1Les sources mentionnant le plus sûrement un roi Sosus de Maurétanie sont de deux sortes. Il y a d’abord des monnaies maurétaniennes bilingues à l’effigie d’un roi Bocchus, portant à l’avers, en latin, le nom de ce souverain avec son titre, REX BOCCHUS, suivi de la mention SOSI F., et au revers, en écriture néo-punique le nom de ce même Bocchus accompagné du titre royal : BQŠ HMMLKT (Müller, III, n° 15-17 ; Mazard, n° 118121 ; RPC, I, n° 873-876 ; MAA, n° 60-63).
2On a longtemps compliqué inutilement l’interprétation de ces monnaies, s’empêchant ainsi de voir qu’elles indiquaient tout simplement l’existence d’un roi Sosus de Maurétanie. En effet, dérouté par la consonance apparemment latine du nom, L. Müller (III, p. 101-102), suivi par J. Mazard (p. 67), y avait vu celui d’un magistrat romain, Sosius, en charge de la Maurétanie après la mort de Bocchus II en 33 av. J.-C. Ce magistrat dont, curieusement, le nom n’apparaîtrait pas directement sur la monnaie, n’y aurait été indiqué que par sa filiation sous la forme SOSI F. L. Müller suggérait d’y voir un membre de la gens Sosia dont un des membres fut légat d’Antoine en 38 av. J.-C. Dans cette perspective, l’autre nom, celui de Bocchus, aurait fait allusion, toujours selon L. Müller, à un magistrat maurétanien co-dirigeant avec Sosius l’ex-royaume, ou aurait indiqué, selon J. Mazard, que cette entité conservait l’intégralité territoriale du temps de Bocchus II. Soulignant les difficultés évidentes de telles interprétations des légendes monétaires, J. G. Février (1961), M. Euzennat (1966) et G. Camps (1972) ont préféré considérer que les monnaies dataient bien du vivant d’un souverain, ce qui avait l’avantage d’interpréter la légende BQŠ HMMLKT selon les codes monétaires habituels d’une titulature royale numido-maurétanienne. Et ce souverain ne pouvait être que Bocchus II (et non Bocchus Ier), comme le montrent l’utilisation du latin dans les légendes monétaires, ainsi que les rapprochements iconographiques avec des monnaies maurétaniennes immédiatement postérieures émises au nom d’Octave (RPC, n° 877-879 ; MAA, n° 64-66). Les études numismatiques ultérieures ont d’ailleurs repris, sur leurs propres critères, cette attribution à Bocchus II de son vivant (Amandry 1989 et RPC, p. 210 ; Manfredi 1995, p. 105-106 et 199-200 ; Alexandropoulos 2007, p. 208-210). Or par ailleurs, M. Euzennat et G. Camps avaient effectué un rapprochement entre ce Sosus des monnaies et une deuxième source : des balles de fronde en plomb, retrouvées à Volubilis et dans des niveaux du Ier siècle av. J.-C. à Thamusida, portant la mention REX SOS. (Marion 1960). Il y avait donc bien eu un roi Sosus et ce dernier était le père de Bocchus II comme l’indiquaient les monnaies. Son règne pourrait s’être situé selon G. Camps (EB, s.v. « Bocchus », p. 1545) entre 80 (?) et 49 av. J.-C., et ce Sosus aurait ainsi pu succéder à Bocchus Ier (118 ?-80 ? av. J.-C.). A sa mort, son royaume aurait été partagé entre ses deux fils, Bogud (Maurétanie occidentale) et Bocchus II (Maurétanie orientale). L’âge des balles de plomb de Volubilis et le rapprochement entre ces documents et les monnaies de Bocchus permettent de penser que ces projectiles appartenaient à la garnison royale de Sosus qui, au cours du Ier siècle, stationnait à Volubilis. Les sources archéologiques et épigraphiques attestent en effet de l’importance de cette ville bien avant Juba II.
3Deux autres sources ont été reliées au même Sosus, mais leur interprétation en ce sens ne fait pas l’unanimité, car il faut admettre pour cela que le nom de ce roi y apparaîtrait sous une autre forme. Il s’agit d’abord d’un texte de Cicéron (In Vatinium, 5,12) où l’orateur, évoquant un voyage effectué par Vatinius en Afrique en 62, donc durant le règne de Sosus, mentionne sur l’itinéraire un royaume de Mastanesosus voisin occidental de celui du Numide Hiempsal (88-60 ? av. J.-C.) :
Fuerisne… in regno Hiempsalis, fuerisne in regno Mastanesosi, uenerisne ad fretum per Mauretaniam ?
« N’as-tu pas été dans le royaume de Hiempsal ? N’as-tu pas été dans le royaume de Mastanesosus ? N’es-tu pas arrivé au Détroit par la Maurétanie ? »
4La question est de savoir de quel souverain nous parle Cicéron en citant Mastanesosus. Pour M. Euzennat (1966), il confond tout simplement deux rois, en accolant au nom de Sosus celui d’un Massinissa, dont le De viris illustribus (LXXVII, Pompée) nous dit qu’il récupéra en 82 la Numidie après que Pompée l’eut arrachée au roi marianiste Hiarbas, et dont Appien (Guerres civiles, IV, 54) indique (s’il s’agit toujours du même roi, nommé Μασανάσσης par cet auteur) qu’il fut l’allié de Juba Ier contre César.
5Rejetant cette hypothèse d’une confusion de Cicéron, G. Camps (1972) proposait de voir dans le nom « Mastanesosus » une version plus développée chez l’orateur du nom de Sosus. Cicéron nous indiquerait en fait le nom complet du roi, qui aurait été Mastanesosen. Nous retrouverions dans ce nom le qualificatif berbère mastan (ou amastan) qui signifie « Protecteur/défenseur », et qui entre dans la composition d’autres noms, comme par exemple celui de Mastanabal*, fils de Massinissa, dont l’orthographe punique était MSTNB’. Sosus aurait ainsi pu recevoir le qualificatif, peut-être royal à l’époque, d’Amastan, « Protecteur ». Toutefois, dans une étude sur les rois de Massylie occidentale, W. Huss (1989) rejette cette hypothèse arguant du fait que Cicéron énumère successivement d’est en ouest le royaume de Hiempsal*, puis celui de Mastanesosus et en troisième lieu la Maurétanie, excluant de ce fait Mastanesosus de l’espace maurétanien. Et W. Huss en fait un argument en faveur de l’existence d’un royaume numide de Massylie occidentale dont Mastanesosus aurait été l’un des souverains.
6Un autre point, lié au précédent, et donc tout aussi débattu, est celui du rapprochement entre Sosus et une série monétaire portant à l’avers une effigie royale barbue accompagnée du titre royal en écriture néopunique (MMLKT), et au revers le nom royal MŠTNṢN, également en écriture néo-punique, flanqué d’un épi et d’une grappe, le tout dans une couronne (Müller, III, n° 60-61 ; Mazard, n° 99-100 ; MAA, n° 41).
Fig. 1.
Monnaie attribuée à Sosus. Vente Classical Numismatic Group, n° 91, lot n° 411.
Photo CNGcoins.
7À l’appui de son identification Sosus/Mastanesosus, G. Camps (1972) voyait dans le nom MŠTNṢN inscrit sur ces monnaies celui de Mastanesosus, sous sa forme punique Mastanesosen, les limites du champ épigraphique du revers obligeant à l’abréger en MŠTNṢN. Il soulignait aussi que l’iconographie de ces monnaies, soit les thèmes végétaux du blé et de la vigne, les rapprochait des émissions de Tamuda, Camarata et Timici (Müller, III, n° 242, 214 et 215 ; Mazard, n° 581, 572 et 577 ; MAA, n° 47, 53 et 55), suggérant donc un atelier d’origine situé en Maurétanie.
8Dans la mesure où les principales émissions de Bocchus Ier viennent sûrement de l’atelier de Siga*, comme l’indique la légende de leur revers, on peut penser dans cette perspective qu’il en serait de même pour celles de Sosus/Mastanesosus (Alexandropoulos 2013).
9De telles analyses n’emportent pas l’adhésion générale. En effet, peu convaincu par les démonstrations de G. Camps, W. Huss (1989) qui ne retenait pas l’identification Sosus/Mastanesosus, réfute aussi l’attribution des monnaies à Sosus. Pour lui, il est difficile d’admettre qu’une forme aussi différente du nom royal sur les émissions monétaires puisse désigner le même roi, et cela malgré les explications qu’en proposait G. Camps. Il pense que les monnaies portent en fait le nom d’un souverain du royaume de Massylie occidentale, l’un ou l’autre de deux MŠTNṢN dont il situe le règne entre celui de Masteabar, successeur de Gauda en Massylie occidentale, et celui du Massanassès d’Appien (mort en 46 av. J.-C.). Et c’est peut-être le second de ces deux MŠTNṢN que Cicéron aurait cité sous le nom de Mastanesosus. La ressemblance iconographique des monnaies en question avec des thèmes monétaires maurétaniens s’expliquerait par un emprunt de proximité dont l’Antiquité offre maints exemples. Il resterait à expliquer, dans cette perspective pourquoi nous avons des émissions monétaires de Bocchus Ier, de Bocchus II, et pas du souverain intermédiaire, Sosus.
10G. Camps (1984), attribuait aussi à son Mastanesosus deux monnaies portant à l’avers une effigie royale et au revers celle d’une divinité féminine voilée et diadémée (Müller, III, n° 59 et 62 ; Mazard, n° 101-102, MAA, n° 39-40). La lecture des légendes néo-puniques de ces monnaies reste en fait très incertaine, expliquant les attributions diverses qu’elles ont suggérées : au Massinissa contemporain de Juba Ier (Müller, III, p. 48-53, qui les rapprochait de l’émission évoquée plus haut) ; à Arabion (Mazard, p. 55-56) ; à un MŠTNṢN II, successeur du MŠTNṢN (donc Ier) qui aurait fait frapper la première série, pour W. Huss (1989). L’état actuel de notre documentation tant textuelle que numismatique, l’incertitude de la lecture des légendes monétaires doivent inviter ici à une grande prudence.
11Nous ne savons donc quasiment rien sur le roi Sosus, si ce n’est qu’il a pu succéder à Bocchus l’Ancien dont il devait être l’un des fils. Ce lien de parenté est suggéré par l’identité du territoire sur lequel régnèrent successivement ces deux rois et sur le nom de Bocchus donné à l’un des fils de Sosus. Si son règne se termine soit en 49 av. J.-C., soit peu auparavant, car on sait qu’à cette date Bogud et Bocchus règnent déjà parallèlement en Maurétanie, on ignore quand il a commencé. On peut penser, à la suite de G. Camps (1972), que Bocchus Ier étant encore en vie en 82 (puisque le prince qui combat à cette date contre Hiarbas* est appelé simplement Bogud, fils du roi Bocchus), Sosus a pu débuter son règne vers 80.
12Le dossier Sosus reste en fin de compte très complexe, à l’image de l’ensemble de l’histoire numido-maurétanienne dans laquelle il s’inscrit. Si certaines sources (monnaies de Bocchus II et balles de fronde) nous font effectivement connaître un roi Sosus père de Bocchus II, les difficultés s’accumulent dès que l’on cherche donner de l’épaisseur au dossier en tentant d’harmoniser les rares données de textes littéraires allusifs et largement étrangers aux réalités qu’ils évoquent, entre eux d’abord, et ensuite avec les sources numismatiques qui restent elles-aussi énigmatiques sur bien des points.
13Le nom « Sosus » n’est donc pas latin, comme on l’a parfois cru, mais africain. J.-G. Février (1961) a rapproché cette transcription latine du nom libyque ZWSN assez fréquemment attesté par les inscriptions. Des bilingues révèlent en effet que le Z libyque est transcrit en latin par S (cf. le libyque ZKTT correspondant au latin Sactut), et la vocalisation en O de la première syllabe est très acceptable. Il reste que la désinence SN aurait dû donner une terminaison en A (cf. MSNSN correspondant à Massinissa, et GLSN à Gulussa). Mais il existe aussi un nom propre punique SS’ (C.I.S. 3000) qui paraît bien l’équivalent de ZWSN, et dont la transcription latine est SOSUS ou SOSO. Il est connu par deux inscriptions, l’une de Sétif (C.I.L. 8488), l’autre de Banasa (Thouvenot 1947, p. 77, n° 28). Par ailleurs, parmi les noms de personnes Ch. de Foucauld cite, chez les Touaregs, les noms de Sôsi (homme) et Sassa (femme) qui semblent bien correspondre à la même racine (Foucauld 1940, p. 339). Sosus peut donc être la transcription latine d’un nom libyque qui devait se prononcer Zosen ou Sosen (ZWSN, ZWZN en libyque, et SS’ en punique).