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Syntaxe

S92
Salem Chaker
p. 7644-7655

Texte intégral

1Les questions de syntaxe du berbère, au sens large du terme, ont été (et seront encore) abordées dans de nombreuses notices de l’EB :

  • II. A46 « ad (grammaire/verbe) » ; A56 « Adjectif (qualificatif) » ; A67 « Adverbe » ;

  • V. A226 « Annexion (état d’, linguistique) », VII. A295 « Aspect (grammaire) ;

  • XV. D35 « Dérivation (linguistique) » ;

  • XVII. E37 « Ergatif » ;

  • XIX. F33 « Focalisation » ; F35 « Fonctions » ;

  • XX. G27 « Genre » ; XXI. G70 « Grammaticalisation » ;

  • XXI. H2 « Habitude (grammaire) » ;

  • XXII. H45 « Hétéroclisie » ;

  • XXIII. I49 « Impératif » ; I54 ; « Indicateur de thème » ; I55. « Indices de personne » ;

  • XXIV. I62 « Intonation » ;

  • XXVIII-XXIX. L9 « Langue » ;

  • XXXIII. N34 « Négation » ;

  • XXXIV. N62 « Nom / Nominal (grammaire) » ; N67 « Nombres / Numération » ;

  • XXXVI. O25 « Orientation » ;

  • XXXVII. P16 « Participe (Verbe) »; P18 « Passif » ;

  • XXXVIII. P57 « Prédicat / prédication (Syntaxe) » ; P58 « Prépositions » ; P64 « Pronoms » ; P65 « Prosodie » ;

  • XXXIX. Q6 « Qualité » ; XL. R10 « Relative » ; à venir : « Verbe »…

2On se reportera également aux différentes notices linguistiques consacrées aux principales variétés dialectales : « Chaoui », « Chleuh », « Kabyle », « Mzab », « Ouargla », « Rif »…, qui ont toutes traité de la syntaxe.

3On propose ici un panorama très global des caractéristiques les plus saillantes de la syntaxe du berbère. Pour plus de détails, on se reportera aux notices ci-dessus et à la bibliographie de la présente notice. *

4En berbère comme en toute langue, la syntaxe est un niveau central, décisif à de nombreux points de vue, de l’analyse linguistique, par ses implications théoriques comme par ses retombées pratiques :

  • Au plan typologique général, c’est sans doute la syntaxe, mieux que d’autres niveaux du système linguistique (phonologie ou lexique), qui permet d’identifier les traits les plus spécifiques de la langue, ceux qui la distinguent des autres langues, même proches au point de vue de la parenté.

  • Au plan de la classification interne des variétés du berbère, c’est certainement au niveau de la syntaxe que l’on peut cerner les traits différenciateurs les plus nets.

  • Subséquemment, c’est en s’appuyant sur les données de syntaxe que l’on peut essayer de répondre, sur des bases un peu solides, à la difficile question « une ou des langues berbères ? ».

5On examine ici quelques questions clefs de la syntaxe berbère, en gardant en perspective les trois aspects évoqués ci-dessus et en ayant comme fil conducteur une approche visant à cerner « l’unité et la diversité de la langue berbère ».

  • 1 Parmi lesquels ceux de Lionel Galand sont une référence absolument fondamentale (cf. Bibl.).

6On précisera que malgré les développements tout à fait considérables1 qu’ont connu les études de syntaxe berbère depuis les années 1960, au fur et à mesure qu’elles se sont intégrées dans les différents courants de la linguistique contemporaine, de nombreuses spécificités syntaxiques de la langue berbère n’ont pas toujours été clairement perçues et identifiées par les chercheurs, ou parfois, ne l’ont été qu’avec beaucoup de retard et/ ou de réticences. Sans doute faut-il y voir la continuation d’un phénomène ancien qui pèse sur les études berbères et qui est une incidence de leur faible autonomie académique : la prédominance de modèles extérieurs, érigés en modèles théoriques et explicatifs de référence. Longtemps il s’est agi des modèles de la grammaire arabe (durant tout le XIXe siècle et le début du XXe), puis sémitique ; plus récemment, de modèles issus de la linguistique générale, qui n’a bien souvent de ‘général’ que la domination qu’elle exerce au plan académique international. En syntaxe, les modèles théoriques – structuralistes, générativiste ou autres – ne sont dans une large mesure que la théorisation-généralisation de faits propres aux grandes langues dominantes, anglais ou français, et aux traditions linguistiques qui leurs sont associées.

0. Les classes syntaxiques (cf. notices pertinentes)

7Très classiquement, le berbère, dans toutes ses variétés, distingue des Noms* et des Verbes*, lourdement marqués par leurs combinatoires et leurs fonctions spécifiques. Néanmoins, Nom et Verbe ne sont pas des domaines étanches : à travers la dérivation*, la racine* constitue un noyau lexical commun aux deux classes. La potentialité prédicative du Nom, fortement présente en berbère, (cf. § 6 et notice P57, « Prédicat/Prédication », EB XXXVIII) est un autre élément de recoupement fonctionnel des deux classes.

8Les autres classes, Adjectifs*, Adverbes*, Prépositions* et autres subordonnants et connecteurs, sont connues dans quasiment tous les dialectes, avec les mêmes matériaux de base (cf. § 1). Le seul cas véritablement problématique est celui de l’adjectif, totalement absent en touareg – même si des formes identiques à celles du berbère Nord existent –, et d’usage plus ou moins fréquent dans les dialectes où il est attesté : il est couramment employé en kabyle ou en rifain, beaucoup plus rare en tachelhit. Sur ce point, qui a fait l’objet de débats parmi les berbérisants, on se reportera à la notice A56 « Adjectif » (EB II).

1. Les paradigmes grammaticaux

9Pour ce qui concerne les paradigmes grammaticaux, la situation est contrastée et l’on doit distinguer nettement entre paradigmes conjoints et paradigmes libres.

10Les paradigmes conjoints ou liés : les paradigmes de morphèmes conjoints (= marques verbales et nominales) sont quasiment tous communs à l’ensemble du domaine berbère, ou reposent sur les mêmes matériaux morphématiques de base. Même lorsqu’une région présente des allomorphes spécifiques, il est rare qu’ils ne se retrouvent pas, avec une distribution ou une forme légèrement différente, partout ailleurs. Manifestement, tous les dialectes puisent dans un stock morphématique commun, même s’ils privilégient telle ou telle variante et même si, bien sûr, une marque verbale ou nominale peut connaître une réalisation phonétique particulière dans tel ou tel parler ; réalisations que l’on peut toujours considérer comme marginales et secondaires parce que très locales et souvent instables (par ex. : la réalisation sourde de l’indice de personne suffixe de 1ère personne de singulier (‘je’) : ‒ɣ > ‒x > ḥ…). Il est donc relativement aisé de définir une grammaire commune des morphèmes liés.

11Dans ce domaine, on ne peut guère relever que deux points de divergences significatives :

  • Le paradigme suffixé des indices de personnes spécifiques des verbes d’état du thème de prétérit, qui n’a été conservé, dans sa complétude, que dans certains dialectes (le kabyle notamment), alors qu’il a disparu au profit d’une régularisation sur le paradigme standard dans une grande partie du monde berbère, notamment dans tout le Maroc.

  • La flexion du participe* verbal qui connaît, selon les régions, une opposition de nombre et de genre (touareg), une opposition de nombre (chleuh), une forme unique, invariable (kabyle, rifain, essentiel du tamazight…).

  • 2 Présence, par exemple, du morphème de prédication nominale d (d izem, « c’est un lion ») dans les d (...)

12Mais dans les deux cas, on sait que les divergences constatées résultent d’évolutions locales puisque les traces d’un système commun sont partout bien présentes et/ou clairement attestées dans les sources médiévales2.

13Les paradigmes libres : la situation est assez différente pour les paradigmes d’unités indépendantes, pronoms, déictiques, relationnels divers… En fait, les configurations sont très contrastées selon les paradigmes : certains, notamment celui des prépositions* élémentaires et celui des déictiques fondamentaux, sont très homogènes à travers le domaine berbère et constituent manifestement à un fonds commun. D’autres, comme les pronoms* personnels indépendants, les subordonnants propositionnels, les adverbiaux* sont nettement plus hétérogènes, soit parce qu’ils présentent des réalisations très divergentes selon les régions tout en ayant une origine commune (cas des pronoms personnels indépendants), soit parce que leur genèse est propre à chaque région (cas des subordonnants et connecteurs).

14Même quand l’analyse diachronique permet de restituer des formes basiques communes, leurs réalisations phonologiques, et souvent leur sémantique, sont tellement spécifiques à chaque dialecte que l’on est plus dans l’ordre de la reconstruction historique et de l’étymologie que dans celui de la variation régionale. Le cas le plus problématique est certainement celui des pronoms personnels indépendants : pour plusieurs d’entre eux, les formes concrètes attestées dans les dialectes sont profondément différenciées, même s’il est aisé de reconstruire à chaque fois un étymon commun. Entre le [kăyy] touareg, le [kiyy] chleuh] (« toi ») et les formes |ḵəčč], [šəgg, šəkk…] des dialectes les plus septentrionaux (kabyle, rifain, chaoui, etc.), l’intercompréhension est quasiment impossible et aucune règle de correspondance synchronique ne permet de passer de l’une à l’autre. L’identité primitive des formes ne peut être (r)établie que par une démarche de reconstruction diachronique.

15La situation d’hétérogénéité est encore plus marquée pour les subordonnants propositionnels et autres connecteurs phrastiques puisque, quand ils ne sont pas empruntés à l’arabe, ils sont propres à chaque région, même s’ils sont souvent construits à partir de morphèmes communs, notamment des prépositions pan-berbères (notamment les subordonnants touaregs).

2. Le système verbal

16Le cas du système verbal est particulièrement intéressant parce qu’il montre clairement à la fois les éléments centraux, communs à l’ensemble du berbère, et les développements secondaires, qui pour certains peuvent avoir une très large extension (cf. Galand 1977 ou Chaker 1997).

  • 3 Encore que même pour les dialectes ‘classiques’ on sait désormais que ces formes ad/a ne sont pas g (...)

17Le système est partout construit à partir d’un nombre réduit de thèmes verbaux (4 = aoriste / aoriste intensif / prétérit / prétérit ‘négatif’ dans la terminologie traditionnelle des berbérisants), de nature aspectuelle, communs à tous les dialectes, à l’exception du touareg et des parlers ‘orientaux’ et/ou ‘zénètes’* qui présentent deux thèmes spécifiques (le ‘prétérit intensif’ ou ‘accompli résultatif’ et l’‘aoriste intensif négatif’). Sur ce noyau thématique se développent des formes à préverbes, qui spécifient certaines nuances aspectuelles, modales et/ou temporelles. Et c’est évidemment là que s’installent les divergences : si certains préverbes sont quasiment communs à toute l’aire berbère (par ex. : ad/a, morphème de « non-réel, non-effectif »)3, la plupart sont propres à un dialecte donné, voire à un parler déterminé au sein d‘un dialecte. Concrètement, l’inventaire des formes en opposition n’étant plus le même selon le dialecte, il n’existe plus « un système verbal berbère » mais « des systèmes verbaux berbères », chacun d’entre eux étant spécifique à une région plus ou moins étendue.

18Même s’il est aisé, là aussi, d’établir la genèse, morphologique et sémantique, des formes secondaires à partir du noyau des thèmes de base, il n’empêche qu’en synchronie, chaque dialecte a bel et bien son système particulier et, malgré les éventuelles identités formelles, les oppositions ne sont pas superposables : ainsi la forme « ad + Aoriste » n’a plus la même valeur et le même statut en kabyle ou en touareg d’un côté, où elle a une valeur d’abord (statistiquement) temporelle, éventuellement modale, et en chleuh de l’autre, où elle exclusivement modale, parce qu’on y oppose ad+Aoriste (modal) à ra(d)+Aoriste (temporel).

3. Syntaxe de l’énoncé : La phrase verbale

19La syntaxe de l’énoncé verbal est très largement commune à l’ensemble du domaine berbère, que ce soit au niveau des fonctions* nominales associées (cf. notice F35 « Fonctions »), en termes de positions respectives des constituants ou du marquage des relations entre eux. On ne voit guère de phénomène syntaxique important qui ne soit commun à toutes les variétés de berbère, et quasiment tous les concepts descriptifs utilisés par les linguistes berbérisants sont opératoires dans l’ensemble du domaine.

L’ordre des constituants

20Le berbère est nettement une langue de type VS(O), la tête de phrase étant normalement occupée par le verbe, le sujet (ou ‘complément explicatif’, Galand 1964, 1969…) venant expliciter une marque personnelle toujours présente dans le verbe. Il convient de bien insister sur le fait que cet ordre canonique est évidemment celui du récit : il est particulièrement dominant dans les textes suivis, récits historiques, contes…, qui constituent une grande partie du corpus de textes berbères publiés. Dans les autres types d’usages, conversations, descriptions diverses, cet agencement est fortement concurrencé par la séquence SV(O), S étant en réalité, non pas un ‘sujet’, mais un nominal thématisé (ou ‘topicalisé’), i.e. mis en relief, avec un schéma intonatif caractéristique ; ainsi kabyle :

amek iga wemɣar ? – Comment va le vieux ?

amɣar yemmut ! – Le vieux, il est mort !

  • 4 Le phénomène est particulièrement net dans les Textes touaregs en prose de Ch. de Foucauld et A. de (...)

21Le phénomène est tellement fréquent dans certains types d’usages que cela a amené plusieurs auteurs (notamment Picard ou Cadi, cf. Bibl.) à considérer que l’ordre canonique des constituants était désormais (devenu) SVO. C’est certainement une erreur induite par la non-prise en compte de la diversité des usages et du caractère toujours fortement marqué par le contexte et/ou la situation de communication de l’ordre SV(O) : en énoncé ‘neutre’, sans ancrage fort dans la situation d’échange, l’ordre dominant reste toujours VSO. C’est sans doute une analyse fondée sur un corpus particulier – conversationnel et/ou descriptif ethnographique4 – qui a conduit ces auteurs à renverser la perspective en faveur de l’ordre SVO.

Une unité profonde de la phrase verbale

22Certes, on trouve, à la marge, quelques divergences dans le marquage de certaines fonctions nominales et l’on pense évidemment à l’État d’annexion*, identifiant un nom en relation de dépendance par rapport à un autre nominal. Si l’on exclut les différences purement phonétiques, manifestement superficielles et instables (par ex. nom masc. en wә ou u‒ selon les parlers et leur syllabation*), on rencontre sur ce point deux situations particulières :

  • Celle du touareg, pour lequel l’annexion du nom masc. sing. n’est marquée que par la chute éventuelle de la voyelle pleine initiale (avec remplacement éventuel par un [ә], en fonction de la structure syllabique du mot), sans apparition de la voyelle ou semi-voyelle postérieure /u, w/ comme en berbère Nord. Indépendamment des explications diachroniques que l’on peut avancer (les thèses sont diverses ; pour une synthèse sur le sujet, voir notamment Chaker 1988 et 1995, chap. 4 ; Allaoua 2002 ; Prasse 2002), il est certain qu’en synchronie on peut considérer la réalisation touarègue comme un simple allomorphe régional, puisque la fonction et les conditions d’apparition de l’État d’annexion demeurent strictement les mêmes qu’en berbère Nord.

  • En revanche, dans un petit nombre de parlers berbères périphériques, les parlers ‘orientaux’ (Nefoussa, Ghadamès, Sokna, Siwa) et le zenaga de Mauritanie, l’opposition d’État a quasiment disparu – on en retrouve au mieux des traces ténues – et l’on aboutit là une configuration syntaxique nouvelle, en rupture avec le reste du berbère. Tous les auteurs ayant précisément traité de ce point (Vycichl, Prasse, Brugnatelli… ; cf. bibl.) s’accordent pour considérer qu’il s’agit d’une évolution particulière à des parlers très isolés, aux marges du monde berbère.

4. La non orientation tendancielle du prédicat verbal et ses implications

23On a précisément présenté sous la notice O25 « Orientation » (EB XXXVI) un phénomène tout à fait marquant de la syntaxe du verbe berbère : sa forte tendance à la non-orientation ou ‘disponibilité syntaxique’ pour les très nombreux verbes ‘mixtes’ ou ‘réversibles’ qui peuvent être indifféremment transitifs ou intransitifs, selon que l’agent est ou non mentionné : qqen = « ê. attaché (intr.) / attacher (trans.) », gzem, « ê. coupé (intr.) / couper (couper) »,… Parallèlement, de nombreux verbes simples, intrinsèquement processifs, impliquant au niveau pragmatique la présence d’un agent et d’un patient, sont toujours intransitifs et excluent la mention de l’agent : nz, « ê. vendu », irid, « e. lavé »…

24Ce phénomène, dans lequel on a proposé de voir un reflet d’une ergativité primitive (= le verbe est d’abord un prédicat d’existence), caractérise en berbère des centaines de verbes appartenant au lexique fondamental.

25On a aussi montré qu’il avait des implications syntaxiques considérables, sur le plan de dérivation (prédominance de la dérivation en S-, « agentivant-transitivant »), au niveau des oppositions aspectuelles fondamentales (‘statif ~ processif’).

  • 5 C’est probablement ce qui explique que certains berbérisants importants (E. Destaing ou L. Galand n (...)

26Il conviendra cependant de souligner que cette tendance est actuellement plus ou moins nette selon les dialectes : fortement marquée en kabyle ou en touareg (au moins tamahăq de l’Ahaggar-Ajjer), elle l’est sans doute moins en chleuh… On peut postuler une dynamique de régression du phénomène, régression qui n’est peut-être pas sans lien avec la disparition, dans de larges zones du monde berbère de la conjugaison à suffixe du prétérit des verbe d’état (cf. supra). Il y a sans doute une évolution globale de la langue dans le sens de la processivité (au détriment de la stativité) et de l’orientation transitive5 : une opposition centrale primitive ‘statif ~ processif’ a probablement évolué vers un binôme distinguant deux types de processivité (‘ponctuel ~ duratif’, ‘accompli ~ inaccompli’…) et, parallèlement ou subséquemment, la non-orientation primitive est progressivement remplacée par la construction objective (transitive, avec mention de l’agent).

5. La phrase nominale

27En revanche, la phrase nominale – ou plus exactement, non-verbale – distingue nettement, du moins en synchronie, les différentes aires dialectales. On se reportera sur ce point à la notice P57 « Prédicat/prédication » (EB XXXVIII) où la question a été précisément abordée. Les formes sont très diverses, mais les trois principaux types :

  1. Phrase à auxiliaire de prédication spécifique (morphème d + Nom) : d amaziɣ, « C’est/il est (un) Berbère »,

  2. Phrase à verbe copule « être » (g + Nom) : iga amaziɣ, « C’est/Il est (un) Berbère »,

  3. Phrase nominal ‘pure’, ‘Nom1, Nom2’ : Musa, amajeɣ, « Mûsa est (un) Touareg »,

28ont globalement une distribution géographique assez nette :

  1. = dialectes ‘méditerranéens’, de Siwa au Maroc (kabyle, chaoui, rifain, Moyen-Atlas…,

  2. = Tachelhit et zone sud/sud-est du Maroc central ;

  3. = Touareg,

29même s’il est aisé de montrer que chacun des trois types a existé (existe encore au moins à l’état de traces) dans l’ensemble du domaine berbère.

7. Prédication et personne grammaticale

30Une autre tendance nette, particulièrement accusée dans certaines variétés de berbère Nord (kabyle, rifain…), renvoie probablement à l’origine même de la prédication, voire à l’émergence du verbe en tant que catégorie syntaxique spécialisée dans la fonction prédicative.

31L’association d’une forme, lexicale (nominale), adverbiale ou grammaticale (interrogatifs, prépositions…), à une marque personnelle affixe, issue de l’un ou l’autre des paradigmes personnels (suffixes de nom, suffixes de préposition, affixes personnels du verbe) suffit à fonder le statut de prédicat du syntagme résultant. Les exemples sont très nombreux et divers. On se reportera sur ce point aux notices P57 « Prédicat/prédication » et P64 « Pronoms » (EB XXXVIII) où cette question est examinée de manière précise.

8. Eléments de conclusions

32Au terme de ce rapide panorama, plusieurs constats et conclusions se dégagent, qui confirment le caractère central de la syntaxe dans toute approche de la langue.

  • Les faits de syntaxe spécifient fortement la langue berbère dans l’ensemble des langues et au sein de la famille chamito-sémitique. Par de nombreux aspects, la syntaxe berbère présente des traits de conservatisme, voire d’archaïsme très marqués, qui renvoient directement aux configurations les plus anciennes postulées pour le chamito-sémitique, et parfois aux sources mêmes de la constitution des classes syntaxiques : tendance forte à la non-orientation du prédicat verbal, système verbal encore largement fondé sur une distinction ‘stativité ~ processivité’, tendance marquée à la prédication par association d’un élément quelconque avec un morphème personnel, traces nettes de la polyvalence et de l’autonomie anciennes de paradigmes grammaticaux, traces nettes de l’origine lexicale des prépositions…

  • La syntaxe berbère constitue un môle d’homogénéité, dont l’unité profonde apparaît de manière quasi immédiate à travers les variétés régionales actuelles. Il y a bien une syntaxe du berbère, qui conforte la thèse classique de l’unité structurale profonde de la langue.
    Mais dans les différents sous-systèmes et paradigmes, les variétés régionales ont développé, à partir de cette base commune, des configurations qui peuvent être assez particulières, soit parce que les systèmes se sont enrichis et diversifiés, soient parce que les réalisations régionales présentent désormais des formes très divergentes.

  • En conséquence, la syntaxe fournit pour la classification synchronique des dialectes berbères des critères nets, certainement beaucoup plus discriminants que ceux que l’on peut trouver en phonologie et a fortiori dans le lexique : configuration du système verbal, types de phrases non-verbales, flexion du participe, indices de personnes des verbes d’état, maintien ou non de l’opposition d’état du nom… sont autant de critères différenciateurs qui opposent nettement de grandes aires dialectales.

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Notes

1 Parmi lesquels ceux de Lionel Galand sont une référence absolument fondamentale (cf. Bibl.).

2 Présence, par exemple, du morphème de prédication nominale d (d izem, « c’est un lion ») dans les documents almohades du XIIe-XIIIe siècle (Levi-Provençal) alors qu’il n’est plus en usage en chleuh contemporain…

3 Encore que même pour les dialectes ‘classiques’ on sait désormais que ces formes ad/a ne sont pas générales : on a ainsi pour la ‘kabyle extrême oriental’ les formes di/i, qui conforment que ces préverbes sont secondaires et non pan-berbères.

4 Le phénomène est particulièrement net dans les Textes touaregs en prose de Ch. de Foucauld et A. de Calassanti-Motylinski qui contient essentiellement des textes descriptifs ethnographiques : l’ordre SVO y est nettement prédominant.

5 C’est probablement ce qui explique que certains berbérisants importants (E. Destaing ou L. Galand notamment, dont les travaux ont surtout porté sur le tachelhit) ont peu été sensibles à la valeur stative du prétérit.

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Pour citer cet article

Référence papier

Salem Chaker, « Syntaxe »Encyclopédie berbère, 43 | 2019, 7644-7655.

Référence électronique

Salem Chaker, « Syntaxe »Encyclopédie berbère [En ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/4869 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14u3w

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Auteur

Salem Chaker

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