Thèse de Doctorat en Géographie, sous la direction d’Alia Gana, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Laboratoire Dynamiques sociales et Recomposition des espaces (LADYSS), soutenue le 17 janvier 2024 à l’ Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
1Les conflits d’environnement et les mobilisations sociales qui mettent en cause la « violence lente » (Nixon, 2011) produite par les pollutions et autres « débordements industriels » (Le Roux, Letté, 2013) ont fait l’objet d’une attention croissante dans la littérature scientifique au cours des dernières décennies, notamment dans les contextes du Nord global. En revanche, les recherches portant sur les mobilisations environnementales dans les pays du Sud demeurent plus limitées, alors même que ces espaces concentrent une part significative des activités extractives et industrielles les plus polluantes et qu’ils en subissent les effets les plus marqués (Martinez-Alier, 2014 [2002] ; Temper et al., 2015). En Tunisie, depuis une quinzaine d’années, un ensemble de travaux consacrés à la gestion des ressources dans les territoires a mis en évidence une exacerbation des tensions, liée à la raréfaction et à la dégradation des ressources – eau, foncier, forêts, etc. – ou, encore, à des conflits d’usage (Elloumi, 2013 ; Yahyaoui, 2018 ; Fautras, 2021 ; Gana, Khemiri, 2021 ; Carpentier, 2022). En ce qui concerne les conflits environnementaux liés aux pollutions, c’est surtout la thématique des déchets ménagers qui a concentré l’attention (Darwish, 2017 ; Loschi, 2019). Or, à la faveur de l’« émulation revendicative » (Allal, Geisser, 2019 [2018]) qui a caractérisé la période consécutive aux soulèvements révolutionnaires de 2010-2011, de nombreuses mobilisations sont également apparues en réaction aux pollutions industrielles, suscitant davantage l’intérêt d’auteurs issus du champ associatif et militant (Vernin, 2017 ; Hamouchene, 2019) que de chercheurs en sciences sociales. Cette thèse s’attache à l’étude de ces mobilisations dans des territoires qui, bien qu’ils ne fassent pas partie des « régions de l’intérieur » à l’origine des soulèvements révolutionnaires, sont perçus par certains acteurs comme étant enserrés dans des rapports centre-périphérie et qui, de plus, se caractérisent par des taux de chômage relativement élevés.
2Dans ce travail, l’analyse se déploie autour d’un questionnement fondamental sur les relations entre dynamiques contestataires et production de l’espace (Lefebvre, 2000 [1974]). Elle cherche à « intégrer ensemble en permanence la structuration des rapports sociaux et des configurations sociospatiales et les dynamiques issues des actions et interactions en situation » (Bonny, Ollitrault, 2012). D’une part, la thèse se penche sur la dimension révélatrice des conflits en examinant les manières dont les mobilisations indiquent la présence de contradictions inhérentes aux configurations territoriales étudiées. Dans les territoires industriels, les logiques de la production se heurtent en effet aux besoins relatifs au domaine de la reproduction – telles les activités liées à l’alimentation, au logement, à la santé, etc. – et des dilemmes entre emploi et environnement peuvent apparaître. Dans cette perspective, il s’agit d’éclairer les conflits en considérant que les groupes d’acteurs qui s’y impliquent peuvent être rattachés à des forces sociales antagonistes et interagissent dans des situations contraintes qui leur préexistent. D’autre part, la recherche interroge les transformations spatiales générées par les mobilisations et les réponses qui leur sont apportées, c’est-à-dire la contribution des dynamiques contestataires à la production de l’espace. Il convient ici de s’intéresser aux capacités créatrices des acteurs des mobilisations, à la productivité des conflits en termes de territorialité, de transactions sociales, de plateformes de mise en débat créées dans le cadre de l’action collective, mais aussi de transformations matérielles de l’espace. Pour ce faire, il importe d’accorder une attention particulière au contexte politique et social dans lequel s’inscrivent ces mobilisations. Celles-ci se développent en interaction avec les modes de gouvernement des débordements et les conflits sociaux déjà présents dans les territoires.
3Cette recherche se situe à la croisée de plusieurs champs théoriques. Elle s’inscrit ainsi dans le champ de la géographie des conflits et des mobilisations (Leitner et al., 2008 ; Nicholls et al., 2013 ; Melé et al., 2013), tout en empruntant à la géographie radicale (Herod, 1997 ; Harvey, 2010), en questionnant la contribution des conflits à la production de l’espace. Par ailleurs, elle puise dans la sociologie des mouvements sociaux (Tilly, Tarrow, 2015 ; Agrikoliansky et al., 2010) et l’histoire environnementale.
4L’approche méthodologique de cette thèse repose sur la mise en perspective de quatre cas situés dans les régions de Gabès et de Sfax. Pour chacun, elle retrace l’implantation progressive des configurations productives à l’échelle locale, en lien avec les dynamiques nationales, ainsi que la chronologie des actions collectives en relation avec des contextes politiques changeants, des accidents et des dynamiques propres à chaque territoire. L’étude de l’évolution des configurations spatiales autour de la production industrielle et des mobilisations conduit à appréhender, dans chaque territoire, « l’espace de la contestation des nuisances industrielles » selon la notion d’« espace de cause » (Bereni, 2015), à savoir l’ensemble des groupes d’acteurs qui s’impliquent dans la contestation.
5Le choix d’un nombre restreint de cas permet d’approfondir l’analyse des situations conflictuelles au-delà d’une simple lecture en termes de jeux d’acteurs, souvent réductrice, en mettant en lumière les dynamiques entre groupes et les facteurs internes et externes qui les structurent. La diversité des cas facilite également l’identification d’invariants et de facteurs de différenciation entre trajectoires conflictuelles. La sélection des terrains a reposé sur plusieurs critères : diversité des contextes industriels (nature de l’industrie, temporalité d’implantation, présence d’acteurs publics et privés), variations des formes de « périphéralité » et hétérogénéité des dynamiques conflictuelles (stades d’évolution, intensité, configurations d’acteurs).
6Le premier terrain, qui porte sur les contestations des pollutions liées à la transformation du phosphate à Gabès, représente un cas emblématique. Le site, qui concentre une très large part de la production tunisienne de phosphate transformé, génère d’importantes nuisances environnementales affectant l’agriculture, la pêche et la santé des habitants. La mobilisation y a été soutenue et a impliqué de nombreux acteurs. Des liens préexistants ont facilité l’accès au terrain, tout en nécessitant une distance critique et l’intégration de groupes aux orientations variées, y compris proches des mouvements islamistes. Gabès a servi de « terrain témoin » pour les autres enquêtes (Olivier De Sardan, 2008). Le deuxième terrain concerne les contestations liées à l’extraction d’hydrocarbures à Kerkennah, portées par des pêcheurs et des chômeurs, en raison de fuites de pétrole et du manque d’opportunités d’emploi dans le secteur extractif. Le troisième, à Sfax, s’intéresse à l’opposition aux usines de transformation du phosphate (SIAPE et ancienne NPK), qui a visé principalement le démantèlement des usines et la restauration du littoral. Enfin, un quatrième terrain, à Agareb, concerne l’émergence de la contestation d’une décharge régionale, qui a connu une intensification à l’automne 2021 avec des affrontements avec les forces de police et la mort d’un manifestant.
7Pour appréhender ces terrains, plusieurs méthodes ont été combinées : observation participante (notamment à Gabès et Agareb), enquêtes post-mobilisation à Kerkennah et Sfax, et entretiens approfondis (134 au total) avec des acteurs mobilisés, des élus, des représentants de l’administration, des entreprises et des acteurs de l’aide au développement, de manière à cerner les motivations et les stratégies des acteurs contestataires, les relations entre les différents groupes mobilisés, les dynamiques conflictuelles et les réponses mises en œuvre. Ces données ont été complétées par des revues de presse (grâce au site Turess1) et l’analyse de documents écrits, de rapports d’expertise et d’archives numériques, afin de reconstituer les chronologies et les dynamiques des mobilisations.
8La thèse s’articule en trois parties qui comptent chacune deux chapitres.
9La première partie restitue les transformations des territoires résultant de l’implantation de sites industriels et l’évolution des dynamiques de mobilisations dont elles ont fait l’objet. Elle articule le temps long de l’apparition et de l’accumulation des débordements et le temps plus bref des actions collectives qui les ont affrontés, liées à des logiques de situation et à l’engagement des acteurs. Le premier chapitre relie l’historique du déploiement des activités industrielles aux choix économiques structurants opérés au niveau national et à la territorialisation des politiques industrielles nationales. Il expose les manières dont ces processus et les nuisances qu’ils ont engendrées ont affecté l’organisation sociale dans ces territoires. Il met en lumière les contradictions qu’ils ont fait surgir entre les intérêts du secteur industriel et ceux d’autres secteurs d’activité (pêche, agriculture, tourisme, loisirs) et, encore, entre les exigences de la production et les besoins de la reproduction socio-écologique. Le deuxième chapitre fait le récit des dynamiques de contestations liées à ces contradictions, qui questionnent les relations entre ces territoires et l’État central. S’ajoutant aux pertes de revenus et aux atteintes à la santé, les sentiments de déconsidération et d’injustice ont, eux aussi, nourri la contestation. Si l’on peut considérer ces dynamiques conflictuelles comme relevant d’attachements au « proche » (Dechézelles, Olive, 2019), les possibilités et les contraintes propres à l’échelon national n’en sont pas moins déterminantes pour saisir le déploiement de la contestation. Une attention toute particulière est ainsi accordée aux soulèvements de 2010-2011, qui ont contribué à infléchir les trajectoires de mobilisation.
10À partir de la mise en perspective des cas d’étude introduits dans la première partie, la deuxième partie se penche sur la diversité des acteurs impliqués dans la contestation des débordements industriels et de leurs stratégies et représentations spatiales. Elle contribue à affiner les catégorisations des jeux d’acteurs et à analyser les relations que les groupes qui contestent les nuisances industrielles nouent entre eux, les lignes de tension qui les traversent, ce qui implique de mettre en question la fausse évidence de la « proximité » dont ces conflits relèvent. Le troisième chapitre présente une proposition de typologie des groupes d’acteurs des mobilisations de manière à saisir les différenciations, les articulations et les tensions entre trois types de groupes : premièrement, des groupes d’agriculteurs, de pêcheurs ou d’hôteliers dont l’activité est particulièrement affectée par les dégâts de l’industrie et dont les revenus se trouvent amoindris ; deuxièmement, les habitants des localités riveraines des installations qui dénoncent les nuisances qu’ils sont forcés de subir ; troisièmement, des groupes « militants » reliés, d’une manière ou d’une autre, à des organisations instituées, qui planifient des actions de façon à mobiliser autour de la question des débordements industriels. Le quatrième chapitre s’intéresse aux manières dont les groupes d’acteurs impliqués dans la contestation des débordements industriels délimitent ces enjeux dans l’espace, investissent ce dernier de significations et y déploient leurs actions. Il analyse les enjeux des disputes autour de la définition des « espaces de concernement » des nuisances (Melé et al., op cit.), ainsi que les jeux de (dé)territorialisation dans lesquels s’engagent les groupes d’acteurs. Ces derniers naviguent entre efforts de territorialisation (appropriations matérielles et symboliques de l’espace par la production de connaissances, par des tentatives de mobilisation des émotions) et de dé-territorialisation des nuisances (mobilisation d’une iconographie, références à des grands principes, pour inscrire les mobilisations locales dans un mouvement plus général). Enfin, il étudie les stratégies scalaires et montre que l’investissement dans des réseaux translocaux, souvent envisagé comme un moyen de contourner les obstacles pouvant entraver la mobilisation au niveau local, n’en est pas moins conditionnée à la détention de ressources socio-linguistiques et organisationnelles.
11Pour mieux comprendre les logiques des acteurs des mobilisations et ce à quoi elles aboutissent, la troisième partie examine les réponses apportées aux conflits par les autorités de l’État, les industriels et les organisations internationales, ainsi que les tendances qu’elles esquissent. Le cinquième chapitre porte ainsi sur les modes de gouvernement des débordements industriels et de la contestation. Il revient sur l’instauration d’un cadre national de régulation des nuisances industrielles et ses évolutions. Celui-ci a été élaboré en grande partie sous le régime de Ben Ali, dans un rapport d’extraversion. Il est façonné par les interventions d’une pluralité d’acteurs en plus de l’État : des organisations internationales de l’aide au développement, préoccupées par les pollutions qui fragilisent le littoral méditerranéen ; des acteurs privés invoquant la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) ; des associations, encouragées par la promotion de la « société civile », présentée comme un gage de démocratisation du régime. Ce chapitre analyse également les manières dont les réponses aux débordements industriels et à leurs contestations ont été réajustées à la suite des soulèvements de 2011. Le sixième chapitre explore plus spécifiquement le rôle des réaménagements de l’espace industriel dans les dynamiques de résolution des conflits. Considérant que les conflits matérialisent des contradictions dans les configurations productives et que leur dénouement dépend de rapports de force favorables à certains acteurs, il met en regard les recompositions différenciées observées dans les divers cas étudiés. Il s’intéresse aux façons dont la tendance à reléguer les nuisances industrielles de certains centres urbains vers les périphéries participe d’une dynamique plus large de métropolisation, orientée vers le renforcement de l’attractivité des centres. Le chapitre examine, enfin, comment certains acteurs des mobilisations ont tenté de tirer parti des élections locales de 2018 pour peser sur les trajectoires territoriales, dans un contexte marqué par l’affirmation contrariée – et temporaire – d’un pouvoir local, suite au processus de décentralisation relancé en 2014, mais désormais interrompu.
12Quatre enseignements principaux peuvent être tirés de la thèse.
- 2 Les Sociétés d’environnement et de plantation (SEP), ou Sociétés d’environnement, de plantation et (...)
13Premièrement, la reconstitution des transformations socio-environnementales liées à l’installation des activités industrielles et des trajectoires de mobilisations dans les différents territoires a permis de montrer que le « moment 2011 » a contribué à tracer de « nouveaux sentiers » pour l’action collective et les réponses apportées par les autorités étatiques. En effet, il a contribué à reconfigurer les scènes protestataires à Gabès et à Sfax et il a donné l’impulsion à de nouvelles contestations à Kerkennah et à Agareb. En outre, les industriels ont été amenés à revoir leurs relations avec les acteurs des territoires où leurs sites sont implantés. Ils ont monnayé la poursuite de leurs activités dans les territoires en consentant à embaucher davantage de travailleurs et en renouvelant la manière dont ils se sont réclamés de la Responsabilité sociale des entreprises en nouant des liens avec les associations, les écoles et les infrastructures de santé présentes dans leur environnement. Les acteurs européens de l’aide au développement, quant à eux, ont tenté d’impulser un rapprochement entre entreprises, autorités locales et population, ou plutôt leurs représentants de la dite « société civile », dans l’espoir, pas toujours satisfait, de dépasser les situations conflictuelles. De leur côté, les autorités publiques ont essayé de résorber la contestation en octroyant des compensations à divers groupes d’acteurs – pêcheurs, agriculteurs, chômeurs des localités riveraines des installations polluantes – avec des dispositifs parfois contestés comme celui des Sociétés d’environnement, de plantation et de jardinage2. Ce faisant, ils n’ont pas rompu avec les modalités anciennes de gestion de la contestation, marquées par une vision paternaliste et clientéliste de la redistribution sociale.
14Deuxièmement, grâce à la typologie de groupes d’acteurs proposée dans le chapitre trois, la thèse rend compte de la pluralité des groupes d’acteurs qui s’impliquent dans les conflits liés aux débordements industriels, qu’ils se réclament ou non de l’écologisme, et des relations – souvent conflictuelles – entre les différents groupes mobilisés. Elle évite ainsi deux écueils théoriques : l’assimilation des mobilisations liées aux préoccupations environnementales aux « nouveaux mouvements sociaux » propres aux sociétés dites « post-industrielles », ou à des motivations relevant d’intérêts qualifiés de « post-matérialistes » (Inglehart, 1990), d’une part ; la réduction des luttes à un « écologisme des pauvres » (Martinez, Alier, op. cit.) qui se cantonnerait à des enjeux de subsistance, d’autre part. L’analyse des interactions entre groupes d’acteurs impliqués dans la contestation des nuisances industrielles donne à voir des tensions, des rapports de domination qui éclairent les reconfigurations de l’action collective des années qui ont suivi les soulèvements révolutionnaires.
15Troisièmement, le travail de thèse questionne l’évidence du « local » dans les conflits étudiés. Toutes « locales » que soient les nuisances des industries mises en cause, leur délimitation ne fait pourtant pas l’unanimité et les choix des acteurs diffèrent en ce qui concerne les modes d’appropriation de l’espace ou encore les niveaux scalaires des stratégies qu’ils mettent en œuvre. La thèse montre qu’à l’heure où le proche semble constituer un enjeu majeur des luttes sociales et où l’on assiste en parallèle à une structuration de réseaux transnationaux de mobilisation, les enjeux de territorialisation et les jeux d’échelles qui animent l’action collective sont pénétrés par des rapports de domination. Les organisations militantes cultivent l’ambition de représenter la totalité des victimes des nuisances industrielles dans un périmètre relativement étendu, et ont la capacité à jongler entre les échelles de la mobilisation. Les groupes plus démunis en ressources ont tendance à trouver refuge dans la défense de territoires plus étroits auxquels ils sont attachés, et certains revendiquent une forme de priorisation locale susceptible de constituer une réaction aux entreprises de délégitimation de leurs engagements pour leur territoire proche. Leur recours à des modes d’action, des formulations de revendications repérables dans d’autres mobilisations montre malgré tout que ces groupes s’identifient à d’autres mouvements ancrés dans d’autres régions, qu’ils ne sont donc pas enfermés dans des identités locales bornées. Néanmoins, le paysage contestataire semble marqué par une tendance à la fragmentation territoriale des mouvements, aggravée par les réponses des autorités et des entreprises mises en cause.
16Quatrièmement, c’est la réorganisation de l’espace qui constitue la réponse principale aux contradictions soulevées par les conflits autour des nuisances industrielles. On peut déceler une tendance d’ensemble de retrait des installations polluantes des centres urbains dynamiques et de relocalisation de ces installations dans les territoires périphériques. Bien que les investissements ne suivent pas toujours, ces projets de délocalisation esquissent la possibilité d’améliorer la qualité de vie et l’attractivité des centres urbains tout en poursuivant les activités industrielles, y compris dans leurs aspects les plus polluants. Ces délocalisations peuvent être envisagées comme des « spatial fixes » (Harvey, 2001), c’est-à-dire des arrangements précaires visant à surmonter – temporairement du moins – les contradictions mises en lumière par les conflits, mais qui s’effectuent au prix de la contamination de nouveaux territoires et peuvent susciter à leur tour des contestations. Pour le dire autrement, dans ces arrangements, il n’est question de mettre en cause ni la poursuite de l’activité industrielle ni la perpétuation de leurs nuisances, qui sont seulement susceptibles – dans certains cas, quand le rapport de force le permet – d’être déplacées d’un lieu à un autre.
- 3 https://www.leconomistemaghrebin.com/2023/06/14/tunisie-kais-saied-sattaque-au-dossier-du-phosphate
17Une réflexion plus globale sur les choix structurels de politique économique, et notamment sur la place qu’occupent les activités d’extraction et de transformation des ressources naturelles dans l’économie nationale, apparaît d’autant plus difficile à engager que celle-ci demeure insérée dans les chaînes de valeur mondiales depuis une position relativement dominée. Les exportations de phosphates, de gaz et de pétrole constituent une source de recettes importantes et de devises étrangères, dans un contexte de précarité des finances publiques et de forte vulnérabilité aux évaluations des agences de notation internationales. Les déclarations répétées du président Kaïs Saïed sur le besoin « impérieux, voire impératif »3 que le secteur du phosphate retrouve au plus vite son rythme normal de production nous renseignent sur le fait qu’aujourd’hui pas plus qu’hier, l’État n’est prêt à se passer des rentrées financières qu’apporte cette industrie, en plus de ce qu’elle représente en termes d’emplois. Or, la « violence lente » des contaminations se poursuit. Il se pourrait même qu’elle s’accélère. Cet automne, la ville de Gabès a connu un mouvement de protestation sans précédent à la suite d’énièmes fuites de gaz qui émanaient des conduites vieillissantes du Groupe chimique tunisien et qui ont conduit des centaines d’habitants à l’hôpital. La production industrielle n’a pas été interrompue…