Thèse de Doctorat en Géographie et Sciences de l’Architecture et des Paysages, sous la direction d’Éric Denis † (Directeur de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR 8504 Géographie-Cités) et de Nada Chbat (Professeure des Universités, Université Libanaise, Laboratoire de recherche en Architecture, Environnement et Développement durable), soutenue le 10 décembre 2024 à l’ Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
C’est avec une profonde tristesse que j’ai appris, quelques mois après ma soutenance, le décès d’Éric Denis, mon directeur de thèse, survenu le 21 août 2025. Ce travail porte trop fortement son empreinte pour avoir pu être réalisé sans son précieux accompagnement et soutien. C’est donc avec ces mots difficiles à écrire que je lui rends hommage. Au-delà d’être un chercheur d’exception, il a été un guide attentif, généreux de son temps, de ses conseils et de ses connaissances. Aujourd’hui, alors qu’il n’est plus là, je lui suis infiniment reconnaissante de m’avoir aidée à développer mon raisonnement et ma réflexion tout au long de ma thèse. Je lui dois également une gratitude éternelle pour ses encouragements dans les moments de doute et pour sa disponibilité jusqu’au bout, même pour les derniers détails. Son exigence intellectuelle, sa rigueur scientifique, sa patience, sa bienveillance et son humanité rare continueront de m’inspirer. Que ce travail de thèse, qui porte incontestablement son héritage, garde la trace de ses enseignements, de sa vision et de l’influence profonde qu’il a eue sur mon parcours. Qu’il demeure un hommage à sa mémoire et au chercheur irremplaçable, passionné par la ville, qu’il a été.
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1Alors qu’une stratégie claire de gestion des déchets fait défaut dans la grande majorité des pays du Proche et Moyen-Orient et que les débats sur la gestion des décombres post-conflit restent d’actualité au Liban, en Syrie et à Gaza, cette thèse propose une analyse critique des métabolismes urbains libanais en y intégrant une dimension politique. Elle examine les cycles de transformation des déchets et des déblais1 en remblais, ainsi que les dynamiques politico-économiques qui en découlent. Elle s’écarte de l’orientation « classique » de l’étude de la finalité des remblais pour mettre en lumière leur véritable valeur ajoutée. Autrement dit, ce qui importe ici ne sont pas tant les terrains gagnés sur la mer par les remblais que les bénéfices immédiats à tirer du processus même de leur construction. Ainsi, les projets sont abordés autant par le prisme des stratégies d’acteurs que par la circulation des flux de matières et, par extension, des flux financiers.
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2Ma thèse s’appuie sur l’étude de quatre cas de décharges côtières à ciel ouvert2 transformées en remblais. Elles sont stratégiquement situées en bord de mer (fig. 1) : limitrophes au centre-ville de Beyrouth, plus au sud du pays à Saïda, ainsi que dans les banlieues immédiates nord-est et sud-ouest de Beyrouth, respectivement à Borj-Hammoud/Jdeydeh et à Costa-Brava3. Depuis les années 1980, elles ont servi à entreposer les ordures ménagères et/ou les déblais issus des ruines de bâtiments détruits ou à raser, car trop endommagés par les guerres.
Figure 1. Localisation et statut des sites de décharges côtières réhabilitées en remblais au Liban.
Cartographie : J. Abou Issa, 2025.
Source : J. Abou Issa, 2024.
3Ces sites ont été réhabilités à des temporalités et dans des contextes d’urgence différents, capitalisant sur la disponibilité des déchets et des déblais comme remblai. Certains de ces remblais l’ont été dans le cadre des projets qui les avaient envisagés comme tels – ces sites ayant fait l’objet de projets urbanistiques de grande envergure, conçus par des aménageurs-urbanistes et des acteurs de la scène politique mouvante, entre les années 1970 et 1990 (Verdeil, 2002). D’autres ont été réorientés par les autorités publiques vers la gestion des déchets, accueillant des sites d’enfouissement plus ou moins contrôlés sur remblais. De plus, leur financement a reposé sur des mécanismes différenciés et tous ont été confrontés à des impasses politico-économiques et/ou métaboliques liés à l’incapacité d’absorber les déchets ; ceci explique que certains remblais restent, à ce jour, ni achevés, ni valorisés par rapport à ce qui en était escompté.
4Au moment où sont écrites ces lignes (été 2025), les remblais du centre-ville de Beyrouth, répandus sur la décharge de Normandy au lendemain de la guerre du Liban, sont aménagés, lotis et en partie vendus, ne parvenant pas à générer les rendements escomptés. La demande foncière est tantôt surestimée, tantôt mal évaluée en raison des conditions économiques et politiques défavorables. Les remblais de Saïda, construits en 2013 à l’issue de la fermeture de la décharge côtière locale, ne sont pas achevés, ni développés à hauteur de ce qui était initialement prévu. Les obstacles associés aux pratiques inadéquates de gestion des déchets, engendrent ainsi de nouveaux stocks de déchets sur ces remblais. Quant à ceux de Borj-Hammoud/Jdeydeh et de Costa-Brava, édifiés en 2016 sur d’anciennes décharges côtières, ils servent aujourd’hui de site d’enfouissement des ordures ménagères de Beyrouth et du Mont-Liban, ce qui ne leur permet pas d’entrer dans un marché foncier spéculatif à court terme.
5À travers une analyse critique de l’économie-politique des remblais au Liban et de leur matérialité, l’objectif de ma thèse est double. Le premier vise à souligner l’articulation étroite entre le système de gestion des déchets et ses dysfonctionnements, liés aux ambitions urbanistiques des remblais partagées par les élites d’une scène politique instable. Il s’agit ici de mettre en lumière les crises et les temps de l’exceptionnalité dans la production des remblais, les acteurs qui les cautionnent et les parrainent, ainsi que les enjeux politiques, financiers et techniques interagissant à tous les stades de leur développement. Le second niveau entend mettre en lumière l’analyse de la circulation des matières à travers ces projets, même inachevés. Étant donné que la valeur ajoutée ne résulte pas uniquement, voire rarement, de la vente ou de l’exploitation foncière que les remblais génèrent, les bénéfices financiers et symboliques, de même que les conflits d’intérêts à tirer des chantiers, m’intéressent tout autant que leur finalité.
6Le questionnement général de ma thèse porte ainsi sur la compréhension des différents cycles de production urbaine au Liban, lors desquels l’opération de remblaiement s’inscrit dans l’urgence de gérer des déchets et des déblais procédant de dérèglements (guerre, effondrements du système de gestion des déchets et conflits politiques bloquant la prise de décision) survenus au sein du système urbain. S’y intéresser permet de comprendre les mécanismes et les motivations qui rendent possible le fait que les remblais ne soient jamais finalisés. La démarche permet également de montrer qui contrôle l’accès aux matières et, de facto, qui oriente, voire détermine, la production urbaine.
7Un quadruple questionnement s’articule pour poser les enjeux auxquels ce travail s’emploie à apporter des éléments de réponse. Le premier met en relation la circulation des flux de déchets en temps de guerre et les temporalités de la fabrique des remblais. Autrement dit, il s’agit d’évaluer, en situation d’urgence, les conditions de réalisation des remblais et de montrer en quoi le déchet constitue un accélérateur des projets urbains. Le second porte sur la production urbaine par la crise : comment la ville est-elle produite et transformée dans ce contexte d’urgence, autorisant un état d’exception où la sortie de la norme permet ce qui resterait autrement impossible. Le troisième questionnement traite du potentiel de l’exploitation des décharges comme mines de matériaux qui se substituent aux ressources brutes extraites. Au-delà des déchets, il examine l’économie des remblais par la circulation des matériaux, souvent sous-estimée, qui permettent leur construction. Il s’agit de mettre en question, voire de politiser, ces circulations, de retracer leurs dynamiques et les espaces qu’elles transforment, ainsi que les coalitions d’acteurs qui en découlent. Ces enjeux conduisent à un quatrième et dernier questionnement autour de la finalité des remblais, au-delà de leur objectif spéculatif à long terme.
8Ces questionnements livrent une série d’hypothèses qui met en dialogue la dynamique de la circulation des déchets et de la fabrique urbaine. Il aborde également la manière dont l’urgence qui perdure au Liban, ainsi que l’exceptionnalité qui se normalise (Boissière, Ruiz de Elvira, 2018), débloquent la construction de remblais côtiers. Les effondrements sont considérés comme un instrument de pouvoir, légitimant la récurrence des solutions hors normes dans la production urbaine. Si l’exploitation minière pour le remblaiement semble, à première vue, réduire l’approvisionnement en matières brutes en étendant les sols urbains sur des matières rentables extraites des décharges, ce processus crée un cycle dans lequel les remblais dictent l’extraction. Les bénéfices, réels ou recherchés, sont souvent associés à la dynamique de la circulation des matières qui transitent par les chantiers et s’ajoutent au potentiel foncier que ces remblais génèrent localement.
9L’exploitation des décharges est souvent évoquée comme un « classique » de la production urbaine libanaise (Verdeil, 2002, 2017), néanmoins, les études existantes négligent largement la matérialité de cette dernière et, notamment, les flux de matières et d’argent qui circulent à travers ces projets. Pour ce faire, mon travail doctoral se positionne à la croisée des études sur l’économie politique et celles sur la matérialité de la ville, qui me semble constituer un angle mort des recherches urbaines libanaises. Seuls quelques travaux s’y attèlent, notamment par l’angle des matières textiles usagées (Durand, 2022, 2024). Ma thèse s’inscrit dans le champ du material turn, qui préconise de reconsidérer la performativité des matières et leur pouvoir en tant que matières politiques (Hawkins, 2006 ; Bennet, 2004). Ainsi, je rejoins les études qui reconnaissent la participation active des matières à la dynamique des projets, au même titre que ceux qui les agencent. Mon approche se veut matérielle dans le sens où elle tente de rendre visible les circulations du quotidien, en tant que partie prenante de la ville. Je soutiens que ces circulations, autrement banales, sont révélatrices des dynamiques politico-économiques qui se nouent autour et à travers les projets et, plus largement, de la manière dont la ville est fabriquée. Je soutiens également que les « lieux d’ordures » (Pierrat, 2014) structurent les transformations urbaines en cours. Ici, les déchets en fin de vie sont envisagés comme une entité matérielle dynamique, non figée (Thompson, 1979 ; Gregson et al., 2010). Ce qui est considéré comme une « nuisance » de faible valeur économique, et assimilée au risque par ses producteurs, devient ailleurs, pour d’autres projets, un « gisement de ressource » en soi qui dicte la fabrique urbaine (Cavé, 2013 ; Wallsten, 2015 ; D’Arienzo, 2017).
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10Cette entrée par les matières et les flux s’est également construite en réponse aux difficultés du terrain libanais. Le Liban est confronté à des obstacles systémiques entravant la circulation d’informations précises, notamment pour des projets sensibles, comme ceux des remblais. Cette situation, ajoutée au manque de transparence de l’action publique, entrave l’accès aux données liées aux projets, ce qui les rend difficiles à identifier et à retracer par le seul biais d’entretiens, malgré l’invocation de la loi no 28/2017, qui garantit au public le droit d’accès à l’information. D’emblée, mes années de thèse se sont inscrites dans un contexte de crises aiguës et routinières4, rendant mes terrains difficilement accessibles et nécessitant des méthodes adaptées aux contraintes. En termes de démarche de recherche, les informations sont le plus souvent collectées dans un contexte d’informalité et de difficulté d’accès aux données, que les acteurs concernés ne souhaitent pas dévoiler. J’ai alors cherché à croiser les données disponibles5, en les complétant par des données empiriques « fabriquées ». Ainsi, en est-il du suivi « à rebours » des matières (Marcus, 1995 ; Cook, 2004) et des camions qui les transportent (Choplin, Lombard, 2010) depuis leur lieu d’utilisation finale – les remblais – jusqu’à leur lieu de production/extraction – les carrières, cimenteries et sites de dragage en mer. Cette méthode a permis de mettre au jour les lieux où ces matières sont fabriquées, échangées, consommées, réutilisées et éliminées, mais aussi les trajectoires et les réseaux qui les structurent et les dynamiques socio-économiques qui les sous-tendent (Weber, 2014 ; Bakker, Bridge, 2006) : remonter les filières qui gravitent autour des remblais permet alors de démêler les coalitions d’acteurs, parfois invisibles, à l’œuvre sur le territoire libanais et ainsi produire une géographie politique de ces projets.
11Ma démonstration est construite autour de trois parties, qui correspondent aux huit chapitres de ma thèse et éclairent progressivement les sites urbains en transformation au Liban.
12La première partie, intitulée Des décharges pour du foncier : imaginaires, dérèglements métaboliques et fabrique urbaine, dresse un détour historique autour des quatre décharges transformées en remblais et accueillant de potentiels projets urbains. Elle propose une lecture du contexte dans lequel ils ont été initiés, des mécanismes qui les ont légitimés, et permet de situer les opérations de remblaiement au cœur d’un cycle de crises auxquelles celles-ci ont été confrontées. En outre, elle explicite les dynamiques politico-économiques qui transforment des déchets et des déblais, souvent sous-estimés par leurs producteurs en termes de valeur et sources de crises sociales, en ressources urbaines reconfigurant les territoires côtiers libanais.
13Largement perçus comme des lieux à artificialiser, les sites étudiés (à l’exception de celui de Costa-Brava, datant de la guerre de 2006) ont subi une série de transformations tout au long de la guerre du Liban et de la période de reconstruction. Ils sont redessinés par les élites d’une scène politique instable, mais aussi et surtout en faveur d’entrepreneurs qui leurs sont étroitement liés. Jusqu’en 1990, aucun de ces projets ne s’est concrétisé, bloqué par l’instabilité du contexte politique, économique et sécuritaire. Néanmoins, la réhabilitation des décharges, devenues imposantes sur le littoral, est perçue comme une opportunité pour gagner des terres sur la mer, favorisant ainsi un développement planifié « réaliste » et légitimant l’absorption des déchets et des déblais par des remblais. Dans les différents cas étudiés, les temporalités sont en synergie. Déchues par la mise en décharge, les matières, considérées comme nuisibles et nocives, sont pourtant remises en circulation et, dès lors, se transforment en ressources urbaines utiles à capter et à étendre sur le littoral, en substitution – partielle – aux ressources brutes extraites des sous-sols.
14La faisabilité opérationnelle et financière de ces projets repose sur la création de sociétés foncières privées, généralement commandées par les acteurs de la scène politique. Ces sociétés se chargent alors de la réhabilitation des sites côtiers pour le compte de l’État, perçu comme incapable de supporter les lourdes charges des projets de développement urgents. En contrepartie, elles sont rémunérées par des droits fonciers sur des terrains gagnés sur la mer, qui serviraient à financer leur investissement. De ces sociétés, seule Solidere, pour le centre-ville de Beyrouth, voit le jour, car les deux autres (Linord pour le littoral nord-est de Beyrouth et Sidon pour Saïda) sombrent dans l’imbroglio des impasses politico-économiques et métaboliques liées à une difficulté à absorber les stocks déchus entreposés sur le littoral. Toutefois, à partir des années 2000, ces projets refont surface (fig. 2). La réhabilitation de la décharge de Saïda est relancée en 2011, à la veille des élections législatives et municipales, afin d’absorber la montagne de déchets qui déversait son contenu dans la Méditerranée. Quant à Borj-Hammoud, abandonnée depuis 1997, sa réhabilitation est relancée en 2016, au lendemain de la crise des ordures ménagères à Beyrouth et au Mont-Liban, provoquée par la fermeture de la décharge sanitaire de Naameh (2015) et par l’incapacité des autorités à trouver un nouveau site à l’intérieur du pays. Le montage opérationnel et financier s’écarte considérablement du montage conventionnel, jusqu’alors basé sur des sociétés foncières dont la rentabilité dépend de la spéculation immobilière générée. Si les remblais de Saïda bénéficient d’une subvention saoudienne associée à un fond public, ceux de Borj-Hammoud/Jdeydeh sont, quant à eux, financés par les fonds de la Caisse des municipalités bénéficiant de la gestion centralisée des déchets. Sur ce même principe, est financé le remblai de Costa-Brava en 2016, constitué de strates de déblais issus des ruines de bâtiments de la banlieue sud de Beyrouth détruits par la guerre de 2006 et entreposés temporairement sur le site (fig. 2). Celui-ci illustre le cas d’un projet de spéculation avorté, conçu en 2007 pour étendre les remblais de Solidere et gagner du foncier sur la mer, tout en absorbant les déblais sur des remblais (Abou Issa, 2025).
Figure 2. Frise chronologique (1975-2025) de la création des décharges côtières et de leur réhabilitation en remblais au Liban.
Au Liban, les décharges côtières à ciel ouvert sont apparues à la suite des guerres, les autorités étant incapables d’absorber les déchets et les déblais générés. Elles ont été différemment réhabilitées dans des contextes d’urgence post-crise. Certains sites, comme ceux de Normandy et de Saïda, ont été fermés, puis réhabilités en remblai gagné sur la mer en raison de l’urgence de la crise sanitaire qu’ils ont engendrée. D’autres, comme ceux de Borj-Hammoud et de Costa-Brava, ont été abandonnés car les projets de remblai prévus pour les absorber ont avorté. Ils ont ensuite été réhabilités dans des délais très courts, imposant, dans l’urgence de la crise des déchets de 2015, la poldérisation par de nouvelles terres sur la mer, faute de disponibilités foncières à l’intérieur du pays.
Cartographie : J. Abou Issa, 2025.
Source : J. Abou Issa, 2024.
15Malgré les ambitions et les lourds coûts d’investissement, les remblais laissent place à des friches urbaines partiellement, voire pas exploitables. Si la situation instable du pays rend difficile la mobilisation des fonds nécessaires pour achever certains projets (comme ceux de Solidere), les aspects techniques et environnementaux liés aux remblais, tels que leur utilisation comme sites de mise en décharge des déchets (Saïda, Borj-Hammoud/Jdeydeh et Costa-Brava), conduisent à des retards dans la planification et la mise en œuvre d’autres projets. À l’exception des remblais du centre-ville de Beyrouth, les terrains accueillant des décharges ne peuvent pas entrer sur le marché foncier, car la dégradation du sol et la contamination causée par les déchets les rendent à court terme impropres à la construction (fig. 3). S’ajoute à ceci le défi de la portance du sol qui, techniquement, peut s’avérer inadaptée à accueillir des projets immobiliers, remettant en cause leur viabilité foncière, quelque peu surestimée et en tout cas compromise. Par ailleurs, certains projets inachevés ne le sont pas uniquement du fait des dérèglements métaboliques liés aux déchets les ayant retardés, mais aussi et surtout, de dérèglements politico-économiques, dans la mesure où l’ensemble des services publics sont touchés au Liban. Ces collusions compromettent les projets urbains, devenus des outils permettant aux élites politiques d’accaparer leur « part du gâteau » et de renégocier des contrats en faveur de leurs privilégiés.
Figure 3. Remblai de Borj-Hammoud non finalisé, accueillant une décharge sanitaire, inactive depuis 2021.
Construit en 2016, le remblai de Borj-Hammoud est situé à la limite nord-est de la capitale libanaise. Il jouxte le port de Beyrouth, le port de pêche de Dora et le remblai de Jdeydeh, au sud-ouest. Il est aménagé pour accueillir une décharge sanitaire aujourd’hui inactive, destinée à enfouir une partie des déchets de Beyrouth et du Mont-Liban (l’autre partie étant enfouie dans la décharge de Costa-Brava), ainsi que des réserves foncières accordées à la municipalité de Borj-Hammoud. Il est partiellement inachevé en raison du refus des compagnies pétrolières et gazières implantées sur le littoral de déplacer leurs oléoducs et gazoducs sur le site, ce qui bloque, du moins au moment de la rédaction de ces lignes, la progression des travaux.
Cliché : Khoury Contracting Company (entreprise chargée du projet), aimablement cédé lors d’un entretien réalisé en mars 2021 à Borj-Hammoud/Jdeydeh.
16In fine, cette partie de la thèse montre que le modèle économique des remblais ne repose pas sur des opérations immobilières qui seraient réalisables à court terme. Déterminer ce qui donne de la valeur ajoutée à ces projets nécessite de s’intéresser à la circulation des matières, transitant par les chantiers, qui contribuent à générer du capital.
17La deuxième partie, intitulée Des déchets aux remblais : la collecte, les crises et leur fabrication politique, s’éloigne ainsi de l’objet remblai pour se rapprocher des déchets et de leur politique (Cirelli, Maccaglia, 2021). Elle retrace les flux de déchets en circulation à travers les remblais, leurs filières, les dynamiques de pouvoir qui s’y nouent, ainsi que les crises qu’ils ont engendrées dans l’économie et la politique libanaises, comme dans l’aménagement par remblaiement. Elle met en avant les dérèglements métaboliques liés aux effondrements du système de gestion des déchets, politiquement exploités à des fins profitables de « mise en état d’urgence » pour justifier la construction de nouveaux remblais. Il est démontré ici que ces effondrements ne sont pas une défaillance du système, mais permettent au contraire de créer une impression de dysfonctionnement liés à ces « états d’urgence » qui renforcent ce système et le pouvoir de ceux qui le contrôlent. Ces « urgences » servent alors d’instruments politiques et de mécanismes de négociation pour conclure des accords mutuellement bénéfiques, garantissant un (re)flux de bénéfices pour des acteurs privés profondément intégrés à la politique libanaise. Autrement dit, le système s’effondre pour (re)canaliser des profits entre les mains de nouveaux privilégiés.
18Cette partie met en lumière le passage d’une gestion des déchets monopolistique à une gestion oligopolistique, contrôlée par des cartels et des coalitions d’acteurs. En effet, à partir de 1997, le système est centralisé et privatisé, via un monopole chargé de la collecte, du tri/traitement et de l’enfouissement des déchets dans la décharge sanitaire de Naameh. Mais, à partir de 2015, la création d’un nouveau groupe oligopolistique engendre un fractionnement du système : ce processus redistribue le contrôle des déchets à des acteurs émergents et à leurs clientèles respectives, qui se taillent ensuite leurs propres monopoles au sein du marché – deux sociétés se chargeant de la collecte, une autre du tri/traitement et deux autres de l’enfouissement (Abou Issa, 2024).
19Dans ce contexte, l’urgence d’absorber les déchets est instrumentalisée sous couvert d’adapter les exigences de la production urbaine aux circonstances de la crise. Les flux de déchets sont alors répartis en fonction d’une logique « communautaire », qui impose la construction de deux remblais – faute de sites disponibles à l’intérieur du pays et de réticence des communautés à accepter les déchets « des autres » : l’un à Borj-Hammoud/Jdeydeh, à dominante chrétienne, et l’autre à Costa-Brava (fig. 4), à dominante musulmane. Les analyses montrent comment les pouvoirs publics usent des cadres juridiques opaques, influencés par des considérations politiques, afin d’éviter tout recours de la part des contestataires. Pour faire accepter, si ce n’est imposer, ces projets, l’État y intègre des décharges sanitaires, pour « sortir de l’urgence par l’urgence » (Maccaglia, 2008). Ainsi, se construisent les cadres réglementaires dérogatoires qui légitiment la récurrence de solutions hors normes dans la production urbaine libanaise.
Figure 4. Enfouissement des déchets sur des cellules aménagées sur remblais gagnés sur la mer à Costa-Brava.
Les déchets collectés sont triés manuellement de façon très superficielle (les entreprises étant rémunérées par tonne de déchets collectés, triés, traités et enfouis, il est plus rentable de ne pas trier), puis emballés et envoyés pour être enfouis dans des cellules d’enfouissement aménagées sur remblais. Les déchets sont ensuite recouverts quotidiennement d’une couche de terre et de sable provenant de chantiers de (dé)construction ou dragué des fonds marins.
Cliché : Conseil de développement et de la reconstruction (maître d’ouvrage du projet), 2026, aimablement cédé lors d’un entretien réalisé en décembre 2017 à Beyrouth.
20Si cette analyse met en évidence l’interconnexion entre les déchets, les crises et leur « fabrication » politique dans une perspective de gains privés, les résultats démontrent aussi la pertinence de reconsidérer les remblais par les flux de matières, et non seulement par les déchets qui les composent.
21Ainsi, la troisième partie, intitulée Au-delà des déchets : des matières extraites en mouvement, s’intéresse aux matériaux qui permettent la construction des remblais. Elle cherche à révéler les dérivés spéculatifs et les dynamiques « extractives » qui viennent compléter l’« exploitation minière » des décharges. Elle montre que, au-delà de la circulation des déchets via les remblais, ce système prospère grâce à la circulation rentable de matériaux de construction qui transitent par les chantiers. Ici, l’approche matérielle sert de support à l’analyse du jeu des acteurs impliqués dans l’extraction et la circulation des matières, ainsi que des conflits d’intérêt liés.
22Si l’exploitation minière des décharges semble à première vue réduire l’approvisionnement en matériaux de remblaiement, la consolidation des terres gagnées sur la mer nécessite le déplacement de grandes quantités de matières brutes extraites (pierre, gravier, sable, ciment, etc.). Ce processus crée un cycle dans lequel le remblaiement dicte l’extraction traditionnelle dans les carrières et dans les fonds marins (dragage des sables) ou dans les sous-sols (détournement de permis d’excavation pour des mini-carrières sur chantiers). On observe donc un continuum dans la production de la ville et l’accès aux matériaux : pour produire de nouvelles terres, il faut en excaver d’autres et creuser des trous plus profonds, souvent au détriment de l’environnement et du coût écologique (destruction des écosystèmes, déforestation, pollution et émissions de carbone, etc.). Ces opérations, souvent à la limite de la légalité, sont soutenus par des cadres étatiques opaques qui permettent aux acteurs privés, couramment en collusion avec les pouvoirs publics, d’accéder aux ressources. Ces derniers dominent la chaîne industrielle, qui va des carriers aux concasseurs, en passant par les bétonniers et les camionneurs. En contrôlant l’extraction des matières premières, les marchés publics et les processus décisionnels qui les régissent, ils bénéficient ainsi de tous les aspects des projets, garantissant un flux continu de profits autour des chantiers (fig. 5).
Figure 5. Les remblais, des infrastructures permettant la circulation des flux de matières et d’argent.
Cartographie : J. Abou Issa, 2025.
Source : J. Abou Issa, 2024.
23En l’occurrence, le modèle économique des décharges pour produire du foncier réside dans la maximisation des profits durant les différents cycles de production et d’adaptation des sites, indépendamment de leur finalité. En d’autres termes, c’est la circulation des matières qui permet à ces remblais de prendre de la valeur, constituant presque une fin en soi, au mépris des objectifs fixés en matière d’aménagement urbain. Ce processus révèle les intérêts économiques en jeu qui font que certains chantiers sont entrepris dans l’espoir de ne jamais être finalisés, tant que les bénéfices à tirer des seules opérations de remblaiement/enfouissement génèrent des revenus suffisants. Ceci semble d’autant plus vrai alors que de nouveaux remblais sont en construction à la limite sud-ouest de ceux de Costa-Brava, afin d’absorber les décombres des bâtiments de la banlieue sud de Beyrouth détruits par la guerre de 2024 entre Israël et le Hezbollah (Abou Issa, 2025). Il s’agit, par ce biais, d’étendre de nouveaux sites de décharge sur la mer et de refaire circuler des flux de matières et d’argent autour de ce chantier (fig. 6).
Figure 6. Extension de nouveaux remblais à Costa-Brava, créés à partir des déchets et décombres de la guerre (octobre-novembre 2024).
Pour construire les remblais côtiers, des digues maritimes, formées de couches de roches de différentes tailles, sont d’abord construites. Les bassins sont ensuite comblés avec des matériaux de remblai provenant de bâtiments détruits lors de la guerre de 2024 dans la banlieue sud de Beyrouth. Des décharges sanitaires et des réserves foncières sont ensuite aménagées sur ces terrains. Outre les flux de matériaux de construction provenant de carrières, de concasseurs et de bétonnières pour consolider les terres gagnées sur la mer, ce processus permet également de faire circuler des flux de déchets ménagers enfouis sur les remblais, ainsi que du sable pour les recouvrir quotidiennement.
Cliché : J. Abou Issa, 22 avril 2025, depuis le littoral de Costa-Brava.
24Pour finir, ma thèse entend répondre aux questionnements sur les rapports de la ville à ses matières (Augiseau, 2017 ; Choplin, 2023) et à leur capacité à influencer la production urbaine libanaise. Elle interroge directement la ville-flux (Barles, 2005) et cherche à contribuer aux études sur les déchets comme ressources urbaines (Hawkins, Muecke, 2003 ; Moore, 2012) en montrant leur capacité à créer et à transformer des territoires, ainsi qu’à influencer l’imaginaire des acteurs urbains (Athanassiadis, 2017 ; Bastin, 2022 ; Gregson et al., 2010 ; Crang et al., 2013). Elle rappelle également qu’au remblai précède le déblai, issu des destructions et reconstructions liées aux guerres. Ces périodes revêtent une importance particulière pour les villes, notamment au Liban, où l’histoire et la géographie urbaines sont celles de crises, de destructions et de démolitions fréquentes et répétées précipitant la construction de remblais qui n’auraient sans cela pas été entrepris en temps de paix. En interrogeant les flux de déchets, ce travail permet autant d’interroger le pouvoir de la circulation des flux de matériaux de construction qui transitent par les chantiers et contribuent à la rentabilité des projets. Partant, il invite à reconsidérer les retombées des processus, au-delà des projets eux-mêmes, et invite à prendre en compte le rôle des matières qui circulent par et à travers, ainsi qu’en amont, des grands projets. Il ouvre de nouvelles voies pour rendre visibles, voire politiser, les dynamiques entourant d’autres espaces construits avec et sur des déchets, ainsi que d’autres projets toujours en chantier, interrompus ou inachevés, ou encore non advenus, accueillant des infrastructures vacantes, que ces derniers se trouvent dans les pays des Nords ou des Suds.