1Les Sanhaja sont un des grands groupes de tribus berbères dont Ibn Khaldoun relate l’histoire depuis le haut Moyen âge. Il fait lui-même le lien avec le nom « zénaga » :
« Les Sanhadja sont les enfants de Sanhadj, nom dont la première lettre doit recevoir dans la prononciation un léger mélange du son du z, et dont la dernière lettre [le dj est un k se rapprochant du g. Entre l’n et l’a du même mot, les Arabes ont inséré un h, afin de l’adapter au génie de leur langue. Par suite de ces changements, Zanag est devenu Sanhadj » (Ibn Khaldoun, p. 2)
2Colin (1930, p. 109-112) a consacré une étude à la question du passage de ẒNG à ṢNHǦ en s’appuyant sur le fait qu’un h- adventice, en général à l’initiale mais parfois interne, était joint à la forme arabisée de certains noms berbères – souvent des ethnonymes – dans les sources arabes médiévales et même chez Ibn Khaldoun. La graphie correspondant au ẓ et au g en berbère est respectivement ṣ et ǧ ou k en arabe (cf. également Boogert 1997). On peut donc considérer que Sanhadja est une forme arabisée écrite de Ẓanaga, elle-même issue d’une forme berbère Iẓnagen (plur. de Aẓnag) et qu’elle est passée dans l’usage oral par l’intermédiaire des lettrés.
3Il convient de rappeler que toute hypothèse sur la représentation des noms et mots berbères par la langue arabe – ou toute autre – suppose une approche contrastive des systèmes phonologiques des deux langues. Derrière les représentations graphiques, il y a nécessairement le filtre phonologique (et morphologique d’ailleurs) de la langue réceptrice. Or, le système phonologique fondamental berbère, tel qu’il a été dégagé depuis longtemps (Basset 1952, Prasse 1974… ; cf. notice P33 « Phonologie », EB XXXVII, 2015), ne comporte qu’une seule consonne pharyngalisée (« emphatique ») dans l’ordre des dentales constrictives, normalement réalisée sonore : [ẓ] ; il n’existe pas en berbère de [ṣ] phonologique – les cas que l’on peut rencontrer sont toujours des réalisations contextuelles conditionnées de /ẓ/ (ou des emprunts récents à l’arabe). Il est donc tout à fait normal et prévisible que les /ẓ/ du berbère soient réinterprétés en [ṣ] en arabe, et inversement, que les /ṣ/ de l’arabe soient réinterprétés en /ẓ/ par le berbère (cf. arabe ṣallā > berbère ẓall, « prier »). Le retraitement en Ṣ du Ẓ berbère dans Ṣanhaja < Ẓanag obéit donc à une règle graphique qui a un fondement phonologique clair.
4Par ailleurs, le retraitement du /g/ berbère en ǧ ou j (ج) par l’arabe est également un phénomène normal et régulier, la forme classique de l’arabe n’ayant pas la distinction /g/ ~ /ž-ǧ/.
5Enfin, la finale en -a, est la restitution non moins régulière par l’arabe de la finale –ǝn (ou –ăn), marque de pluriel (berbère –en > arabe –a) ; à toutes époques, dans la langue classique comme en arabe dialectal, ce retraitement est une règle quasi absolue (cf. les innombrables noms de tribus berbères, médiévales et contemporaines, à finale –a, correspondant à une finale –ǝn dans l’original berbère). En effet, dans la morphologie nominale de l’arabe, le morphème final –a n’a pas qu’une valeur de féminin, il peut aussi être une marque de collectif.
6En tenant compte de l’étude de Colin (1930, supra), la chaîne de retraitements et de correspondances Ṣanhaja < Iẓnagǝn (ou probablement Iẓănāgǝn) est donc parfaitement régulière et transparente.