1Les travaux sur les campagnes tunisiennes sont suffisamment rares pour qu’on salue la publication, en 2020, aux éditions Karthala et IRMC, dans une version remaniée, de la thèse de doctorat de Mathilde Fautras sur les transformations rurales dans la région de Sidi Bouzid (Tunisie centrale), thèse soutenue en 2016 à Paris x-Nanterre. L’ouvrage recensé ici retiendra d’autant plus l’attention des lecteurs qu’il porte sur une région que l’on considère volontiers comme le « berceau » de la révolution tunisienne avec l’immolation par le feu devant le siège du gouvernorat, le 17 décembre 2010, de Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de fruits natif de la région. Quel rapport peut-on établir entre les soulèvements populaires qui ont suivi cet événement tragique et les transformations agricoles et rurales dans les campagnes de Sidi Bouzid ?
2Cette question constitue sans doute un fil directeur pour la recherche de l’auteure qui emprunte une démarche interdisciplinaire pour y répondre. Ainsi, M. Fautras mobilise volontiers les concepts et les outils de la sociologie et de l’anthropologie pour analyser l’action publique et les rapports sociaux dans cette région marquée par la prégnance des appartenances familiales et tribales. Son approche n’en reste pas moins profondément ancrée dans la géographie rurale, et ce pour deux raisons au moins : d’une part, elle cherche à expliciter les relations entre la dynamique foncière et les transformations socio-spatiales, ce qui, on en conviendra, fait partie des thématiques principales de la géographie rurale ; d’autre part, son approche reste profondément marquée par l’analyse géographique. L’auteure étudie successivement les paysages ruraux, les systèmes agricoles, les politiques foncières et les politiques de modernisation agricole, avant de se concentrer sur les jeux d’acteurs (pratiques et stratégies) et les rapports de force en lien avec l’accès aux ressources, le foncier bien sûr mais aussi les eaux souterraines et les financements publics pour l’agriculture. Faut-il plus de détails ? Faisant flèche de tout bois (entretiens personnels, données officielles, photos aériennes, etc.) lors de la collecte de données, M. Fautras construit, à partir des informations recueillies, des outils d’analyse propres aux géographes, de nombreuses cartes thématiques – de l’occupation du sol par exemple –, et des schémas de synthèse, ainsi que des trajectoires foncières et des typologies des systèmes agricoles et des exploitants. La géographe porte aussi son attention sur les représentations locales, notamment celles du marché foncier, ce qui lui permet, dans une démarche compréhensive, d’intégrer à l’analyse les points de vue des acteurs locaux tout en prenant ses distances avec les discours souvent normatifs et stéréotypés de ses interlocuteurs. Or, l’analyse de ces discours locaux s’impose à ceux qui veulent comprendre la genèse des sentiments d’injustice dans les campagnes de Sidi Bouzid avant les soulèvements de la fin 2010.
3Le travail de M. Fautras permet d’établir les grandes étapes de la formation des inégalités foncières et sociales dans la durée. Comme l’avait montré Habib Attia dans sa thèse sur les hautes steppes de la Tunisie centrale (1977), la colonisation a constitué un moment-clé dans la recomposition socio-spatiale des campagnes avec l’introduction, à la fin du xixe siècle, de l’agriculture capitaliste et de la propriété privée dans un secteur jusqu’alors dominé par l’agriculture et l’élevage extensifs et par la gestion collective des terres. Couplée aux sécheresses récurrentes, la colonisation a profondément transformé l’économie et la société rurales : les colons ont aménagé de vastes oliveraies cultivées en dry-farming dans la première moitié du xxe siècle ; les complémentarités inter-régionales qui régissaient jusqu’alors la vie économique ont été rompues avec le contrôle accru des mouvements d’hommes et de marchandises par les autorités coloniales et l’expansion des terres cultivées ; finalement, les éleveurs se sont sédentarisés et transformés en paysans (Ibid.). Cumulés, ces processus ont accentué les inégalités existantes, au profit des notables locaux tandis que les paysans pauvres ne pouvaient plus bénéficier du « rôle redistributif de la propriété collective » du fait de l’« individualisation de la propriété » (p. 102).
4Après l’Indépendance, les inégalités ont continué de s’accentuer, alors que l’État, après avoir opté pour le socialisme dans les années 1960, choisissait finalement, au début des années 1970, la voie libérale. Dans les zones arides comme la région de Sidi Bouzid, le « tournant libéral », qui sera par la suite confirmé par le programme d’ajustement structurel impulsé par le Fonds monétaire international, dans les années 1980 et les réformes qui s’ensuivront dans les années 1990, s’est traduit par un soutien délibéré aux cultures commerciales via le financement de l’agriculture irriguée et intensive. Sur le plan agricole, les résultats ne se sont pas faits attendre : en quelques années, le principal périmètre irrigué de la région, en l’occurrence celui de Regueb, situé entre Sidi Bouzid, au nord-ouest, et Gafsa, au sud-est, devient, en partie grâce aux financements publics, un pôle de production de rang national, avec ses oliveraies, ses zones d’arboriculture et surtout ses cultures maraîchères de contre-saison qui lui valent désormais le surnom de « Petite Californie », alors que les steppes environnantes restent le domaine de l’alfa, de l’agriculture extensive et des moutons. Sur le plan social, les contrastes sont au moins aussi saisissants avec les spéculateurs, le plus souvent issus des élites urbaines des grands centres urbains du pays, notamment Tunis et Sfax, et les entrepreneurs agricoles qui se sont lancés dans l’agriculture irriguée et intensive, d’un côté, et de l’autre, les paysans qui continuent de pratiquer l’agriculture extensive (céréales, oliveraies) et l’élevage ovin, même si de plus en plus nombreux sont ceux qui cherchent à moderniser leur exploitation. Les frontières entre ces différentes catégories de producteurs ne sont toutefois pas figées, précise la géographe. Quoiqu’il en soit, ce sont bien les paysans qui se trouvent dans la situation économique la plus difficile, d’où le dilemme suivant : moderniser l’exploitation familiale et, pour cela, s’endetter ou, au contraire, vendre les terres et abandonner une fois pour toute l’agriculture… Nombre d’entre eux ont toutefois trouvé une alternative à ces deux scénarios dans la pluriactivité : ils continuent l’agriculture mais cherchent d’autres revenus, par exemple en travaillant dans le bâtiment, en Tunisie ou à l’étranger (Libye et pays du Golfe) pour les hommes, et dans l’agriculture locale, pour les femmes. D’autres peuvent aussi opter pour le commerce informel, en plein essor avec le développement du maraîchage et des cultures de contre-saison. Cette conversion au commerce a d’autres avantages que la diversification des revenus ; elle autorise les paysans à sécuriser les revenus agricoles « en tentant de garantir la commercialisation de leurs propres récoltes » (p. 354).
5Manifestement, la révolution n’a pas vraiment corrigé les inégalités existantes. De fait, « l’accumulation par dépossession » (Harvey, 2004) que l’on observe dans les campagnes de Sidi Bouzid depuis la colonisation, continue d’imprimer sa marque : surendettés, les paysans sont de plus souvent obligés de vendre leurs biens hypothéqués aux entrepreneurs et aux spéculateurs. Ces derniers jouissent en outre d’un accès privilégié aux financements publics – ils sont réservés aux cultures à forte valeur ajoutée — et aux eaux souterraines. Dans un contexte marqué par la raréfaction rapide des ressources, le régime en vigueur depuis la privatisation du domaine public hydraulique dans les années 1990, à savoir l’autorisation des concessions privées d’exploitation des eaux souterraines, permet à l’État de favoriser les acteurs économiques qui lui semblent stratégiques sur le plan économique, en l’occurrence les spéculateurs et les entrepreneurs spécialisés dans l’exportation, au détriment des petits paysans, qui se trouvent en quelque sorte laissés pour compte.
6« Faut-il que tout change pour que rien ne change ? », pourrait-on en conclure en s’inspirant de la célèbre réplique de Tancredi dans Le Guépard. Pourtant, on ne peut oublier que les inégalités agricoles et rurales engendrées par l’agriculture capitaliste dans la région ont largement alimenté le processus révolutionnaire. Sans détour, M. Fautras écrit à ce sujet qu’« à Sidi Bouzid, l’implantation d’un modèle agricole intensif n’a […] pas empêché un soulèvement populaire ; au contraire, elle a contribué à en jeter les bases » (p. 408). La trajectoire personnelle de M. Bouazizi confirme, si besoin en était, l’hypothèse, puisque, selon le témoignage d’un de ses parents que l’auteure cite au début de l’ouvrage, c’est suite à la saisie des terres familiales que le jeune homme se serait trouvé dans l’obligation de se reconvertir dans le commerce de rue pour subvenir à ses besoins. La suite, les médias l’ont racontée à l’envi : révolté par l’attitude d’une policière qui lui a intimé de stopper immédiatement son activité, humilié et possiblement giflé à l’occasion, M. Bouazizi a décidé de se donner la mort sur le champ. Sans doute, la dynamique foncière et les fortes inégalités sociales qui en découlent ne sont pas la cause unique des soulèvements populaires qui ont traversé la Tunisie à la fin de l’année 2010, mais elles en constituent la trame de fond, en tout cas dans les campagnes de Sidi Bouzid.
7De l’espace, il a été peu question jusqu’à présent. Ce dernier n’en occupe pas moins une place de premier plan. D’abord, la géographie physique compte ! Plus que le relief ou la qualité des sols que l’auteure considère comme globalement peu évolués et très érodés, ce sont les ressources en eau qui priment dans l’organisation des paysages agricoles. Ainsi les oliveraies sont les uniques plantations que l’on retrouve dans les zones où seule de l’eau très salinisée est disponible. Quand l’eau souterraine est abondante et de bonne qualité, ce sont les fruitiers primeurs (pêches, vignes, agrumes) qui ont la préférence des producteurs, à moins que ces derniers optent pour les cultures maraîchères de contre-saison s’ils ont les moyens de s’équiper en serres et en tunnels plastifiés. L’espace rural constitue en outre un enjeu pour la société rurale et pour les élites citadines. Le foncier est l’objet de spéculations continues depuis la fin du xixe siècle. L’enjeu de la propriété foncière n’est cependant pas que financier, car la terre est aussi une ressource majeure dans les stratégies de survie des paysans et de leurs familles comme le montre tragiquement l’histoire de M. Bouazizi. Il est aussi symbolique car l’attachement à la terre reste très fort dans cette région comme dans tant d’autres campagnes de Tunisie et du Maghreb. Enfin, la lecture de Paysans dans la révolution permet d’esquisser une géographie de la protestation : si le processus révolutionnaire trouve son origine dans des campagnes marquées à la fois par des inégalités foncières accrues et par la polarisation sociale, c’est en ville que les mobilisations se donnent à voir, que l’on songe à l’immolation de M. Bouazizi devant ce lieu emblématique du pouvoir d’État qu’est le siège du gouvernorat, ou aux émeutes qui s’en suivront dans les quartiers populaires de la petite ville de Sidi Bouzid (Ben Jelloul, 2014). Enfin, les réseaux sociaux qui ont servi de matrice à la protestation locale, en sus des syndicats et des forces d’opposition, rappelle M. Fautras (p. 398), sont peut-être déterminés par la double appartenance familiale et tribale, mais ils ont aussi une dimension territoriale marquée, avec un ancrage, à la campagne où l’on travaille la terre, et en ville, où l’on réside éventuellement, ce qui permet de saisir des opportunités économiques (le commerce de rue, pour M. Bouazizi) et de profiter, le cas échéant, des aménités urbaines (l’éducation et la formation professionnelle).
8L’exercice de la recension implique de faire part de quelques critiques ou de regrets. Je préfère pour ma part terminer en remerciant et en félicitant M. Fautras pour son travail, lequel constitue sans nul doute une contribution majeure aux études rurales sur le Maghreb, et aussi une référence pour ceux qui s’intéressent à la ville et aux études urbaines. En effet, même si elle demeure à l’arrière-plan, la ville n’en est pas moins omniprésente dans la recherche de M. Fautras, que l’on songe aux investisseurs – élites urbaines et notables locaux – qui s’approprient les terres et transforment peu à peu les zones rurales selon leurs intérêts, aux flux d’ordres et d’argent entre villes et campagnes, ou, pour finir, à tous les produits agricoles et les marchandises qui, de même que les gens, circulent en permanence entre les campagnes de Sidi Bouzid et les grands centres urbains de la côte via les petites villes et les villes moyennes et les batha, sortes de gros marchés agricoles informels locaux. Ces relations incessantes sont une invitation à rouvrir le dossier, toujours d’une grande actualité et pour le moins complexe, des relations villes-campagnes dans la Tunisie actuelle.