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AccueilVolumes43Sud Oranais (Parlers berbères du –)

Sud Oranais (Parlers berbères du –)

S88
Maarten Kossmann et Lameen Souag
p. 7611-7619

Texte intégral

1La dénomination « parlers des ksour du Sud oranais et de Figuig » (abrégée en « parlers du Sud oranais », A. Basset 1952, p. 67) est employée pour les variétés berbères d’une vingtaine d’oasis dans la partie occidentale de l’Atlas saharien, les « Monts des ksour », et ses environs. La plupart de ces parlers sont localisés en Algérie ; cependant la plus grande oasis, Figuig, ainsi que deux oasis plus petites, Iche et Aïn Chaïr, se trouvent du côté marocain de la frontière.

2Les oasis suivantes sont (ou étaient) berbérophones (R. Basset 1885a, p. 302 ; A. Basset 1936, etc.) :

  • Région du nord-est : Boussemghoun, Asla, Tiout, Mograr Foukania, Mograr Tahtania, Sfissifa (prononcé localement ṣwiṣifa), Chellala (Gueblia et Dahrania).

  • Région de Figuig : Beni Ounif, Iche (Maroc) et Figuig (Maroc), qui compte sept ksour.

  • Région de Béchar : Béchar (ancien ksar), Ouakda, Lahmar, Boukaïs ; Sfissifa (aussi connu comme Souissifa), Mougheul, Aïn Chaïr (Maroc).

  • Région du sud : Barrbi, Igli, Mazzer.

3Remarquons que deux oasis berbérophones différentes portent le nom Sfissifa / Souissifa. Il existe plusieurs noms pour le berbère dans la région : tašəlḥit (de l’arabe dialectal šəlḥa « berbère », v. Guemide, Benachaiba et Badri 2013) ; tmaziɣt (Figuig); tabəldit (Igli) (de l’arabe dialectal bəldi « indigène »).

Situation sociolinguistique

4La situation actuelle du berbère dans ces oasis, souvent très peu peuplées, est diverse. Sauf pour Boussemghoun (Benali 2004), aucune enquête poussée n’a été faite sur cette question et il faut donc se baser sur des impressions provenant de sources diverses. Dans la région du nord-est, la langue est encore bien vivante à Boussemghoun et à Asla (Benali 2004, p. 110-130 ; Bouzid 2015). Dans les autres ksour, selon des témoignages sur facebook, les jeunes générations emploient plutôt l’arabe (Bouzid 2015 ; الشلالة – Chellala 2016) ; ceci serait le cas à Tiout, Mograr Foukania, Mograr Tahtania, Chellala et Sfissifa. Pour la région de Figuig, la situation du berbère est sans doute délicate à Iche, car l’oasis a été largement dépeuplée dans les dernières décennies, et n’y résident encore qu’une quarantaine de familles (Benamara 2010). A Figuig, le berbère est très vivant au plus grand ksar, Zenaga. En raison d’un large afflux de nomades arabophones de la région, la langue semble perdre sa vitalité dans les autres ksour. Surtout au ksar Elmaiz, encore massivement berbérophone au début des années 1990, la jeune génération semble parler l’arabe dialectal plutôt que le berbère. La situation dans la région de Béchar est largement inconnue (cf. Benachaiba et Guemide 2012), mais selon des personnes interviewées par Lameen Souag, le berbère s’y maintiendrait bien, sauf, sans doute, dans la grande ville de Béchar. Pour la région du sud, Souag (2014) a observé que les jeunes générations emploient l’arabe à Igli (de même Fezzioui 2013 ; Mouili 2013), tandis que le berbère semble bien vivant à Mazzer.

Sources

5Pour presque toutes les oasis algériennes, les notes de terrain d’André Basset, faites en 1932-1933 et en 1939, constituent la source scientifique principale. Kossmann (2010) présente une analyse grammaticale de ces notes concernant le parler d’Igli avec des comparaisons avec les autres parlers du Sud oranais. Le parler d’Igli a aussi été l’objet d’un travail par Mouili, Moghtet et Keroumi (2012). De plus, les publications de René Basset (1885b ; 1886) contiennent des matériaux sur Boussemghoun et Sfissifa.Très récemment un recueil de textes de Bousseghoun a été publié par Benamara (2018). Au cours des dernières années, des données précieuses (surtout lexicales) ont été publiées dans des posts sur Internet ; les sources les plus abondantes sont les posts par Bouzid concernant le parler d’Asla sur le groupe facebook إغرماون نالنعامة et une ébauche de dictionnaire du parler d’Igli sur le forum Igli.Bechar. Du côté marocain, la situation est semblable pour Iche et Aïn Chaïr ; quelques textes en parler d’Iche ont été publiés en Kossmann (2010).

6La situation à Figuig est très différente. Jusqu’aux années 1990, les seules sources sur ce parler venaient de René Basset (1885a, 1885b). Depuis, un bon nombre d’études par de différents auteurs en ont fait le parler sédentaire saharien le mieux connu. Une vue d’ensemble sur la variation, non-négligeable, à l’intérieur de l’oasis est donnée par Ben-Abbas (2003). Pour le niveau grammatical, l’on dispose d’une grammaire comprenant la phonologie, la morphologie et la syntaxe du parler (Kossmann 1997), d’une esquisse grammaticale en langue arabe (Sahli 2008) et d’une étude approfondie sur la morphologie verbale (Saa 2010, originellement 1996). Des études plus pointées ont été faites sur des questions de phonétique (Yeou, Honda & Maeda 2011 ; sous presse), et de pragmatique (Kossmann 2015a, 2015b, 2015c, 2016). Pour le lexique, à part des vocabulaires données par Kossmann (1997), Saa (2010), Sahli (2008), il existe un dictionnaire de qualité (Benamara 2013) ; un autre projet de lexique est en cours (Yeou 2013). Pour ce qui est des textes, un corpus important a été publié par H. Benamara (2011 ; 2016) ; d’autres textes se trouvent dans Kossmann (1997, p. 371-390 ; 1999a ; 2000, p. 104-125) et Sahli (2008, p. 300-406). En outre, il existe plusieurs œuvres écrites en berbère de Figuig, entre autres la pièce dramatique Ɛica n iberdayen (Aïcha des sables) par Omar Ramdane (2012) et une édition bilingue persan–figuiguien des Rubâ῾iyât d’Omar Khayyâm (Saa 2009).

Linguistique

7Pour les chercheurs qui acceptent l’existence d’une entité linguistique « zénète » en berbère, l’appartenance des parlers du Sud oranais à ce groupe ne fait pas de doute (Kossmann 1999b, p. 31-32 ; Naït-Zerrad 2004, p. 102). Dans l’énumération de quelques traits spécifiques qui suit, nous laisserons de côté les caractéristiques qui sont typiques pour le zénète en général.

Phonologie

8Au niveau de la phonétique et de la phonologie, les parlers du Sud oranais ont peu de spécificités. La spirantisation des labiales et des dentales n’est pas attestée dans la région. Pour la spirantisation des vélaires, l’on remarque une répartition géographique différenciée. La spirantisation de *g en y se fait dans toute la région sauf dans les parlers les plus méridionaux, Igli et Mazzer (v. la carte « jument » dans Basset 1952, p. 50). Y font exception les g précédés de r ou z (Figuig argaz « homme », targa « rigole », azgən « moitié », taməzgida « mosquée »). Pourtant, la spirantisation de k en š se trouve seulement dans les parlers du nord-est et de la région de Figuig (Boussemghoun, Figuig etc. šurdu « punaise »), tandis que les parlers plus méridionaux préservent k (Aïn Chaïr, Mougheul kurdu). Là où il y a spirantisation, il y a toujours confusion entre *g /*y ou bien *k / *š. Les prononciations intermédiaires bien connues du kabyle et du rifain (ḡ, ḵ) ne sont pas attestées dans le Sud oranais.

9Les affriquées [č] et [ǧ] fonctionnent comme des suites consonantiques et peuvent être disloquées par le schwa, p.ex. Figuig itšu [iču] « il a mangé », ad itəš « il mangera ».

10À Figuig, les tendues sonores subissent un assourdissement total : ippub « il a porté sur le dos » < *ibbub. Dans la majeure partie de l’oasis, il y a confusion entre *gg et *kk (ikkər « il s’est levé » – ikkar « il jette » < *iggar). Les dentales tendues, *dd et *tt ne sont jamais confondues, la différence résidant dans l’assibilation de *tt et son absence avec *dd : ttsa « oublie ! » (< *tta) – tti « broie ! » (< *ddi). Cet assourdissement est typique pour Figuig et n’est pas attesté ailleurs dans la région.

Morphologie

11Les parlers du Sud oranais ont plusieurs éléments morphologiques qui les distinguent des autres parlers. Dans le système pronominal, probablement le trait le plus remarquable est le possessif inuɣ « mon », qui est employé dans la plupart des parlers du nord-est et de Figuig (Kossmann 2010, p. 74). Surtout à Figuig, l’on remarque un système pronominal des troisièmes personnes de l’objet direct qui, à cause d’une conjonction d’archaïsmes et de restructurations analogiques, est assez irrégulier (ksar Zenaga ; Kossmann 1997, p. 177) :

3sg.m

3sg.f

3pl.m

3pl.f

postverbal

après voyelle ou désinence verbale

ss

tt, tət

tən

tənt

devant la particule d’orientation id ~ dd

t

tt, tət

tən

tənt

postverbal après consonne faisant partie de la racine du verbe

i

it

in

int

préverbal

ss

stt, tt

stən, tən

stənt, tənt

12En morphologie verbale, on relève à Igli et à Figuig l’alternance entre t et son absence dans le verbe mmət « mourir », connue aussi en touareg, p.ex. mmux « je suis mort » ; immut « il est mort » ; mman « ils sont morts ». Dans les parlers du nord-est, ce phénomène n’existe pas : Tiout, Mograr, Boussemghoun : mmutəɣ, immut, mmutən. À Igli, la morphologie de l’inaccompli a subi une reconfiguration remarquable. Dans ce parler, tous les inaccomplis sont formés avec le préfixe tt-, qui peut être combiné avec d’autres éléments formatifs (Kossmann 2010, p. 88).

13La dérivation verbale n’a été étudiée que pour Figuig. Dans ce parler, les réciproques sont formés de façon régulière par le moyen de la combinaison de préfixes M+S : ṭṭəf « prendre » ; msuṭṭuf « se prendre l’un l’autre ». Plus remarquable encore est la situation dans le système passif. Ici il existe deux dérivations différentes de formes et valeurs distinctes. La première est formée par le préfixe ttwa- et exprime un passif classique, où l’agent est supprimé, mais encore sous-entendu. Il est possible de mentionner l’agent par le moyen d’un syntagme prépositionnel. La deuxième est formée par un préfixe aux allomorphes tt- et ttu-. Cette dérivation exprime une situation médio-passive où l’agent est supprimé et pas sous-entendu. Pour des exemples, v. Kossmann (1997, p. 261-263).

Syntaxe

14Dans toute la région, la seule particule d’orientation est dd (direction vers le locuteur, Kossmann 2015a). Dans le complexe verbal, au moins à Figuig et à Iche, l’ordre des satellites de l’objet direct et du déictique est inversé pour lères 1es et 2èmes personnes : ikkəs t id « il l’a ôté », à côté de ikkəs dd iyi « il m’a ôté ». À Figuig, de nombreux éléments peuvent être introduits devant le verbe en contexte d’attraction, y compris des adverbes comme ɛad « encore » et la particule de la négation šay, normalement postverbale. Cette dernière peut même s’insérer entre la particule d’orientation et le pronom : u dd šay šəkk iwiyəx « je ne t’ai pas amené » (Kossmann 1997, p. 275). Dans le parler de Boussemghoun, la particule d’orientation d(d) peut être redoublée en contexte d’attraction : a d yawi d « il apportera » (Kossmann 2010, p. 93). Dans les propositions négatives, le deuxième d(d) suit la particule négative postverbale iš : u dd yiwiy iž d « il n’a pas apporté ».

15Il existe des grandes différences à l’intérieur du groupe de parlers en ce qui concerne la liaison des phrases relatives à leur antécédent. À Igli, il est obligatoire d’employer un élément de liaison i (sous certaines conditions a), même dans les phrases interrogatives : aɛəyyal-din i dak issəknən tiddart nnəs « l’enfant qui t’a montré la maison » ; mənhu i da illan « qui est là » (Kossmann 2010, p. 99, 102). À Figuig, par contre, il n’y a jamais un élément de liaison et seule la morphologie (emploi du participe) et syntaxe (attraction) de la relative elle-même permettent de l’identifier comme telle, p.ex. argaz xəf didd təssiwləd « l’homme dont (lit. sur [lequel]) tu m’as parlé » (Kossmann 1997, p. 318).

16Les parlers du Sud oranais font beaucoup emploi d’auxiliaires basés sur le verbe ili « être » (v. Kossmann 2010, p. 107-109). Le statut grammatical de ces auxiliaires dépend du parler. Tandis que dans la plupart d’entre eux l’auxiliare reçoit toutes les désinences personnelles, il est souvent tronqué à Figuig, p.ex. lla irəddza tt mmi « mon fils est en train de la chercher ». Une même troncation se trouve avec d’autres auxiliaires comme qqim « rester (sens duratif) », p. ex. qqim qqaṛən « ils disaient tout le temps » (Kossmann 1997, p. 367).

Lexique

17À l’intérieur des parlers du Sud oranais, il existe des variations lexicales importantes. Le tableau ci-dessus en donne quelques exemples, la plupart d’entre eux provenant des notes inédites d’André Basset (notations adaptées) et, pour Figuig, de Benamara (2013). Pour « tête » v. aussi A. Basset (1959, p. 38).

tête

lèvre

oreille

pluie

brebis (sg.)

brebis (pl.)

Tiout

aqəlqul

tašnaft

timəǧǧət

tbiša

tili

tattən

Mograr Foukania

aqəlqul

anbur

timəǧǧət

tbiša

tili

tiliwin

Boussemghoun

aqəlqul

anbur

timəǧǧət

tbiša

tili

ššiya

Asla

aqəlqul

ššnafət

timəžžət

nnuwət

tili

tattən

Figuig

aqəlqul

anšuš

taməẓẓuɣt

tbiša

tili

tiliwin

Iche

ixf

anšuš

timəǧǧət

tili

tattən

Ouakda

azəllif, ixf

anšuš

taməẓẓuxt

tahruyt

tahray

Lahmar

azəllif

tašnaft

timəǧǧət

ləɣdir

tixsi

əššiya

Mougheul

azəllif

aršiw

timəǧǧət

tixsi

tixsiwin

Aïn Chaïr

azəllif

anbur

timəǧǧət

tixsi

tixsiwin

Igli

tabəgna

aršiw

taməẓẓuɣt

amẓar

thurayt

18Des posts sur Internet provenant d’Igli donnent encore inbur(ə)n et t(i)nfurin pour « lèvres ». Pour Aïn Chaïr, Kossmann (notes inédites) a noté la forme aršiw « lèvre » ; pour Asla, le terme anbur « lèvre » est donné sur facebook.

19Les parlers du Sud oranais ont intégré un grand nombre d’emprunts à l’arabe dans leur lexique. A Figuig, le pourcentage d’emprunts dans la liste Swadesh de 100 mots est de 16% (Kossmann 2013, p. 108). Pour des analyses de l’influence arabe sur ce parler, v. Ben-Abbas (2003) et Kossmann (2013).

20☛ Voir aussi notice O23 « Oran / Oranie (Linguistique) », EB XXXV, 2013, notamment carte p. 5803.

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Bibliographie

إغرماون نالنعامة (groupe sur facebook) : https://www.facebook.com/groups/676030719125871/

الشلالة – Chellala, 2016 – « S wawal n at chellala », post sur facebook (1 juillet 2016) : https://www.facebook.com/chellala.tv/posts/1213000192078681.

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Pour citer cet article

Référence papier

Maarten Kossmann et Lameen Souag, « Sud Oranais (Parlers berbères du –) », Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7611-7619.

Référence électronique

Maarten Kossmann et Lameen Souag, « Sud Oranais (Parlers berbères du –) », Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4846 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u3s

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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