Thèse de Doctorat en Géographie, en cotutelle sous la direction d’Ali Bennasr, (Professeur, Université de Sfax, laboratoire SYFACTE), et de Murielle Maillefert (Professeure, Université de Lyon, laboratoire EVS), soutenue le 13 juin 2025 à l’Université de Sfax, 340 pages.
1Longtemps perçue comme l’antonyme du développement durable, l’industrie a été reléguée au second rang dans les études géographiques. Cette marginalisation a eu pour conséquence l’absence d’un cadre d’analyse adapté à l’étude de la circularité des flux de déchets industriels. Le métabolisme territorial, devenu un outil central d’appréhension des flux de matières et d’énergie, reste largement ignoré dans les recherches géographiques en Tunisie qui demeurent centrées sur l’urbanisation et la structuration de la ville, laissant peu de place aux études sectorielles.
2En même temps, l’étude des déchets reste souvent confinée à une approche environnementale sans intégration dans une lecture plus large sur le système des flux et des interconnexions industrielles. Ceci explique le peu de travaux sur les flux de déchets industriels et leur gestion comme ressource. En conséquence, la thématique de la récupération et du recyclage des déchets, qui s’intéresse ici à la « ferraille », n’a pas encore fait l’objet d’études approfondies en Tunisie. Cette recherche doctorale vise ainsi à combler ce vide et à apporter un nouvel éclairage sur un angle mort de la géographie industrielle et économique en Tunisie.
3En adoptant une perspective d’écologie industrielle et territoriale, cette étude permet d’inscrire la question de la « ferraille » dans une dynamique de valorisation des ressources, tout en interrogeant les interactions entre les acteurs, les infrastructures et l’aménagement du territoire. Elle ambitionne de proposer une analyse des flux de métaux et des logiques économiques, sociales, politiques et environnementales qui structurent cette filière.
4L’intérêt porté aux déchets de ferraille est particulièrement pertinent dans le contexte de Sfax, deuxième ville de Tunisie, qui abrite environ 15 % des entreprises industrielles du pays. Dominée par la petite entreprise, fruit du capital local et caractérisée par le dynamisme de ses acteurs engagés dans la collecte et le recyclage, les activités liées à la ferraille se sont structurées en filières, renforçant le développement de relations interentreprises et de consolidation du tissu économique local.
5Ce travail sur les déchets industriels s’appuie sur un certain nombre de travaux antérieurs s’intéressant aux liens qui peuvent exister entre industrie et environnement, dans l’objectif de démontrer qu’une pratique industrielle, fondée sur une réduction des déchets et une économie d’intrants, peut contribuer au développement durable (Adoue, 2007). Ces réflexions ont donné lieu à des travaux sur l’écologie industrielle et territoriale (Brullot, 2009 ; Buclet, 2011). Les échanges interentreprises de matières, d’énergie, d’informations et de déchets peuvent favoriser l’émergence de la symbiose industrielle, composante importante de l’écologie industrielle. La symbiose industrielle recouvre l’utilisation des sous-produits d’une entreprise comme matière première pour une autre, le partage d’installations communes de traitement des déchets ou encore la réutilisation des déchets comme combustible ou ressources énergétiques (Bahers, 2012).
6Ces travaux, appliqués à des contextes industriels spécifiques, ont ouvert la voie à des analyses localisées de systèmes productifs comme celui de Sfax. Ainsi, la structure concentrée du tissu industriel sfaxien et les liens (familiaux et de capital entre acteurs), combinée à l’importance de la ferraille et au dynamisme des ferrailleurs locaux, se prêtent à l’adoption de cette démarche d’écologie industrielle et territoriale.
7En analysant les filières de collecte et de recyclage des métaux au prisme de l’écologie industrielle, notre recherche doctorale s’inscrit dans une lecture territoriale des processus de valorisation des déchets. Elle vise à comprendre et analyser le fonctionnement de ces filières, leur intégration dans les dynamiques interindustrielles et inter-entreprises, ainsi que le rôle joué par le système d’acteurs qui organise, pilote et anime la circulation de la matière.
8La thèse interroge ainsi la manière dont les spécificités du système industriel sfaxien influencent l’organisation et les dynamiques de la filière de récupération et de recyclage de la ferraille. Elle vise plus spécifiquement à comprendre dans quelle mesure les interactions entre les acteurs contribuent à structurer cet écosystème et à en conditionner l’efficacité et le fonctionnement.
- 1 En dialecte tunisien, le mot désigne les fouilleurs de poubelles et les chiffonniers.
9De cette problématique découlent plusieurs questions de recherche :
– Comment les caractéristiques du territoire sfaxien (concentration spatiale des industries, réseaux d’acteurs, infrastructures) agissent-elles sur l’efficacité des systèmes de collecte et de recyclage des métaux et quels rôles jouent la proximité géographique et les interactions entre acteurs dans le fonctionnement de la filière ?
– Qui sont les acteurs de la filière et comment leurs interactions déterminent-elles la gouvernance et la performance du système ? Les acteurs informels, tels les berbechas1, petits récupérateurs, s’intègrent-ils dans la filière et quels sont les enjeux liés à leur inclusion ?
– Enfin, comment les politiques publiques agissent-elles sur le développement de la filière et dans quelle mesure ces politiques constituent-elles des leviers ou des obstacles à son émergence ?
10Afin de répondre à ces questions, nous avons émis l’hypothèse que les caractéristiques intrinsèques du système industriel sfaxien favorisaient une forme de coordination des flux, qu’ils soient matériels (déchets, intrants) ou immatériels (information, savoir-faire), propice à l’émergence d’une symbiose industrielle.
- 2 La collecte de la ferraille, comme les quantités à collecter, sont soumises à une autorisation de l (...)
11Pour mener à bien ce travail doctoral et face à l’absence de données statistiques régionalisées sur la récupération et le recyclage de la ferraille, nous avons recouru aux données sur la production nationale de déchets et leur collecte2 en Tunisie et plus spécifiquement à Sfax : pour cette dernière, les quantités produites et négociées représentent 1/5e de la ferraille nationale, dont 13 % produites par la ville et 7 % (taux estimé à partir des enquêtes) qui proviennent d’autres régions.
12Par ailleurs, les observations de terrain et échanges avec divers acteurs (berbechas, ferrailleurs, industriels et intermédiaires) ont permis d’identifier les principales logiques économiques et sociales. Le dispositif d’entretiens a été mis en place afin de mieux cerner les modalités de circulation, de valorisation et de régulation de la ferraille couvrant à la fois la filière industrielle et artisanale (fig. 1). L’enquête a concerné l’ensemble du territoire industriel de Sfax et l’échantillon a été construit à partir de différentes variables telles que la taille des entreprises, la capacité de collecte, la taille des entrepôts et le types d’activités industrielles et artisanales.
Figure 1. Localisation des enquêtes, délégation de Sfax, 2019-2024.
Cartographie : Inès Naimi, 2023.
- 3 Plus précisément, nous avons rencontré 10 producteurs de déchets de ferraille, 10 berbechas, 3 gros (...)
13Une cinquantaine d’entretiens semi-directifs, réalisés entre 2019 et 2024, a ciblé les acteurs de la filière industrielle et artisanale3. Certaines questions étaient spécifiques à chaque acteur et aux particularités des filières (artisanale ou industrielle) ; d’autres étaient communes, notamment celles sur la quantité et la nature de la ferraille, sa circulation, les prix d’achat et de vente, ainsi que les problèmes observés dans chaque filière. Par ailleurs, une partie des entretiens était dédiée à l’écologie industrielle et territoriale afin de déterminer si les acteurs connaissaient, ou non, ce concept. Nous avons également exploré leur acceptabilité et leur disposition à s’engager dans une logique d’écologie industrielle et territoriale. Enfin, nos entretiens abordaient la place des politiques publiques dans l’organisation de la filière et leurs effets sur la structuration et la régulation des flux de matière à l’échelle locale. Pour répondre aux principales questions de recherche, la thèse est structurée en 6 chapitres.
14Le premier chapitre – Les déchets : approches théoriques – propose une entrée théorique construite à partir d’une approche pluridisciplinaire nous permettant d’aborder la question des déchets dans sa globalité avant de recentrer l’analyse sur les déchets de ferraille. Cette démarche vise à montrer comment les cadres conceptuels qui relèvent de l’éthique et de la philosophie de la consommation (Routley, 1973 ; Singer, 1993), de la symbolique et de l’anthropologie des déchets (Harpet, 1999), ou encore des analyses sociologiques sur les représentations sociales, les inégalités et les dynamiques collectives autour du recyclage (Corteel, Le Lay, 2013) éclairent des enjeux qui concernent également la filière ferraille. Ces contributions mettent en lumière les enjeux sociaux, culturels, environnementaux et territoriaux liés à la gestion des déchets. La notion de symbiose industrielle, abordée à travers différents cadres d’analyse (Chertow, 2012) et de l’écologie territoriale (Maillefert, Robert, 2014 ; Bahers, 2012), permettent de situer la ferraille non pas comme un simple rebut industriel, mais comme une ressource au cœur des logiques de circularité et de développement territorial.
15Le deuxième chapitre – Une industrialisation endogène – montre comment l’approche de la filière ferraille à Sfax ne peut se comprendre qu’à travers une analyse du tissu productif local dominé par la petite entreprise à capital endogène et familial. Des auteurs (Denieuil, 1992 ; Bouchrara, 1990 ; Bennasr, 1994) l’ont assimilé à un « système de production localisé » (SPL), une variante des clusters industriels. La prépondérance de la petite entreprise familiale constitue un trait caractéristique de la structure industrielle de Sfax : 70 % des entreprises ont moins de 10 emplois, 80 % des entreprises sont des sociétés de personnes où les associés, les détenteurs de capitaux sont membres de la même famille (Bennasr, 2005). Comparé aux dynamiques observées dans les systèmes productifs localisés, le système sfaxien se distingue par la coexistence de pratiques informelles avec des formes de coordination sociale, de spécialisation et de circulation des savoirs. Ces pratiques nous ont conduite à mobiliser la théorie conventionnaliste pour comprendre le fonctionnement de la filière.
16Les conventions sont définies comme « des pratiques, des routines, des accords avec leurs règles de conduite associées, informelles ou institutionnalisées, qui coordonnent les actions des personnes en réponse à leurs attentes mutuelles » (Salais, Storper, 1992). La théorie des conventions repose sur l’idée que les acteurs économiques ne sont pas uniquement guidés par la concurrence qui introduit des incertitudes dans la coordination, mais aussi par des accords issus de négociations, souvent non écrites. Ces accords s’appuient sur une vision commune de ce qui est légitime et dessinent ainsi des « mondes » ou « univers légitimes d’action et de coordination », au sein desquels les acteurs peuvent échanger tout en limitant l’incertitude.
17La théorie des conventions met donc l’accent sur les accords implicites ou explicites qui orientent les comportements et les décisions des agents économiques. Cette perspective fournit un cadre d’analyse pour comprendre les logiques de coordination, de légitimation et de régulation sociale qui structurent la filière ferraille à Sfax. À travers l’étude de la concentration spatiale, des relations interentreprises et des proximités organisationnelles et sociales, la thèse montre qu’il existe un lien entre la configuration industrielle et les enjeux de circularité. Ce constat est aussi valable pour l’artisanat des métaux notamment en ce qui concerne les circuits courts, les logiques de transmission et la dimension patrimoniale.
18Au sein de ce tissu, certaines entreprises étaient déjà spécialisées dans le recyclage, à l’instar des fonderies, des ateliers de mécanique, des activités artisanales de ferblanterie, etc. La rareté des matières premières en Tunisie et l’envolée des prix mondiaux ont fait émerger, depuis les années 2000, des filières locales de recyclage et de valorisation de la ferraille (aluminium, acier, laiton, cuivre, etc.). Cette évolution, qui relève d’initiatives privées, a mis en relation de nouveaux acteurs (négociants, collecteurs, ferrailleurs, recycleurs, transporteurs, réparateurs, etc.), créant de nouvelles synergies (fig. 2).
Figure 2. Les entreprises mécaniques et métallurgiques dans la délégation de Sfax, 2023.
Cartographie : Inès Naimi, 2023.
19Le troisième chapitre – La circulation de la ferraille – s’attache à analyser les flux de ferraille, les acteurs impliqués, ainsi que les espaces de collecte, de transformation et de redistribution (fig. 3). Chaque année, on estime que la ville de Sfax génère 40 000 tonnes de ferraille, provenant de l’industrie manufacturière, du secteur du bâtiment, des voitures hors d’usage (VHU), des ménages, ainsi que des services publics. Alors qu’environ 30 000 tonnes sont produites localement, 10 000 tonnes – d’après nos entretiens – proviennent d’autres régions du pays par l’intermédiaire des négociants.
Figure 3. Circulation nationale de la ferraille en Tunisie, 2023.
Cartographie : Inès Naimi, 2023.
20Localisée dans des entrepôts au cœur des zones industrielles et en périphérie urbaine (fig. 4), la circulation de la ferraille décrit des flux convergents et divergents.
Figure 4. Les entrepôts de ferraille dans la délégation de Sfax, 2023.
Cartographie : Inès Naimi, 2023.
21Nous avons pu relever la diversité des circuits de récupération, des échelles de circulation (quartier, ville, pays, monde) et les rôles différenciés des acteurs. L’analyse a mis en lumière l’existence d’arrangements « informels », de microcircuits et d’interfaces entre secteurs formel et informel, mais également entre le recyclage local et l’exportation vers l’étranger (marché européen). La thèse souligne, en outre, le caractère dynamique et composite de la filière ferraille, envisagée comme un système en constante adaptation. De même, nous avons mobilisé la notion de « mine urbaine » pour désigner l’ensemble des ressources métalliques récupérables dans la ville (Geldron, 2016 ; Barles, 2017), en interrogeant les formes d’exploitation de ces gisements diffus
22L’activité des berbechas repose sur une coordination de proximité et sur des régulations informelles. Ces collecteurs respectent un partage tacite des territoires et organisent leurs déplacements selon des accords implicites entre eux, fondés sur des relations interpersonnelles plus que sur un cadre institutionnel, ainsi que l’explique un berbecha :
« Nous avons un accord avec les berbechas du plastique pour que chacun s’occupe de ses déchets. Entre nous aussi, chacun collecte dans sa propre zone ».
23Leur travail est dépendant des fluctuations du prix des métaux : le choix des matériaux collectés, entre aluminium, ferraille, et parfois plastique, varie en fonction de la rentabilité et de la demande. Bien que marginalisée et dépourvue de toute reconnaissance sociale ou institutionnelle, cette activité s’inscrit néanmoins dans le système productif local en alimentant directement les circuits de valorisation et de recyclage. Cette activité reste marquée par des logiques de précarisation : exclusion du cadre légal, interdiction d’accès aux décharges, absence de protection sociale, conditions de travail pénibles dues à l’utilisation de moyens rudimentaires (fig. 5).
Figure 5. Une femme berbecha en plein travail.
Cliché : I. Naimi, Pic-ville, novembre 2024.
« Je peux collecter du plastique, c’est plus léger et plus facile pour pousser la charrette, mais l’aluminium est plus cher et me permet de gagner quelques dinars supplémentaires. Cela aggrave mes problèmes de santé, mais je peux supporter quelques kilos de plus. »
24Quant aux industriels qui représentent l’acteur le plus formel de la filière, ils transforment la matière récupérée en produits semi-finis ou finis destinés à différents secteurs (construction, automobile, électricité). Mécanisées et dotées de moyens techniques avancés (fig. 6), leurs unités disposent de capacités de stockage importantes qui leur permettent d’anticiper les variations du marché et d’assurer la continuité de la production. Ces acteurs, ingénieurs ou entrepreneurs, s’insèrent dans des réseaux nationaux et internationaux et dans des opérations d’import-export selon les besoins, ainsi que l’exprime un industriel :
« Je suis ingénieur diplômé de l’ENIS [École nationale d’ingénieurs de Sfax]. J’ai travaillé plus de 20 ans à la Sofomeca [Société de fonderie et de mécanique] avant sa privatisation. J’ai voulu créer mon propre projet, mais malheureusement, je n’ai pas eu les moyens. Cela fait six mois que je travaille dans cette entreprise de fonderie d’aluminium, dont le produit est destiné à une autre entreprise spécialisée dans la fabrication des poteaux et des accessoires électriques. Cette dernière fait partie de notre groupe ».
25Leur rôle dépasse la simple transformation et structure l’économie locale du recyclage tout en reliant les flux issus des circuits informels à ceux des échanges mondiaux.
Figure 6. Séparateur de métaux à courant de Foucault.
Cliché : I. Naimi, ZI La Poudrière, septembre 2021.
26Le quatrième chapitre – Les acteurs de la ferraille – s’intéresse aux acteurs et logiques de coordination qui structurent leurs interactions. Nous avons associé nos matériaux empiriques au cadre théorique des conventions (Boltanski, Thévenot, 1987 ; Storper, 1995). Cette approche a permis de rendre compte de la pluralité des logiques d’action et des régimes de justification dans un contexte caractérisé par une forte informalité, une grande diversité d’acteurs et une relative fragilité institutionnelle, entendue ici comme l’existence d’un cadre réglementaire et institutionnel présent, mais incomplet, inégalement appliqué et souvent contourné. La réglementation sur les déchets reste en effet fragmentée et sectorielle et n’accorde qu’une attention marginale à la ferraille.
27Ce chapitre analyse aussi la manière dont les différents acteurs industriels engagés dans le recyclage – producteurs de déchets métalliques, ferrailleurs, fonderies et transformateurs – construisent leurs relations, négocient des normes et établissent des formes de régulation et d’évaluation dans un environnement peu encadré. La grille de lecture conventionnaliste a permis d’identifier plusieurs types de logiques à l’œuvre, telles que les logiques marchandes, domestiques et industrielles et a révélé que la coordination entre acteurs repose sur une combinaison instable et dynamique de ces différents registres. À partir d’entretiens révélant des logiques parfois conflictuelles (économiques, relationnelles, techniques ou environnementales), nous avons interrogé la territorialisation des pratiques conventionnalistes, leur stabilité locale et leur portée régionale, en lien avec l’écologie industrielle territoriale.
28Le cinquième chapitre – La ferblanterie – se consacre à l’analyse de la filière artisanale du recyclage, représentée par les ferblantiers. Le travail de terrain dans le souk des ferblantiers a exploré les savoir-faire traditionnels, les pratiques vernaculaires et la patrimonialisation des métiers manuels. Dans ce chapitre, nous décrivons les trajectoires des artisans, leurs conditions de travail, les circuits de production et de commercialisation, ainsi que les tensions entre héritage et adaptation. La diversité des situations individuelles et les perceptions des artisans sur leur place dans la ville, leur relation à la matière et leur avenir professionnel sont mises en avant.
29Le sixième et dernier chapitre – La filière ferraille : enjeux et perspectives – mobilise les apports de l’écologie industrielle, de la théorie des conventions et de l’analyse territoriale pour proposer une réflexion transversale sur les tensions, hybridations et régulations présentes dans l’économie de la ferraille à Sfax. Pour ce faire, il articule les différentes dimensions explorées dans la thèse : matérialité des flux, diversité des acteurs, coexistence de systèmes artisanaux et industriels, structuration territoriale de la filière et failles institutionnelles. Une typologie des modes de coordination met en lumière les jeux de pouvoir, les rapports à la norme et l’ancrage territorial pour conclure sur une réflexion sur l’importance d’une écologie territoriale adaptée aux spécificités locales et aux formes d’auto-régulation en l’absence de pilotage institutionnel structurant. Enfin, nous avons abordé la question des politiques publiques et des dispositifs susceptibles d’accompagner la « filière ferraille » sans déstabiliser ses équilibres.
30En somme, cette thèse propose une analyse territorialisée de la filière de la ferraille à Sfax, en mobilisant une approche pluridisciplinaire et en croisant plusieurs niveaux d’observation, du système industriel formel aux pratiques artisanales en passant par les flux de collecte et de transformation. Ainsi, l’analyse de l’économie de la ferraille à Sfax a permis de saisir des dynamiques économiques et sociales propres à une ville « industrielle » du Sud, tout en révélant des mécanismes de régulation, de circulation des matières et d’interactions entre acteurs aux statuts variés. Loin d’être une activité marginale, cette économie s’inscrit dans des logiques complexes, souvent invisibles, mais essentielles au fonctionnement urbain et économique.
31Au-delà du cas de Sfax, cette recherche ouvre à une lecture transversale des économies des déchets industriels dans divers contextes urbains. Elle met en évidence l’imbrication entre formel et informel et les manières dont les acteurs négocient les règles, les normes et les légitimités dans un espace institutionnel hybride.
32En articulant enquête de terrain, analyse géographique et approche conventionnaliste, cette recherche espère contribuer au renouvellement de la compréhension des économies urbaines, en particulier dans les villes du Sud et à une réflexion plus générale sur les économies des déchets comme révélateurs de transformations économiques, sociales et écologiques.