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AccueilVolumes43Sophonisbe, épouse de Syphax*

Sophonisbe, épouse de Syphax*

S76
Jean-Pierre Laporte
p. 7537-7542

Texte intégral

1Comme l’a fait remarquer St. Gsell (HAAN, t. 3, p. 240), « il est difficile, et il n’importe peut-être guère, de faire exactement la part de la vérité et la part de la légende dans ce célèbre récit de Tite Live, quoi qu’en pensent ceux qui s’appliquent à débarrasser l’histoire ancienne de tout épisode dramatique ou pittoresque ». Sans arriver à cette extrémité, on peut cependant tenter d’approcher au plus près de la réalité. Gsell avait d’ailleurs commencé à préciser lui-même plusieurs points. L’aventure de Sophonisbe est évoquée essentiellement par six historiens antiques : Polybe, Tite Live, Diodore de Sicile, Appien, Dion Cassius, et Zonaras.

2Le plus important était Polybe, né un peu avant 200 avant notre ère, chef de la cavalerie grecque, emmené comme otage à Rome, placé dans la famille des Scipions. Il suivit Publius Scipion en Afrique lors de la troisième guerre punique, et l’accompagna même pour rencontrer Massinissa à Cirta* à l’été 150. Ses notes, en général concises et précises, auraient été un témoignage précieux. Malheureusement son texte est en partie mutilé. Les passages concernant les mariages de Sophonisbe avec Syphax (puis Massinissa) ont été perdus. Seul celui qui concerne l’attitude de Sophonisbe après la bataille d’Abba a été conservé. Polybe ne cite d’ailleurs pas son nom, mais désigne la reine comme « fille d’Hasdrubal et épouse de Syphax », ce qui montre qu’il lui attribuait moins d’importance que les historiens postérieurs.

3Le texte le plus complet est celui de Tite Live qui écrivit ses Histoires aux alentours du début de l’ère chrétienne. Rhéteur accompli, soucieux de bien préciser ce qu’il croyait comprendre, il n’hésitait pas à mettre dans la bouche des protagonistes des discours dont l’authenticité est évidemment problématique. On ne peut lui faire confiance qu’avec prudence.

4Selon Diodore de Sicile, XXVII 7, historien et chroniqueur du 1er siècle avant J.-C., Sophonisbe était instruite et avait reçu une excellente éducation. Mais le texte comporte des lacunes.

5Moins souvent cité que Tite Live, sans doute parce que moins littéraire et romanesque, Appien, qui écrivit une Histoire romaine vers le milieu du IIe siècle après J.-C., évoqua lui aussi le cas de Sophonisbe (c. 7, 27-28), en 7538 / Sophonisbe notant mieux que les autres que chacun des protagonistes avait ses propres intérêts et ses propres arrière-pensées.

6Dion Cassius, né v. 150 à Nicée (en Bithynie), et mort après 235, très haut fonctionnaire romain et historien de langue grecque, proche des empereurs, notamment Septime Sévère, auteur d’une Histoire romaine, de sa fondation à Alexandre Sévère en 229, en 80 livres qui ne sont conservés qu’en partie, les parties perdues n’étant connues que par divers abréviateurs, notamment Zonaras.

7Zonaras, né vers 1074, mort après 1159, haut fonctionnaire et historien (ou plutôt abréviateur) byzantin du XIIe siècle, est donc postérieur de plus de 14 siècles aux événements. En ce qui concerne la seconde guerre punique, il s’est fortement inspiré de Dion Cassius, au point que l’on a pu compléter les lacunes du texte de ce dernier en le mettant en parallèle avec celui de Zonaras (formule adoptée par l’édition/traduction anglaise de Forster).

8Les témoignages sur Sophonisbe sont donc disparates et de valeur très inégale. Il faut au risque de se tromper, choisir parfois devant des contradictions, ailleurs accepter ou refuser des assertions qui sont loin d’être assurées. Heureusement, St. Gsell a déjà fait l’essentiel du travail, avec sa qualité de documentation, de réflexion et de jugement. Quant aux développements littéraires modernes, comme la Sophonisbe de Corneille, il ne faut y voir que des broderies imaginatives, que l’on a plaisir à lire, mais dont la vérité historique n’est en rien garantie.

9Le nom francisé en Sophonisbe, en grec Sophônibas, en latin Sophoni(s)-ba ou Suphunibal, était en punique Spnbl, que l’on peut vocaliser en Sophonbaal ou en SafanBaal, « celle que Baal a protégée ». C’était un anthroponyme féminin fréquent dans le monde punique. On connaît par exemple, une Sophonisbaal, fille du rab Abdmelqart et épouse du rab Adonibaal, inhumée dans le voisinage de Sainte-Monique à Carthage vers le IIIe s. (CIS 1, 5979) et une homonyme fille d’Hasdrubal, épouse d’Hannon, suffète et grand-prêtre, elle-même prêtresse, inhumée dans la nécropole de Sainte-Monique à Carthage au IIIe siècle (CIS 1, 5950 = KAI 93).

10Sophonisbe était, dit-on, très belle, fort instruite, excellente musicienne, d’un charme et d’un esprit auquel les yeux ni les oreilles d’aucun homme, si rebelle fût-il à l’amour, n’aurait pu résister (Dion Cassius, fragm. 56, 54 ; Zonaras, IX, 11, p. 436 b, Diodore, XXVII, 7). Comme l’a noté St. Gsell (HAAN, t. 3, 1921, p. 197, n. 3), tout cela est très vraisemblable dans la mesure où, fille d’un important notable carthaginois, elle représentait un atout de choix pour Carthage si elle savait attacher à sa cause le mari auquel elle fut donnée. C’est même le contraire qui eût été invraisemblable compte tenu du rôle qu’elle devait jouer.

11Il faut tout d’abord éliminer l’idée d’une première promesse (et surtout d’un premier mariage) de Sophonisbe à Massinissa, comme l’a bien souligné St. Gsell (HAAN, t. 3, 1921, 182, n. 6, p. 187, n. 2, p. 190, 197, n. 5).

12Il s’agit d’une simple invention romanesque. Aux arguments présentés par le savant historien, on peut ajouter que le futur roi était encore bien loin dans l’ordre successoral (agnatique) de la famille royale massyle* (son avenir était alors très incertain, et il ne devait accéder au pouvoir qu’après plusieurs conflits et assassinats). On ne voit pas quel aurait été l’intérêt politique de Carthage et d’Hasdrubal dans cette affaire. La défection de Massinissa au profit du camp romain n’eut pas pour cause le mariage de Sophonisbe avec Syphax, mais une réflexion sur la situation nouvelle créée par la défaite d’Hasdrubal en Espagne.

13Il faut donc en rester à la version de Tite Live (XXIX, 23, 4) qui indique que Sophonisbe était depuis peu nubile lors de son union avec Syphax, et qui laisse entendre qu’elle vit Massinissa pour la première fois à Cirta en 203 (Tite Live, XXX, 12, 11). Cette version permet d’aborder les questions d’une manière plus simple et logique.

14Après la défaite carthaginoise à Ilipa (206 avant J.-C.), Hasdrubal et Scipion étaient venus, chacun de son côté, rencontrer Syphax à Siga*. Ce dernier avait tenté en vain de les réconcilier, et leur avait donné de bonnes paroles sans vouloir s’engager lui-même d’un côté ou de l’autre.

15Quelque temps plus tard, une ambassade carthaginoise venue à nouveau gagner son appui contre Rome parvint à le convaincre. Le fait que Sophonisbe ait été belle, éduquée et intelligente dut peser fort peu dans l’affaire. Son mariage avec Syphax était un acte politique, sans doute un élément du traité, qui ouvrait un nouvel épisode dans la véritable guerre mondiale à l’échelle de la Méditerranée occidentale. Toutes les parties, à l’exception peut-être de la principale intéressée, qui n’eut sans doute guère son mot à dire, avaient intérêt à cette alliance.

16Pour Carthage, il s’agissait de s’assurer, un allié puissant dans sa lutte contre Rome, dans la mesure où Syphax venait de conquérir l’essentiel du royaume massyle (il était maître, grosso modo, de tout le Nord de l’Algérie actuelle).

17Pour Hasdrubal, père de Sophonisbe, ce mariage était un moyen d’accroître son autorité morale à Carthage (Gsell, HAAN, t. 2, 1921, p. 268), en face notamment, de la famille des Barcides. Certes, il avait reçu le commandement des armées puniques d’Espagne lorsqu’Hannibal était parti pour l’Italie, et n’aurait sans doute pas pu l’obtenir sans son accord, mais il avait eu quelques démêlés avec ses collègues dans la péninsule Ibérique (Polybe, IX, 11,2 ; X, 6,5 ; 7,3 ; 37,2 ; XI, 2,2. Tite Live XXVI, 41,20, cf. Gsell, HAAN, t. 2, 1921, p. 267) ; il était sans doute soucieux de conforter son influence à Carthage en apportant un traité avec Syphax.

18Dans les sources, on n’entend plus parler de Sophonisbe pendant deux à trois ans. Elle réapparaît dans le texte de Polybe (et lui seul) au printemps 203. Après les incendies des camps de d’Hasdrubal et de Syphax à Utique, ce dernier voulut abandonner le terrain et se retirer dans ses États. Arrivé à Abba (localisation inconnue), il reprit courage en raison de l’arrivée de renforts celtibères et carthaginois, mais aussi sur les instances de son épouse, dont Polybe ne cite pas le nom : « Il y avait aussi cette jeune femme dont j’ai parlé plus haut [dans un passage perdu], la fille d’Hasdrubal, que le roi avait épousée et qui priait instamment son mari de rester et de ne pas abandonner les Carthaginois dans une telle situation » (Polybe, XIV, 2, 7, 6. Cf. Gsell, HAAN, t. 2, 1921, p. 369, n. 4). Tite Live (XXXX, 13, 43) rapporte lui aussi l’ascendant de Sophonisbe sur son mari.

19Mal lui en prit. En juin 203, l’armée d’Hasdrubal et de Syphax fut battue à la bataille des Grandes Plaines par l’armée romaine assistée par Massinissa. Laelius et Massinissa furent envoyés à la poursuite de Syphax qui fut fait prisonnier peu après.

20Selon Tacite, Massinissa obtint de Laelius l’autorisation de se rendre en toute hâte à Cirta* (Constantine) avec la cavalerie, afin de profiter du désarroi des ennemis pour occuper la ville ; Laelius et l’infanterie le suivraient à leur rythme (Gsell, HAAN, t. 3, 1921, p. 238). Massinissa arriva le premier à Cirta.

21On entre alors dans des récits romanesques en gros vraisemblables sans qu’il soit nécessaire d’en accepter les détails, parfois contradictoires entre les auteurs, et d’une précision de toute manière suspecte, car on ne voit pas d’où ces auteurs auraient pu les tirer, s’agissant par exemple des états d’âme des intéressés.

22Trouvant tout d’abord Cirta décidée à résister, Massinissa se fit enfin ouvrir les portes de la ville en montrant Syphax prisonnier (Gsell, HAAN, 3, 1921, p. 328, persifle quelque peu en notant, à juste titre, que le roi massyle se serait épargné tout délai en l’exhibant dès son arrivée). Massinissa se serait rendu alors au palais royal. Sophonisbe se serait jetée à ses pieds en le suppliant de ne pas la laisser tomber au pouvoir d’un Romain. (Tite Live, XXX, 12, 6-10, Gsell, HAAN, t. 3, 1921, p. 238). Le vainqueur serait tombé aussitôt amoureux et n’aurait pas trouvé de meilleur moyen de satisfaire la demande de la jeune femme qu’en l’épousant le jour même : ainsi, elle cesserait d’être une captive dont le sort dépendait de Rome. Sophonisbe, belle et instruite, avait une vingtaine d’années. Pour sa part Massinissa avait 35 ans (il était né vers 238, cf. Gsell, HAAN, t. 3, p. 182, n. 3, p. 363), et le fait qu’il ait voulu s’approprier la reine capturée n’a rien d’invraisemblable. S’emparer des épouses des vaincus est un classique de toutes les guerres, sans qu’il soit en général question de mariage. Il est vrai qu’outre ses charmes personnels, Sophonisbe pouvait être le gage d’une éventuelle alliance massyle avec Carthage, qui à cette date n’était pas encore vaincue ; de son côté Massinissa, qui défendait ses propres intérêts, pouvait toujours hésiter entre les deux alliances.

23La cérémonie nuptiale aurait été déjà célébrée quand Laelius entra dans Cirta. Il n’aurait pas dissimulé son mécontentement ; il aurait même pensé à faire saisir Sophonisbe et à l’envoyer à Scipion avec Syphax et les autres prisonniers. Ses raisons, que Tite Live évoque, en les noyant dans des discours manifestement inventés, étaient tout à fait vraisemblables. C’était d’abord une question de droit de la guerre antique. Sophonisbe faisait partie du butin de Rome dans une guerre dans laquelle Massinissa n’était qu’un allié. Son sort dépendait donc de Rome, en la personne du général en chef, Scipion. Enfin Sophonisbe aurait été en mesure de détourner son nouvel époux de l’alliance romaine au profit de Carthage, qui était encore dangereuse.

24Zonaras (9, 13) renforce cette idée en faisant dire par Massinissa à Sophonisbe : « J’ai pris Syphax qui vous avait volée [allusion sans doute aux prétendues fiançailles initiales avec Massinissa]. Mais n’ayez pas peur, vous ne deviendrez pas captive, car vous m’avez comme allié ». Le mariage aurait été célébré sur le champ.

25Fléchi par les prières de Massinissa, Laelius aurait laissé à son supérieur le soin de décider quel serait celui des deux rois dont elle partagerait la fortune. Tous seraient partis pour Cirta pour rejoindre Scipion. Celui-ci aurait été ému à la vue de Syphax dont il avait été l’hôte et il l’aurait traité avec humanité (ce qui est tout à fait vraisemblable dans la mesure où, par la suite, Syphax fut simplement exilé en vue de Rome, à Tivoli, et où, encore plus tard, ses obsèques furent célébrées aux frais du peuple romain).

26Syphax aurait excusé sa conduite, c’est-à-dire la guerre menée contre Rome du côté punique, en alléguant que son épouse carthaginoise lui avait enlevé la raison ; il aurait ajouté qu’une consolation lui restait ; c’était de savoir que son plus grand ennemi (Massinissa) avait recueilli cette femme fatale, qui le perdrait (Tite Live, XXX, 13. Voir aussi Diodore, XXVII, 6 et 7 ; Appien, Lib., 27-28 ; Dion, fragm. 56, 76, et Zonaras, IX, 13, p. 440, a. Gsell, HAAN, t. 3, 239.

27Quand Massinissa, accompagnant Laelius, arriva auprès de Scipion, celui-ci l’aurait comblé de louanges en public, mais ensuite, dans un entretien secret, lui aurait vivement reproché ce mariage précipité avec la fille d’ennemis de Rome, et la faute qu’il avait commise en distrayant Sophonisbe d’un butin qui était la propriété du peuple romain.

28Plus sobre, le récit d’Appien diffère quelque peu de celui de Tite Live. Après la prise de Cirta, Massinissa serait revenu auprès de Scipion qui lui aurait ordonné de joindre Sophonisbe au butin à partager. Massinissa aurait vu Sophonisbe et lui aurait donné le choix entre boire le poison ou devenir de son plein gré esclave de Rome (et peut-être figurer au triomphe de Scipion). Sophonisbe aurait préféré la mort au déshonneur. Massinissa lui-même lui aurait fait porter la coupe de poison, que Sophonisbe aurait bue sans manifester aucun effroi (Tite Live, XXX, 14-15). Si non e vero, e bello.

29Le lendemain, Scipion réunit ses troupes et fit devant elles l’éloge de Massinissa, auquel il donna pour la première fois le titre de roi (Tite Live, XXX, 15, 11-14, cf. HAAN, t. 3, 1921, p. 240). Tout était rentré dans l’ordre, l’ordre romain s’entend.

Sources

30Appien, Histoire romaine, éd. et trad. P. Goukowski, Paris, Belles-Lettres, 2001, c. V, l. 27-28.

31Dion Cassius, Roman History, éd. et trad. H.B. Foster, Harvard University Press, t. II, 1961 (avec en parallèle le texte correspondant de Zonaras).

32Diodore de Sicile, Histoires, texte et traduction R. Walton, Harvard University Press, Cambridge-London, 1957, XXVII 7.

33Polybe, Histoire, trad. D. Roussel, Gallimard, Paris, 2003, 1504 p. tite live, Histoires, XXIX, 23,4; XXX 12,10-15,10.

34Zonaras, Epitomé des Histoires, IX, II, éd. et trad. Forster en parallèle avec Dion Cassius, Roman History.

35N.B. : Des traductions françaises des principaux textes ont été réunies de manière pratique par C. Moatti, M. Humm et Ph. Torrens, dans un volume intitule Les Guerres puniques, Gallimard, 2008.

Imprimés

36La bibliographie relative à Sophonisbe, Syphax et Massinissa est immense. Nous ne citerons ici que ce qui nous paraît essentiel du point de vue historique :

37Benz F.L, Personal Names in the Phoenician and Punic Inscriptions, Studia Pohl 8, Rome 1972, p. 177-178, 401-402.

38Gsell St., Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, t. I, 1921 : Les conditions du développement historique ; t. II, 1921 : L’État carthaginois, et t. III, 1921 : Histoire militaire de Carthage.

39Jongeling K., Names in the Neo-punic Incriptions, Groningue, 1983, p. 246.

40Lipinski E., Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, Turnhout (Brepols), 1992.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Pierre Laporte, « Sophonisbe, épouse de Syphax* »Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7537-7542.

Référence électronique

Jean-Pierre Laporte, « Sophonisbe, épouse de Syphax* »Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4763 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u3e

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Jean-Pierre Laporte

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