1Le nom de Sijilmâsa a fait l’objet d’un intéressant essai d’étymologie de notre collègue et ami Larbi Mezzine (1984). Sa démarche est globalement pertinente et ses conclusions certainement proches de la vérité – pour autant que la certitude puisse exister en matière d’étymologie berbère !
2Son étude, exploratoire et tout à fait méritoire, est cependant celle d’un historien, dont les connaissances en matière langue berbère sont sérieuses, mais non méthodologiquement construites en linguistique berbère. Elle présente donc quelques approximations et fragilités.
3La première limite méthodologique de l’analye de Mezzine a consisté à ne mobiliser que les données berbères marocaines, tachelhit et tamazight du Maroc central. Il est évident que toute recherche étymologique dans le domaine berbère doit s’appuyer sur l’ensemble des matériaux lexicaux dialectaux disponibles : les frontières étatiques actuelles n’ont évidemment aucune validité en matière linguistique, en particulier quand on se situe dans la perspective de l’histoire de la longue durée – ce qui est le cas.
4La seconde faiblesse manifeste tient à une maîtrise quelque peu approximative de la morphologie nominale berbère, précisément de tout ce qui concerne la formation des mots, dérivation et composition. Or, ces données sont parfaitement bien cadrées en linguistique berbère.
5Si l’on reprend la démarche, tout à fait légitime aux plans géographique et historique, de Mezzine, qui a consisté à essayer d’éclairer le nom Sijilmâsa par le berbère, un premier constat s’impose immédiatement :
6Sijilmâsa ne peut pas être un mot simple, et a très peu de chance d’être un mot dérivé. Le nombre de consonnes (cinq) indique qu’il s’agit très probablement d’un composé. Rappelons que la composition lexicale ( = association de deux lexèmes) est une procédure bien attestée en berbère, même si elle n’y est pas centrale, particulièrement dans les domaines de la flore et de la faune ; elle est également fréquente dans l’onomastique, anthroponymie et toponynymie (cf. notice O17, EB XXXV).
7Une autre donnée peut être considérée comme acquise :
Les sources arabes anciennes traitent régulièrement le /g/ berbère – qui n’existe pas dans la phonologie de l’arabe classique – en /ž/. De même, elles traitent systématiquement les finales -ǝn du berbère (marque du pluriel nominal) en -/ā/, ce qui n’a rien d’étrange puisque la finale -ā dans la grammaire de l’arabe classique a aussi une valeur de collectif (et pas seulement de féminin).
8En conséquence, on est parfaitement en droit de rétablir un étymon berbère : *Sig(i)ilmasǝn. Qui ne peut être analysé que comme un composé de sig(i) + ilmasǝn.
9Si(i), comme l’a bien vu Mezzine, est un nom dérivé en S- (« nom d’instrument/de lieu ») du verbe pan-berbère aggw « dominer (du regard), voir d’en-haut, ê. élevé… », abondamment attesté (sous les formes sig(g), isig(g)… ; cf. notice S51 « Siga ») dans la toponymie de toute l’Afrique du Nord, avec le sens de : « point dominant, belvédère… ».
10Ilmasǝn est à l’évidence le pluriel d’une forme almǝs, dont une signification nous est donnée par le touareg :
11Almǝs, talmǝst, « roseau » (Foucauld 1952, III, p. 1086 ; 1940, p. 152-153 ; Prasse et al., 2003, II, p. 488).
12Plus largement, la racine LMS sur laquelle repose almǝs/ilmasǝn est clairement liée à l’eau :
13Alǝmus : « vase noire qui se dépose au fond des eaux cropies » (Foucauld 1940, p. 152-153) lumǝs, « être (re)mouillée et abîmée (pour la paille) » (Prasse et al., p. 488)
14Télǝmsé : « vallée de l’Adrar [des Ifoghas] dans laquelle se deverse une grande partie des vallées de l’Adrar et se jette dans le Niger près de Gao » (Foucauld 1940, p. 153).
15Il est évidemment difficile de cerner le sens premier et précis du toponyme, mais ce que nous en indiquent les données lexicales synchroniques disponibles correspond bien à la géomorphologie du site de Sijilmâsa : une table dominant les lits de deux oueds : sigg-ilmasǝn = « lieu dominant – les eaux / les roseaux… ».