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Suberaie

S86
Aziz Ballouche
p. 7603-7610

Texte intégral

1La suberaie est une formation forestière à base de chêne-liège (Quercus suber L.). Elle appartient au groupe des chênaies sclérophylles méditerranéennes.

2D’un point de vue phytogéographique, le chêne-liège est actuellement une espèce endémique de la Méditerranée occidentale. Il constitue des peuplements importants au Portugal, en Espagne, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en France et en Italie (Quézel et Médail 2003) (Fig. 1). Quelques peuplements ponctuels sont également à signaler sur la côte dalmate. D’un point de vue écologique, le chêne-liège est à bien des égards un arbre typiquement méditerranéen. Il résiste aux sécheresses prolongées mais pas au froid extrême, et survit à la coupe, au broutage et surtout au feu. Son écorce épaisse est un important élément de xérophilie permettant à cette espèce de réduire ses pertes en eau en saison estivale. Mais c’est surtout en tant qu’isolant thermique que le liège joue un rôle physiologique et écologique majeur de protection face aux incendies.

Fig. 1.

Fig. 1.

Aire de répartition du Chêne-liège dans le bassin occidental de la Méditerranée (d’après Quézel et Médail, 2003) et localisation des principaux sites cités dans le texte : 1 – Mâamora ; 2 – Rif occidental ; 3 – Oulidia ; 4 – Akfadou ; 5 Région d’El Kala ; 6 – Kroumirie ; 7 – Grotte Capéletti (Aurès) ; 8 – Azambuja (Lisbonne).

3En Afrique du Nord, la complexité des nomenclatures bioclimatiques, botaniques ou forestières rend toute tentative de synthèse très mal aisée. Il convient de bien distinguer les constats à partir des réalités biologiques actuelles ou des faits paléobotaniques avérés, de ce qui relève des hypothèses déduites de la paléoclimatologie et de la paléoécologie. Par ailleurs, aborder la question du strict point de vue botanique et bioclimatique serait également erroné. Malgré le rôle des héritages biologiques et des variations climatiques du Quaternaire, la compréhension des suberaies nécessite de hiérarchiser les processus dynamiques que connaissent les végétations méditerranéennes. Or dans cette hiérarchisation, les facteurs anthropiques, de plus en plus prégnants au cours de l’Holocène, prennent le dessus dans la construction des paysages actuels de la suberaie.

La place des suberaies actuelles dans la complexité de la végétation méditerranéenne

4En Afrique du Nord, les suberaies constituent des formations forestières importantes au Maroc nord-occidental (Rif, Mâamora), dans les parties centrale et orientale de l’Algérie et en Tunisie septentrionale (Kroumirie). Elles se développent généralement depuis le littoral jusqu’à 1000 m d’altitude, voire 1400 ou 1600 m. Sur les diagrammes pluvio-thermiques d’Emberger, les suberaies s’insèrent dans les bioclimats semi-arides à humides et dans les étages de végétation thermoméditerranéen et mésoméditerranéen (Bonin 1994). Les surfaces actuellement couvertes par le chêne-liège varient selon les modes de calculs mais on peut estimer que la suberaie s.l. couvre environ 2 280 000 ha dans le bassin méditerranéen dont 851 000 ha (37%) en Afrique du Nord (Santos Pereira et al., 2009). Le terme suberaie désigne normalement une formation forestière ; cependant l’essentiel des peuplements méditerranéens de chêne-liège, aujourd’hui largement anthropisés, correspond physionomiquement plutôt à une forêt claire voire à un parc arboré (dehesa espagnole et montado portugais).

5Le chêne-liège étant strictement calcifuge, sa répartition est également dépendante des substrats comme on peut le voir dans le Rif occidental où, dans le même étage bioclimatique, il peut laisser la place au chêne vert sur les massifs calcaires.

6Le cortège floristique des suberaies est très varié mais on observe des constantes comme celui des suberaies thermophiles où Q. suber est régulièrement accompagné de Smilax mauritanica, Olea europa, Myrtus communis, Pistacia lentiscus et dans les secteurs plus dégradés de Calycotome villosa et Erica arborea (Bonin 1994). Dans certains cas, le chêne-liège peut former des forêts mixtes avec le chêne vert (Quercus rotundifolia).

7En zone de montagne, dans l’étage bioclimatique humide, l’association avec les chênes caducifoliés comme le chêne zéen (Quercus canariensis), et secondairement le tauzin (Quercus pyrenaica) au Maroc, est fréquente. La suberaie peut laisser localement la place à la chênaie caducifoliée (zéenaie) dans les stations les plus humides et les plus fraiches du Rif occidental au Maroc, des massifs telliens en Algérie et en Kroumirie tunisienne.

Une histoire de la suberaie nord-africaine

8L’origine du chêne-liège est encore l’objet de controverses. Les études génétiques récentes de Lumaret et al. (2005), suggèrent une origine du sous-genre Cerris auquel appartient le chêne-liège au Proche-Orient ou dans les Balkans avant une migration vers l’ouest de la Méditerranée durant le Tertiaire. La différenciation génétique au sein du taxon moderne Q. suber aurait eu lieu à la suite des événements tectoniques de la marge continentale européo-ibérique à l’Oligocène et au Miocène (Magri et al. 2007). Ainsi les populations algéro-tunisiennes, d’une part, et marocaines, d’autre part, appartiennent à deux haplotypes différents et auraient dérivé génétiquement de deux origines paléogéographiques distinctes. L’espèce est reconnue pour la première fois sous forme fossile dans le Miocène supérieur d’Azambuja dans la région de Lisbonne au Portugal (Kovar-Eder 2003). Cependant, si l’espèce elle-même est documentée, aucun élément ne témoigne à ce jour en faveur d’un réel développement des suberaies durant le Plio-Quaternaire méditerranéen.

9La phytogéographie actuelle des suberaies nord-africaines est directement héritière de la situation paléoclimatique du dernier maximum glaciaire puis de la reconquête forestière qui l’a suivie à l’Holocène. Les peuplements actuels sont tous issus des refuges forestiers du Pléniglaciaire dans la Péninsule ibérique ou au Maghreb (Carrión et al. 2000, López de Heredia 2007). En Afrique du Nord, à cette époque où la végétation a été largement dominée par les formations steppiques, ces refuges sont surtout supposés à travers les enregistrements polliniques provenant des carottes marines (Marret et Turon 1994). Leur localisation est donc peu précise, sauf en Kroumirie mais où le chêne-liège, certes présent, n’a pas formé de véritables suberaies (Ben Tiba et Reille 1982, Stambouli-Essassi et al. 2007). En Algérie orientale dans le domaine actuel de la suberaie (Région d’El-Kala/La Calle), la fin du Pléniglaciaire et le Tardiglaciaire sont marqués par la présence d’une forêt-steppe à pin d’Alep dans laquelle la présence du chêne-liège est anecdotique (Benslama et al. 2010).

10En Kroumirie, en Grande Kabylie (Akfadou), dans le Rif occidental, les données de la palynologie montrent qu’au début de l’Holocène, les suberaies pures n’existaient probablement pas puisque dans les diagrammes polliniques, le chêne-liège est toujours subordonné au chêne zéen. Dans ces régions de montagne méso-méditerranéenne, ce n’est que dans la période historique, généralement à partir de l’époque islamique, sous l’effet d’une action anthropique plus intense, que la suberaie se substitue définitivement à la chênaie caducifoliée (Reille 1977, Ben Tiba et Reille 1982, Ben Tiba 1995, Salamani 1991, Stambouli-Essassi et al. 2007).

11En plaine, c’est au Maroc que l’histoire holocène de la suberaie est la mieux connue. À l’Holocène moyen, une grande partie du Maroc nordoccidental, lorsque les conditions édaphiques le permettaient, devait appartenir au domaine de la suberaie. La relative stabilité de la forêt de la Mâamora a été retracée par M. Reille (1979), depuis 6500 ans. On a aussi enregistré à la même époque, une extension du chêne-liège plus méridionale qu’actuellement à Oualidia, au sud d’El Jadida (Ballouche et Damblon 1988). Dans la région de Larache, F. Damblon (1991) reconstruit une histoire de la persistance de la suberaie sur plus de 3500 ans, celle-ci étant déjà anthropisée. De même en Algérie, dans la région d’El-Kala, il y a près de 3000 ans, une suberaie ouverte au sous-bois composé de bruyère Erica arborea serait déjà fortement anthropisée (Benslama et al. 2010).

12Pour l’essentiel, à l’Holocène récent, ce sont surtout des processus de matorralisation qui caractérisent l’histoire de la suberaie. Des paysages plus construits, tels les parcs agroforestiers à chêne-liège, comme ceux qui ont été reconnus dans la région de Larache à la fin du Moyen-âge et à l’époque moderne, ont certainement connu une plus grande extension avant de disparaitre au XXe siècle sous l’effet de l’intensification agricole ou du reboisement (Ballouche 2013).

La construction de paysages culturels

13Le fait fondamental gouvernant l’évolution de la couverture végétale en Afrique du Nord, celle de la suberaie en particulier, au cours des derniers millénaires résulte d’un déterminisme anthropique. Selon Carrión et al. (2000), sans activités humaines le chêne-liège n’aurait jamais développé des peuplements purs dans la péninsule ibérique mais formerait plutôt des forêts mixtes de chênes décidus et sclérophylles avec Pinus pinaster. En Afrique du Nord, on ne saurait être aussi catégorique mais c’est certainement le cas dans la plupart des régions de montagnes. Dans les plaines, des régions comme le Maroc atlantique ont certainement connu des suberaies depuis l’Holocène inférieur. Cependant, toutes les « forêts » actuelles correspondent à de réels paysages culturels. En effet, dans le complexe très anthropisé de la végétation méditerranéenne, la suberaie tient une place singulière ; entre autres, en raison des particularités de l’écorce du chêneliège, sur les plans biologique, écologique et économique.

14L’écorce épaisse du chêne-liège agit comme un puissant isolant thermique qui protège l’arbre des feux d’origine naturelle ou anthropique. Le caractère pyrophile du chêne-liège est son trait dominant. De ce fait, la suberaie est certainement l’une des formations végétales les plus résistantes à l’anthropisation dans les milieux méditerranéens. Elle est de plus en plus favorisée au fur et à mesure qu’augmente l’emprise agro-pastorale et que s’accroit la fréquence des incendies. Il ne s’agit donc plus là de simples processus de dégradation mais bien d’une dynamique de construction d’un paysage culturel déterminé par les activités agro-pastorales des sociétés installées depuis le Néolithique*. Il ne faut donc pas réduire les effets du feu à l’idée simplificatrice d’une dégradation progressive de la végétation ; de nombreux écologues mettent en évidence la forte résilience de la suberaie face aux incendies (Schaffhauser et al. 2012). De fait, c’est la récurrence des feux et leurs intervalles de passage qui déterminent l’évolution de la végétation. Ainsi, les incendies répétitifs vont systématiquement éliminer les espèces sensibles au feu, comme les chênes caducifoliés, au profit des espèces pyrophiles. Par ailleurs, les suberaies qui brûlent une ou deux fois en cinquante ans sont très résilientes et retournent à leur état initial. Cela a conduit certains botanistes à qualifier la suberaie de pyroclimax (formation « naturellement » en équilibre avec le feu). En revanche, des feux plus fréquents vont avoir un impact négatif sur les arbres, y compris le chêneliège, et les herbacées, mais agiront positivement sur les arbustes bas, ce qui entrainera une évolution vers le maquis (matorralisation). Un arrêt total des incendies n’a pas été expérimenté pour l’instant en Afrique du Nord, mais au nord de la Méditerranée, dans les bioclimats subhumides et humides, cela a conduit à un retour de chênaies caducifoliées, chaque fois que les sols le permettaient.

15Aujourd’hui, l’écorce de liège donne surtout au chêne-liège sa grande importance économique et explique que l’exploitation de la suberaie peut être un des facteurs de sa préservation. Si le liège lui-même est anciennement utilisé dans l’artisanat : fabrication de ruches, de flotteurs, de tuiles (Doumane 2008), l’écorçage traditionnel du chêne-liège était aussi destiné à la fabrication des tanins. Cet usage sera progressivement abandonné à l’époque coloniale, car il entrait en concurrence avec l’exploitation du liège par les services forestiers (Puyo 2013 2014). À partir du XIXe siècle, l’essor de l’industrie vinicole et de la commercialisation du vin en bouteilles de verre entraine, en effet, une demande grandissante de liège pour la fabrication des bouchons (Doumane 2008).

16Une autre ressource de la suberaie est la production de glands pour le fourrage et de glands doux comestibles. En Afrique du Nord, les chênes à glands doux sont spécifiquement identifiés sous les noms vernaculaires asaf/ tasaft, iten, abelluḍ/lbelluṭ ou tadrent. Les glands du chêne-liège sont traditionnellement récoltés et consommés au Maroc, crus, grillés ou bouillis, mais aussi réduits en farine. C’est généralement un complément alimentaire ou encore un aliment de disette, qu’ils fussent doux ou amers (Broussaud-Le Strat 2002). Leur usage est ainsi comparable à celui d’autres glands doux comme le fruit du chêne ballote, Quercus rotundifolia var. ballota, en Kabylie (El Briga 1999). Ce sont d’ailleurs les glands de ce dernier dont la consommation est documentée dès le Néolithique de Tradition Capsienne de la Grotte Capéletti dans les Aurès (Portères 1979, Roubet 2006).

17Concernant les aspects ethnobotaniques en Afrique du Nord, des notices spécifiques ont été consacrées dans l’Encyclopédie Berbère aux termes « Gland » par El Briga (1999) et « Liège » par S. Doumane (2008). Les dénominations berbères du chêne-liège sont diverses : iggi (kabyle) mais on trouve aussi, selon les régions, tasaft (très largement répandu, notamment en pays tachelhit), ifernan (Maroc central), afru et afernan (Rif), axliğ n derran (Aït Seghrouchen)… Le terme akerruš souvent utilisé de façon générique pour les chênes viendrait du latin Quercus.

18Par sa grande résistance à la sécheresse et au feu, ainsi que par sa forte capacité de régénération (rejet à partir des souches coupées ou brulées), le chêne-liège est une espèce tout à fait adaptée aux conditions de forte anthropisation que connaissent les forêts nord-africaines. Il est probable que le maintien actuel d’assez grandes surfaces boisées en chêne-liège dans les pays de la Méditerranée occidentale s’explique surtout par le développement de systèmes agroforestiers intégrés et multifonctionnels, combinant production de liège, pâturages au sol et aériens (feuillage et glands), céréaliculture, chasse, charbonnage et autres productions ligneuses et non ligneuses. A ces titres, le chêne-liège est donc tout désigné pour la restauration des couvertures forestières dans une grande partie des régions semiarides et subhumides de l’Afrique du Nord méditerranéenne.

19☛ Voir aussi : notices G1 « Gland », EB XXI, 1999 et L25 « Liège », EB XXVIII-XXIX, 2008.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1.
Légende Aire de répartition du Chêne-liège dans le bassin occidental de la Méditerranée (d’après Quézel et Médail, 2003) et localisation des principaux sites cités dans le texte : 1 – Mâamora ; 2 – Rif occidental ; 3 – Oulidia ; 4 – Akfadou ; 5 Région d’El Kala ; 6 – Kroumirie ; 7 – Grotte Capéletti (Aurès) ; 8 – Azambuja (Lisbonne).
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Pour citer cet article

Référence papier

Aziz Ballouche, « Suberaie »Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7603-7610.

Référence électronique

Aziz Ballouche, « Suberaie »Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4839 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u3q

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