Navigation – Plan du site

AccueilVolumes42Sanglier : note ethnolinguistique

Sanglier : note ethnolinguistique

S19
Salem Chaker
p. 7207-7209

Texte intégral

1Pour désigner l’animal, le berbère possède un terme fondamental, qui s’applique indifféremment au sanglier et au porc : ilǝf, pl. ilfan (parfois alfan), fém. tilǝft/tilfatin, avec les variantes attendues pour le Rif (/l/ > /r/) : irǝf/irfan, tirǝft/tirfatin. Il est attesté dans tous les parlers berbères Nord, en particulier, dans les régions méditerranéennes (Kabylie, Rif, Chenoua, Snous…) où l’on connaît bien l’animal, très abondant dans les forêts de chênes de l’Atlas tellien, mais aussi en chaoui (Huyghe 1906, p. 530), en tamazight (Taïfi 1993, p. 370), en chleuh (Destaing 1938, p. 225/255). Le terme semble en revanche avoir disparu dans les régions sahariennes (Mzab, Ouargla…) et est inconnu en touareg. Dans les parlers où le mot n’est plus ou peu connu, il est généralement remplacé par des dénominations secondaires, euphémistiques (cf. infra), ou par des emprunts à l’arabe dialectal : lḥǝlluf (Ouargla), axǝnzir (tamazight - Izdeg, Mercier 1937, p. 229-230 ; Laoust 1928, p. 291).

2Mais le caractère fondamental et premier du terme ilǝf est confirmé par sa présence dans les vocabulaires berbères anciens, médiévaux (XIIe), comme celui d’Ibn Tunārt (cf. Van den Boogert 1998, n° 697, p. 101).

3On notera que le statut très particulier de l’animal, en contexte musulman, favorise les dénominations secondaires euphémistiques qui sont nombreuses et ont souvent remplacé le terme primitif ou coexistent avec lui : – bu-tagant, « celui de la forêt » : chleuh (Destaing 1928, p. 255)

  • abulxir ou abunxir (ibulxirǝn, tabulxirt/tibulxirin), « Celui du bien » : tamazight (Taïfi 1991, p. 19/370 ; Mercier, p. 229)

  • axǝnfur (ixǝnfuren, taxǝnfurt/tixǝnfurin) : qui désigne en réalité le « groin » (cf. Oussikoum 2013, p. 346) ; il s’agit d’une formation expressive à préfixe x- issue de la racine < NF(R), évoque « le groin, le museau, les dents proéminentes, la gueule… » (cf. anfur, anfuf, axǝnfuf, axǝnfuš… ; sur ce type de formations expressives, cf. Chaker 1981).

4On soulignera également que dans l’usage traditionnel, le terme ilǝf ne véhicule pas du tout les connotations d’impureté et d’interdit religieux, mais uniquement celles de force et de puissance : quand on dit de quelqu’un am yilǝf ou d ilǝf « (il est) comme un sanglier », on signifie par là qu’il est fort, costaud, vigoureux et en parfaite santé. Comme le souligne Dallet (1982, p. 446), le terme est plutôt positif. C’est d’ailleurs à travers ce genre de détail sémantique que l’on peut déceler que l’œuvre d’un poète kabyle comme Si Mohand a intégré la culture coranique car l’usage qu’il fait du mot n’est pas du tout conforme à la pratique locale spontanée ; ainsi le vers de son célèbre poème a nǝrrǝẓ wala a nǝknu, « Plutôt se briser que plier » :

  • Wǝllǝh ar d a nǝnfu

  • Par Dieu je quitterai ce pays

  • Ttif ddaɛwǝssu

  • Mieux vaut la malédiction

  • Wala laɛquba gǝr yilfan

  • Plutôt que la punition parmi les porcs.

5(Cf. une autre traduction dans M. Mammeri, Les Isefra, Poème de Si Mohand-ou-Mhand, Paris, Maspéro, 1969, p. 152).

6La racine LF que l’on peut en extraire est certainement une forme réduite qui a perdu une consonne radicale, ainsi que le laissent à penser : a) la voyelle initiale constante /i/ (État libre : ilǝf / État d’annexion : yilǝf) et le pluriel à suffixe –an ([ān]), avec voyelle pleine (au lieu du canonique –(ǝ) n). On peut donc poser une racine proto-berbère *xLF, qui renvoie immédiatement au ‘LP/F sémitique qui désigne le « bœuf », mais qui peut aussi avoir d’autres significations : « grande quantité, mille, prince, chef » (cf. DRS, 1, p. 21). La confrontation des données sémantiques berbères et sémitiques semble indiquer que le lexème a dû/pu désigner au départ tout « animal/être massif et puissant ».

7Le terme n’est pas totalement isolé et connaît au moins deux formes manifestement secondaires expressives, dont l’une a été empruntée par l’arabe dialectal maghrébin :

  • agǝlluf, « personne grosse et massive, rebondie » (kabyle), qui est certainement un dérivé expressif à préfixe g- (Chaker 1981) ;

  • aḥǝlluf, « cochon, porc », dérivé à préfixe péjoratif ḥ-, très largement attesté en arabe dialectal maghrébin sous la forme ḥǝlluf, souvent réemprunté par le berbère avec la morphologie arabe (ḥǝlluf, lḥǝlluf).

8G. Marcy (1941-1942) pointait à juste raison l’inexistence de ce mot ḥǝlluf en arabe classique et dans les dialectes moyen-orientaux pour proposer une étymologie berbère ; mais l’hypothèse explicative qu’il esquisse (à partir de la racine ZLF, « griller, flamber ») est certes ingénieuse mais sans aucun élément, phonétique ou morphologique sérieux pour l’étayer : le passage *zǝlluf (« tête d’animal flambée », cf. bu-zǝlluf) > hǝlluf (berbère) > ḥǝlluf (arabe) suppose une chaîne d’hypothèses bien compliquées et improbables, à la fois phonétiquement et sémantiquement. Surtout, contrairement à ce qu’il a écrit, le lien de dérivation (expressive) entre ilǝf et (a)ḥǝlluf est quasiment certain comme le confirme le parallélisme avec le thème nominal (a)gǝlluf et la fréquence dans le lexique verbo-nominal du préfixe ḥ- avec valeur péjorative (Chaker 1981). Il est vrai qu’à l’époque où écrivait Marcy, la connaissance des procédures de formations expressives en berbère était encore très limitée.

9En touareg, le seul terme attesté, aẓūbara/iẓūbarāten (Foucauld, IV, p. 1930 ; Prasse et al., vol. 2, p. 911) a toutes les chances d’être une forme expressive ou un emprunt à une langue africaine.

Haut de page

Bibliographie

Chaker S., 1981 – « Dérivés de manière en berbère (kabyle) », GLECS, XVII, 1972-1973 [1981], p. 81-96.

Cohen D. et al., 1994 – Dictionnaire des racines sémitiques…, fasc. 1, Louvain, Peeters.

Dallet J.-M., 1982 – Dictionnaire kabyle-français…, Paris, SELAF (Peeters).

Destaing É., 1938 – Vocabulaire français-berbère (tachelhit du Sous), Paris, Leroux.

Destaing É., 1940 – Textes berbères en parler des Chleuhs du Sous, Paris, Geuthner.

Foucauld Ch. de, 1951-2 – Dictionnaire touareg-français, 4 t., Paris, Imprimerie Nationale.

Huyghe G., 1906 – Dictionnaire français-chaouia, Alger, A. Jourdan.

Laoust É., 1912 – Étude sur le dialecte berbère du Chenoua…, Paris, Leroux.

Laoust É., 1928/1939 – Cours de berbère marocain. Dialectes du Maroc central, Paris, Geuthner.

Marcy G., 1941 et 1942 – « Le mot hallûf est-il d’origine berbère ? », Bulletin des Études Arabes, vol. 1/4, p. 106-107 et vol. 2/6, p. 10.

Mercier G., 1937 – Vocabulaire et textes berbères dans le dialecte des Aït Izdeg, Rabat, René Céré.

Oussikoum B., 2013 – Dictionnaire amazighe - français. Le parler des Ayt Wirra, Moyen-Atlas, Maroc, Rabat, Ircam.

Prasse K.-G. et alii, 2003 – Dictionnaire français-touareg, Museum Tusculanum Press/University of Copenhague.

Renisio A., 1932 – Étude sur les dialectes berbères des Beni Iznassen, du Rif…, Paris, Leroux.

Boogert (Van Den) N., 1998 – La révélation des énigmes. Lexiques arabo-berbère des XVIIe et XVIIIe siècles, Aix-en-Provence, IREMAM (Travaux : 19).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Salem Chaker, « Sanglier : note ethnolinguistique »Encyclopédie berbère, 42 | 2019, 7207-7209.

Référence électronique

Salem Chaker, « Sanglier : note ethnolinguistique »Encyclopédie berbère [En ligne], 42 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4171 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u1j

Haut de page

Auteur

Salem Chaker

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search