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Siga, capitale numide, ville antique et médiévale, moderne Takembrit

S51
Jean-Pierre Laporte
p. 7393-7406

Texte intégral

1Sur la côte occidentale de l’Algérie, dans l’ensemble inhospitalière pour la navigation, l’embouchure de la Tafna fournissait un havre appréciable, au bord d’une mer presque fermée, la mer d’Alboran, animée depuis fort longtemps par des échanges suffisamment denses pour créer une véritable communauté culturelle, que l’on appelle la « culture du Détroit », entre le sud de l’Espagne, le nord du Maroc et l’ouest de l’Algérie. Par ailleurs, la basse vallée de la Tafna et celle de son affluent, l’Isser, offrent une trouée dans une région montagneuse longeant la mer, les Traras, et fournissent des voies de pénétration vers l’intérieur, notamment Aïn Temouchent (Albulge), Tlemcen (Pomaria) et Lalla Maghnia (Numerus Syrorum). Siga et Rachgoun* apparaissent ainsi comme deux faces d’un même point de contact et d’échanges entre la Masaesylie (plus tard la Maurétanie césarienne) continentale et la Méditerranée occidentale (Fig. 1).

2La Tafna se terminait dans l’antiquité par une vallée immergée, une ria : aux dires d’Idrissi (seconde moitié du XIIe siècle) un bras de mer permettait encore aux navires de remonter jusqu’à la ville. Elle s’ensablait probablement déjà, car pour El Bekri (XIe siècle, éd. de Slane, p. 157-159), elle ne recevait plus que «  de petits navires qui la remontent depuis la mer jusqu’à la ville, l’espace de deux milles  ». Au XIXe siècle, le comblement progressif de la vallée se traduisait par des marécages porteurs de paludisme, drainés seulement vers 1900. La Tafna conservait toujours en 1936 un débit assez puissant pour porter de lourdes embarcations, mais son débit s’est beaucoup amoindri depuis l’utilisation de l’eau en amont pour l’alimentation humaine et pour l’irrigation.

  • 1 Cette forme punique avec chuintante initiale (/š/ au lieu de /s/) jette évidemment un léger doute s (...)

3Siga est probablement un nom libyque dans lequel on pourrait reconnaître un dérivé en - (Nom d’instrument/de lieu), d’une racine pan-berbère agg, «  voir d’en haut, surplomber  », encore largement attestée dans le berbère actuel (Naït-Zerrad, 2002, s.v. agg.  ; cf. asigg, isigg, «  surplomb, belvédère  »), qui décrit bien le site escarpé de la ville masaesyle puis romaine. Il s’agit d’une forme latinisée du Šigan donné en caractères puniques1 par les monnaies de Bocchus Ier. Selon Ptolémée, Siga était aussi le nom antique de la Tafna, ce qui n’a rien d’étonnant, car l’homonymie d’une rivière et d’une ville qu’elle baigne est un phénomène courant dans l’Antiquité. L’hydronyme Si est encore attesté à l’époque moderne (Cf. naguère «  Saint-Denis du Sig  »). Takembrit est le nom berbère traditionnel du lieu de l’ancienne ville de Sig. Sa signification reste à déterminer. Rachgoun n’est pas, comme on le croit le plus souvent le nom de l’île, mais celui du territoire continental qui lui fait face, jusqu’à Takembrit.

Fig. 1. Siga et ses alentours. Plan G. Vuillemot, 1971, p. 40, fig. 1.

Fig. 1. Siga et ses alentours. Plan G. Vuillemot, 1971, p. 40, fig. 1.

4Peut-être vers la fin du VIIIe siècle avant J.-C., une petite population ibère en partie phénicisée s’était établie sur l’île de Rachgoun*, qui a livré quelques vestiges de maisons et une petite nécropole. Le choix de cette terre ingrate implique manifestement un problème de sécurité, matérialisé par la présence d’armes (pointes de lances) dans les tombes.

5Au Ve siècle avant J.-C., les conditions de sécurité ayant sans doute changé, la population établie sur l’île de Rachgoun pourrait avoir rejoint progressivement une première agglomération numide dont les vestiges resteraient à trouver sur le site même de Siga. Toujours est-il que la ville existait sans doute au Ve siècle, voire même avant.

6G. Vuillemot (1964, p. 90) a signalé trois haouanet* recoupés par des carrières plus récentes dont les pierres ont servi à édifier le mausolée des Beni Rhenane*. D’époque certes inconnue, ce sont à ce jour les plus occidentaux de la (future) Maurétanie césarienne.

7Siga et l’île d’Akra (sans doute l’île de Rachgoun) sont cités ensemble par le «  Périple de Scylax  » (§ 111), vers le milieu du IVe siècle avant J.-C., parmi les possessions africaines de Carthage. Deux inscriptions libyques (fig. 4), découvertes sur le site même de Sig, bien qu’indatables, montrent bien l’ancienneté de l’implantation libyque sur le site.

8Siga connut certainement une activité portuaire soutenue au moment de l’installation des Barcides en Espagne à partir de 237 avant J.-C. C’est probablement à cette époque que Syphax (ou l’un de ses prédécesseurs) s’installa sur la côte masaesyle, pour en faire sa capitale, dans la mesure où il y fit frapper monnaie. L’iconographie était propre à cet atelier, d’abord naturaliste, puis grécisante, mais la métrologie calquée sur celle des Barcides, sans doute avec une volonté délibérée d’ouverture commerciale sur la Méditerranée.

9Cette ouverture fut aussi l’occasion d’une influence réelle. Carthaginois et Romains tentèrent les uns et les autres d’attirer le roi dans leur camp. Leurs relations étaient tendues, surtout depuis la conquête partielle de l’Ibérie par Rome et la prise de Carthago nova par Scipion en 209. En 206, après la bataille d’Ilipa qui scellait l’éviction complète des Barcides de la péninsule ibérique, Syphax* reçut à la fois Hasdrubal, naviguant depuis Gadès (seule ville d’Espagne encore aux mains des Puniques après leur défaite), et Scipion, arrivant de Carthagène. Les sources classiques ne mentionnent pas le nom du port où se fit la rencontre, mais le contexte a fait unanimement reconnaître Siga. Le roi masaesyle tenta de jouer la conciliation. En vain. Plus tard, Syphax, qui avait épousé (avec Sophonisbe*, diton), le parti de Carthage, fut vaincu en 202 (bataille des Grandes Plaines) et exilé en Italie, où il mourut. La victoire de Massinissa aux côtés de Rome avait en principe unifié les deux royaumes massyle et masaesyle. Cependant Sig resta peut-être quelque temps après Zama aux mains du fils de Syphax, Vermina*, qui semble y avoir frappé monnaie.                 

10La ville tomba à une date indéterminée aux mains de Massinissa, qui paraît y avoir lui aussi frappé monnaie, en conservant d’ailleurs la métrologie locale. À sa mort en 148, elle passa à son fils Micipsa, dont le règne devait durer jusqu’en 118. Le commerce y était prospère, en particulier avec le « circuit du Détroit » (de Gibraltar), comme en témoignent des amphores miniatures (fig. 2) exhumées par les labours dans la nécropole ouest (n° 7 du plan en fig. 4). C’est sans doute la même époque qu’évoque une mention non datée de Strabon (XVII, 3, 9, texte des alentours de notre ère) selon laquelle Malaca (Malaga) servait de comptoir (emporion) aux Numides de la côte opposée.

11C’est peut-être vers cette époque (seconde moitié du IIe siècle avant J.-C.) que fut construit sur le Djebel Skouna, de l’autre côté de la Tafna, le mausolée des Beni-Rhénane. Des stèles néopuniques anépigraphes du Musée d’Oran, provenant de Siga, permettent de penser que le culte de Baal-Hamon avait précédé, aux IIIe-Ier siècles av. J.-C., celui du Saturne* africain d’époque romaine. Elles témoignent plutôt d’un tophet bouleversé que d’une nécropole.

Fig. 2. Modèles réduits d’amphores «  du Détroit  » datables du IIe siècle avant J.-C.

Fig. 2. Modèles réduits d’amphores «  du Détroit  » datables du IIe siècle avant J.-C.

Provenant de tombes de la nécropole ouest de Siga  ; h. 10 et 12 cm.

Musée d’Aïn Temouchent. Cliché J.-P. Laporte, 2002.

Fig. 3. Monnaies numides et maurétaniennes frappées à Siga

Fig. 3. Monnaies numides et maurétaniennes frappées à Siga

Dessins tirés de Mazard, 1955, apud Laporte, 2006, p. 2572, fig. 10.

12À la fin de la guerre de Jugurtha, en 105 avant J.-C., le roi maure Bocchus Ier (118-80) qui contrôlait la (future) Tingitane, annexa, avec le consentement de Rome, une partie de la Masaesylie, peut-être jusqu’à saldae (Bgayet, Bejaia, Bougie). Siga resta capitale, car c’est là que furent frappées diverses monnaies qui lui sont attribuées, avec l’indication de l’atelier en caractères néo-puniques  : Šyg’n. Cet atelier continua à fonctionner sous plusieurs des règnes suivants (Alexandropoulos, 2000, p. 142-143 et 150-151), en s’arrêtant semble-t-il, sous Micipsa (ibid., p. 151). Des frappes furent effectuées bien plus tard, sous Bocchus Ier (ibid., p. 196)

13À une date indéterminée du milieu du Ier siècle avant J.-C., la ville fut détruite, ce dont semble témoigner Strabon (XVII, 3, 9), peut-être lors des guerres entre César et Pompéiens. C’est peut-être à cette époque que fut démoli, avec un étonnant acharnement, le mausolée des Béni Rhenane.

14Vers 25 avant J.-C. (mais peut-être à partir d’une documentation plus ancienne), Pomponius Mela cite deux villes Rusigada et Sigq parvae urbes après les septem Fratres et le Tumuada fluvius (oued Martil). L’identité de Rusigada pose problème. J. Desanges serait tenté de décomposer le premier toponyme en Rus- (cap) + Siga + une dentale qui aurait pu ‘élargir’ le mot

Fig. 4. Quelques inscriptions découvertes à Siga. Libyques, punique indéchiffrable, romaine

Fig. 4. Quelques inscriptions découvertes à Siga. Libyques, punique indéchiffrable, romaine

Dessins de J Mazard 1955, apud Laporte, 2006, p. 2579, fig. 11.

15Siga, puisque Etienne de Byzance, croyant (à tort) citer Strabon, donne à la ville le nom de Σιγαθα. On aurait alors à la fois l’indication de la ville et celle du cap qui la précède.

16Sous Juba II (25 avant J.-C.-23 après J.-C.) et son fils Ptolémée (23-39 après J.-C.), Siga fut certainement partie prenante des échanges du royaume avec l’Ibérie, commerce dont l’intensité se traduisit par l’attribution de la citoyenneté à ces deux souverains maurétaniens par des villes espagnoles, notamment Carthago nova et Gadès.

17Au milieu du Ier siècle après J.-C., Pline (H.N., V, 19, éd. Desanges, p. 54 et 151-152) note : Siga oppidum, ex adverso Malacae in Hispania situ, Syphacis regia, alterius iam Mauretaniae, c’est-à-dire  : «  La ville de Siga, à l’opposite de Malac dans l’aire de l’Espagne, résidence royale de Syphax, appartient déjà à l’autre Maurétanie  ». L’incise qui situe la ville « en face  » de l’espagnole Malaca (Malaga), est fausse d’un point de vue strictement géographique (Siga est à 300 km plus à l’est), mais sous-entend probablement des relations commerciales avec cette ville.

18Sous Juba II et Ptolémée, la ville se trouvait assez éloignée du pouvoir central situé à Iol Caesarea (Cherchel). Son sort à la fin de l’époque royale et au début de la période romaine (après l’annexion de la province en 40 après J.-C.) nous échappe. L’ouest de la Césarienne paraît avoir été plus ou moins livré à lui-même, tout du moins nous ne savons que peu de choses de son sort (Laporte 2013). Sig perdit sans doute de son importance. Elle continuait toutefois à vivre, et une nécropole romanisée de la fin du Ier et du IIe siècle fut installée au dessus des ruines de bâtiments portuaires numides.

19Le géographe Ptolémée, dont la documentation africaine date des années 110 ap. J.-C., signale la ville à l’embouchure d’un fleuve de même nom (aujourd’hui la Tafna), et lui attribue, à tort, le statut de colonie.

20L’occupation romaine semble s’être longtemps arrêtée là. La poussée vers l’ouest reprit sous Septime Sévère et ses successeurs, avec l’occupation de Pomaria (Tlemcen) et de Numerus Syrorum (Marnia) (toutefois, la première attestation épigraphique des noms de ces deux villes n’apparaît que sous Macrin). À l’origine d’une voie menant de la mer vers chacune de ces deux villes, Siga s’en trouva certainement revivifiée.

21Entre 200 et 208, la ville éleva une statue à Caracalla. En 218-222, le municipe fit élever des thermes, dédiés à Elagabal. À moins qu’ils n’aient été alimentés par le fleuve, on peut donc reporter à une époque un peu antérieure (fin IIe siècle ?) la construction d’un aqueduc sans lequel ils n’auraient pu fonctionner. Outre le culte impérial, on continuait à célébrer Saturne, auquel des stèles anépigraphes étaient toujours élevées sur la colline ouest. À la même époque, la route vers l’intérieur, sans doute beaucoup plus ancienne, fut bornée à plusieurs reprises vers Numerus Syrorum, notamment sous Macrin et Diaduménien (217-218), T. Aelius Decrianus étant procurateur, puis sous Sévère Alexandre (222-235). Peut-être vers la fin du IIIe siècle, l’Itinéraire antonin mentionne à la fois Siga municipium et le Portus Sigensis à trois milles. Ce port, distinct de celui qui se trouve immédiatement au nord de la ville, devait donc se situer près de l’embouchure de la Tafna.

22Le Géographe de Ravenne, reprenant à une époque tardive une documentation de bonne qualité, sans doute du IVe siècle, cite un Signa municipium et une Sita colonia (Laporte, Ravenne, 2014, p 80). L’une des deux était en réalité Siga. La ville n’est pas attestée dans la seconde moitié du IVe siècle. En 411, elle semble représentée à Carthage par le seul Saturnus, évêque donatiste de la Sitensis plebs, 115e sur la liste de son église. En 429-430, Siga fut probablement prise et dévastée lors de la conquête vandale vers l’Est. En tant que port, elle resta sans doute sous contrôle vandale comme un certain nombre d’autres villes côtières de Maurétanie césarienne. En 484, on connaît un episcopus Sitensis et un autre, Itensis, sans savoir avec certitude lequel siégea à Siga. L’existence de la ville est attestée vers la fin du Ve siècle par un trésor de solidi aux effigies d’Honorius (384-423), Théodose II (408450), Léon (457-474) et Zénon (474-491). Elle était probablement toujours vandale. Nous ne savons pas ce qu’elle devint à l’époque byzantine.

  • 2 Ce nom paraît bien être d’origine punique, composé de r’oš (« cap, sommet » ; cf. notice R38 « Rus- (...)

23Après un long silence, la cité est à nouveau attestée au Moyen Age sous le nom de Archgul2. Située sur la route maritime de l’Espagne (où Tarik avait débarqué en 711), elle avait sans doute été islamisée très tôt. Vers 907, selon El Bekri, Archgul « était habitée par des négociants quand Aïssa, fils de Mohammed ibn Soleiman […] vint s’y installer et en prendre le commandement. Il mourut en l’an 295 (907-908 de J.-C.). Son fils Ibrahim ibn Aïssa el-Archgouli naquit dans Archgoul ».

24Puis la ville se trouva prise dans le grand conflit qui opposa Fatimides de Kairouan et Omeyyades de Cordoue (IXe-Xe siècles). Les Zénètes de la région contrôlaient le commerce de l’or venu du sud. En 929, le calife fatimide de Kairouan, Obeïd Allah, fit conquérir la Berbérie occidentale, de Tihart jusqu’à la mer, par un prince zénète, Mousa ben Ali l-Afiya, émir des Miknasa du nord de Taza. Le prince d’Archgoul reconnut l’autorité du calife de Cairouan. Trois ans plus tard, en 932, Moussa, fils d’Abou’l-Afiya, abandonna la cause fatimide pour se rallier à celle des Omeyyades. Hacen, fils d’Aïssa ibn Abi’l-Aïch, et seigneur de Djeraoua, se réfugia dans Archgoul, quand Moussa lui enleva ses autres possessions. Moussa demanda son appui au souverain omeyyade Abd-er-Rahman, qui envoya des navires de guerre de la région d’Alméria pour assiéger Hacen dans l’île de Rachgoun où il s’était réfugié. Les assiégés faillirent mourir de soif avant qu’une pluie subite et abondante ne les sauve et ne décourage leurs assaillants qui abandonnèrent le siège et rentrèrent à Almeria en ramadan 320 (septembre / octobre 932). Le prince solaimanide dut cependant se soumettre par la suite aux Omeyyades puisqu’après son avènement en 934, le calife fatimide Abou’l Casim Mohammed el Ka’im envoya son général en chef, Mansour l’eunuque, reconquérir l’Occident. Celui-ci déporta en 935 le prince solaïmanide d’Archgoul à Mahdiya*.

25A la fin du Xe siècle / IVe H., selon Ibn Hawqal (éd. 2001, p. 74), la ville venait d’être rebâtie par un émir des Berbères Miknasa, vassal du calife de Cordoue al-Nasir. Décrivant l’itinéraire entre Oran et Melilla, il cite « Aradjkul, également une jolie ville, pourvue d’un port et environnée d’une plaine dont le sol est fertile, une grande quantité de bétail et autres animaux y paissent. Son port est dans une presqu’île où il y a de l’eau, de nombreuses citernes à l’usage des vaisseaux et de leurs équipages, ainsi que de ceux qui désirent abreuver leurs bêtes. Cette presqu’île est habitée. Argdjkul est elle-même située sur une rivière nommée Tafna à une distance de deux milles vers la mer  », ce qui se rapporte à nouveau au site de l’antique Sig.

26C’est à la même époque que la décrivit Mohammed ibn Youçof ibn el-Ouerrac, qui vivait à Cordoue au Xe siècle. Son texte, perdu, mais connu par l’intermédiaire d’El Bekri (mort en 1068), décrit une ville médiévale importante, qui constituait  :

«  le port de Tlemcen  »  : «  La Tafna, rivière sur laquelle est située Archgoul, vient du midi et contourne la partie orientale de la ville  ; elle reçoit de petits navires, qui la remontent jusqu’à la ville, l’espace de deux milles. Archgoul possède un beau djamê (mosquée) de sept nefs, dans la cour duquel sont une grande citerne et un minaret solidement bâti  ».

27Il décrit également deux hammams, «  dont l’un est de construction antique  », deux portes percées de meurtrières une muraille épaisse de huit empans, des puits dans la ville «  qui suffisent à la consommation des habitants et de leurs bestiaux  », un faubourg au sud (El Bekri, réd, 1965, p. 157-159).

28Au milieu du VIe/XIIe siècle, Al-Idrîsî (1966, p. 172 et trad., p. 206) fait état de «  l’’île d’Arachcoul, qu’on appelle aussi Aradjgoun (Rachgoun), autrefois un château [cela fait penser aux castella et aux oppida de Pline (cf. V, 1)] bien peuplé, avec un port et une campagne offrant de beaux pâturages aux troupeaux. Son port est sur un îlot inhabité où l’on trouve des citernes et beaucoup d’eau pour l’approvisionnement des navires. Vis-à-vis de cet îlot, est l’embouchure de la rivière de Moulouya [en fait la Tafna] ». L’expression « autrefois […] bien peuplé » montre le déclin de la ville.

29Après 1208, la ville d’Archgoul fut détruite (Ibn Khaldoun, Berbères, III, p. 339), ainsi qu’un grand nombre d’autres entre Tlemcen et Souk Hamza (près de Bouira) lors de la grande insurrection zénète provoquée par Yahia Ibn Ghaniya, insurrection qui ruina la puissance almohade (l ’armée almohade fut anéantie lors de la déroute de Las Navas de Tolosa, le 16 juin 1212). La population d’Archgoul, réfugiée à Tlemcen, permit l’essor de cette dernière ville, qui devint en 1236 la capitale du sultanat zénète des Abd-el-Wadides, mais l’île d’Archgoul continua d’être un port fréquenté.

30Par la suite, le site de Siga / Archgoul semble avoir été quelque peu délaissé au profit d’Honaïne, dont le débouché vers Tlemcen est pourtant plus difficile.

31Vers 1515-1516, Léon l’Africain (p. 330-331) décrit ainsi la ville  : «  Haresgol est une grand ville antique bâtie par les Africains sur un rocher entouré par la mer de tous les côtés, sauf au sud où il existe un chemin qui descend du rocher vers la terre ferme. Elle est à environ 14 milles de Tlemcen. Ce fut une ville très peuplée et très policée  ».

32C’est sans doute au Xe/XVIe siècle, lors des raids espagnols en ces parages, qu’Arshgul fut enfin abandonnée. Elle n’apparaît plus que sporadiquement dans les récits de voyage, sans description précise.

33Après de longs siècles pour lesquels nous ne savons que très peu de choses, les alentours sont signalés en 1835 et 1836. Le gouvernement français entendait couper l’un des points d’approvisionnement d’Abd el-Kader, débloquer la ville de Tlemcen et assurer sa jonction avec Oran. Deux fortes redoutes (les forts Clauzel et Rapatel) furent créées à Rachgoun même, sur les rives de la Tafna, pour protéger les débarquements, pendant que l’île abritait des logements, des manutentions et un hôpital, rapidement abandonnés.

Fig. 5. Le site de Siga vu du mausolée des Beni Rhenane

Fig. 5. Le site de Siga vu du mausolée des Beni Rhenane

En bas du premier plan, l’oued Tafna, puis la butte de Siga dominée par la ferme Orsero

Cliché G. Vuillemot, 1961

34A Takembrit, de nombreuses fouilles ou découvertes fortuites furent effectuées à partir des années 1850 par les propriétaires français successifs (familles Milsom, Barret, Orsero). En 1926, P. Grimal effectua quelques fouilles d’interprétation aujourd’hui difficile. Ce n’est que peu avant l ’Indépendance que G. Vuillemot explora enfin systématiquement le site, notamment avec des fouilles près du port (1953) et le premier dégagement du mausolée des Beni Rhenane en 1961. En avril 1969, on découvrit 14 stèles ou fragments de stèles, hélas disparus au cours de leur transport vers la sous-préfecture (daïra) (Decret 1985). En 1977 et 1978, deux sondages furent organisés par une mission algéro-allemande sur le site de Sig et sur le mausolée des Beni Rhenane ; il s’agissait en fait de travaux préliminaires à une exploration plus étendue du site, qui ne fut pas poursuivie. Depuis, des labours ont mis au jour quelques vestiges, monnaies et amphores (notamment les amphores miniatures signalées plus haut). Le site, heureusement surveillé par deux associations locales, mériterait de bénéficier d’une protection accrue et de travaux d’exploration renouvelés avant que l’urbanisation ne finisse par le gagner.

35Bien que d’autres soient plus précis pour le relief, le plan donné par G. Vuillemot en 1971 (ici fig. 6) est le plus évocateur  ; il a été complété ici, notamment du tracé des aqueducs.

36L’acropole située sur la butte escarpée de Ras Char, avait été fortifiée. Il subsiste quelques vestiges du rempart d’époque romaine et de tronçons divers, allant de la période numide jusqu’au Moyen Age  ; il faut d’autant moins oublier ce dernier qu’El Bekri insistait sur la muraille médiévale et ses portes.

37La colline occidentale descend en pente douce d’un contrefort montagneux des Beni Zhana et forme un plateau. Ce mamelon situé à l’extérieur du rempart était occupé par un château d’eau, des nécropoles et un «  champ de stèles  ».

38En 1950, l’aménagement de tranchées de DRS (Défense et Restauration des Sols) bouleversa des tombes à incinération. G. Vuillemot (1971, p. 47, n° 7) recueillit des céramiques des IIIe et IIe siècles avant J.-C.

39Siga a livré un certain nombre de stèles anépigraphes. La plupart ont été découvertes sur la colline occidentale (point 2 du plan). Le décor paraît plus votif que funéraire, ce qui fait penser à un lieu de culte de type tophet. Quelques-unes sont considérées comme néo-puniques, d’autres sont datées du IIe ou du IIIe siècle après J.-C., sans qu’aucune discontinuité entre les deux séries n’apparaisse, ce qui témoigne de la continuité de l’occupation.

40La population se contenta sans doute longtemps de recueillir l’eau de pluie, stockée, dans des citernes, en ne construisant d’aqueduc que fort tard, probablement au IIe siècle après J.-C., si l’on en croit le cas de nombre de villes de Maurétanie césarienne. Cet aqueduc comportait deux branches, l’une venant du nord et l’autre du sud. Sur le site lui-même, l’eau était stockée dans des réservoirs secondaires et des citernes.

Fig. 6. Plan du site de Siga.

Fig. 6. Plan du site de Siga.

D’après G. Vuillemot, 1971, p. 42, fig. 2, ici complété du tracé de l’aqueduc et du tronçon de rempart sur le flanc ouest de l’acropole.

1  : château d’eau principal.

 8  : Port fluvial numide, nécropole fin Ier début IIIe s.

2  : Lieu de découverte de stèles à Saturne

 9  : Edifice important, pierres de taille

3, 3’, 3’’ : tronçon de rempart.

10  : Pierres de taille, vestiges divers d’époque

impériale.

4  : énormes voûtes effondrées (thermes  ?)

11  : Alignement de pierres de taille

5  : inscription punique énigmatique

12  : Ruines d’un édifice  ; amphores (IIe-Ier s. av. J.-C.)

6  : Emplacement d’une coupe de terrain

13  : Citerne

7  : Nécropole

41Certainement bien avant la période romaine, Siga était reliée à l’intérieur du pays par des routes et des pistes. Plus tard, les principales d’entre elles furent reprises, rectifiées, et munies de bornes milliaires dont les inscriptions permettent de reconstituer l’histoire de la région (Salama 1967). Une voie longeant la côte est attestée par l’Itinéraire antonin. La voie principale partant de Siga menait vers le sud, puis se divisait en plusieurs branches, l’une vers Albulae (Aïn Temouchent), une autre vers Numerus Syrorum, une autre encore vers Pomaria.

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Bibliographie

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Laporte J.-P., 2013 – «  L’ouest algérien avant l’Islam, 711-2011  », Treize siècles d’histoire partagée. Essai de bilan et perspectives d’avenir, Actes du colloque international tenu à l’Université Abu Bakr Belkaïd de Tlemcen du 17 au 19 octobre 2011, Tlemcen, 2013, p. 29-56.

Laporte J.-P., 2014 – «  Le cosmographe de Ravenne et les Maurétanies Césarienne et Sitifienne  », Voyages, déplacements et migrations, VIe journée d’études nord-africaines, Colloque de lg EMPAM, 2011, François Déroche et Michel Zink, éd., p. 47-87.

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Rüger C.B., 1979 – «  Siga, die Haupstadt des Syphax  », Die Numider, Bonn, p. 181-184.

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Vuillemot G., 1965 – Reconnaissances aux échelles puniques d’Oranie, Autun, p. 34-40 (embouchure de la Tafna et île de Rachgoun), et p. 55-130 (fouilles de l’île de Rachgoun).

Vuillemot G., 1971 – « Siga et son port fluvial  », Antiquités Africaines, 5, p. 39-86.

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Notes

1 Cette forme punique avec chuintante initiale (/š/ au lieu de /s/) jette évidemment un léger doute sur l’étymologie berbère envisagée ici. Il faudrait admettre une palatalisation du /s/ originel au contact de la voyelle /i/, ce qui n’aurait rien d’exceptionnel.

2 Ce nom paraît bien être d’origine punique, composé de r’oš (« cap, sommet » ; cf. notice R38 « Rus- », EB XLI, 2017) et d’un second élément –iul/n (cf. le nom actuel, Rachgoun), qui ressemble étrangement au toponyme RusiunSge (Cap Matifou, à l’est d’Alger).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Siga et ses alentours. Plan G. Vuillemot, 1971, p. 40, fig. 1.
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-1.png
Fichier image/png, 1,0M
Titre Fig. 2. Modèles réduits d’amphores «  du Détroit  » datables du IIe siècle avant J.-C.
Légende Provenant de tombes de la nécropole ouest de Siga  ; h. 10 et 12 cm.
Crédits Musée d’Aïn Temouchent. Cliché J.-P. Laporte, 2002.
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 3. Monnaies numides et maurétaniennes frappées à Siga
Crédits Dessins tirés de Mazard, 1955, apud Laporte, 2006, p. 2572, fig. 10.
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-3.png
Fichier image/png, 778k
Titre Fig. 4. Quelques inscriptions découvertes à Siga. Libyques, punique indéchiffrable, romaine
Crédits Dessins de J Mazard 1955, apud Laporte, 2006, p. 2579, fig. 11.
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-4.png
Fichier image/png, 812k
Titre Fig. 5. Le site de Siga vu du mausolée des Beni Rhenane
Légende En bas du premier plan, l’oued Tafna, puis la butte de Siga dominée par la ferme Orsero
Crédits Cliché G. Vuillemot, 1961
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 293k
Titre Fig. 6. Plan du site de Siga.
Légende D’après G. Vuillemot, 1971, p. 42, fig. 2, ici complété du tracé de l’aqueduc et du tronçon de rempart sur le flanc ouest de l’acropole.
URL http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/docannexe/image/4380/img-6.png
Fichier image/png, 831k
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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Pierre Laporte, « Siga, capitale numide, ville antique et médiévale, moderne Takembrit »Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7393-7406.

Référence électronique

Jean-Pierre Laporte, « Siga, capitale numide, ville antique et médiévale, moderne Takembrit »Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 09 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4380 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u2e

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Jean-Pierre Laporte

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