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Sijilmâsa dans les sources arabes et la tradition orale

S54(a)
Anna Maria Di Tolla
p. 7416-7428

Texte intégral

1Sijilmâsa est une ancienne ville du Maroc aujourd’hui disparue, située dans le Tafilalt, palmeraie qui occupe les rives de deux oueds, Ziz et Gheris ; ces derniers prennent leurs sources dans le Haut-Atlas, traversent la région avant de s’enfoncer dans le désert. Outre ces deux cours d’eau, il y avait une importante nappe phréatique (Lightfoot & Miller 1996, p. 82). Les vestiges de Sijilmâsa sont situés au centre de la palmeraie du Tafilalt sur la rive gauche de l’oued Ziz, près de l’actuelle ville de Rissani.

2Le site a dû être occupé dès les temps protohistoriques. Les indices ayant traits au judaïsme et au christianisme dans le sud marocain, avant l’islam, permettent d’affirmer la présence juive et chrétienne sur ce territoire (Jacques-Meunié 1982, t. I, p. 188). En effet, beaucoup de tribus berbères ont d’abord adopté le judaïsme avant de se convertir ensuite au christianisme (Talbi 1982, p. 440-441).

3Selon Léon l’Africain, Alexandre le Grand aurait choisi ce site comme lieu de refuge pour les malades et les handicapés de son armée. À l’époque romaine, l’endroit pourrait avoir servi à l’installation des camps de Suetonius Paulinus ou d’Hosidius Geta au cours de leurs incursions vers l’oued Guir (La Chapelle 1934, p. 107-124). Les sources arabo-musulmanes rapportent que les terres dans les environs de la ville étaient bien cultivées et fournissent des listes détaillées des produits cultivés à Sijilmâsa : raisin, dattes, blé et toute une série d’autres produits agricoles (Ibn Hawqal ; Kitâb al-Istisbâr). Les fouilles archéologiques sur le site de Sijilmâsa ont confirmé la présence de ces cultures et d’autres dans la région, autour de la ville (Messier 1996). La diversité de produits agricoles ainsi que l’or et autres minéraux qui arrivaient régulièrement à travers les pistes caravanières sahariennes ont été à l’origine de l’extraordinaire richesse de la ville, lieu de convergence des pèlerins des régions sahariennes et subsahariennes se dirigeant vers La Mecque.

Les mouvements kharijites - ṣufrites et les Midrārides de Sijilmâsa

4La fondation musulmane de la ville est liée aux premiers établissements kharijites dans la deuxième moitié du VIIIe siècle. L’histoire des mouvements kharijites en Afrique du Nord est difficile à tracer, les sources étant relativement limitées et doivent être reçues avec prudence. Les Kharijites étaient considérés avec crainte et suspicion dans la tradition historiographique arabe : quiconque se rebellait contre « le chef légitime » (Smām) était étiqueté « kharijite », indépendamment de la doctrine qu’il avait effectivement adoptée (Clarke 2013, p. 510-525). Ce point est particulièrement important pour comprendre le développement de Sijilmâsa et de la dynastie des Midrārides*, identifiés comme ‘Ṣufri’ dans la littérature médiévale. Selon les études récentes des hérésiographes (Lewinstein 1992, p. 75-96), les différentes communautés impliquées dans les mouvements kharijites étaient très fragmentées : déterminer les positions théologiques exactes des groupes est donc problématique. En s’engageant dans le kharijisme, les Berbères échappaient non seulement à l’oppression directes des Arabes mais aussi à un modèle étatique bureaucratique centralisé qu’ils n’acceptaient pas. La grande révolte berbère de 740-742 est à situer dans ce contexte. Il est généralement admis que cette révolte en Afrique du Nord avait pour cause la fiscalité punitive et le traitement discriminatoire des gouverneurs arabes à l’égard des Berbères. En conséquence, les confédérations Ghumāra, Miknāsa et d’autres tribus berbères se rebellèrent sous la bannière de kharijisme. La plupart des historiens, des géographes et autres écrivains arabo-musulmans et andalous soulignent le ʻpaganisme passé’ et l’hétérodoxie de ces révoltes des Berbères, devenus une menace pour l’ordre social et politique (Prevost 2008, p. 54).

Les fondateurs de Sijilmâsa : les Banū Wāsūl, du campement saisonnier au refuge religieux

5Le premier auteur à mentionner la fondation de Sijilmâsa est al-Bakrī (El-Bekri ; m. 1094) dans sa Description de l’Afrique septentrionale. Selon al-Bakrī, avant la fondation musulmane de la ville, le territoire était un lieu de pâturage et un grand marché où les Berbères et les gens qui arrivaient des régions présahariennes et sahariennes se réunissaient une fois par an pour commercer.

6Al-Bakrī écrit que les premières personnes arrivées au Tafilalt sur le site de Sijilmâsa étaient des réfugiés persécutés par les califes d’Orient et qui ont demandé protection. Très actifs, ils sont rapidement devenus les directeurs spirituels et temporels des groupes locaux berbères et, en particulier, de la famille miknasienne des Banū Wāsūl. Le chef des Banū Wāsūl était un éleveur, un certain (Abū l-Qāsim) Samgū b. Wāsūl, qui périodiquement conduisait ses troupeaux autour de la future ville de Sijilmâsa. Samgū devint un homme cultivé, versé dans le droit ; il rencontra en Ifrīqiya l’un des plus grands théoriciens ṣufrites de l’époque, ‘Ikrima, le célèbre mawlā d’Ibn Abbās, qui lui a enseigné le Hadith.

7La diffusion du kharijisme eut lieu selon un plan préalablement établi par les ‘porteurs de la science’ (ḥamalat al-ʽilm). À la veille de la fondation de Tahārt* en 160/777 H. (296/909), al-Maʽfiri était responsable du Maghreb oriental et du Djebel Nefousa*, Ibn Rustam, qui vivait à Kairouan, et Samgū étaient imams de Sijilmâsa.

8La tradition rapporte que Samgū avait rassemblé autour de lui diverses tribus qui avaient embrassé le ṣufrisme. Lorsque le groupe eut atteint le nombre de quarante personnes nécessaires pour former une assemblée, il leur fit jurer serment de fidélité et convainquit sa tribu de prendre comme chef ʽĪsā Mazyad (ou Yazīd) al-Aswad, « le Noir », personnage très respecté parmi les kharijites (Ibn Khaldūn, I, p. 261). Ce choix respectait les principes soufrite, en particulier celui qui pose que « même un esclave noir pouvait devenir imam de la communauté ». Puis ils commencèrent à construire la ville.

9Le choix d’al-Aswad comme imam est particulièrement intéressant car il se situe au point de rencontre de deux cultures. Le choix du « meilleur homme, même noir », était conforme à la doctrine égalitaire kharijite. Abū al-Qāsim Samgu, bien qu’appartenant à une lignée de chefs, se serait aligné sur lui en acceptant les principes qu’il avait enseignés. Mais la procédure de désignation elle-même mérite d’être relevée parce qu’elle se réfère à une institution typiquement berbère celle du ‘conseil des quarante’.

10Cette référence est précieuse car, jusqu’au XXe siècle, on retrouve dans plusieurs contextes ethniques berbères l’institution du conseil tribal des quarante. Montagne (1989), décrit cette institution parmi les tribus du Haut-Atlas et du Sous. Hart la décrit aussi dans le Ayt Waryaghel du Rif ainsi que chez les Ayt Atta du Saghro (1976, p. 383) ; l’Almohade de Tamiyz (al-Baidak, trad. Lévi-Provençal, 1928) rapporte aussi l’existence d’un ‘conseil des quarante’.

11Le choix ‘démocratique’ de l’imam de la communauté par un conseil des chefs n’a cependant pas été suivi dans l’histoire ultérieure de Sijilmâsa. Abū l-Qāsim Samgū fut le premier parmi les Banu Wāsūl à accéder à l’imamat, mais à sa mort en 783, c’est l’un de ses fils, Al-Muntaṣir, qui lui succéda. Le principe héréditaire a donc rapidement remplacé le choix kharijite du « meilleur ».

12On peut penser que l’apparition en Espagne musulmane de traditions sur la fondation de Sijilmâsa, illustrées dans l’œuvre d’al-Bakrī, est liée à la création des royaumes berbères indépendants en Andalousie, ainsi qu’au rôle essentiel des communautés berbères dans le commerce transsaharien et l’intégration ethnique et religieuse, volontaire ou forcée, à la communauté musulmane ; le but était de donner une image positive des Berbères en leur inventant une origine arabe (Shatzmiller 1982-1983, p. 145-156) et en mettant en valeur leurs qualités. Ces éléments avaient sans doute pour fonction principale d’intégrer le Maghreb à la communauté musulmane. De toute manière, les traditions sur la fondation de cette ville ont été diffusées par des élites islamisées et arabisées. L’histoire ne coïncide pas nécessairement avec la mémoire collective (Di Tolla 2006) et dans la tradition locale, Sijilmâsa est associée à un « Roi Noir » qui est essentiellement un conquérant plutôt que l’un des fondateurs de la ville (Serra, p. 57-71).

13Développement et essor du royaume de Sijilmâsa : cf. notice M113 « Midrār/ Midrarides », EB XXXII.

Sijilmâsa et le commerce caravanier transsaharien (VIIIe-XIVe siècles)

14La zone présaharienne, entre la Méditerranée et l’Afrique occidentale, avait une grande importance économique : entre le VIIIe et le XIVe siècle, elle fut l’axe du commerce des produits de « luxe » (or et esclaves) et d’autres marchandises destinées au littoral méditerranéen.

15À la fin du Xe siècle, la ville de Sijilmâsa était une grande cité aussi importante que Kairouan (Ibn Ḥawqal, p. 61, 91, 99). Elle était devenue considérable, d’après al-Fazārī qui écrit vers la fin du VIIIe siècle (al-Fazārī, in Mas‘ūdī, II, p. 520 [1367]). Son royaume comprenait Tudgha, une grande ville très peuplée où se trouvait une mine d’argent et la ville nommée Zīz. Peut-être le royaume s’étendait-il jusqu’au Draʽa occidental et Tamdult*, ville saharienne fondée par ʽAbd Allāh, fils d’Idrīs I, qui constituait une étape des caravanes le long de l’axe qui partait de Sijilmâsa vers Āwdāghust, le pays de l’or.

16Al-Idrīsī confirme, pour le XIe et le début du XIIe siècle, les voyages directs ou par étapes effectués par des Andalous entre les ports atlantiques du sud de la péninsule ibérique et le Sūs al-Aqsā. D’al-Andalūs, on importait de l’huile d’olive en échange de blé, d’orge, de fèves, de bestiaux (al-Idrīsī, p. 83-84), de la laine, du cuir, de la cire, du miel et du cuivre (Lombard 1961, p. 71).

17Les marchands kharijites de l’Afrique du Nord développèrent les routes commerciales transsahariennes à partir du VIIIe siècle. Alors que les Midrārides contrôlaient la circulation de l’or, les marchands kharijites orientaux établirent leur monopole sur le commerce des esclaves dans le Maghreb oriental. Selon Savage (1992, p. 367), la traite des esclaves formait la base de l’expansion ibāḍite dans la seconde moitié du VIIIe siècle. Les Berbères kharijites (Zanāta*, Miknāsa*, Nafūsa*, Nafzāwa, Barqajāna, Lawāta* et autres), par leur distribution géographique, contribuèrent à l’islamisation progressive de l’Afrique subsaharienne et à la diversification et à l’amélioration des techniques commerciales (Levtzion 1968, p. 223-233).

18Le commerce transsaharien existait déjà sous les Romains. Ce commerce mobilisait des moyens énormes en hommes, en animaux pour le transport, en marchandises, en capitaux, etc. À un réseau commercial ordinaire, concernant des produits essentiels (dattes, henné, épices, indigo, coton, sucre, alun, etc.), s’est greffé, à partir du VIIIe siècle, un marché de produits rares et très recherchés (sel, cuivre, or, esclaves, etc.) (Mauny 1971). Le commerce transsaharien s’est développé en raison de l’importance de la demande en or et esclaves des princes orientaux et égyptiens et des pays méditerranéens. Il a été facilité par la diffusion de l’islam qui a favorisé les contacts avec les pays musulmans et l’accroissement de la demande de produits de luxe que l’Afrique Occidentale pouvait offrir (Lombard 1961).

19Les Berbères kharijites détinrent ainsi, du VIIIe au XIe siècle le monopole sur les trois grands faisceaux de routes transsahariennes nord-sud reliant le Maghreb à l’Afrique subsaharienne et sur les routes commerciales reliant l’Afrique du Nord à l’Orient.

20Au IXe siècle, la route de l’Égypte à Ghāna et les pays du Soudan passait par Sijilmâsa. En fait, le Sultan Ibn Tulun (863-883) avait décidé d’interdire les pistes caravanières qui partaient de l’oasis de Kharga dans le sud de l’Égypte vers le Maghreb et le Soudan à cause des pillards et des tempêtes de sable, encourageant ainsi la route qui passait par Sijilmâsa. Les marchands venaient de Kufa, Basra, Baghdad et d’autres villes de l’Orient à la recherche de l’or de l’Afrique Occidentale. Sur le chemin du retour, à partir de Sijilmâsa, la route aboutissait à Wārglā par El-Goléa. De là, on atteignait Tozeur et Kairouan en Ifrīqiya, puis l’Égypte et l’Orient.

21Al-Yaʽqūbī est le premier auteur arabe à décrire l’une des premières « routes de l’or » ; l’itinéraire tarīq lamtūnīya, avec ses points d’eau et ses étapes, aujourd’hui difficile à établir, allait de Sijilmâsa à Āwdāghust. Sur cette voie, Tāmdult, avec ses mines d’argent et de cuivre, exploitées à la fin du IXe siècle, et sans doute antérieurement, peut-être par « des Juifs, ou des populations judaïsées » (Rosenberger 1970, p. 12), représentait le dernier point habité avant la traversée du désert. De la ville d’Āwdāghust, on se dirigeait vers l’état de Ghāna, vers lequel convergeaient les routes d’Égypte et de Libye, aussi bien que du Sahara central et occidental (Thiry 1995, p. 399-431). Les caravanes y apportaient surtout du sel*, denrée à tel point vitale qu’elle était échangée au poids de l’or selon al-Bakrī (p. 174/327).

22Un itinéraire important reliait également le sud-est marocain à Ghāna, en partant de Sijilmâsa vers l’est, avec comme point intermédiaire la saline de Teghāzā. À Teghāzā, l’itinéraire se partageait en deux tronçons : l’un se dirigeait vers l’est et les villes relais de Taoudenni et Tūmbūctū et l’autre vers Walāta et les autres villes du Niger.

23Le commerce caravanier attira l’attention de l’imam rustumide de Tahārt (Lewicki 1962, p. 521), qui à travers l’alliance par mariage avec les Banū Midrār, consolida sa politique économique et le « libre-échange » avec les zones subsahariennes.

24Durant le règne d’al-Muʽtazz, les revenus du commerce furent importants et profitables. La prospérité du pays fut telle qu’en 340/951, la province de Sijilmâsa, rapportait au trésor fāṭimide de Kairouan 400 000 dinars d’impôts par an, recouvrés en trois périodes de cinq jours, soit la moitié de tout ce que la Berbérie rapportait à ce Trésor (Ibn Ḥawqal, p. 253). Ils provenaient des taxes sur les caravanes qui se rendaient au Bilād as-Sūdan, de la dîme, du kharaj, des droits sur la vente des chameaux, des bœufs et des moutons, des impôts sur toutes les marchandises expédiées de Sijilmâsa vers la province d’Ifrīqiya, à Fès, à Sous et à Aghmat ; il y avait d’autres revenus relevant de l’administration de la frappe des monnaies. De leur côté, les Umayyādes utilisaient l’or du Soudan pour acheter des esclaves réexportés vers l’Orient (Lombard 1961, p. 85).

25L’intérêt des Fatimides pour Sijilmâsa diminua considérablement après qu’ils eurent transféré leur capitale en Égypte en 972, non seulement en raison de la distance, mais aussi parce qu’ils diversifièrent leurs sources d’approvisionnement en or, qu’ils pouvaient également obtenir de la Nubie et peut-être même des régions de l’Afrique Orientale (Brett 1969).

26Les Zīrides* Sanhāja, qui succédèrent aux Fāṭimides, poursuivirent les luttes contre les Zanāta qu’ils refoulèrent sur le Maroc, atteignant Sijilmâsa et s’emparant d’une grande partie du Maroc, soumis depuis quelques années aux Umayyades (Lévi-Provençal 1999, p. 78-110). Au cours du Xe siècle, toute la bordure septentrionale du Sahara resta entre les mains des Zanāta qui contrôlaient toujours les points d’arrivée du commerce caravanier, en particulier des esclaves, à partir de la région du lac Tchad et Gao.

27Au XIe siècle, les Lamtūna* Sanhāja*, devenus les Almoravides*, établirent un empire allant du sud du Sahara jusqu’à l’Al-Andalūs. À l’origine de ces transformations géopolitiques, se trouve indéniablement le commerce saharien qui fut le moteur de la promotion politique et religieuse des Lamtūna. Ils s’emparent du ‘terminal’ sud, Āwdāghust (1054-1055) considérée comme la « Cité des cités » ; puis ils s’emparent du relais de Sijilmâsa (1056) et, enfin, de toute la voie extrême occidentale, sans cependant détruire Ghāna (Moraes Farias 1967). À l’époque almoravide, le nom de Sijilmâsa ne cessera de figurer sur les monnaies pendant toute la durée la dynastie, au moins jusqu’à la prise de Marrakech par les Almohades* en 1147. La ville continua de jouer son rôle de capitale commerciale entre l’Orient, le Maroc et le Soudan (Jacques-Meunié 1982, I, p. 243).

28L‘ère almohade est marquée par une innovation qui transformera l‘économie du Maghreb occidental : l’intervention des commerçants européens, Castillans, Génois, Pisans, Vénitiens et autres, qui ont créé des bases commerciales durables dans les ports d’Afrique du Nord. Les répercussions de ce changement socio-économique se feront sentir au XIIIe siècle au sud du Sahara. Les nouveaux réseaux commerciaux qui se mirent alors en place désavantageaient la région du sud-est marocain, et la route Sijilmâsa Teghāzā-Niger perdit sa fonction et sa position déterminante dans les échanges transsahariens.

29Ibn Baṭṭuṭa, qui avait visité le Bilād al-Sūdān et Sijilmâsa en 1352- 1353, écrit que la ville était une des plus belles villes qu’il avait visitées (IV, p. 376-377, 447). Alors que selon Léon l’Africain qui visita le Tafilalt en 1511, la ville avait été complètement abandonnée après la mort de Sultan mérinide Abū l-ʽAbbās, en 1393. Les habitants de toute la province s’étaient rebellés contre le nouveau gouverneur, tuant, et démolissant la muraille de la ville. La population s’était réfugiée dans les citadelles fortifiées (qsur) environnantes, dont beaucoup avaient été soumis par les Arabes Maʽqil.

30Sijilmâsa fut repeuplée sous les Saadiens en 1548, et le troisième sultan, Muḥammad eš-Šaykh, qui avait l’intention de restaurer l’unité de l’empire marocain, donna une organisation solide à ce territoire. De 1537 à 1548, les Arabes Maʽqil qui contrôlait la route qui reliait Sijilmâsa à Fès, pillaient les caravanes ; la route commerciale vers le Tafilalt fut abandonnée. Les Arabes Maʽqil furent ensuite défaits et la connexion fut restaurée entre Fès et les régions subsahariennes, par le Tafilālt. Marmol, qui était au Tafilalt au cours de l’année 1570, note que les Saadiens avaient repris le contrôle politique de la région du sud-est (Marmol, III, p. 23).

31Au XVIIe siècle, profitant de divisions internes qui avaient déchiré l’empire marocain, un réformateur, le marabout né à Sijilmâsa, Abū l-ʽAbbas b. ʽAbd Allāh, connu sous le nom d’Abū Mahālli, s’était rebellé et avait affirmé son pouvoir sur le Tafilalt (1611-1623). En 1660, lors de la montée de Mawlay Rašīd, la région servit de base pour l’expansion de l’actuelle dynastie Alawītes (Dastugue 1867, p. 369). L’auteur al-Ziyani, qui a vécu à Sijilmâsa, rapporte que le Sultan Mawlāy Ismaïl (1673-1727) avait eu de nombreux fils qui avaient logé dans 150 maisons de la ville (al-Ziyani, p. 54). À ce sultan a été attribué la restauration de la qgsbg de Sijilmâsa, dans la partie nord, que les habitants appelaient MedSnet el-ʽgmerg, “la ville peuplée”, en opposition à la partie sud détruite en 1393 (Dastugue 1867, p. 369).

32L’un des derniers témoignages sur Sijilmâsa date du début du XIXe siècle. En 1818, les Ayt ʽAṭṭa, puissante confédération berbère indépendante, arrivèrent aux portes de la ville et la détruisirent, parce qu’ils la considéraient comme le dernier symbole de la domination arabe au Tafilalt. Parmi les voyageurs qui ont visité la région, René Caillié, qui a traversé le Tafilalt en 1825, Gerhard Rohlfs en 1862 et le jeune voyageur français qui était au Tafilalt en 1893, ne citent pas la ville de Sijilmâsa dans leurs ouvrages.

33Pour le Maroc contemporain, Sijilmâsa, berceau de la dynastie alaouite, reste une référence et un symbole puissant, qui a été à l’origine de plusieurs dynasties maraboutiques berbères et arabes et de nombreuses zgwSygs.

La décadence et la disparition de la ville selon la tradition orale

34Un des éléments plus récurrents sur la disparition de la ville dans les contes oraux des habitants actuels de la région est l’eau. En effet, le nom Sijilmâsa est inséparable de la gestion de l’eau, en la désignant comme « lieu donnant sur l’eau » (Mezzine 1984, p. 267 ; cf. note additionnelle). Le problème de l’eau dans Tafilalt se pose à la vie rurale jusqu’à aujourd’hui. L’agriculture, une des principales activités de l’oasis, souffre de l’insuffisance ou de l’absence d’eau durant toutes les saisons. Aussi, les habitants de cette région ont développé la maîtrise de différentes techniques d’irrigation pour assurer les récoltes saisonnières : puits, barrages, systèmes des khettara et d’autres techniques pour conduire l’eau sur les terres cultivées. Cette eau est ensuite distribuée par des canaux (seguia). Au Maroc et dans le monde berbère en général, la gestion de l’eau par la communauté, qui en est responsable, fait partie d’un héritage très ancien, et a donné naissance à toute une codification dans le droit coutumier.

35Dans le Tafilalt, les institutions et l’organisation sociale ont un caractère fortement collectif, induit par la nécessité d’une forte cohésion sociale. Des règles régissent les relations entre les individus d’un groupe, habitant dans le même qsar. Le droit coutumier berbère (azerf) est encore en vigueur aujourd’hui et essaie de régler la vie du qsar, afin de gérer les conflits internes et d’organiser la vie communautaire dans ses différents aspects agricole, politique, social et juridique.

36Léon l’Africain, au XVIe siècle, écrit que sur le « Territoire de Segelmesse, les gens, déchirés par la discorde et les conflits, avaient endommagé les canaux d’irrigation ». En 1830, les Ayt ‘Aṭṭa du Tafilalt, dans l’expédition de Bouda contre Timmi et dans la prise d’Adrar au Touat, avaient utilisé, comme stratégie contre les assiégés, la fermeture des canaux d’irrigation et le débordement de l’eau d’un fossé à l’autre, afin que l’eau n’arrive pas aux assiégés. Une tradition évoque également la disparition, depuis 1278, de la puissante source de Timedrine, située à quelques kilomètres de l’ancienne Sijilmâsa, sous le règne du sultan d’Abū Yūsūf Yaʽqūb (1269-1286). En 1274, la ville avait été conquise par ce sultan, après un long siège, il fit probablement fermer la source de Timedrine qui alimentait les défenseurs de Sijilmâsa pour prendre plus facilement la ville.

37La politique de l’eau n’a pas été utilisée seulement par les tribus sahariennes en période de conflit : les mêmes stratégies ont été utilisées par les Français pendant le protectorat français (1912-1956) (cf. Georges-Gaulis 1919, p. 188). Cette donnée reste très présente dans la mémoire des habitants actuels des environs de l’ancienne Sijilmâsa, qui en ont gardé le souvenir dans leur tradition orale. Un conte oral rapporte que la ville était riche et était alimentée par une source appelée ‘Ayn Amdrin. Selon le gens du lieu, le sultan local était Lkḥal, « le Noir » – sans doute une réminiscence de ʽĪsā Mazyad al-Aswad –, un mauvais homme qui serait allé à la source pour la fermer en utilisant de la laine pour empêcher l’écoulement de l’eau.

38La cause première de la disparition de la ville pourrait bien être l’eau et la nature des régimes des deux oueds, le Zīz et le Gheris. Les deux rivières ont un débit très irrégulier, non seulement le long de leur parcours, mais aussi selon les saisons et les années. Elles connaissent des inondations très intenses, à l’occasion desquelles du limon se dépose, et rend le sol fertile lorsque les eaux se retirent ; la vie agricole dans les oasis en dépend largement. Les inondations sont donc utiles et nécessaires, mais elles peuvent aussi déclencher des inondations dévastatrices, les crues de deux rivières étant violentes, brèves et irrégulières.

39Selon des études géomorphologiques, le niveau des terres sur lesquelles a été construite Sijilmâsa dominait de plusieurs mètres la plaine environnante ; puis, ce niveau aurait cessé de former un abri naturel face aux inondations ; l’élévation du sol environnant se serait produite à la suite des inondations cycliques et du dépôt de limon par les eaux de crue. La raréfaction de l’eau au Tafilalt semble remonter au XIVe siècle, lorsqu’on a construit le système des khettara, associé à la construction de qsur et au repeuplement ultérieur de la ville de Sijilmâsa (Lightfoot & Miller 1969, p. 261-273 ; Margat 1959, p. 255-257 ; Jacques-Meunié 1982, I, p. 284). Dans les récits de voyage des auteurs arabo-musulmans, jusqu’au XIVe siècle, le système des khettara n’est pas mentionné dans la région.

40La présence de vieux canaux souterrains confirme l’exploitation agricole de la région du Tafilalt, dévastée ultérieurement par les sécheresses et les inondations. Au Maroc, au XVIe et XVIIe siècles, une série de sécheresses et famines sont bien documentées ; elle a profondément affecté les conditions économiques, les tendances démographiques du pays et un nouveau dépeuplement de la ville de Sijilmâsa. En particulier, la famine des années 1661-1662 a frappé les villes et les zones rurales du Maroc, provoquant une grave crise démographique (Rosenberger 1970, p. 68). Durant cette crise, du mois de mai à l’automne de 1662, dans la région, les prix des céréales (blé, orge, millet), des dattes, de l’huile et du beurre ont doublé et déclenchèrent des conflits et des affrontements entre riches et pauvres, entre la population et les gouverneurs, entraînant violences et vols. Beaucoup d’abus sont documentés, comme, par exemple, l’annulation des contrats et des actes notariés. Un qgdS de Sijilmâsa a été révoqué en raison de nombreuses irrégularités qu’il avait commises pendant les années 16611662. Années difficiles qui ont également été accompagnées par des tremblements de terre désastreux.

Conclusions

41En raison des grandes lacunes dont souffre l’historiographie du Maghreb des premiers siècles de la période musulmane, il est difficile de reconstituer précisément l’histoire de la fondation de Sijilmâsa. En revanche, les sources arabo-musulmanes nous renseignent assez bien sur sa prospérité, sa puissance commerciale, son emplacement le long des routes commerciales reliant le monde islamique, l’Orient et l’Occident musulman.

42La ville de Sijilmâsa, dans l’immense oasis du Tafilalt, a conservé pendant plusieurs siècles une position prééminente comme un entrepôt du commerce transsaharien entre Tombouctou et le Maghreb occidental. Les raisons historiques qui expliquent sa disparition sont principalement les luttes et les rivalités des forces sociopolitiques, le déclin du rôle commercial de la ville et les conditions économiques de la région. Selon les travaux archéologiques mais aussi dans la tradition orale et les contes, la naissance, le développement et la disparition de Sijilmâsa sont clairement liés aux ressources en eau de la région et à leur gestion. L’abandon de la ville, entraînant la dispersion de la population dans les qsur environnants, a été causé au XIVe siècle par l’épuisement progressif et inexorable des ressources en eau. À la fin du XIXe siècle. Sijilmâsa était tombée dans l’oubli, mais la ville demeure aujourd’hui une icône de l’espace sacré du Maroc contemporain.

43Voir aussi notice M113 « Midrār/Midrarides », EB XXXII, 2010.

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Bibliographie

Sources arabo-musulmanes médiévales

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Pour citer cet article

Référence papier

Anna Maria Di Tolla, « Sijilmâsa dans les sources arabes et la tradition orale »Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7416-7428.

Référence électronique

Anna Maria Di Tolla, « Sijilmâsa dans les sources arabes et la tradition orale »Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4500 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u2i

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