduit à dire « la cale » et quand on le dit, on connaît l’impossibilité de qualifier aucun objet effectivement rencontré. La cale ne ressemble à rien. Or, ce qui est important avec la cale (ou avec le trou noir, ou avec le panier), c’est que, marquant la limite du discours, pour autant elle n’est pas forcément quelque chose d’indicible.

L’événement inscrit

8La cale n’est pas un objet en attente du sujet qui, à son propos, devrait tenir un discours mais qui, suite à quelque malédiction, en serait empêché. En effet, la cale n’est pas un objet du tout parce qu’aucun sujet n’a jamais assisté à la cale, de sorte qu’avec la cale sont dissoutes à la fois l’objectivité de l’objet et la subjectivité du sujet.

  • 15 Alain Badiou, Lacan : l’antiphilosophie 3 (1994-1995), Véronique Pineau (éd.), Paris, Fayard (Ouver (...)
  • 16 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 136.

9Par quoi la cale de Césaire n’est pas tout à fait la cale étudiée par les historiens du Commerce triangulaire. Elle se trouve non pas factuellement dans l’histoire, mais métaphoriquement au bord de l’histoire. Cette étrangeté à la factualité historique autorise à voir dans le nom la cale, moins un signe pour quelque fait mondain, qu’un point d’horizon qui à la fois appartiendrait à la réalité du langage et tracerait sa limite. Le monde s’arrête là. Au-delà de la cale il n’y a rien. Où on reconnaît la frappe du réel comme ce à quoi il ne saurait être fait référence par le langage. Relève du réel ce qui seulement se laisse inscrire : « le réel […] ne se laisse pas dire mais seulement inscrire », écrit Alain Badiou commentant Jacques Lacan15. Il n’y a que la silhouette précaire, muette ligne d’écriture, « horizon des événements », dira Chamoiseau filant la comparaison astrophysique16.

10C’est pourquoi, d’une part, aucune désignation de préférence à une autre ne convient à ce fait que serait la cale. On peut convoquer diversement la cale. Dans Le Conteur, la nuit et le panier elle est le trou noir. Dans L’Empreinte à Crusoé, elle est l’île. Dans Un dimanche au cachot, elle est la prison où étaient enfermés les esclaves récalcitrants de l’Habitation Gaschette et où se réfugie une fillette silencieuse. La métaphore n’est pas univoque puisqu’elle ne participe pas d’un système de désignation. Elle varie. En outre la cale, échappant à la factualité historique, peut être regardée comme un chiffre de l’événement, non au sens où la cale serait l’événement des événements (car alors ces prétendus événements, il vaudrait mieux les appeler des faits historiques), mais en ceci que l’événement, au singulier et avec article tout comme la cale, s’inscrit en rupture par rapport au déploiement de la narration qu’il conditionne.

  • 17 Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Olivier Mannoni (trad.), Patrick Boucheron (préf.), Par (...)

11L’événement casse l’histoire, en fait un « champ de ruines » selon Walter Benjamin, ou encore il se repère par le biais de la « trace-mémoire », comme dit Chamoiseau, lequel avait à l’esprit, forgeant cette expression, les vestiges atroces non seulement des bagnes guyanais, mais aussi des habitations esclavagistes essaimées sur l’arc antillais17. Certes l’histoire peut comprendre ce fait nommé le Commerce triangulaire, mais non pas « la cale », trace de « passé inscrit indéchiffrable ».

  • 18 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, Paris, Seuil, 1988, p. 216.
  • 19 Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz : l’archive et le témoin, Pierre Alferi (trad.), Paris, P (...)

12La force métaphorique de la cale est de rendre problématique l’histoire. Vue depuis le point de la cale, l’histoire ne tient pas. Badiou parle d’« indécidabilité événementielle »18. Autant le Commerce triangulaire est un fait, autant la cale en tant qu’événement est historiquement indécidable car de même que personne ne put dire : « moi, j’ai assisté à la découverte de l’Amérique » ; de même personne ne put affirmer : « moi, j’ai vu la cale ». Celle-ci est ce que Giorgio Agamben appelle un « événement sans témoin »19. Agamben traite alors de camps d’extermination dont les rescapés furent peu nombreux. Cependant, on peut soutenir qu’il est dans la raison de l’événement, en tant qu’événement, d’être sans témoin. Pour témoigner de l’événement il faudrait en effet ne pas être contemporain du monde où il est en train de faire effraction.

13La cale est sans témoin mais indéniablement elle existe, non pas comme expérience vécue par un sujet présent dans la cale et qui pourrait contribuer à son histoire, mais comme ce en vue de quoi un sujet peut et doit advenir. C’est pourquoi on peut dire que la cale existe sous un rapport de fidélité. Il n’est même de sujet, chez Chamoiseau, que sous le rapport de cette fidélité à la cale, fidélité qui va faire de la cale une métaphore, et par conséquent va l’inscrire dans l’économie de l’événement. C’est en se souvenant de la cale que le sujet peut et doit accéder à sa vérité. C’est sur le réel ineffaçable et indéchiffrable de la cale qu’accède à sa vérité un sujet possible. Mais la cale restant une métaphore, c’est-à-dire un nom qui ne convient pas en propre à tel fait particulier, historiquement daté et géographiquement circonscrit, fait que les historiens ont appelé le Commerce triangulaire, alors le réel de la cale est aussi ce dans la fidélité de quoi accède à sa vérité tout sujet à la surface de la terre.

  • 20 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 174.

14La cale n’est pas un marqueur réservé à certaines personnes en quête d’une identité régionale, Chamoiseau s’est clairement prononcé contre le « fanatisme nationaliste des décolonisations »20. La fidélité à la cale n’est pas un signe de ralliement. Elle n’est pas le moment fondateur d’une communauté de descendants de victimes. Elle n’est pas un symbole.

  • 21 Une « la-ronde » est l’auditoire d’un conteur, voir ibid., p. 13.
  • 22 Ibid., p. 185.

15Du coup, cette « la-ronde » où se produisaient les conteurs antillais n’est pas une pratique séparatiste21. Si c’était le cas, le conteur aurait parlé une langue intelligible des seuls participants. Mais par son recours à la voix-pas-claire, le conteur mettait en question, plutôt qu’il ne revendiquait unilatéralement, l’usage d’une telle langue. D’où que la communauté qui, de fait, se construit dans la-ronde, plutôt que l’expression d’un être communautaire, devient ce commun sans appartenance de la « solitude ouverte au plus souffrant »22. La fidélité qui, dans la-ronde, s’affiche, prend sur elle le déni d’appartenance de la cale et en fait, au rebours de ce qu’il fut historiquement, la chance de l’hospitalité la plus haute.

Point zéro

  • 23 John R. Searle, Sens et expression : études de théorie des actes de langage, Joëlle Proust (trad. e (...)

16Nous avons vu que la métaphore se repère à l’inadéquation entre signe et ce vers quoi il est fait signe. Au lieu que le signe rose ne renvoie à une fleur de rosier, non seulement un décalage se fait sentir entre le signe et ce qui est désigné, un panier se donnant alors pour la trace ambiguë d’un esclavagisme dont il n’est pas immédiatement parlé, mais il arrive même que le signe, insistant, manifeste son caractère définitivement indéchiffrable. « Les métaphores donnent l’impression d’être en quelque sorte intrinsèquement rebelles à la paraphrase », note John Searle23. Une métaphore a lieu lorsque le signe, plutôt que de rediriger l’attention vers ce dont il est le signe (comme c’est en principe sa vocation), artificiellement la maintient auprès de soi. Dans L’Empreinte à Crusoé, le naufragé découvre dans son île un vestige de pied. Or, l’auteur s’intéresse moins au propriétaire du pied (on prévoit assez vite que c’est le naufragé lui-même), qu’à l’effet produit sur le naufragé par ce signe orphelin. Coupant court à l’échappée herméneutique, la métaphore maintient son lecteur dans l’orbite du signe. C’est pourquoi elle fait chavirer l’histoire. Celle-ci semble ne plus aller nulle part.

  • 24 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 136. Quant au fait qu’une la-ronde se tien (...)
  • 25 Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, p. 66.

17Or, la catastrophe métaphorique où sombre l’histoire téléologique a pour théâtre une la-ronde. Avant l’émancipation de 1848, cette dernière se tenait souvent le soir de la mort d’un esclave de l’habitation. À cette occasion se nouait la nouveauté radicale d’une subjectivation véridique : « Sur la plantation, la nuit opérait comme un début de catastrophe esthétique qui achevait de vider la page juste avant la création »24. Point zéro, suspens insolite : on ne sait plus rien. « Je ne sais plus ce que j’avais l’intention de dire » (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, VI). Dans la-ronde frissonne l’aile de l’ange de l’histoire, celui qu’une tempête, selon Benjamin, « pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel »25. Cependant, il est remarquable que dans la-ronde ce n’est pas au profit d’un nouveau plus acceptable que s’efface l’ancien système de signification. Les participants de la-ronde ne remplacent pas un monde par un autre.

  • 26 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 241.
  • 27 Chamoiseau parle de « vertige du tout-monde » dès Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 81.

18Ce qui fait le paradoxe du panier, c’est d’abord qu’il restera à jamais métaphorique. À la fin de l’enquête, on n’est pas sûr de ce que signifiait le panier. Par l’ambiguïté de la voix-pas-claire aucune langue nouvelle en attente de son bon usage ne se profile. Le panier n’est pas métaphorique par provision. L’impropriété du signe n’est pas une étape pour transiter vers un nouvel ordre mondain. La métaphore, qui n’est pas un moyen, ne relève pas de la rhétorique. Elle perdure pour que ce qui advient soit non pas un monde, mais le « Tout-monde ». Chamoiseau s’en explique. Évoquant son récit L’Esclave vieil homme et le Molosse, il écrit à propos d’une pierre ornée de gravures amérindiennes : « Cette pierre n’est autre que le Tout-monde glissantien »26. Les signes dans le Tout-monde sont indéchiffrables et par conséquent la métaphore reste en vigueur. Le Tout-monde est cette surface sans profondeur où s’inscrivent des signes. Or, étant donné la structure de surface du Tout-monde, il n’est pas question d’aller voir au-delà des signes ce qui, par eux, est désigné. La surface opaque empêche la métaphore de se dissoudre dans son déchiffrement. C’est pourquoi le Tout-monde est vertigineux27.

19Le Tout-monde implique un mode d’existence où le caractère métaphorique des signes est permanent. Par l’instauration du Tout-monde l’insignifiance de la cale demeure sous la guise de la métaphore. Dans la cale, cela ne voulait rien dire et c’était atroce ; dans le Tout-monde cela ne veut rien dire non plus mais c’est exprès. Ainsi est affichée dans la-ronde la fidélité à la cale. Or, Chamoiseau appelle « état poétique » cette persistance métaphorique.

  • 28 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 124.

20Dans la cale, aucune métaphore n’était à l’ordre du jour. C’est par fidélité que la métaphore, endossant spectaculairement l’insignifiance de la cale, l’inscrit rétrospectivement dans l’économie événementielle. Voici un exemple. La nuit enveloppe la plantation. Alors « le vieux-nègre esclave, devant l’assistance médusée […], se transforme en maître-de-la-parole : l’état poétique et l’esprit de création […] le transfigurent. Le moment-catastrophe lui permet de voir des forces »28. Le vieux-nègre est une silhouette de la cale. Cependant, le même état poétique qui l’enfonce dans la cale va aussi l’en extraire. La silhouette de nuit s’inverse en point du jour. Du fait de la nuit, l’homme ne voit plus les choses appelées selon le symbole de la langue due aux maîtres. Il ne voit plus ni choses, ni fin des choses. Il ne va donc pas dire ce qu’il en est de l’être des choses : une telle ontologie n’est pas de son ressort. En revanche, il est sensible au jeu sans finalité des énergies. Ce dernier terme mérite examen.

Forces, énergies

  • 29 Le créole « est au départ la langue des maîtres », note Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catheri (...)
  • 30 Nous empruntons la « résignation ontologique » à Paul Audi, Troublante identité, Paris, Stock, 2022 (...)
  • 31 Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique, Paris, Gallimard, 1988, p. 25.
  • 32 Marc de Launay, Nietzsche et la race, Paris, Seuil, 2020, p. 153.

21Ne faisant pas appel aux essences transcendantes enregistrées dans telle langue, le conteur, qui parle le créole inventé par les maîtres et qui, en outre, l’opacifie joyeusement, s’inscrit dans l’immanence du devenir29. En effet, aucune « résignation ontologique » ne lui est permise puisqu’il n’admet pas, préalables aux signes qui, dans le monde sensible, se rencontrent, des entités qui en orienteraient la signification30. Le conteur assume l’immanence du devenir parce que sous les signes nominaux qui scintillent dans l’air ne demeure aucun être stable. L’acte de la parole étant premier, il se peut alors que les noms employés ne veuillent rien dire. Chamoiseau commence Solibo Magnifique par cette phrase : « Au cours d’une soirée de carnaval à Fort-de-France, entre dimanche Gras et mercredi des Cendres, le conteur Solibo Magnifique mourut d’une égorgette de la parole, en s’écriant : Patat’ sa ! »31. Mais on ne saura jamais ce qu’est au juste une « égorgette ». Le texte démarre donc sur un nom en trompe-l’œil invitant le lecteur à « l’anonymat et l’anhistorisme d’énergies cosmiques » (d’après Marc de Launay commentant Nietzsche)32. Une énergie veut dire en grec un passage à l’acte, mais celui qu’on observe ici ne procède pas d’une puissance préalable allant son chemin providentiel. La parole qui commence est initiale à chaque instant.

  • 33 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 230.
  • 34 Ibid., p. 235.
  • 35 Ibid., p. 235.

22Le conteur use de la métaphore, non au sens où il réformerait l’appariement des noms et des objets, créant chez son auditeur un trouble passager dans l’intelligence des discours, mais en ceci que s’abolit la réalité même des choses. Ces dernières, scellées dans leur fixité par les définitions des lexicographes, s’envolent. La « bulle habitable nommée réalité » éclate, écrit Chamoiseau33. D’où que certains noms n’ont aucun sens propre. Seul existe le devenir, variation sans fin sur aucun thème. Or, pour peindre l’état poétique enclin à la métaphore et qui ouvre au Tout-monde, Chamoiseau recourt au terme de « Relation »34. Cette dernière ne suppose pas des êtres dotés d’essences qui, avant elle, seraient en attente de leur mise en relation comme, lorsqu’on téléphone, on attend que son correspondant décroche, mais, absolue (d’où la majuscule dont Chamoiseau la marque), elle fait émerger de changeantes instances qui provisoirement se donnent pour des termes, un peu comme la filiation met en relation ce père et ce fils qui n’existaient pas en tant que père et fils avant que ne soit instaurée leur relation filiale. « L’œuvre en relation va à la Relation », précise Chamoiseau35. Dans la parole du conteur et de l’écrivain, la relation ne renvoie pas à des choses mais, étant première, elle persiste dans l’immanence. Appelée Tout-monde par Chamoiseau, la surface où s’inscrit la relation se présente comme un espace dénué de mobilier ontologique.

  • 36 Ibid., p. 81-82.
  • 37 Sur ce diagnostic de Nietzsche, voir Marc de Launay, Nietzsche et la race, p. 122-123.

23La catastrophe, c’est d’abord ce vide étonnant qui met en évidence le primat du geste : « Une catastrophe est nécessaire […] comme phénomène inaugural du geste créateur », insiste Chamoiseau36. De même que, pour Nietzsche, les nations allemande et française, loin de précéder leur antagonisme, apparaissent dans la relation qui les oppose, de même chez Chamoiseau, il y a relation sans que rien ne soit mis en relation37. Ce qui se passe est donc, non pas que les noms, momentanément métaphorisés, s’orienteraient finalement vers des termes suivant un sens vérifié, mais que vertigineusement les signes métaphoriques s’empilent et que cet empilement forme la voûte où retentit l’événement.

Circularité

  • 38 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 134.

24Qu’est-ce que l’événement ? Un innumérable qui se chiffre dans le singulier de la-ronde. Or, pour que s’établisse une corrélation entre le mutisme sans nombre de la cale et le chant unifiant de la-ronde, la métaphore est requise, laquelle, en dépit de sa tournure nominale, ne renvoie à aucun substrat ontologique. Il faut la métaphore pour que, la-ronde et la cale se superposant, la parole reste fidèle au silence. Chamoiseau le montre dans le passage suivant : « L’état poétique du vieux-nègre », état qui se manifeste dans l’usage de la métaphore, « lui fait percevoir la toute-puissance du cadavre et de cette mort générale qu’il relève »38. Se retournant vers la cale innumérable, le conteur lui donne métaphoriquement le visage singulier de la-ronde. L’événement se trace grâce à cette rétrospection.

  • 39 Patrick Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catherine Détrie (éd.), p. 62-63.

25Cependant, jamais réellement la-ronde ne désignera cette chose qu’aurait été la cale. Pour que l’événement advienne, il faut qu’à aucun moment ne se dissipe l’impropriété métaphorique. « La littérature est productrice d’opacité », dit Chamoiseau39. C’est sans doute pourquoi il prend occasion du confinement parisien de 2020, événement qui n’en fut pas un, pour, à travers la-ronde, se souvenir de la cale, ou plutôt pour que, lors de cette superposition de signes sans terme dans la réalité, l’événement s’inscrive. Le sujet ne gagne sa vérité qu’au prix d’une surenchère métaphorique. C’est grâce au glissement ininterrompu de la métaphore que la cale est empêchée de virer au marqueur identitaire.

  • 40 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, p. 213.
  • 41 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 199.
  • 42 Emmanuel Levinas, De l’évasion, Jacques Rolland (éd.), Paris, Librairie générale française (Le livr (...)
  • 43 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 201.

26Donc le confinement (et l’écriture qui l’accompagne) n’est pas plus que la-ronde une représentation adéquate de la cale, encore que les trois aient des raisons de s’inscrire dans une relation, ayant en commun qu’ils font douter du fil d’une histoire téléologique. Badiou insiste sur le fait que l’événement ne saurait fournir le modèle d’une représentation : « L’être soustrait à la représentation fait retour du côté de l’Un et comme nom du vide, et ce du point du sujet »40. Le sujet, selon Badiou, n’accède à sa vérité que si l’être est pris comme nom unifiant du vide. Chez Chamoiseau, on a vu que la cale n’est pas le thème d’un savoir pour quelque sujet que ce soit. Or, pour qu’en vérité l’expression de ce vide revienne quand même au sujet à qui elle incombe, il faut que soit pratiquée l’impropriété des signes dont Chamoiseau inquiète son lecteur à force de lui proposer des « phrases solitaires, vers obscurs, mots bizarres, formules énigmatiques, courts paragraphes opaques, qui ne racontent rien »41. On pourrait dire qu’à Chamoiseau l’écriture permet de fuir la « présence révoltante de nous-mêmes à nous-mêmes », d’après Emmanuel Levinas42. Plutôt que d’entériner en nom propre ce qu’il en est du sujet, l’écriture inscrit son énergie (ce passage à l’acte de personne à propos de rien) dans un devenir littéralement sans queue ni tête. Chamoiseau espère ainsi « non pas naître à […] des essences, […] mais naître à la diversité »43. Comment l’entendre ?

27La diversité n’est pas un fait de la nature et dont le littérateur entreprendrait la description. Elle n’est pas un mélange de choses diverses comme, dans une boisson, on peut retrouver, mélangés, divers parfums de fruits. La diversité est le nom du vide auquel la métaphore, par son impropriété, reste fidèle au moment de faire signe. La diversité n’est pas une variante tropicale de l’être. Le recours au nom forcément impropre de la diversité est au contraire une façon de se rappeler que l’être, n’étant pas une chose mais un vide catastrophique, est d’abord innumérable. Et l’auteur d’insister sur le fait que, dans les colonies françaises d’Amérique, les distinctions subtiles esquissées par des auteurs du XVIIIe siècle entre Nègres, Mulâtres, Quarterons, Mamelouques, Sacatras, Marabous, Griffons, Mulâtres-francs, Nègres-jaunes firent long feu. Prévalut à la place ce continuum dont la pluie, dans Un dimanche au cachot, donne un aperçu. Pas plus que l’arc-en-ciel n’est la juxtaposition de teintes en nombre déterminé, pas plus la diversité n’est un concert de choses variées.

  • 44 Dominique Chancé, Patrick Chamoiseau, écrivain postcolonial et baroque, Paris, H. Champion (Bibliot (...)
  • 45 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 130.

28Dire la créolité diverse n’est pas, pour Chamoiseau, faire la plate « apologie du métissage et de la synthèse harmonieuse » (Dominique Chancé)44. Notre auteur vise, non pas à « du joli, du musical ou du sympa », mais à « de la Beauté »45. Or, chacun sait qu’on ne devient pas beau par accumulation de belles choses.

29Dans ces conditions, l’empilement métaphorique des signes a cette particularité de ne pas faire reposer la signification sur un terme privilégié qui en assurerait la pérennité. Chaque signe à la fois repose sur tous les autres et, de tous les autres, fonde la signification.

  • 46 Voir Patrick Chamoiseau, respectivement Le Conteur, la nuit et le panier, p. 171, et Un dimanche au (...)

30L’événement, nous l’avons dit, n’est pas un fait observable. Il ne se devine qu’à travers les métaphoriques rétrospections de la-ronde aux Antilles d’abord, de l’écriture à la voix-pas-claire à Paris ensuite. Quant à l’unité qui advient, elle n’est pas préparée par celle d’atomes minuscules voués à fusionner en un plus massif. Ceux qui sont venus écouter ne sont pas des unités. « Loques adaptées » ou « épaves » muettes, ils sont écrasés de souffrance46. La parole qui, au moment de la-ronde, s’inscrit, fait donc advenir l’unité du Tout-monde, mais cette unité ne traduit dans le présent aucune unité plus ancienne capable de la fonder de l’extérieur.

31L’avènement du Tout-monde fait événement parce que l’unité y est inaugurale.

  • 47 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 27.
  • 48 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, p. 32.

32Pour suggérer l’absolue nouveauté de l’unité événementielle, Chamoiseau propose l’image de l’« infini imprévisible » : il évoque alors la variation de couleur de peau consécutive aux métissages47. Dans L’Être et l’Événement, Badiou, de son côté, soutient qu’une ontologie bien comprise consiste, non pas à poser l’un comme préalable au discours ontologique, mais à étudier les procédures de vérité par lesquelles « l’impensable multiplicité » est comptée pour une48. Les deux formules, nous semble-t-il, sont équivalentes.

  • 49 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 92.

33L’être se tient dans ce chiffrage initial dont la-ronde est le théâtre poétique. L’un n’est pas réalisé par l’union d’unités naguère dispersées. La-ronde ne s’institue pas comme la somme conviviale d’individus la composant. Au contraire, le commun de la-ronde, faisant événement et prenant en charge l’innumérable de la cale, précède et fait advenir la singularité de ceux dont le conteur est écouté. Chamoiseau évoque les cris des captifs de la cale : « Ils n’ont pas vocation à être dénombrés. Ils sont innumérables, comme dirait Glissant »49. Sans l’événement dont la-ronde est une inauguration poétique, l’unité numérique permettant de compter n’est pas disponible. La cale est cet innumérable que le geste de la-ronde, s’inscrivant dans l’économie de l’événement, va présenter en le chiffrant.

  • 50 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 184.
  • 51 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 195 et 194.

34Tout commence par la-ronde comme tout, de nouveau, commencera par l’écriture. C’est pourquoi on y entend bruire une « musique sans mélodies », un « chant déchanté », une « narration sans récit »50. Dans la-ronde comme dans l’écriture, rien n’est chanté et pourtant cela chante : canitur, dirait-on en latin au passif impersonnel qui permet de se passer de sujet et d’objet grammaticaux. Les noms désignant des êtres définis se raréfient : « Je marchais en compagnie de papillons et de petits rongeurs que je prenais plaisir à ne pas nommer », dit le naufragé de L’Empreinte à Crusoé alors que son errance s’inscrit dans le paysage de l’île : « J’étais un tissu de connexions vivantes, qui changeaient sans cesse et me changeaient dans le même temps, me constituant en une personne vivante »51. Dans le Tout-monde, on n’entend que de la parole, on ne voit que des actes, on perçoit seulement des énergies (d’après Nietzsche) ou de la Relation (selon Chamoiseau), énergies et Relation étant non pas des noms pour des êtres substantiels mais des verbes déguisés en noms pour les besoins d’un discours théorisant qui, en toute rigueur, n’est pas tenable, ce qui explique que Chamoiseau ne s’éloigne jamais du cercle poétique de la métaphore et même que sans arrêt il le réactive.

  • 52 Jean-Louis Cornille, Chamoiseau… fils, Paris, Hermann, 2014, p. 8.

35« Au départ […] cette écriture […] se forme à partir […] d’une disparition : celle du conteur traditionnel », note Jean-Louis Cornille52. Écrire dans Paris confiné, c’est tenir lieu du conteur créole, mais en tenir lieu improprement, ou métaphoriquement. Quant au conteur, son recours à la voix-pas-claire était déjà une façon de renvoyer improprement à la cale inqualifiable. La circularité de la-ronde donne figure au cercle de la signification métaphorique. Celle-ci ne saurait, pour se déployer, privilégier un de ses moments en tant qu’il serait ce vers quoi les autres proprement feraient signe. La diversité veut dire aussi l’abolition de ce genre de privilège. L’empilement métaphorique, on s’en aperçoit en fin de compte, est circulaire, aucun de ses moments n’étant le socle factuel sur quoi les autres, en dernière instance, reposeraient.

Le panier

36La musique sans mélodies que Chamoiseau fait entendre, on peut la rapprocher d’autres conceptions catastrophistes de l’événement, si du moins on entend par catastrophe cette rupture où la vérité parvient au sujet.

  • 53 Olivier Boulnois, Saint Paul et la philosophie : une introduction à l’essence du christianisme, Par (...)
  • 54 Ibid., p. 68.
  • 55 Ibid., p. 109.

37La première est le messianisme juif qui, chez saint Paul, imprima son style au christianisme naissant. La catastrophe y est renvoyée du côté de l’avenir. Le sujet accède à sa vérité dans l’attente de l’événement, ce qui engage Olivier Boulnois à parler d’« existence expectante »53. L’événement est ce en vue de quoi une subjectivation se dessine : « L’attente du Messie n’est pas chronologique, ce n’est pas une question de date, c’est une forme de vie »54. Le sujet paulinien tient sa vérité d’une fidélité consistant dans un non-savoir de l’avenir. La parousie a ceci de commun avec la cale, qu’aucun discours ne l’enseigne. En outre, l’attente met en sommeil les appartenances comme le fait la nuit enveloppant la-ronde. On continue d’être homme ou femme, grec ou judéen, etc., mais cela ne compte pas : « Les différences […] ont […] été désactivées par la puissance de l’événement messianique »55.

  • 56 Ibid., p. 208.

38De plus, l’universalisme paulinien n’est pas globalisant. Dans la globalisation, en effet, des individus, au prix d’ajustements parfois violents, sont insérés dans le tissu du nouveau monde globalisé. L’individu est l’atome intégrable. Mais chez Paul, la subjectivation n’implique aucun atome car c’est non pas en tant qu’identique à moi-même que j’attends l’événement de la parousie mais en tant qu’un autre, le Christ, plus vrai que moi et auquel se rapporte cette forme de vie en attente que j’adopte en me convertissant : le Messie est « un autre […] plus intime à moi-même que moi-même »56. Or, chez Chamoiseau, la fidélité implique une multiplicité indéterminée telle que le commun de la-ronde ne se présente pas non plus comme une combinaison d’atomes identifiables.

  • 57 Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, Lagrasse, Verdier, 2016, p. 126.

39Quant à la seconde conception catastrophiste, on l’associera au nom de Saint-Just, lequel invente l’événement de la révolution politique. La notion de révolution, d’abord théorisée par l’historien grec Polybe, supposait l’alternance entre époques d’ordre et de chaos, chacune engendrant mécaniquement la suivante, de sorte que, même plongé dans la tourmente la plus confuse, on disposait d’un savoir pour s’y retrouver. Au fond, les troubles politiques ne relevaient pas plus de l’événement qu’une tempête de neige en hiver. Or, Saint-Just inaugure cette figure du révolutionnaire dont l’élément est l’absolue nouveauté de l’événement. Le sujet révolutionnaire est « traversé par son propre non-savoir », écrit à son propos Jean-Claude Milner57. Donc, de même que le sujet révolutionnaire trouve sa vérité dans une fidélité au réel de l’événement qui n’appartient à aucun monde, de même le sujet poétique selon Chamoiseau advient dans un rapport à cette cale qui n’est en vérité le thème d’aucun savoir.

40Parousie, révolution et cale du navire négrier, appelant notre regard vers l’horizon de l’histoire, sont trois guises catastrophistes de l’événement. Particulier à Chamoiseau est cependant le tour que prend chez lui la radicalité événementielle.

  • 58 Stéphane Madelrieux, Philosophie des expériences radicales, Paris, Seuil, 2022, p. 204.
  • 59 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 34.

41Certes toutes les pensées de l’événement sont radicales parce que toutes impliquent ce que Stéphane Madelrieux, lisant Maurice Blanchot, appelle l’expérience-limite : « Les expériences-limites arrachent le sujet à lui-même, […] le sujet avec son identité fixe et sa prétention à maîtriser ce qui advient »58. On connaît la phrase de Saint-Just : « Je méprise la poussière qui me compose ». D’autre part, dans l’épître aux Galates (2, 19-20), on trouve cette assertion de Paul : « Je vis, et pourtant ce n’est pas moi, mais le Messie qui vit en moi ». C’est néanmoins dans le registre de la justice que brille le non-savoir de l’événement aussi bien chez l’apôtre que chez le révolutionnaire, tandis que Chamoiseau inscrit le non-savoir dans la négativité sans rédemption de ce qu’il appelle une « terre de zombis »59. Le Christ sauve les hommes et la révolution leur promet le bonheur mais les esclaves meurent pour rien.

  • 60 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 240.
  • 61 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 257 (Chamoiseau souligne).
  • 62 Patrick Chamoiseau, L’Esclave vieil homme et le Molosse, Paris, Gallimard, 1997, p. 98-99.

42Situant Chamoiseau sur un spectre, on pourrait mettre en regard ces deux pôles : la croyance et la mémoire. Dans la croyance, l’impropriété du signe conduit à voir dans ce que le signe improprement désigne une instance indicible dont on éprouve d’autant plus intensément la présence que le langage manque à le représenter. Les icônes byzantines ne sont que des planches peintes mais la ferveur qu’elles suscitent est ardente. Dans la mémoire, en revanche, l’insuffisance du signe prouve que la seule issue au manque est la célébration du geste faisant signe, geste dont la beauté tient à ce qu’il ne sert aucun terme extérieur à soi. « La seule vie pleinement vécue […], écrit Marcel Proust, c’est la littérature ». Or, Chamoiseau oscille entre les deux options, non qu’il soit indécis, mais parce qu’après tout, le loisir du conteur est d’essayer des postures. Tantôt se prononçant solennellement pour la croyance, il affirme que « l’idéal pour une œuvre d’Art est de ne pas s’achever, mais de faire “présence” selon Heidegger »60. Le geste mène au seuil de quelque chose de plus important que lui, une présence métaphysiquement célébrée devant laquelle se taire. Mais dans d’autres passages, Chamoiseau dit l’inverse. À la fin de L’Empreinte à Crusoé, on lit que « cette empreinte » à laquelle le protagoniste, des années durant, a voué un culte, « n’ouvrait pas […] à je ne sais quelle chimérique présence »61. Écarté de la présence désirée de ce qui obscurément est désigné, l’accent désormais porte sur les signes, lesquels ont l’avantage d’être effectifs. Voici les mots d’un personnage d’esclave en fuite : « Moi qui ne croyais en rien, j’éprouvais foi en tout : en ces arbres chevelus de lianes mélancoliques, en ces orchidées pâles […], en ces oiseaux taiseux »62. Dans l’œuvre de mémoire, rien ne console du néant de la catastrophe. Reste la profusion des signes incontestables.

  • 63 Ibid., p. 88-89.

43Quant à l’esthétique de la Relation, à son tour elle est ambivalente. En effet, soit la Relation est entendue comme une hypostase en laquelle croire et dont l’écrivain orchestre le verbe, soit elle devient la signature d’un exigeant nihilisme que le rire de Chamoiseau porte à l’incandescence. Enfui de l’habitation et sachant qu’il n’en réchappera pas, l’esclave vieil homme se met à rire à l’instant où le texte, sans crier gare, bascule à la première personne : « Il rit comme ça, et l’énergie du rire lui labourait le corps. […] J’écarquillai les yeux pour mieux voir, et le monde naquit sans un voile de pudeur »63. Il faut, dans la narration, l’avènement du sujet pour rire et jouer ou jouir de signes qui ne sont assignés à rien mais qui, accueillis fidèlement (ou dans l’exultation de la foi), formeront les notes d’une musique sans mélodies.

  • 64 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 249.
  • 65 Patrick Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catherine Détrie (éd.), p. 107.
  • 66 René Char, « Couche », p. 472.

44Dans les contes antillais, dit Chamoiseau, « l’apparition du panier en fait souvent un sortilège foireux, quelque chose qui aurait dû marcher et qui ne marche pas »64. C’est aussi cela, le paradoxe du panier. L’événement vient à nous à la lueur d’un crime qui dément toute providence ou tout sens de l’histoire, mais aussi par le biais de ficelles narratives qui, sautant aux yeux, portent à rire. « Ce qu’on pourrait appeler l’humour antillais » tient à une façon de « parler mal la langue », explique Chamoiseau65. Or, la parole qui se fait remarquer par son opacité est ce qui « annonce » l’événement, pour emprunter un mot à René Char66.

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Notes

1 René Char, « Couche », in L’Effroi et la Joie, in Le Nu perdu, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade ; 308), 1983, p. 472.

2 Claude Romano, L’Événement et le Monde, 2e éd., Paris, PUF (Épiméthée), 1999, p. 66.

3 On parlait alors d’un monde d’après mais après le confinement le monde reprit son cours comme avant.

4 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, Paris, Seuil, 2021, p. 196 et 191.

5 Ibid., p. 230.

6 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, Paris, Gallimard (Folio ; 5644), 2013, p. 27.

7 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 249.

8 Ibid., p. 132 et 135.

9 Ibid., p. 128.

10 Ibid., p. 131.

11 Marguerite Duras, Écrire, Paris, Gallimard, 1993, p. 52.

12 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 160.

13 Ibid., p. 198.

14 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 95.

15 Alain Badiou, Lacan : l’antiphilosophie 3 (1994-1995), Véronique Pineau (éd.), Paris, Fayard (Ouvertures. Le séminaire), 2013, p. 45.

16 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 136.

17 Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Olivier Mannoni (trad.), Patrick Boucheron (préf.), Paris, Payot et Rivages (Petite bibliothèque Payot ; 934), 2017, p. 62 ; Patrick Chamoiseau et Rodolphe Hammadi, Guyane : traces-mémoires du bagne, Paris, Caisse nationale des monuments historiques et des sites (Monuments en parole), 1994.

18 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, Paris, Seuil, 1988, p. 216.

19 Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz : l’archive et le témoin, Pierre Alferi (trad.), Paris, Payot et Rivages (Rivages poche. Petite bibliothèque ; 390), 2003, p. 37.

20 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 174.

21 Une « la-ronde » est l’auditoire d’un conteur, voir ibid., p. 13.

22 Ibid., p. 185.

23 John R. Searle, Sens et expression : études de théorie des actes de langage, Joëlle Proust (trad. et préf.), Paris, Minuit (Le sens commun), 1982, p. 163.

24 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 136. Quant au fait qu’une la-ronde se tienne à la mort d’un esclave, voir p. 84.

25 Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, p. 66.

26 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 241.

27 Chamoiseau parle de « vertige du tout-monde » dès Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 81.

28 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 124.

29 Le créole « est au départ la langue des maîtres », note Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catherine Détrie (éd.), Montpellier, Praxiling – Université Paul Valéry, 1998, p. 105.

30 Nous empruntons la « résignation ontologique » à Paul Audi, Troublante identité, Paris, Stock, 2022, p. 207.

31 Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique, Paris, Gallimard, 1988, p. 25.

32 Marc de Launay, Nietzsche et la race, Paris, Seuil, 2020, p. 153.

33 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 230.

34 Ibid., p. 235.

35 Ibid., p. 235.

36 Ibid., p. 81-82.

37 Sur ce diagnostic de Nietzsche, voir Marc de Launay, Nietzsche et la race, p. 122-123.

38 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 134.

39 Patrick Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catherine Détrie (éd.), p. 62-63.

40 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, p. 213.

41 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 199.

42 Emmanuel Levinas, De l’évasion, Jacques Rolland (éd.), Paris, Librairie générale française (Le livre de poche. Biblio essais ; 4261), 1998, p. 115.

43 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 201.

44 Dominique Chancé, Patrick Chamoiseau, écrivain postcolonial et baroque, Paris, H. Champion (Bibliothèque de littérature générale et comparée ; 82), 2010, p. 89.

45 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 130.

46 Voir Patrick Chamoiseau, respectivement Le Conteur, la nuit et le panier, p. 171, et Un dimanche au cachot, Paris, Gallimard (Folio ; 4899), 2009, p. 183.

47 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 27.

48 Alain Badiou, L’Être et l’Événement, p. 32.

49 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 92.

50 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 184.

51 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 195 et 194.

52 Jean-Louis Cornille, Chamoiseau… fils, Paris, Hermann, 2014, p. 8.

53 Olivier Boulnois, Saint Paul et la philosophie : une introduction à l’essence du christianisme, Paris, PUF (Chaire Étienne Gilson), 2022, p. 64.

54 Ibid., p. 68.

55 Ibid., p. 109.

56 Ibid., p. 208.

57 Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, Lagrasse, Verdier, 2016, p. 126.

58 Stéphane Madelrieux, Philosophie des expériences radicales, Paris, Seuil, 2022, p. 204.

59 Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, p. 34.

60 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 240.

61 Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, p. 257 (Chamoiseau souligne).

62 Patrick Chamoiseau, L’Esclave vieil homme et le Molosse, Paris, Gallimard, 1997, p. 98-99.

63 Ibid., p. 88-89.

64 Patrick Chamoiseau, Le Conteur, la nuit et le panier, p. 249.

65 Patrick Chamoiseau, in Poétiques du divers, Catherine Détrie (éd.), p. 107.

66 René Char, « Couche », p. 472.

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Pour citer cet article

Référence papier

Frédéric Roussille, « Patrick Chamoiseau ou le paradoxe du panier », Elseneur, 40 | 2025, 159-174.

Référence électronique

Frédéric Roussille, « Patrick Chamoiseau ou le paradoxe du panier », Elseneur [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 25 juillet 2025, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/elseneur/2885 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14fn6

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Auteur

Frédéric Roussille

Université Toulouse-Jean Jaurès

Frédéric Roussille enseigne les lettres classiques dans le secondaire. Dans sa thèse de doctorat il traitait du statut de l’image chez René Char. Il a donné des cours à l’université de Pékin Yuyan Daxue, puis à l’université Bordeaux Montaigne, enfin à l’université Toulouse – Jean Jaurès. Ses recherches concernent notamment les conditions dans lesquelles des formes visuelles et verbales, dans différents langages, sont susceptibles de produire du sens. Plusieurs de ses publications portent sur Breton, Larbaud, Giraudoux, Beckett, Michaux, Chamoiseau, Michon, et sur les notions de trace et de silhouette.

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