1Cet instrument occupe une place privilégiée dans les outillages paléolithiques et néolithiques du Maghreb et du Sahara, bien qu’encore privé de l’indispensable argument fonctionnel. Rien ne permet d’envisager, actuellement, une transmission linéaire des savoirs techniques concernant le racloir, à des populations aussi éloignées les unes des autres (non Sapiens vers Homo Sapiens), sur les plans chrono-culturel et socio-économique. Pourtant la mise en perspective du concept de racloir semble être l’approche la plus appropriée pour percevoir, dans leurs contextes comportementaux multimillénaires, les différentes solutions morpho-techniques mises au point par des tailleurs non connectés. L’optique de continuité permet d’apprécier le potentiel total et fluctuant de cet outil. Au terme d’une très longue trajectoire, on voit encore s’exprimer durant l’Holocène l’ingéniosité et la maîtrise des derniers tailleurs néolithiques sahariens. Cette réappropriation du thème est aussi l’occasion de nombreuses créations, de variations d’une grande finesse, typiques de leur temps et de leurs talents, révélatrices d’un langage artistique inégalé, avec une noble matière minérale, qui conserve le mystère de fonctions symboliques confinant à l’Actuel.
2Dans la panoplie instrumentale lithique paléolithique le racloir sur éclat apparaît dans l’Acheuléen final évolué (Pléistocène moyen-ancien) nord-africain et saharien, associé à l’épanouissement des outillages à bifaces. Ceux-ci sont élaborés à partir de la retouche bifaciale, régularisée au percuteur tendre par exemple à El Ma El Abiod, Tihodaïne en Algérie (Arambourg, Balout 1958 ; N –anonyme, 1956).
3La longévité exceptionnelle du racloir, nous permet de le reconnaître dans les outillages des plus tardives cultures paléolithiques de l’Afrique du Nord (Moustérien-Atérien entre XL-XXVe millénaire cal BC), comme un outil majeur, quantitativement bien installé (15-30 %) à l’Aïn Fritissa et à Tit Mellil au Maroc (Tixier 1958-1959a, 1958-1959b). Il est identifié techno-typologiquement en tenant compte (1) de l’option opportuniste des tailleurs, face à une variabilité certaine des matières premières disponibles et de leur aptitude à la taille, (2) des schémas d’exploitation par débitage au percuteur dur de ces matières, (3) d’un type de support sélectionné. L’outil se définit à partir (4) de son aménagement, correspondant à des transformations spécifiques (au percuteur tendre). L’éclat est le support brut choisi et ses transformations résultent de retouches, fréquemment écailleuses. Au cours de l’analyse, la caractérisation de l’outil consiste à détailler le type et la position des retouches (localisation, délinéation, aspect, association), leur extension ou non aux extrémités, enfin le degré d’usure, son intensité, ses traces, leur éventuelle oblitération due au remploi ultérieur possible. Par l’expérimentation toutes ces caractéristiques ont été reproduites. L’objectif étant de reconnaître par duplication les signes diagnostics des étapes d’une gestuelle dynamique. Ensemble, ces sources d’informations directes et indirectes permettent de comprendre les liens d’une adéquation particulière à des fins fonctionnelles (inconnues), entre morphologie, retouche et usages (à l’étude). Dans le listing des outils des dernières cultures paléolithiques plusieurs types morpho-techniques de racloirs ont été individualisés (Aïn Meterchem, Vaufrey 1955 ; Tixier 1958-1959 a, b) suivant le modèle européen établi par F. Bordes (1954, 1961). Dans les outillages du Dabbéen de Cyrénaïque, Mc. Burney (1967) signale encore sa présence sur éclat épais et petite lame.
4On reconnaît un racloir paléolithique sur éclat et sur lame, parfois à ses dimensions, une certaine robustesse générale, à son profil simple, ses transformations marginales peu complexes par retouches écailleuses, scalariformes, parfois doubles, convergentes, composites (autre outil), voire bifaciales, au Sahara (sans repère chronologique établi), incluant ou non les extrémités.
5Dans les équipements des cultures épipaléolithiques ce schéma est plutôt rare, entre la fin du Pléistocène supérieur et l’Holocène moyen. La représentativité du racloir décroît et chute à moins de 3 %. Pour l’Ibéro-maurusien (XX-Xe millénaire cal BC) et les Capsiens typique et supérieur s.l. (IX-Ve cal BC), ce déclin est significatif. Résulte-t-il de l’installation d’autres modes de débitage, d’autres productions de supports, d’autres types de retouche, d’autres objectifs ?
6Premier argument : il est établi en effet que l’éclat ne représente plus dans ces deux entités culturelles la classe préférentielle de supports (quoique toujours débités), lorsque dominent les débitages laminaire et lamellaire, pratiqués au percuteur tendre ou par pression.
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Dans les assemblages ibéromaurusiens, l’approvisionnement des tailleurs en matières premières disponibles de gabarit variable (silex) souvent petit s’est trouvé répondre à la création de supports microlithiques, lamellaires et éclats, mais s’est avéré incompatible avec le module du racloir. Le choix s’est alors porté sur des matériaux plus grands (galet calcaire waekestone vert, recristallisé, à radiolaires et à micro-laminations, Hachi 1999, 2003, p. 152).
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Dans les assemblages capsiens, le choix de matières premières de grandes dimensions a conduit à des productions laminaire et lamellaire dominantes (Camps-Fabrer 1975, p. 226) ; mais la lame n’a pas remplacé l’éclat. Lorsque l’usage circonstanciel et limité du percuteur dur a procuré des supports épais, ceux-ci ont été réservés à divers projets (pièces à coches), mais pas, ou très rarement, au racloir.
7Second argument : dans les deux entités culturelles, la retouche écailleuse devenue moins scalariforme (en raison de l’épaisseur du support brut), a été marginalisée et supplantée par la retouche abrupte et semi-abrupte.
8Les racloirs épipaléolithiques sont devenus des outils sporadiques. Si certains ont conservé les caractères diagnostics paléolithiques (éclat et retouche écailleuse) en contextes ibéromaurusien et capsien, d’autres sont apparus (Capsien supérieur) avec des particularités concernant (1) le type de support choisi (grandes lames et lamelles épaisses, fines plaquettes), (2) les retouches marginales (simples ou doubles, convergentes, mais peu écailleuses, plutôt mixtes semi-abrupte-écailleuse, exceptionnellement subparallèles bifaciales, associées à d’autres denticulées). Enfin, dans le listing des outils épipaléolithiques (Tixier 1963, p. 46, 149) aucune de ces particularités n’a été retenue. Le racloir épipaléolithique (s.l.) a été présenté :
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sans caractère distinctif,
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sans spécificité discernable dans les assemblages ibéromaurusiens et capsiens,
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réduit à un seul type, isolé des groupes d’outils fondamentaux (grattoirs, burins, bords abattus), en raison de sa faible représentation quantitative.
9Le type 106 a été défini comme un « éclat (ou lame) aménagé en racloir par retouches plus ou moins écailleuses de type moustérien ». Trop rarement porteur de caractères paléolithiques, il a perdu la place relativement dominante, antérieurement occupée, et son rôle n’est plus apparu significatif au point de n’être plus qu’une copie paléolithique sans originalité, assez vaguement désignée. J. Tixier ajoute « Pour toutes précisions typologiques [sur le racloir] on voudra bien se reporter aux pages que F. Bordes a consacrées à cet outil » (Bordes 1954, 1961).
10Cet état des connaissances est à réviser, plusieurs questions se posent pour l’Holocène. Concernant la définition : sur quoi fonder le diagnostic de cet outil au si long parcours déjà ? Certes la réapparition de certains traits paléolithiques mérite d’être encore signalée, voire banalisée, avec une fonction de réminiscence. Mais en s’en tenant à cet aspect, ne risque-t-on pas de renvoyer du racloir épipaléolithique un constat morpho-technique figé et déclinant ? Les caractéristiques du racloir de l’Ibéromaurusien et du Capsien restent à redéfinir, en incluant les nouvelles transformations techniques que la néolithisation développera (Cf. ci-dessous). Ce qui, en soulignant l’absence de hiatus, justifie la mise en perspective adoptée ici.
11Durant l’Holocène les tailleurs disposent de tant de connaissances anciennes qu’on hésite à considérer comme signes de convergence et d’innovation plutôt que de réminiscence et d’héritage ce qui, dans le domaine lithique néolithique, relève du débitage, effectué désormais au percuteur tendre, et des transformations par retouche envahissante et bifaciale, rarement parallèle, avant la néolithisation. Ces perfectionnements s’installent désormais dans le répertoire du savoir-faire. Mais, pas de la même façon en régions septentrionale et méridionale, comme nous allons le voir. Entre facteurs de convergence et redécouverte, quelle hypothèse retenir ?
12Il reste aussi à comprendre (1) comment, après le Paléolithique saharien, ces solutions techniques se trouvèrent mises en œuvre dans les outillages Atériens septentrionaux, géographiquement très éloignés ? Comment et pourquoi ces connaissances, présentes dans les assemblages du Néolithique Saharien (Cf. ci-dessous), ne se sont diffusées que très sommairement et sélectivement dans le Néolithique septentrional (Tunisie, Algérie Maroc).
13Durant l’Holocène ancien-moyen et supérieur on peut constater que le répertoire des connaissances techniques, qu’utilisent les tailleurs du Néolithique septentrional, présente bien moins de variabilité et de nouveauté que celui des tailleurs du Néolithique saharien. D’autre part, c’est au sein des communautés pastorales atlasiques et telliennes, non encore agricoles, à l’occasion de comportements de production de subsistance que le racloir connaît un nouvel épanouissement, indépendamment, semble-t-il, de l’aménagement de l’outil par retouche envahissante. Deux exemples chrono-culturels, géographiquement distincts, ont été choisis au Maghreb oriental et au Sahara central.
14Dans le faciès atlasique du Néolithique de tradition capsienne*, l’émergence du racloir procède de connaissances typiquement épipaléolithiques. Lorsqu’avec R. Vaufrey les similitudes lithiques capsiennes ont été établies, la forte représentation du racloir aurait dû soulever des questions. On ne s’est alors pas demandé comment le racloir pouvait se développer soudainement et quantitativement au sein d’outillages lithiques laminaires et lamellaires capsiens. Ni comment des tailleurs qu’on croyait peu portés sur la fabrication d’éclats et l’usage du racloir l’avaient spontanément introduit dans leur équipement (Fig. 1 no 1-4). Pour répondre à ce questionnement C. Roubet a reconnu la place-clé tenue par l’éclat dans la chaîne opératoire de production de supports : (1) par l’analyse des procédés de débitage (mixtes : percuteurs dur et tendre), (2) par la caractérisation de plusieurs classes de supports débités (éclats, lames, lamelles), et (3) par la reconnaissance d’autres types de transformations marginales (retouche mixte : abrupte-semi-abrupte, écailleuse, denticulée) et, de façon très exceptionnelle, par l’arrivée de la retouche marginale envahissante, rarement bifaciale, et parallèle en zone atlasique (Bou Zabaouine, Dj. Marshel, Damous el Ahmar*) Grotte Capéletti* Redeyef*, Jaatcha (Roubet 1968, 1979).
15Dans le contexte culturel du Néolithique tellien*, certains de ces critères ont été reconnus (grands éclats initiaux, lames, lamelles ; retouches diverses) et se sont révélés pertinents pour assurer la présence autonome d’un groupe de racloirs à retouche écailleuse, incluant la présence de rares instruments sur plaquette, exceptionnellement à retouche marginale semi envahissante et bifaciale, dans l’équipement instrumental holocène des Babors (Fig. 2 no 5-7) (Grotte GDL1 de l’Adrar Gueldaman) (Kherbouche et al. 2014).
16Ces deux cas géographiquement et culturellement distincts, en partie contemporains, montrent que le racloir est un instrument de grandes dimensions, façonné sur des matières premières de qualité (silex, calcaire, etc.) et sur des supports larges et allongés (éclats-laminaires, grandes lames, plaquettes). Il s’agit d’une production ciblée, issue du débitage initial au percuteur tendre (minceur et conservation de la surface naturelle, lisse du galet). Cette production apparue en contexte Capsien (Vaufrey 1955 p. 180, cas de Bir Zarif el Ouar) a été réservée aux racloirs. Les transformations marginales sont mixtes, écailleuses-semi-abruptes, parfois denticulées sur des bords convexes, rectilignes, obliques, ou convergents, comme dans les contextes paléolithiques. Mais qu’en est-il de la retouche subparallèle, bifaciale, et envahissante ? Bien que n’étant pas absente, elle est rare et présente sur des supports exogènes, comme elle aussi venant d’ailleurs. Dans ces deux contextes culturels les documents à retouche envahissante ne sont ni les racloirs, ni aucun autre groupe d’outil, mais les armatures de flèches et de très rares objets bifaciaux. Comment expliquer une aussi faible représentation de ce type de retouche, si largement présent et développé dans tous les outillages antérieurs ou contemporains du Bas Sahara limitrophe et du Sahara central ?
Fig. 1.
Racloirs du Néolithique atlasique de l’Algérie. Grotte Capéletti (Aurès). Instruments sur éclat et sur lame conservant une portion de surface naturelle du galet (débitage initial).
No 1-5 : à retouche semi-abrupte écailleuse, localement parallèle. 2 : à retouche écailleuse bifaciale, un peu envahissante. Morphologies : ovalaire, ogivale, biconvexe convergente (d’après Roubet 1979).
17En régions pré-sahariennes, au cours de l’Holocène, dans les outillages attribués par G. Camps (1974) et G. Aumassip (1986) au Néolithique de tradition capsienne, non seulement le racloir est bien installé, mais tout l’outillage présente cette spécificité technique (retouche envahissante et bifaciale, effectuée au percuteur tendre, ou par pression). Pour C. Roubet, c’est évidemment dans ce nouveau traitement technique des supports, amplement maîtrisé et généralisé (débitage par pression, pression indirecte, retouche envahissante et bifaciale au percuteur tendre) que se trouve le cachet novateur et original de ces assemblages du Bas Sahara et non dans une identité et une fidélité (toute relative) aux modèles septentrionaux, de tradition épipaléolithique. L’atteste une abondante documentation saharienne. Hormis la présence de quelques armatures à bord abattu, presque tous les instruments portent, ici ou là, cette marque d’originalité. Deux groupes dominent, celui des projectiles et celui très développé des pièces foliacées. Ce ne sont plus des documents classiques de la lignée conceptuelle épipaléolithique septentrionale. Pas plus que ce type de racloir. Ces solutions nouvelles, typiquement sahariennes sont, dans ce faciès du Bas Sahara, à considérer désormais comme des créations et non comme des transpositions. Ces savoirs techniques bien installés et ces réalisations ingénieuses et multiples caractérisent ce faciès et le distinguent du NTC septentrional. Dans ces conditions, on peut se demander quelle place dut occuper une aussi lointaine tradition capsienne nettement amenuisée. Il est désormais évident qu’en investissant la totalité de l’outillage lithique du Bas Sahara, la retouche envahissante, typiquement saharienne, a donné à ce faciès son indéniable typicité, son label. En voici deux exemples.
18– Le cas du faciès de Témassinine* (Erg oriental, O. Igharghar, Roubet et Mateu 1970) et celui du Ténéréen* pastoral du Niger, entre Aïr, Hoggar, Ténéré (Tixier 1962 ; Smith 2008b), du milieu de l’Holocène, géographiquement si distants l’un de l’autre sont, à cet égard, représentatifs. Dans leurs outillages la profusion d’instruments larges et minces, à retouche bifaciale envahissante est remarquable. Certains spécimens bifaciaux, comme les racloirs, aux faces finement « pelées », semblent chargés d’exprimer bien autre chose que l’efficacité d’un outil quotidien, ils évoquent l’habileté et la maîtrise du tailleur s’exerçant avec excellence sur une matière choisie. Dans ces deux faciès il n’existe pas de « racloir classique » à simple retouche écailleuse, mais d’autres formes épurées (0,006 m d’épaisseur), créées par retouche envahissante et bifaciale ; ce sont elles qui vivifient ces deux faciès sahariens et le concept de racloir. Les racloirs du faciès Ténéréen, (Fig. 2 no 1-4) entièrement bifaciaux, triangulaires, ovalaires, à cran, circulaires, qualifiés de disques, semblent même outrepasser l’objectif fonctionnel pour mieux porter un message symbolique. Ce traitement technique ne semble plus viser une action à accomplir, mais un sens symbolique à atteindre, dans certaines circonstances et à replacer dans un cadre communautaire particulier. Alors, comment ne rester captivé que par l’aspect extérieur de ces objets, lorsque c’est bien au-delà des prouesses techniques d’une maîtrise inégalée sur la matière, que pourrait s’être maintenu en chacun de ces objets le témoignage de la charge symbolique d’un vécu partagé, peut-être exceptionnel ? N’est-ce pas de cela dont nous devons désormais prendre conscience et qu’il faut au moins évoquer en espérant l’atteindre un jour ? Même si des vagues d’aridité ont à jamais recouvert ce passé et imposé aux pasteurs d’irréversibles migrations (Barich 2010, Smith 2008b) ?
Fig. 2.
En haut : Racloirs « Couteaux » du Néolithique Ténéréen du Niger, Adrar Bous III.
No 1-4 : sur plaquette, présentant une transformation totale des faces et des bords par retouche bifaciale envahissante et retouche de régularisation marginale, semi-abrupte, localement parallèle. Morphologies : biconvexe-ogivale, ovalaire, sub-rectangulaire, à crans symétriquement opposés (no 3), (d’après Tixier 1962).
En bas : Racloirs du Néolithique Tellien, Adrar Gueldaman, Grotte GLD1.
N 5-7. sur plaquette (no 5) et sur lame (no 6,7) ; a retouche marginale semi-abrupte écailleuse, finement denticulée ; bifaciale (no 5, secteur 1-25) ; subparallèle (no 6, secteur 1-45) ; à denticulation (no 7, secteur 2-7) régulière bord gauche et irrégulière bord droit. Morphologies endommagées : ogivale, convergente concavo-convexe, subrectiligne, (d’après Kherbouche 2014).
19Trop peu d’études ont été consacrées aux racloirs néolithiques nord-africain et saharien et à leur spécificité. Une voie de recherche reste à ouvrir en se penchant sur l’aspect fonctionnel. Car cette lacune affecte la compréhension générale des équipements.
20Depuis quelques années, on doit au perfectionnement de nouveaux équipements d’investigation de disposer de résultats ponctuels et prometteurs. Des informations fonctionnelles issues d’une approche tracéologique ont été obtenues sur des pièces lithiques du Néolithique nord-méditerranéen (Gassin 1996) en s’appuyant sur des expérimentations. Si couper, scier, fendre, trancher, racler, perforer, etc., font partie des actions réalisables sur des matières dures végétales, animales, minérales, aucune n’a laissé de traces exclusives sur le fil et les faces d’un objet. Le caractère multifonctionnel s’est alors imposé, le thème de l’emmanchement reste à étudier.
21La fonction de couteau domestique néolithique en Afrique du Nord et au Sahara n’a pas été expérimentalement établie, mais suggérée (Balout 1958, N-Anonyme 1956, Vaufrey 1955, Tixier 1962) et cette désignation semble convenir. Rappelons une définition du couteau donnée par F. Sigaut (1991) « Un couteau ne sert pas à couper mais en coupant, en ce sens que l’action de couper en général n’est pas une fonction » et encore : un outil « c’est l’ensemble des finalités pour lesquelles il est mis en œuvre : pour déterminer la fonction d’un couteau, il faut dire exactement ce qui est coupé, avec quel geste, dans quelles circonstances et dans quel but ». Restent évidentes et bien localisées les marques d’usure et de détériorations des tranchants. Plus qu’un émoussé, un lustre présent dans les retouches couvre aussi parfois la face supérieure de certains racloirs du faciès atlasique (Fig. 1 no 2-3). Le bris et l’usure expliquent l’abandon sans projet de réaménagement.
22Si déterminante que soit dans l’avenir la précision tracéologique des fonctions quotidiennes de cet instrument, la motivation des recherches se trouve dans le dévoilement de l’objectif d’une action spéciale, non ordinaire. Comment s’approcher de situations ayant laissé si pu de témoins matériels, intimement liés au partage ? L’émergence d’une économie pastorale durant la néolithisation Holocène donne l’occasion de considérer, par hypothèse, le racloir, comme étant l’instrument par excellence du partage. Réservé aux actes spéciaux et sociaux, qui sont en Afrique du Nord et au Sahara en rapport avec un évènementiel majeur conduisant à une consommation communautaire, ritualisée de viande (mouton en région septentrionale et bœuf au Sahara). Certaines représentations rupestres symboliques plus suggestives que démonstratives invitent à saisir ce sens caché d’un patrimoine convivial, immatériel, que l’artiste a souhaité masquer (Hachi 1998, Roubet EB, « Safiet Bou Rhenan », à paraître).
23Sur cette trajectoire couvrant les 20 derniers millénaires, le concept de racloir s’est révélé flexible, évolutif, multifonctionnel, depuis la fin du Paléolithique moyen jusqu’à l’Actuel. Cette présentation a conduit à rappeler le rôle des traditions techniques (débitage, façonnement appliqués aux roches dures), dans l’équipement des dernières sociétés, créant une industrie lithique, pour délimiter autrement les aires culturelles des faciès néolithiques holocènes. Pour compenser aussi ce que n’apportent pas la terminologie du racloir, commode et neutre, ni les listings typologiques, non spécifiques. Vont s’ajouter des données taphonomiques et tracéologiques qui contribueront à caractériser les actions accomplies pour faire mieux comprendre la polyvalence et le polymorphisme de cet instrument. Mais on ne saurait le réduire à des fonctions domestiques.
24Des fonctions symboliques accompagnant des évènements sociaux au cours du Néolithique sont envisageables. Le racloir sur grand support lithique est probablement devenu durant l’Holocène le couteau par excellence du partage en régions septentrionale et méridionale. Prenant diverses apparences, il est parvenu à l’apogée de sa forme en contexte Ténéréen et s’est trouvé magnifié en territoire saharien. Dans toutes les cultures pastorales préhistoriques, on peut envisager à côté de l’outil domestique tranchant, ce couteau du partage. Il pourrait avoir acquis un caractère emblématique consacrant aussi le statut et l’identité d’un individu particulier. Dans les comportements traditionnels des communautés berbères, les évènements sociaux qui scandent l’année conduisent à entretenir les liens communautaires à travers une convivialité partagée. Le partage d’un festin en représente le moment fort ; l’individu qui le conduit au nom des siens s’inscrit dans le respect des structures sociales ; l’instrument de son privilège et de son pouvoir est par essence le couteau du partage.
25Pour conclure signalons, à titre d’hypothèse, le lien avec une production historique, métallique. Le Flissa*, couteau-sabre emblématique dans la vie des populations de la Kabylie maritime, pourrait représenter le terme guerrier de cette trajectoire documentaire. Sa fabrication par les Iflissen-l-Bahr* n’a pas manqué de retenir l’attention des enquêteurs des XIX et XXe siècle (Lacoste-Dujardin 1958, 1976 ; Benfoughal 1958). Le rapprochement des formes lithiques préhistoriques de celles d’instruments métalliques courts, à tranchant simple, courbe ou droit, à pointe aiguë, reste intéressant à proposer. Dans sa notice sur flissa G. Camps (1997) rappelle que l’édition du Larousse de 1930 précisait que cet instrument était muni d’une poignée ayant « la forme d’un fémur de mouton ».