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Introduction. L’Irak aujourd’hui au prisme de ses frontières internes

Daniel Meier et Cyril Roussel

Texte intégral

1Le présent numéro est consacré à l’Irak contemporain. Devant un territoire national fragmenté et une société morcelée par des décennies de conflits à répétition, nous avons voulu, dans ce dossier des Cahiers d’EMAM, privilégier une entrée particulière, celle des « frontières intérieures » du pays, qualifiées également de « frontières internes ». Car si l’Irak a fait l’objet – certes assez récemment – d’un intérêt de la recherche en géopolitique (Benraad, 2014 ; Dulait, Thual, 1999 ; Razoux, 2013), les analyses à des échelles plus fines de sa société, de son organisation et de ses dynamiques socio-spatiales sont plus rares (Quesnay, 2021). On peut relever que l’intérêt pour les frontières au Moyen-Orient est plutôt récent (Bocco, Meier, 2005 ; Chagnollaud, Souiah, 2008) et n’a donné lieu à des recherches approfondies que récemment (Meier, 2016 ; Vignal, 2021), a fortiori en ce qui concerne le cas de l’Irak (Natali, 2010 ; Visser, Stansfield, 2007).

2La question des « frontières intérieures » aujourd’hui en Irak recouvre entre autres l’étude des frontières sociales, des limites des contrôles territoriaux exercés par les milices armées, ainsi que les enjeux d’appropriation de l’espace qui peuvent se lire au travers de conflits politiques locaux qui s’ancrent généralement dans des divergences communautaires ethnico-confessionnelles, claniques, etc. Nous partons de l’idée que le cas irakien peut être considéré comme un cas archétypal des dynamiques de fragmentations internes à l’œuvre au Moyen-Orient, dynamiques certes anciennes dans la région mais rendues particulièrement visibles dans ce pays depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 et qui se renforcent avec l’ingérence des puissances régionales (Iran, Turquie).

3Qu’est-ce qui fait que des clivages persistent ? Comment se construit le sentiment d’appartenance à une entité socio-culturelle ou à un territoire perçu comme différencié des autres ? En quoi les représentations auxquelles ils donnent lieu produisent-elles de la discontinuité socio-spatiale ? Qui « produit » ces frontières particulières ? Qui sont ceux qui en contrôlent l’accès, qui construisent les territoires qu’elles délimitent et qui peuvent en autoriser ou en interdire l’entrée ? Toutes ces questions trouvent un écho dans les articles retenus dans ce dossier consacré à l’Irak.

4La notion de « frontière » revêt ici toute sa dimension polysémique, dans le sens où elle englobe divers champs d’étude et d’analyse, et le domaine d’études des frontières (border studies) incarne parfaitement cette diversité disciplinaire autour de cet objet (Amilhat-Szary, 2020). Ainsi, au travers de la mise en évidence de diverses « formes » de frontières sociales, ce numéro tente d’instaurer un dialogue interdisciplinaire en favorisant une mobilisation de résultats de recherches produits dans divers champs disciplinaires. De la sorte, cette thématique a permis d’accueillir des travaux d’historiens de l’époque contemporaine, ainsi que des articles d’autres disciplines des sciences sociales comme l’anthropologie, les sciences politiques, les sciences des religions et la géographie sociale.

La temporalité des frontières intérieures de l’Irak

5Travailler sur les processus de mise en place ou d’effacement de frontières socio-spatiales à l’intérieur de l’Irak comporte une dimension diachronique. Dans ce numéro, nous avons privilégié des contributions qui portent sur des dynamiques sociales relativement récentes, c’est-à-dire celles mises en œuvre à partir de la création de l’État irakien (époque mandataire), comme dans l’article de Thibaud Laval qui porte sur la ville de Najaf entre les années 1920 et la fin de années 1950. Toutes les autres contributions s’attèlent à la compréhension de phénomènes socio-politiques plus contemporains encore et générateurs de limites territoriales avec des thématiques portant par exemple sur le positionnement identitaire des Yézidis du Sinjar par rapport aux Kurdes de la Région autonome d’Irak dans une fenêtre temporelle qui va des années 1960 à 2022 (Paul Cavaillé). David Villeneuve, quant à lui, propose de revenir sur la place et le devenir des chrétiens de Kirkouk après la dernière guerre civile de 2014-2017. C’est dans la période post-baathiste que se situe l’analyse des checkpoints en Irak par Juliette Duclos-Valois, tout comme celle de Cyril Roussel qui porte sur la frontière intérieure entre la Région autonome kurde d’Irak et l’État fédéral irakien et son rôle dans l’encampement des derniers déplacés de Mossoul lors du conflit de 2014 à 2017.

6Les articles de ce dossier montrent que les frontières intérieures d’une société ne sont pas des constructions immuables, tout comme d’ailleurs les frontières internationales. Elles participent à la construction des sociétés et elles évoluent avec elles. Ce numéro des Cahiers d’EMAM permet ainsi d’explorer, dans la durée, cette construction socio-spatiale en recomposition constante, une recomposition d’autant plus rapide et profonde qu’elle s’effectue dans un contexte régional et national qui voit se transformer, parfois assez soudainement, la plupart des cadres (historique, politique, économique, social, géopolitique, démographique), dans lesquels évolue la société concernée. Le contexte de conflit quasi permanent depuis les années 1980 (que l’on peut faire remonter aux années 1960, en prenant en compte les phases de guérilla entre le gouvernement central et les mouvements kurdes) amplifie grandement cette dynamique. Nous le verrons, le temps durant lequel les frontières internes se renforcent ou s’estompent peut être relativement court, comme le montre l’exemple des Yézidis du Sinjar (Paul Cavaillé).

Effacement ou résurgence des frontières intérieures ?

7Dans ce dossier, nous nous interrogeons sur l’effacement ou la résurgence de frontières intérieures dans divers lieux d’Irak, soumis à des contextes particuliers et évolutifs. C’est donc bien la genèse, les transformations et le devenir des frontières sociales internes d’un pays comme l’Irak que nous souhaitons questionner.

  • 1 De la même manière que dans divers conflits en Afrique ou dans d’autres pays du Moyen-Orient (guerr (...)

8Deux auteurs (Thibaud Laval et David Villeneuve) ancrent leur analyse dans un cadre strictement urbain (Najaf et Kirkouk). La ville « implique la diversité maximale, […] suppose une altérité forte, de niveau suffisant pour “faire société” », note J. Lévy (in Lévy, Lussault, 2003). Elle demeure à la fois creuset des différences et « utopie » unificatrice. Nous souhaitons interroger simultanément ces deux processus, considérés généralement par la recherche urbaine comme antagonistes. Dispose-t-on cependant d’éléments susceptibles d’appuyer la thèse selon laquelle la ville irakienne produirait à la fois du vivre ensemble et des processus de replis identitaires tels que les habitants ne peuvent se départir de leurs solidarités et de leurs ancrages traditionnels ? Depuis l’Indépendance, les villes d’Irak ont connu des périodes de coexistence pacifique et de vie en commun, mais aussi des guerres civiles. Où en sommes-nous aujourd’hui dans cette phase de reconstruction et de post-conflit ? Les réflexes identitaires1 des conflits récents sont-ils toujours à l’œuvre ?

9Le contexte urbain fourmille à l’évidence d’exemples de frontières intérieures. En agglomérant des populations d’origines diverses, venues à des périodes différentes en empruntant des parcours diversifiés, la ville regroupe et concentre les différences sociales, culturelles, identitaires. Les travaux de Thibaud Laval sur la ville de Najaf témoignent de ce phénomène que l’on retrouve dans toutes les villes de la région : la pression démographique liée à l’exode rural est à l’origine de tensions qui génèrent des problèmes sociaux. Les tensions s’accroissent avec la dégradation de la situation économique et le chômage de masse : les nouveaux arrivés et la population étrangère (des Iraniens dans le cas de Najaf) sont stigmatisés. Mais plus encore, lorsque l’apport de populations extérieures se compose pour partie de groupes issus des minorités religieuses ou ethniques, les processus de construction de frontières internes s’en trouvent souvent renforcés, provoquant généralement « ressentiment de la majorité » et « rejet » des nouveaux arrivants. En réaction se développent des réflexes sécuritaires des minorités qui sont généralement ciblées en période de guerre civile. C’est le cas à Mossoul, où des quartiers turkmènes fonctionnent comme de véritables enclaves urbaines depuis les périodes de guerre civile (Rashidia, quartier turkmène sunnite ; Qaraqoyun, quartier turkmène chiite), phénomène que l’on retrouve chez les chrétiens de Kirkouk (David Villeneuve) : ici, c’est l’aspect sécuritaire qui justifie le regroupement confessionnel. C’est cette même dynamique de stigmatisation que décrit très bien Paul Cavaillé en montrant comment les Yézidis du Sinjar, malgré leur assignation à la kurdicité par les Kurdes eux-mêmes, se retrouvent systématiquement rejetés lorsqu’ils fréquentent la ville de Dohuk, située dans l’une des trois provinces kurdes qui forment leur Région autonome (Région kurde d’Irak/RKI). Le même phénomène est largement souligné par Cyril Roussel qui décrit un processus de stigmatisation des habitants de Mossoul déplacés dans les camps sous contrôle des Kurdes : leur catégorisation en tant que « terroristes » les condamne à l’enfermement. Enfin, Juliette Duclos-Valois fait le même constat mais dans un tout autre contexte : celui du passage des checkpoints irakiens, où l’identité ethnico-confessionnelle demeure le premier critère de discrimination.

10Pourtant, et en même temps, la ville rassemble des populations hétérogènes autour d’une volonté commune de recherche d’une existence meilleure, où habitat, santé, travail, éducation tendraient à unifier et à forger une conscience collective ; elle se situerait ainsi à rebours d’un processus qui privilégierait le renforcement des appartenances identitaires construites sur une différence ou une limite. C’est ce que tend à montrer le travail de David Villeneuve qui s’interroge sur le vivre-ensemble en se questionnant sur le phénomène de ghettoïsation des chrétiens à Kirkouk. Son article se termine sur les efforts qu’ils ont entrepris pour tenter de sortir de l’isolationnisme en cherchant à retrouver leur rôle de « passerelle » entre les diverses composantes de la population irakienne. De même, à Najaf, Thibaud Laval conclut son analyse sur l’estompage des frontières tant sociales que physiques, à un moment où la modernisation et la pression démographique reconfigurent la ville sainte dans les années 1950. La vie dans les nouveaux quartiers extramuros, où riches comme pauvres s’installent, redéfinit un vivre-ensemble qui montre que les processus de mise en place des frontières internes sont réversibles.

Une fonction d’endiguement et de triage sans cesse réaffirmée

11Les frontières intérieures ne sont toutefois pas l’apanage des seuls organismes et sociétés urbaines. Les représentations des habitants de la campagne, construites généralement depuis les villes, génèrent, partout dans le monde, des stéréotypes qui tendent à maintenir vivaces des formes de limites socio-spatiales. Mais, au Moyen-Orient, la distinction rural/urbain est renforcée par la dimension communautaire, qui peut prendre plusieurs formes selon l’appartenance de l’individu à un groupe ethnique ou à un groupe confessionnel. Comme l’explique Juliette Duclos-Valois, les miliciens armés sont les gardiens de territoires intérieurs et en assurent le contrôle ; des checkpoints, sous leur autorité, en délimitent les contours. Ces zones d’influence sont toutes construites sur une ligne ethnico-confessionnelle (généralement arabe/kurde/turkmène ; chiite/sunnite). Édifiés et établis selon ces lignes, les contrôles aux checkpoints irakiens s’effectuent selon des critères discriminants qui interrogent l’identité des personnes qui les franchissent. Ici, les frontières intérieures jouent le rôle de filtre entre les individus, acceptant ceux qui apparaissent comme conformes aux critères de sécurité, refoulant ceux qui ne possèdent pas les « bons » attributs.

12Cyril Roussel aboutit aux mêmes conclusions dans le processus de gestion des arabes sunnites de Mossoul déplacés durant la guerre contre l’État islamique (2014-2017). La frontière intérieure entre la Région kurde d’Irak autonome et l’Irak fédéral a joué une fonction de triage des individus, dans le sens où les non-kurdes ont fait l’objet de suspicion, limitant leur entrée dans la RKI. Compte tenu de la situation sécuritaire qui n’est pas encore totalement stabilisée, cette frontière a évolué, entre Mossoul et Erbil, en un espace interstitiel de refoulement ; l’auteur la qualifie « d’entre-deux », unique lieu de vie possible pour des individus stigmatisés comme « terroristes » et jugés comme incompatibles au retour à une vie normale au sein des entités politiques qui composent l’Irak d’aujourd’hui.

13Enfin, si les checkpoints sont des espaces peuplés d’hommes en armes, les camps de déplacés apparaissent comme des lieux eux aussi sexués. Les hommes étant morts à la guerre ou séparés de leur famille (car mis à l’écart de la société pour accusation de terrorisme), le monde des camps de déplacés en Irak est surtout un monde féminin. Le retour des femmes dans la société est d’autant plus difficile que la société irakienne demeure encore largement patriarcale. Les femmes ne travaillent que rarement et demeurent généralement dépendantes des hommes pour l’accès aux salaires. Ainsi, la relégation de femmes issues des milieux populaires, généralement très modestes, dans ces camps, renforce le phénomène de segmentation de la société irakienne. Les frontières intérieures de l’Irak dessinent aussi des clivages sexués qui viennent se surajouter aux identités socio-confessionnelles et aux identités socio-professionnelles.

14Éclairer l’évolution de la société irakienne en se focalisant sur ses frontières internes invite à reconsidérer les conditions sociales tant de leur porosité que de leur fermeture. Nous allons le voir dans ce recueil de textes : tantôt ces frontières cloisonnent, tantôt elles s’estompent pour outrepasser des clivages dont il semblait pourtant à une période donnée que, ni les individus, ni les groupes, ni la société dans son ensemble ne pouvaient s’en affranchir. Ainsi, s’intéresser à la dynamique des frontières internes prises en tant que constructions sociales et historiques, a conduit les auteurs et l’autrice de ce dossier à discuter des entités que ces frontières définissent : décloisonnement de territoires traditionnels qui s’ouvrent comme dans le cas de Najaf ; entités sociales et sexuées des camps de déplacés entre Mossoul et Erbil ; entités communautaires qui se reconstruisent comme dans le cas des Yézidis du Sinjar ; territoires identitaires culturels ou politiques vus à travers l’angle des checkpoints ; espaces d’un groupe se considérant en marge comme pour les chrétiens de Kirkouk.

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Bibliographie

Amilhat-Szary A.-L., 2020, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde, Paris, Le Cavalier Bleu.

Benraad M., 2014, Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, Paris, Vendémiaire.

Bocco R., Meier D. (dir.), 2005, « Frontières au Moyen-Orient », A contrario, vol. 3, no 2.

Chagnollaud J.-P., Souiah S.-A., 2005, Les frontières au Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan.

Dulait A., Thual F., 1999, Bagdad 2000. L’avenir géopolitique de l’Irak, Paris, Ellipses.

Kaldor M., 2012, New and Old Wars. Organized Violence in a Global Era, Stanford, Stanford University Press.

Lévy J., Lussault M., 2003, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin.

Meier D., 2016, Shaping Lebanon’s Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, London, IB Tauris.

Natali D., 2010, The Kurdish Quasi-State. Development and Dependency in Post-Gulf War Iraq, New York, Syracuse University Press.

Razoux P., 2013, La guerre Iran Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Paris, Perrin.

Quesnay A., 2021, La guerre civile irakienne. Ordres partisans et politiques identitaires à Kirkouk (2003-2020), Paris, Karthala.

Visser R., Stansfield G. (dir.), 2007, An Iraq of Its Regions. Cornerstones of a Federal Democracy? London, Hurst.

Vignal L., 2021, War-Torn. The Unmaking of Syria. 2011-2021, London, Hurst.

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Notes

1 De la même manière que dans divers conflits en Afrique ou dans d’autres pays du Moyen-Orient (guerre en Syrie par exemple), les référents et symboles identitaires sont mobilisés par les acteurs armés pour recruter des combattants. Les exemples en Irak sont nombreux : l’appel au Jihad par les mouvements djihadistes, et ce à plusieurs reprises ; l’appel au Jihad chiite pour contrer l’État islamique ; le recours à la kurdicité, comme l’article de Paul Cavaillé le montre bien.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniel Meier et Cyril Roussel, « Introduction. L’Irak aujourd’hui au prisme de ses frontières internes », Les Cahiers d’EMAM [En ligne], 35 | 2024, mis en ligne le 24 juin 2024, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/emam/5125 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11uan

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Auteurs

Daniel Meier

Docteur en sociologue politique, Université de Genève, HDR Sciences Po Grenoble, laboratoire Cerdap2
daniel.meier@umrpacte.fr

Cyril Roussel

Chercheur CNRS, géographie, UMR Migrinter, Université de Poitiers
cyr.roussel72@gmail.com

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Droits d’auteur

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