1Professeur de philosophie morale à l’Université de Grenade, habilité à diriger des recherches (HDR) en sociologie (EHESS Paris) et directeur de la Chaire Extraordinaire de Philosophie Sociale de la Discrimination Corporelle de l’université de Grenade (Espagne), José Luis Moreno Pestaña a consacré une large partie de sa carrière à la sociologie du corps (e.g. La classe du corps. Morale corporelle et troubles alimentaires, Limoges, PULIM, 2016), à la philosophie politique ainsi qu’à la sociologie de la philosophie (e.g. En devenant Foucault. Socio-genèse d’un grand philosophe, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006). Depuis plusieurs années, ce chercheur de terrain a placé au centre de ses priorités la science « en actes » en dialoguant avec les acteur·rices du monde du travail (e.g. syndicats, ministères) et en diffusant les résultats de ses recherches grâce à de nombreux articles académiques et non académiques. Ses engagements et intérêts actuels se concentrent sur deux objets : d’une part le corps, au prisme du travail et des mondes professionnels (e.g. « Souci du corps et identité professionnelle », ARSS 2015 ; La cara oscura del capital erótico. Capitalización del cuerpo y trastornos alimentarios, Madrid, Akal, 2016), d’autre part la démocratie antique comme grille de réflexion sur nos démocraties actuelles (e.g. Retorno a Atenas. La democracia como principio antioligárquico, éditions Siglo XXI, 2019 ; Los pocos y los mejores. Localización y critica del fetichismo político, Akal, 2021).
Camille Couvry et Marion Braizaz : Vos recherches vous ont amené à réfléchir à la pertinence de la caractérisation des investissements corporels et esthétiques comme forme de capital, notamment dans le monde du travail. Quel regard portez-vous sur les engagements individuels relatifs à l’esthétisation du corps et les préoccupations que suscite cet aspect dans différentes catégories sociales, mis en exergue dans les articles de ce numéro ? Au sein de ce dossier, l’esthétisation du corps a été peu traitée, ou seulement en creux, sous l’angle de la tension entre rétributions symboliques, sociales ou économiques et contreparties en termes de coût individuel, d’inégalités ou encore de discriminations. Une fois écarté, repensé ce concept de capital, que reste-t-il aux sociologues ?
- 1 (Lenfant, 2021 [2017]).
- 2 Pour un aperçu des enjeux liés à ces débats, voir notamment le chapitre d’ouvrage « Diderot et le (...)
José Luis Moreno Pestaña : Ce qu’on nomme l’esthétisation du corps a toujours été un souci de classes dominantes et une manière d’incarner les inégalités sociales. Les hiérarchies sociales s’inscrivent dans les chairs et la présentation de soi. Et, dès l’Antiquité classique, cette assertion est admise, comme en témoigne le célèbre texte du « Vieil Oligarque »1. Celui-ci se lamentait de la manière dont s’habillaient les Athéniens, qui empêchait de les distinguer des esclaves. On peut trouver des indices similaires dans les écrits du Moyen Âge, époque lors de laquelle les formes de résistance au pouvoir étaient souvent liées à des dispositifs radicaux de simplicité vestimentaire – par exemple dans la critique religieuse de l’ordre dominant. Je pense par exemple à Jérôme Savonarole et son « falò delle vanità » (« bûcher des vanités »), à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, dont le dispositif était déjà présent dans la tradition franciscaine depuis la première moitié du XIVe siècle. Au XVIIIe siècle, ce souci a aussi été au centre des préoccupations des philosophes des Lumières dont on peut suivre les développements notamment chez Denis Diderot (dans Salon de 1967 ou encore Mémoires pour Catherine II) ou Jean-Jacques Rousseau (dans Julie ou la Nouvelle Héloïse ou Émile ou De l’éducation)2. Pour Rousseau, la mode introduit de puissantes inégalités et ses effets vont à l’encontre de la vertu républicaine. Un débat intense, difficile à situer politiquement, s’est notamment engagé sur la question de savoir si le luxe modifiait l’ordre social en provoquant une ascension sociale par le biais de la beauté.
Il faut donc se demander à quel moment cette exigence – la matérialisation « brute » par l’apparence des inégalités sociales – en est venue à être contrecarrée. À quel moment l’esthétisation n’a-t-elle plus été uniquement le fait des classes dominantes ? Deux manières de s’opposer à la différenciation sociale par le corps se sont développées au cours du temps.
La première fut une critique d’ordre culturel basée, d’une part, sur l’aspiration démocratique et la notion de sujet universel. On pourrait qualifier cette objection de démocratique/républicaine ; celle-ci implique de refuser que les marques corporelles du travail hiérarchisent la qualité civique des personnes. Comme je l’explique dans le premier chapitre de La cara oscura del capital erótico [La face cachée du capital érotique] (2016), la résistance à la hiérarchisation des corps est fondamentale dans la culture démocratique classique. D’autre part, la valorisation de l’auto-discipline corporelle comme mode de formation du sujet et de son authenticité (on peut parler de critique platonicienne-chrétienne) a contribué à cette critique d’ordre culturel. On trouve chez Platon une importante mise à distance de la cosmétique et des investissements corporels forts. Cette culture critique a été récupérée par la culture chrétienne sous la forme d’une valorisation de l’âme par opposition au corps.
- 3 Si être bien en chair, à une époque de disettes fréquentes, était un signe de santé et d’oisiveté (...)
La deuxième objection fut liée à la possibilité de transformer le corps à volonté (à quelques exceptions près). Il semble par exemple ridicule de reprocher à un individu sa (petite ou grande) taille, alors que cet attribut corporel est quasiment impossible à modifier. En revanche, ce n’est pas le cas de la corpulence qui est un exemple archétypal de cette possibilité de transformation. Avec la fin des épidémies de faim dans les pays occidentaux, la minceur est devenue une dimension du corps légitime des classes cultivées et dominantes3. Ce signe de distinction s’est diffusé très tôt parmi d’autres groupes sociaux : déjà au XVIIIe siècle, la recherche de minceur avait gagné des fractions des classes ouvrières surtout dans les grandes villes d’industrie du luxe (e.g. Rome, Berlin, Paris, Naples). À cette époque, on peut parler, avec précaution, d’un équivalent général de capital corporel, soumis à des formes de recompositions incessantes liées à des exigences renouvelées sur le marché matrimonial, mais aussi culturel, comme professionnel. Les exigences corporelles se sont ainsi élargies et sollicitent davantage les corps âgés ; quant à l’impératif de minceur, il est devenu quasi constant, sauf dans des contextes spécifiques – par exemple artistiques ou militants – où cette norme est contestée.
- 4 (Moreno Pestaña, Bruquetas Callejo, 2016).
C’est une signification possible du concept de capital. Mais à mon sens, l’esthétisation du corps, notamment par la recherche de minceur, n’est pas un capital indépendant, c’est une « forme » esthétique du capital culturel, avec des dimensions incarnées, objectivées – e.g. vêtements, maquillage – et parfois institutionnalisées dans l’espace éducatif (formations liées à des métiers en lien avec le marché des biens ou des services esthétiques). C’est un point de désaccord majeur que j’ai avec les thèses de Catherine Hakim (2010)4.
Cette forme de capital culturel est en proie à l’instabilité (ce qui limite sa rentabilité) car de vieux arguments – politiques, religieux, moraux – continuent à s’élever contre lui et délégitiment, du moins dans certains espaces, les personnes qui sont sensibles à cette forme de capital et qui sont socialisées à la cultiver. D’ailleurs, dans le monde de la santé, l’industrie de la minceur est mise en question et suscite de vives critiques. Le capital corporel – en tant que forme de capital culturel – produit un espace de luttes qui se cristallisent autour de l’extension (ou ampleur) des attentes et exigences en termes de normes et de pratiques esthétiques, de leurs effets sur les corps et des problèmes politiques que posent celles-ci.
- 5 En référence à la distinction, chez Karl Marx, entre capital constant et capital variable.
Mais la minceur, n’est pas toujours un capital et il est problématique de toujours désigner cet attribut corporel comme tel. Lorsque des propriétés esthétiques sont exigées sur le marché du travail – et que la minceur est perçue comme constitutive de cette esthétique –, alors oui on peut parler de capital. Pour les employeur·ses, telle ou telle caractéristique esthétique des corps peut constituer un des composants du « capital variable »5 mais, pour les travailleur·ses, ces mêmes caractéristiques, qui peuvent être satisfaisantes ou gênantes, sont liées à leur individualité, elles ne sont pas forcément un capital.
- 6 (Moreno Pestaña, 2020).
Bien que formé à l’école bourdieusienne et très reconnaissant envers mes professeur·es, ami·es et collègues lié·es à celle-ci6 – je ne suis pas d’accord avec la vision libérale du concept de capital, selon laquelle toute ressource mise en valeur dans une interaction est un capital. Peut-on placer sur la même ligne analytique l’utilisation de ses ressources esthétiques par une personne qui cherche à plaire à une autre et le même procédé visant à devenir une star ou une personnalité politique (culturelle ou scientifique) à l’appui de ses compétences esthétiques ? Non. Les travailleur·ses ne sont pas de petit·es capitalistes du corps et de son esthétique, sauf dans certains cas spécifiques. On ne peut pas considérer qu’un attribut esthétique est automatiquement un capital pour son·sa détenteur·trice notamment lorsque son exploitation provoque des effets délétères (e.g. troubles psychologiques, physiques). Le monde n’est pas, en soi, composé de petit·es capitalistes car, pour moi, le capital est lié à l’expérience de l’exploitation. Cette exploitation peut mener à la mise en valeur de ressources esthétiques pour une bonne fraction des travailleurs et surtout des travailleuses, mais il me semble ridicule de dire que les problèmes occasionnés par les pratiques corporelles visant à répondre aux attendus des employeur·ses seraient la (simple) conséquence de la valorisation de son capital, ou comme le disait Karl Marx (2008 [1867]), la conséquence logique de l’investissement du corps à des fins de rendements. Dans ce cycle d’exploitation, l’une des parties (« exploitée ») croit être dans une situation de rencontre pour satisfaire des besoins, agir en commun quand l’autre partie est, en revanche, « exploitant » dans un cycle d’accumulation de capital.
Il reste donc beaucoup à faire pour les sociologues. Qu’est-ce qui est capital et pour qui ? Qui croit se situer dans une situation d’échange ou d’exploitation ? Quelles sont les composantes esthétiques du capital variable ? Comment mesurer leur contribution dans l’exercice professionnel ? Quels sont les effets pour les travailleur·ses ? Comment s’exercent les luttes politiques ou de défense d’un métier contre l’envahissement du « capital esthétique/érotique » ? Nous avons besoin de dispositifs d’enquête spécifiques pour appréhender ces dimensions.
- 7 Pour un aperçu de l’intérêt des groupes de discussion, voir Moreno Pestaña, 2009.
La recherche qualitative avec des groupes de discussion permet par exemple d’aller au-delà des récits biographiques et de produire des informations et des récits sur les expériences collectives des travailleur·ses. La production méthodique de discours communs permet de saisir avec énormément de richesse et de nuances ce qui constitue la pression corporelle et comment elle opère7.
Finalement, si l’on s’interroge sur la beauté du point de vue de son acceptabilité sociale, dans quelle mesure s’engager dans des pratiques esthétiques et chercher à s’embellir devient-il acceptable, si l’on pense par exemple à toutes les formes de travail esthétique (de plus en plus documentées en sciences de gestion et en sciences sociales) dans des segments professionnels toujours plus nombreux ? À quels endroits des espaces sociaux ou professionnels sont-elles contestables, a fortiori contestées et reconsidérées avec le prisme de la discrimination ?
Je pense que le travail esthétique est acceptable de la même manière que tout travail de type symbolique ou culturel. Seules des perspectives très étroites et puritaines peuvent condamner les « jeux esthétiques », qui sont par ailleurs des éléments participant à la définition de soi. J’entends par « jeux esthétiques » des formes de distinction au travail, résultant de pratiques de comparaison entre travailleurs et travailleuses. Ces pratiques sont de nature horizontale et peuvent même aller au-delà des exigences de distinction esthétique des employeur·ses (Moreno Pestaña, 2015).
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que si l’esthétisation a longtemps été liée aux catégories dominantes, elle est depuis l’époque de la Renaissance plutôt associée, dans les représentations, aux femmes et ce type de rejet, autrement dit la délégitimation du travail de l’apparence, implique une forme de dépossession culturelle des femmes, ce qui explique la résistance que cela génère parmi certaines d’entre elles (les premières concernées). Cela étant dit, les jeux esthétiques sont une chose, la sursexualisation en est une autre. La frontière est parfois ténue, mais normalement, on la connaît.
Il n’empêche que la manière de s’habiller, de se maquiller, de mettre en valeur le corps peut être l’objet de préoccupations pour des femmes et aussi des hommes. En effet, l’impossibilité d’atteindre certaines exigences morphologiques – par exemple, être mince, ou blanc·he – sans développer des problèmes liés à des mises en question de soi (psychique, physique), de son héritage ethnique, familial, de genre ou de classe, peut s’avérer difficile à supporter. Il faut ainsi pour les chercheur·ses en sciences humaines parvenir à expliquer comment, selon notamment les époques, les situations et les contextes culturels, des actes ou des pratiques peuvent être perçus, vécus ou catégorisés comme des soins esthétiques ou comme des réifications du corps, simple marchandise pouvant se moduler selon les exigences des individus. Histoire et conscience de classe, le chef d’œuvre de Georg Lukács (1960 [1922]), contient des pages toujours d’actualité à ce propos.
- 8 Pour mieux comprendre cet ensemble de pratiques de ce que j'appelle la « décapitalisation du corps (...)
Cette réification du corps est susceptible de susciter des tensions pour les individus et à ce titre elle est jugée subjectivement inacceptable. Les dimensions esthétiques de certains éthos professionnels peuvent par exemple produire ce genre de tensions et des résistances ; notamment lorsqu’elles génèrent des situations embarrassantes ou tout simplement lorsqu’elles mettent l’accent sur des aspects considérés comme étant absurdes, par les employé·es, dans l’exercice de leurs tâches professionnelles. On peut trouver ce type de tensions chez des serveuses qui rejettent les contraintes vestimentaires que leur employeur·ses leur enjoignent et qui revendiquent pour ce faire l’attention portée à la clientèle comme compétence professionnelle centrale. De la même façon, des vendeuses, souvent soumises à la norme de minceur, peuvent considérer que la pluralité morphologique des corps est un atout dans un travail où l’on doit interagir avec des personnes diverses et les conseiller de manière cohérente. Ce type de conflits oppose la valeur d’usage de l’activité professionnelle au fétichisme des corps normés. Mais il s’agit toujours de pouvoirs d’agir qui demeurent symboliques – plus que concrets – dans les espaces de travail. Ces conflits et actions ponctuels sont rarement inscrits à l’agenda syndical8.
La lutte contre toutes les formes d’esthétisation et de capitalisation du corps est un choix respectable, qui peut être lié à une conception religieuse ou à une vision idéologique. Mais pour beaucoup de femmes et pour de plus en plus d’hommes, l’esthétisation du corps est un élément central de leur identité. Nous devons respecter cette dimension tout en évitant qu’elle ne devienne une forme de capital hiérarchisant fondé sur la beauté ou l’orthodoxie corporelle. Des voies sont possibles pour lutter contre les violences esthétiques (notamment au travail). Un préalable est d’identifier les lieux de ce type de violence.
Un indicateur possible est la mesure de la minceur des employé·es dans différentes professions. On trouve ainsi des indices de masse corporelle (IMC) assez bas parmi les professions socio-sanitaires, culturelles et artistiques, ce qui peut être lié aux éthos professionnels ou à l’influence de l’origine de classe des personnes considérées. On trouve aussi ces niveaux bas d’IMC parmi les métiers prolétaires de services (e.g. serveur·ses, vendeur·ses). Les données d’enquêtes qualitatives montrent combien cet indicateur n’est pas banal car la pression esthétique dans ces espaces est forte. Ce sont des espaces dans lesquels il peut y avoir une culture du métier qui exige certaines formes de présentation du corps ; il a par exemple été montré que l’apparence physique des professionnel·les de santé constitue un indicateur de contrôle de soi pour les patient·es favorisant l’établissement de la confiance dans le cadre de la relation thérapeutique. Les professionnel·les de la santé en surpoids sont par exemple soupçonné·es de ne pas bien gérer leur propre corps.
Les pressions esthétiques peuvent donc aussi exister au sein de professions sans aucun rapport, a priori, avec la mise en valeur du corps. La culture du métier, bien entendu, est souvent un enjeu de luttes. Par exemple parmi les vendeuses, certaines ordonnent de valoriser les compétences communicationnelles quand d’autres privilégient l’orthodoxie corporelle, quel que soit le secteur de vente.
Les injonctions liées aux formes des corps sont une dimension des violences esthétiques, les conditions de travail en sont une autre. Avec de mauvaises conditions de travail, les impositions sont possiblement diverses : esthétiques, émotionnelles, voire relevant de formes diffuses d’érotisation. Ces exigences de capital variable peuvent avoir des effets bouleversants et très souvent dégradants pour les personnes employées. La question du contenu des emplois et de leurs attendus concentre énormément de conflits.
Vos travaux vous ont-ils conduit à noter des évolutions potentielles de cette acceptabilité sociale de la beauté aux différents endroits de l’espace social, depuis les travaux de Luc Boltanski (1971) mettant l’accent sur les cultures somatiques et les rapports différenciés à l’esthétisation des corps ? Les résistances et tensions que vous évoquiez en lien avec les violences esthétiques au travail peuvent-elles être appréhendées, saisies, au travers des cultures et positions de classe ?
Le texte de Boltanski (1971) est un classique et il montre les composantes de la culture somatique des classes dominantes. L’opposition entre goûts de nécessité et goûts de distinction pour différencier les classes sociales ne semble aujourd’hui plus d’actualité et elle avait déjà reçu des critiques importantes pour décrire l’époque où elle a été formulée. Les plus connues sont celles de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (1989) et celle de Jacques Rancière (2010 [1983]). Je ne suis pas convaincu par tous les points de ces critiques, mais oui c’est une vision très datée des classes populaires.
- 9 Voir chapitres IV et V de La cara oscura del capital erótico, op. cit.
L’idée que les classes populaires sont insensibles, passives, voire étrangères, au processus de la distinction est fausse. Des catégories de travailleur·ses aux salaires modestes – par exemple les vendeur·ses dans les magasins de mode, les coiffeurs·ses, les stylistes – font partie de groupes sociaux ayant un relatif pouvoir de prescription esthétique. C’est de plus en plus le cas chez les hommes. Je dirais même que nous trouvons plus de résistance au capital érotique/esthétique dans les classes moyennes universitaires que dans les classes populaires, qui ont depuis longtemps intériorisé la valeur du corps comme condition pour devenir ce que Marx appelait le capital variable, c’est-à-dire pour devenir intéressant·e pour un·e employeur·se. Bien sûr, il est possible de rencontrer des résistances à des impositions considérées comme attentatoires à la dignité – lorsqu’on demande notamment à une personne travaillant dans l’hôtellerie-restauration ou dans le commerce de se sexualiser de manière trop évidente9.
Pourriez-vous revenir sur la manière dont vous travaillez actuellement, au travers de la Chaire Extraordinaire de Philosophie Sociale de la Discrimination Corporelle [Cátedra Extraordinaria de Filosofía Social de la Discriminación Corporal] créée en 2023, à transférer ces connaissances académiques à la société civile et aux partenaires sociaux en Espagne ?
Cette Chaire est née d’une modeste initiative : un guide sur la discrimination corporelle au travail promu par l’Université de Grenade et les Commissions Ouvrières de Grenade10. Elle est le résultat de la rencontre entre une accumulation de connaissances (liées à plusieurs années de recherche et d’écriture) et l’enthousiasme ainsi que l’engagement de certain·es, car tout commence toujours par une conversation : celle d’un enseignant/chercheur avec des ami·es d’une organisation syndicale.
Plus précisément, un groupe de répresentant·es syndicaux a lu avec beaucoup d’intérêt l’ouvrage La cara oscura del capital erótico et m’a demandé d’en discuter avec eux et elles. Ces échanges m’ont obligé à clarifier mes recherches et à les raconter de la manière la plus simple possible. En chemin, comme cela arrive toujours, le chercheur que je suis a découvert des problèmes jusqu’alors ignorés. C’est à la suite d’une initiative d’Antonia Morillas, alors directrice de l’Institut des Femmes au Ministère de l’Égalité du Gouvernement d’Espagne, qu’a eu lieu une rencontre. Nous étions en avril 2022 et le processus d’élaboration de la Chaire Extraordinaire de Philosophie Sociale de la Discrimination Corporelle a commencé, scandé par tous les enjeux de faisabilité et relatifs aux modalités de partenariat et par les délais administratifs. Précisons, au cas où cela prêterait à confusion, que ces chaires ne sont pas des postes universitaires, mais plutôt des espaces de recherche, de formation et de transfert qui permettent de faire le lien entre la société et l’académie.
Pour l’instant, nous sommes engagé·es dans une grande enquête sur l’exclusion, la domination et l’exploitation au travail. Nous faisons aussi des activités de formation et de débat avec les divers acteur·rices du monde du travail. Nous travaillons dans différents secteurs du marché du travail par le biais d’entretiens approfondis, d’entretiens de groupe et de groupes de discussion, ces derniers étant particulièrement adaptés pour appréhender quel type d’esthétisation est acceptable ou non. Nous avons également effectué un travail statistique sur l’indice de masse corporelle dans différents secteurs. La mesure de la violence dépend toujours d’évaluations contextualisées qui nécessitent de comprendre comment l’imposition esthétique affecte le corps d’une personne et quels sont ses effets sur l’activité professionnelle, par exemple en imposant des activités sexualisées ou esthétiques dans des contextes dégradants pour les travailleur·ses.