Introduction. Des épopées de la première modernité (1500-1800), de la Mitteleuropa aux Indes occidentales : pour un panorama
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I. Premières modernités épiques : esquisse d’un panorama
1Des sorciers maléfiques, des plantes exotiques, Apollon et la Vierge Marie présidant ensemble à l’inspiration poétique, un dragon féroce aux prises avec des aigles bicéphales, un capitaine de navire transformé en géant surgissant des eaux pour apostropher des navigateurs — et toujours des intrigues, des batailles et des miracles : le genre épique est, dans la première modernité, à la fois vivant et inventif. Loin de péricliter avec la généralisation de l’imprimerie et l’émergence des savoirs modernes, le récit versifié d’événements militaires et d’enjeux théologico-politiques perdure et fleurit, s’emparant de l’actualité comme revisitant les récits fondateurs, en ajoutant au passage les progrès techniques et les découvertes nouvelles aux ressources traditionnelles de l’imaginaire poétique.
2Cette vivacité et cette fécondité peinent encore parfois à être reconnues. Il faut dire que la première modernité vient, dans l’historiographie littéraire et culturelle, entre deux grands temps épiques, le Moyen Âge et le Romantisme. La critique comme l’imaginaire littéraires associent aisément le Moyen Âge à l’oralité (celle des troubadours ou des jongleurs) ou, du moins, à sa figuration (celle du conteur des grands romans du Graal e.g.). La chanson de geste fournit en Occident le paradigme post-antique de l’épopée — bref, le temps des chevaliers est indubitablement (et spontanément) épique. À l’autre bout de la chronologie, le romantisme est associé dans toute l’Europe (et particulièrement en Europe centrale) aux grands élans culturels et patriotiques nourris d’idéalisme (c’est la naissance des grands récits nationaux, qui auront leurs romans et leurs épopées), et à un intérêt renouvelé pour les traditions orales (à travers l’exploration anthropologique et la réinvention littéraire du folklore). Le Pan Tadeusz d’Adam Mickiewicz ou, dans un registre universaliste, La Légende des Siècles de Victor Hugo sortiront de la première tendance, et les grandes compilations du Kalevala et du Kalevipoeg, pour ne citer qu’eux, de la seconde.
3Entre les cycles épiques médiévaux et les monuments romantiques, la première modernité fait parfois figure de parent pauvre. Le cas de la France moderne, de la Franciade de Ronsard à la Henriade de Voltaire en passant par l’échec retentissant de la Pucelle de Jean Chapelain, est à cet égard un exemple bien fréquenté d’échec épique. De même on se souvient peu de Goethe poète épique et de la synthèse d’épopée, d’idéologie bourgeoise et de Weimarer Klassik que constitue Hermann und Dorothea, composée dans les dernières années du 18e siècle. Surnagent parfois des épopées sacrées (Paradise Lost de John Milton, Der Messias de Klopstock) dont les lecteurs du XXIe siècle remarquent, avant tout, la très grande difficulté d’accès. Trop crispée sur le modèle antique et l’enjeu de métier que représenterait une réussite dans le genre suprême (l’épopée ayant, dans la Renaissance humaniste, supplanté la tragédie au pinacle des hiérarchies génériques), l’épopée ne survivrait finalement que dans les formes dégradées du burlesque et de l’héroïcomique qui connaissent, avec Paul Scarron, Samuel Butler, Nicolas Boileau-Despréaux ou Ignacy Krasicki, les meilleurs succès du genre dans la période.
4Et pourtant, l’épopée est, dans la première modernité, bien vivante. Loin d’être imitation servile de l’antique, elle s’alimente et se renouvelle aux sources modernes, et surtout, elle est (caractéristique anthropologique essentielle du genre) en prise directe sur l’actualité de celles et ceux qui l’écrivent et la lisent. Ainsi, le dossier principal de cette présente livraison entend-elle esquisser le début d’un panorama de la littérature épique de la Renaissance aux premières années du XIXe siècle, dans la tradition occidentale — laquelle s’étend, à travers la littérature coloniale, à la fois vers l’Extrême-Occident (en l’occurrence Cuba avec Silvestre de Balboa) et l’Extrême-Orient (avec les Lusiades de Camões).
5Pour aider le public francophone à se faire une idée de cette vivacité et de ses enjeux, nous avons opté dans ce dossier pour un détour par des corpus moins fréquentés par les études comparatistes, mais où l’épopée vit et se réinvente. Il est ainsi constitué autour de deux ensembles : d’une part, des articles rédigés par des spécialistes des littératures slaves de l’Europe médiane et balkanique (Roman Dąbrowski, Davor Dukić et Dragana Grbić) ; d’autre part, des articles traduits du portugais du Brésil issus de la collaboration du Projet Épopée avec la Revista Épicas, portant sur les domaines lusitain et latino-américain (Fabio Mario da Silva et Raúl Marrero-Fente). À la charnière de ces deux ensembles, l’étude d’Hélio Alves jette un éclairage nouveau sur un texte souvent considéré comme le “premier” texte épique de la première modernité, Os Lusíadas de Luís Vaz de Camões. Les Lusiades sont en tout cas le premier par ordre de composition à avoir, d’une part, intégré le canon occidental et, d’autre part, eu une réception qui informa la première modernité épique à l’échelle internationale, ne serait-ce qu’en fournissant un modèle à la Gerusalemme liberata du Tasse.
De l’Est de l’Europe…
6Le dossier est ainsi consacré à des aspects moins connus en France de la littérature épique d’Europe médiane à l’époque moderne. L’article de Davor Dukić propose un panorama détaillé de la littérature épique croate des 16e et 17e siècles au croisement d’enjeux multiples : idéologiques (opposition des peuples chrétiens à l’Empire ottoman), politiques (luttes de pouvoir et d’influence entre la République de Venise et le Saint-Empire), dialectales (la littérature épique s’écrivant dans les différentes variantes du croate, štokavien ou čakavien).
7Toujours dans l’aire balkanique, Dragana Grbić livre une étude sur le premier poème épique de tradition littéraire écrit dans la langue vernaculaire serbe, Boz zmaja sa orlovi de Jovan Rajić (1791) : alors qu’en Croatie, comme le montre bien D. Dukić, de grands centres de culture humaniste comme Dubrovnik ont réalisé depuis longtemps la défense et illustration du vernaculaire (le štokavien de Dubrovnik étant la principale langue de prestige de la Croatie), le serbe accède tout juste au statut de langue littéraire dans les dernières décennies du 18e siècle. L’épopée de Rajić combine l’allégorie renaissante (le dragon ottoman contre les aigles chrétiennes), le burlesque (dans la présentation du prophète Mahomet, allié supérieur du camp turc) et le registre héroïque le plus sérieux (dans le traitement des sièges et des assauts des chants II, III et IV).
8En remontant vers le nord, Roman Dąbrowski décrit l’évolution de l’épopée polonaise dans la littérature des Lumières, des années 1770 avec les poèmes d’Ignacy Krasicki aux premières décennies du 19e siècle (rappelant, s’il en était besoin, que la périodisation en contexte comparatiste est un exercice de souplesse intellectuelle). L’inventivité épique y combine la réflexion néoclassique et le fond mythologique hérité de l’Antiquité avec des thèmes nationaux, qu’ils concernent un microcosme (la vie des moines et leur place dans la société, traitées par Krasicki sur un mode héroïcomique inspiré du Lutrin) ou les grands engagements militaires des siècles passés (la bataille de Chocim contre les Turcs pour Krasicki encore, ou la Grande Guerre du Nord contre Charles XII de Suède).
9Ces trois études font apparaître, au-delà de différences aussi évidentes qu’inévitables, une continuité et une cohérence dans le développement de l’épopée savante en Mitteleuropa. Le fonds classique issu de l’humanisme est, comme partout en Europe, un matériau disponible commun à tous nos poètes. Les formes métriques et strophiques s’échangent : si les latinistes ou les francophones sont habitués au discours continu des hexamètres dactyliques ou des alexandrins en rime plate, le modèle stophique s’impose largement dans l’épopée médio-européenne. L’ottava rima imitée du Tasse triomphe dans la poésie classique polonaise ; octaves et quatrains dominent l’épopée baroque croate, quand le trzynastozgłoskowiec (le tridécasyllabe ou alexandrin polonais) devient chez Jovan Rajić une sorte de distique épique dont le balancement rythme l’épopée burlesque d’une façon inégale qui n’est pas sans évoquer la diction élégiaque des anciens. Le genre épique, par son prestige, joue aussi le rôle de défense et illustration des langues slaves : c’est particulièrement sensible dans le domaine croate, où la concurrence entre le štokavien de Dubrovnik et le čakavien s’exprime par une concurrence épique, ou par l’intérêt que portent au genre les membres du cercle d’Ozalj ; Jovan Rajić, quant à lui, donne à la langue vernaculaire des Serbes ses lettres de noblesse. En Pologne, le caractère littéraire de la langue est déjà, au 18e siècle, richement affirmé ; l’innovation des poètes de l’époque stanislavienne et du premier 19e siècle vaut surtout comme réforme stylistique, la fluidité classique se substituant aux circonlocutions baroques teintées de macaronisme.
- 1 Le guslar est le barde serbo-croate, qui chante les récits épiques en s’accompagnant du son lancina (...)
10La persistance en Europe médiane et balkanique de traditions épiques orales est visible dans le développement de l’épopée savante moderne. Nikola Zrinski en subit l’influence en traduisant du hongrois Le Siège de Szigét, et Jovan Rajić emprunte au formulaire des guslari1 certaines tournures de son poème, première épopée savante serbe. L’influence de l’oralité épique sur la Wojna chocimska de Krasicki fait, quant à elle, un détour par la poésie ossianique, construisant à travers l’imprimé le rêve d’une parole épique retrouvée (qui hantera les Romantiques).
11Idéologiquement, les préoccupations régionales et nationales se doublent d’enjeux théologico-politiques supra-nationaux, ancrés dans la rhétorique contra Turcos et l’idéologie militante qui investit les peuples de l’antemurale Christianitatis d’une mission sacrée de défense de l’Occident. Ce fonds idéologique nourrit un imaginaire obsidional qui domine largement dans les Balkans (qu’il s’agisse du siège de Szigetvár traité en hongrois et en croate par les frères Zrinski ou de ceux de Bender et de Belgrade chez Jovan Rajić), et opère une jonction actualisante avec l’inspiration homérique et l’Iliade, poème du siège par excellence, familier à tous les auteurs humanistes traités par nos contributeurs.
…aux Indes occidentales
12À l’imaginaire du siège, les épopées de l’Ouest de l’Europe préfèrent celui de la conquête. Hélio Alves fait dans son étude, avec concision et fermeté, le point sur un certain nombre d’enjeux de lecture de Os Lusíadas de Luís Vaz de Camões, poème épique séminal de la Renaissance et de l’expansion coloniale vers les Indes orientales : la figure du poète épique, ses liens avec le pouvoir, la représentation de personnages vivants ou appartenant à un passé immédiat, pour terminer sur la conjonction (la concurrence) systématique et problématique, dans l’épopée, de l’entreprise esthétique avec le projet idéologique. Le jugement que le poète irlandais Seamus Heaney portait sur le chant VI de l’Énéide et sa catabase — “the best of books and the worst of books”, le plus sublime au plan esthétique et le plus servile au plan politique, pourrait mutatis mutandis s’appliquer à l’œuvre de Camões : sublime d’invention, mais composé dans une certaine urgence politique et marqué par une xénophobie qu’on ne peut plus lire sans sourciller.
13Du côté des Indes occidentales, Raúl Marrero-Fente présente dans son étude, fondée sur des microlectures très fines, l’intégration de la flore du Nouveau Monde à l’imaginaire épique dans la première épopée cubaine, Espejo de paciencia (1608) de Silvestre de Balboa. L’exotisme de la végétation luxuriante de Cuba s’intègre à la tradition épique occidentale autant qu’elle l’altère : les dispositifs fictionnels néoclassiques de la cornucopia et du locus amœnus luxuriant peuplé de silènes fournissent l’occasion d’une description naturaliste bien informée qui, en retour, leur donne une actualité nouvelle. Le merveilleux mythologique (toujours présent dans le contexte des expéditions chrétiennes outre-Atlantique) se double ainsi d’une merveille botanique qui enchante le poème dans sa fiction (elle fournit un cadre inédit à l’action épique) et dans sa diction (le poète emploie une terminologie indigène pour désigner les plantes et fruits américains). La langue des dieux, véhicule traditionnel de l’admiratio épique, est relayée ici par la langue de l’Autre.
14Enfin, Fabio Mario da Silva propose une étude sur des poétesses épiques de la première modernité portugaise : Maria de Mesquita Pimentel, autrice d’une épopée sacrée en portugais consacrée à l’enfance du Christ, et Bernarda Ferreira de Lacerda, autrice d’une épopée en castillan (inachevée) sur la conquête mauresque de la péninsule ibérique et la Reconquista. Ces deux poétesses épiques du XVIIe siècle ibérique, si elles ont intégré la domination masculine qui préside à la culture européenne en général et au genre épique en particulier, s’emparent néanmoins de sujets sérieux, qu’il s’agisse du passé militaire ou de l’histoire sainte, et adoptent pour ce faire différentes stratégies, comme le patronage marial — qui ancre leur écriture dans une religiosité conçue comme une vertu éminemment féminine, mais insiste aussi sur la dimension féminine du christianisme. L’écriture féminine a ainsi toute sa place tant dans la grande chaîne des épopées sacrées de la première modernité, de la Sepmaine de Du Bartas à Der Messias de Klopstock, en passant par Paradise Lost de Milton, qui s’enrichit ainsi du poème de Soror Maria de Mesquita Pimentel, que dans le très vaste corpus des épopées fondatrices à thème théologico-politique dans lequel s’inscrit le poème de Bernarda Ferreira de Lacerda.
II. Éléments de synthèse
15Ces études font apparaître un certain nombre de traits et de problématiques transversales de l’épopée à l’époque moderne. En voici un premier inventaire.
Questions de définition
16L’une des questions les plus récurrentes sur l’épopée à l’époque moderne est celle de sa définition : qu’est-ce, au juste, qu’une épopée ? Et les textes présentés comme tels méritent-ils seulement cet intitulé générique ? Questions crispantes que les poétiques de la première modernité, de Scaliger à Dmochowski en passant évidemment par Boileau, tentent de résoudre en théorie — l’auteur de l’Art poétique polonais finissant par avouer à demi-mot l’échec national dans le genre, et terminant la section sur l’épopée par un véritable appel à poèmes : la Pologne est toujours en manque d’une vraie épopée. Des lectures inspirées par les théoriciens du roman (comme le jeune Lukács) ont pu voir dans cette instabilité générique la marque d’un passage de témoin de l’épopée au roman (éminemment revendiqué au 18e siècle par Henry Fielding), lequel serait le genre moderne par excellence. De fait, la dimension romanesque introduite par les intrigues sentimentales dans l’épopée sur le modèle du Tasse (auteur aussi de l’Aminta, roman pastoral) rapproche l’épopée du roman et peut être, chez les imitateurs de ce poète, un facteur de déséquilibre dans l’économie narrative du poème (D. Dukić en relève un certain nombre d’exemples dans les épopées croates). Mais ne perdons pas de vue non plus que cette dimension “romanesque” remonte à l’Énéide et aux amours de Didon et d’Énée — et que, de même, les personnages d’enchanteresse (comme Circé ou Calypso) ou de vierge guerrière (comme Camille) ont leurs modèles chez Homère et Virgile autant que chez l’Arioste (dont l’Orlando furioso est notoirement difficile à classer entre l’épopée et le roman en vers). En définitive, comme Hélio Alves le montre bien, la définition du genre est peut-être davantage anthropologique que théorique : il s’agit qu’un texte fasse, dans le moment où il est composé, ce que l’on attend de lui (et que l’on attend de l’épopée). Les Lusiades de Camões sont en cela un texte efficace, comme le sont nombre des épopées croates étudiées par Davor Dukić ou l’épopée serbe étudiée par Dragana Grbić. Est épopée le poème qui fonctionne dans un dispositif épique.
Travail épique et “reportage”
17En quoi consisterait un tel dispositif ? L’un des traits les plus marquants de l’épopée moderne est qu’elle intègre une fonction référentielle qui domine un nombre très important de textes : l’épopée est, fréquemment, un reportage poétique. En Croatie, comme le note D. Dukić, elle peut être la principale source d’information sur l’actualité militaire et politique (relayant ainsi, à l’écrit, une fonction possible du chant épique oral). Il en va de même pour l’épopée de Rajić étudiée par D. Grbić, mais aussi pour l’épopée du Nouveau Monde de Silvestre de Balboa, dont Raúl Marrero-Fente souligne la précision informative, puisée dans des sources viatiques et naturalistes. Cette fonction référentielle affecte jusqu’à la disposition typographique de l’épopée, qui s’assortit de notes historiques (pratique présente déjà chez Voltaire et qu’on retrouve chez Rajić ou dans la Pułtawa de Muśnicki par exemple) : le texte poétique se double ainsi d’un sous-texte référentiel qui autorise la fiction — dans le double sens qu’il atteste la valeur factuelle du poème, et qu’il libère ainsi la fiction (et la diction) poétique des exigences de la stricte référentialité. D’autres épopées (notamment en Pologne, comme le montre R. Dąbrowski) s’intéressent à des événements d’un passé militaire relativement récent (plus ou moins un siècle) : moins que réactiver un passé lointain, ces poèmes configurent un passé immédiat dont la mémoire est encore vive. Un passé lointain, historique ou mythique, est enfin toujours présent dans de nombreuses épopées de fondation : Wojna chocimska de Krasicki et la Jagiellonida de Tomaszewski (R. Dąbrowski) traitent des événements datant du Moyen Âge ou du début du 17e siècle, mais qui cristallisent, pendant et après les Partages de la Pologne, l’idéologie nobiliaire qui est alors au cœur de l’identité nationale polonaise. L’épopée sacrée de Soror Maria de Mesquita Pimentel est celle qui remonte le plus loin (aux anges rebelles), et peut-être la plus éloignée de l’actualité immédiate (en faisant abstraction de l’importance du sentiment religieux à l’âge baroque) ; mais le traitement des affrontements hispano-mauresques dans celle Bernarda Ferreira de Lacerda est aussi le moyen d’insister, comme le souligne F. Maria da Silva, sur la solidarité hispano-portugaise. Le “travail épique” (pour reprendre le concept proposé par Fl. Goyet) n’est ainsi absolument pas étranger à l’épopée moderne.
Questions de temporalité
18Cette proximité de certains poèmes avec les événements quasi-immédiats qu’ils dépeignent induit une forme d’urgence épique, perceptible dans la rapidité de composition de Jovan Rajić ou de certains poètes croates. L’exemple le plus frappant reste cependant le plus ancien du dossier : celui de Camões, sur lequel pesait des exigences de publication dont Hélio Alves étudie l’impact sur la facture du poème. Si elle est une tendance réelle, cette urgence n’est évidemment pas un trait constant — et l’écriture épique féminine décrite par Fabio Mario da Silva, notamment, semble se développer dans un (relatif) otium studiosum, conséquence directe de la condition des femmes dans la première modernité (sans oublier le fait que Maria de Mesquita Pimentel vit au couvent).
Questions d’intertextualité
19Qu’elles émergent de l’otium ou de l’urgence poétique, les épopées modernes ont toutes en commun une intertextualité évidente et revendiquée avec le canon antique (Homère et Virgile) et la Fable (la mythologie classique). Cette intertextualité domine parfois le genre à tel point que certains critiques (comme Alexander Pope, sous le déguisement de Scriblerus) ont pu dénoncer l’entreprise épique moderne comme un jeu de réécriture un peu servile. L’émulation des grands modèles antiques prendrait dans la première modernité une dimension au mieux ludique, au pire “mécanique”, qui ressortirait davantage à un plaisir (qui pourrait être post-moderne s’il n’était, en fait, juste moderne) de l’intertextualité et du jeu citationnel. Dans notre dossier, les poèmes polonais sont sans doute ceux où le jeu citationnel est le plus évident et le plus revendiqué. Dans la Monachomachia, le traitement héroïcomique de topoï homériques est ouvertement parodique ; mais c’est aussi le cas dans l’épopée sérieuse qu’est Wojna chocimska, où l’imitation revendiquée des modèles anciens dans la poétisation de l’histoire nationale équivaut selon R. Dąbrowski à une mise à distance, à une forme de déréalisation du matériau historique premier. Il ne faudrait cependant pas considérer trop vite les grands modèles comme une ornière, et certains s’en affranchissent très bien : témoin le poète croate Dživo Gundulić, qui, parti pour traduire la Gerusalemme liberata, préfère finalement écrire sa grande épopée, Osman, à partir d’événements immédiatement contemporains (la bataille de Khotyn et le coup d’état contre Osman II), l’urgence épique se substituant à la reconduction de la tradition épique classique et humanistique. Et par ailleurs, le recours à des formes de burlesque ou d’héroïcomique peut être profondément sérieux : c’est le cas notamment dans l’épopée de Rajić, à propos de laquelle D. Grbić montre bien que sa dimension comique n’empêche absolument pas le sérieux des enjeux politiques et de l’entreprise culturelle (le registre sério-comique s’affirmant déjà comme un trait définitoire des littératures de la Mitteleuropa, et faisant écho à certaines analyses de Claudine Nédélec sur la nature proprement épique des poèmes burlesques français).
Figures du poète épique
20L’intertextualité, dans une époque qui n’est pas soumise au paradigme créatif de l’originalité, n’empêche ainsi pas les poètes épiques d’affirmer des personæ littéraires fortes. C’est le cas de Camões, dont H. Alves étudie l’éthos de poète à la lumière des analyses de Robert Durling sur la figure du poète épique à la Renaissance. Si les poétesses épiques portugaises ont intériorisé le modèle patriarcal qui marginalise leur écriture, elles ne diminuent pas pour autant leur mérite poétique mais le revendiquent à juste titre, quoique peut-être d’une manière plus détournée, comme le souligne F. Mario da Silva. Jovan Rajić affirme inventer (ou désirer) les événements qui ne figurent pas dans ses sources, se distanciant ainsi de la figure du chroniqueur (malgré l’exactitude journalistique revendiquée par le péritexte de son épopée). Quant à Krasicki, il ouvre sa Wojna Chocimska sans appel à une instance supérieure — qu’elle soit la Muse (Calliope ou, pourquoi pas, Clio), une Muse christianisée à la façon de Milton (“Sing, Heavenly Muse”), ou la Vérité voltairienne sous le patronage de laquelle était placé le récit de la Henriade. R. Dąbrowski voit dans cette absence de référence aux figures de l’inspiration, ce vide intertextuel au seuil du poème, une revendication implicite de la maîtrise totale du poète sur sa matière.
Dysfonctionnements mythologiques
21L’absence d’invocation à l’ouverture d’un poème consacré à une bataille au fort enjeu religieux signale, aussi, l’une des principales difficultés de l’épopée moderne et la source de ses principaux dysfonctionnements : la mise en place d’un merveilleux cohérent — d’un plan divin et allégorique qui puisse, comme le souhaitait Voltaire dans le paratexte de la Henriade, constituer un “système du merveilleux”. H. Alves voit dans l’étrange économie des entités mythologiques dans Les Lusiades (leurs apparitions et disparition, leurs revirements arbitraires qui en font, assez littéralement, des dei ex machina) l’un des principaux problèmes dans la facture du poème. La question de la cohérence fictive et de l’acceptabilité doctrinale des êtres de la Fable varie grandement selon les contextes : tous les traits de l’Arcadie (silènes et nymphes compris) sont convoqués dans la luxuriante Cuba de Silvestre de Balboa, dans un jeu d’échanges dont on a parlé plus haut ; et les poétesses portugaises étudiées par F. Mario da Silva n’ont guère de réticences à convoquer les figures néoclassiques de l’inspiration comme Apollon aux côtés de la Vierge. (Au demeurant, Milton lui-même participera de ce mouvement, avec la “heavenly Muse” de son ouverture comme dans la description de l’Eden, peuplé chez lui aussi de satyres gambadants).
22Un autre mode d’approche est l’allégorie populaire en forme de devinette dans le baroque tardif de Jovan Rajić : le dragon représentant le Sultan, et les aigles bicéphales qu’il affronte les empires chrétiens de Joseph et Catherine. Cette complexité (le plan merveilleux est-il une illustration ou un déterminant de l’action militaire et politique ? est-il pure figure ou doit-il, comme chez le Tasse, avoir une substance théologique ?) conduit D. Dukić à aborder l’épopée croate par le prisme de sa laïcisation : la machine merveilleuse peut ainsi y être extrêmement présente (comme chez les frères Zrinski), comme l’action humaine peut être radicalement détachée du surnaturel, dans une affirmation de l’autonomie du politique vis-à-vis de forces supérieures réelles ou supposées (chez Dživo Gundulić e.g.).
Idéologie et équité poétique
23Une grande partie du travail philologique qui incombe aux épicistes spécialistes de la première modernité est de reconstituer des contextes locaux, parfois très éphémères (notamment dans le cas des épopées d’actualité qui abondent dans la période), dont les enjeux ont perdu toute urgence et toute importance depuis des siècles : allégeance à tel ou tel prince, satire de tel ministre ou capitaine, etc. L’approche de ces épopées, effectivement, peut difficilement se passer de l’érudition dont font preuve tous nos contributeurs — dont les plus historiens parmi nos poètes ont anticipé le travail en écrivant eux-mêmes (une partie de) leurs notes de bas de page. Mais c’est précisement en quoi consiste l’entreprise épique : à injecter dans l’histoire un sublime poétique qui permette la survie des événements dans la littérature quand ils auront depuis longtemps disparu des mémoires vivantes. Les dysfonctionnements mythologiques ou politiques de nos textes viennent, en grande partie, de cette difficile conjonction du poétique et de l’idéologique (sur laquelle H. Alves conclut son étude des Lusiades) — et certains aspects de cette conjonction ne sauraient séduire les citoyen·nes du monde postmoderne (comme la xénophobie patente de certains passages des Lusiades). L’épopée moderne représente aussi, cependant, des attitudes idéologiques plus nobles, comme l’équité poétique modelée sur l’admiration homérique pour des Troyens comme Hector, que l’on trouve chez Dona Bernarda de Lacerda ou Barne Karnarutić. Même Jovan Rajić, dans un traitement poétique de l’actualité militaire et politique qui fait une très large part à la dérision caricaturale de l’ennemi avec toutes les ressources du bouffon, du grotesque et de burlesque, exprime une compassion (certes passagère) pour les civils ottomans expulsés de Belgrade.
Conclusion. L’épopée, ou les enchantements modernes du monde
24L’épopée est donc bien vivante dans la première modernité ; elle s’y réinvente au sein de traditions multiples (savantes et orales, lettrées et populaires). Cette inventivité déployée par les poétesses et poètes épiques des années 1500-1800 a, au-delà des différences historiques, régionales et linguistiques, une ambition commune : celle non pas de réenchanter le monde (car l’enchantement n’a, au seuil de la modernité, pas vraiment disparu), mais plutôt de le perpétuer. Que ce soit par les richesses livresques de la mythologie qu’il faut faire cohabiter avec le dogme révélé, ou par un herbier inconnu qui vient donner aux silènes et aux nymphes un charme nouveau ; par le plaisir de la devinette ou celui de la citation érudite, par la réécriture amusée ou l’affirmation de son pouvoir d’invention : l’épopée moderne, quelque référentielle qu’elle se veuille (si elle doit, parfois et à certains endroits, jouer le rôle de gazette poétique), apporte aux événements du passé comme du présent quelque chose en plus : de la poésie, tout simplement. Le sublime et le sourire des poètes·ses épiques de la première modernité accompagnent la conquête et la résistance, les litchis et le sang, l’amour et la haine ; ils posent, entre un passé perdu et un présent confus, une lentille d’intelligibilité dont la première ressource est l’imagination du lecteur, invité à apprécier la métaphore et l’invention qui lui rendent plus clair, plus proche ou plus acceptable les objets du texte. Désenchantée, la première modernité ? Pas, en tous cas, pour celles et ceux qui y écrivaient — et y lisaient — des poèmes épiques.
La revue Projet Épopée évolue
Naissance d’une nouvelle rubrique : “Panorama de la critique brésilienne”
25La revue Projet Épopée accueillera désormais une section dédiée à des articles traduits du portugais, initialement parus dans la Revista Épicas animée par nos collègues brésiliens du CIMEEP/UFS. Le CIMEEP traduit de même régulièrement en portugais des articles parus dans notre revue. Il s’agit ici encore de permettre une meilleure diffusion des travaux sur l’épopée, et d’offrir aux épicistes francophones et lusophones un meilleur accès à des corpus et des travaux qu’ils n’auraient pas forcément l’occasion de fréquenter autrement, renforçant la synergie entre nos deux groupes et revues. Cette rubrique est placée sous la responsabilité de Camille Thermes, doctorante de l’Université Grenoble Alpes, dont les travaux portent notamment sur la littérature lusophone.
26Notre but est de mettre rapidement à la disposition du public francophone une série importante d’articles. Nous avons donc choisi de fournir à des collègues lusophones des ébauches de traduction DeepL, qu’ils ont bien voulu commenter afin que nous puissions les retravailler. Nous les en remercions vivement. La direction de Projet Épopée assume cependant seule la responsabilité de ces versions françaises.
27Pour ce premier groupe d’articles, nous avons choisi six textes. Deux d’entre eux traitent de la Première Modernité au Brésil, et font donc partie intégrante de la réflexion menée dans notre dossier – ils ont été présentés ci-dessus. Quatre autres articles traitent des relations entre la littérature la brésilienne et l’épique.
28Par une étude génétique, Acízelo de Souza examine les choix qui ont amené Gonçalves Dias à choisir la forme épique pour son poème Os Timbiras, resté inachevé. “Os Timbiras, un projet à contretemps” s’appuie donc sur les données biographiques pour comprendre l’émergence de ce projet épique, mais analyse aussi l’ambiguïté de la réception critique de cet auteur brésilien métis, aux XIXe et XXe siècles.
29Dans “Forge épique et sens tragique dans Grande Sertão, Veredas”, Danielle Corpas montre que les références et la tonalité épique du célèbre roman de Guimarães Rosa (Diadorim en français) sont au service d’un sens tragique dans la représentation de la matière brésilienne : la composition permet de faire apparaître l’éternel retour de la violence systémique et le non-dépassement des problèmes de l’expérience.
30Teresa Virgínia Ribeiro Barbosa adopte une approche sociolinguistique pour proposer une lecture politique de l’usage des variantes dialectales chez Homère et Guimarães Rosa. “Une Nation se fait avec de la littérature” offre également une audacieuse traduction “métaplasmique” de certains passages de L’Iliade.
31Dans un approche comparatiste, Éverton de Jesus Santos et Gisela Reis de Gois font dialoguer South America mi hija de Sharon Doubiago et “Alturas de Macchu Picchu” de Pablo Neruda. “Canto general et South america mi hija : regard sur ‘Alturas de Macchu Picchu’” montre alors que si ces textes ont des préoccupations communes, telles la justice poétique et l’identité latino-américaine, l’œuvre de Sharon Doubiago place les femmes au centre de son œuvre, en réaction à l’oubli dont elles font l’objet dans la poésie épique de Neruda.
“État des lieux de la critique dans le monde” : La critique italienne sur la chanson de geste. I/II
32Enfin la présente livraison s’enrichit d’un grand article de Giulio Martire, de l’Université de Bari, qui livre le premier des deux volets d’une très importante présentation sur la critique italienne concernant la chanson de geste. Pour tâcher de caractériser cette tradition critique très riche, G. Martire a choisi d’analyser ici l’intégralité des contributions italiennes aux travaux de la Société Rencesvals, ce qui donne un tableau précis des intérêts et des avancées qu’on doit à ces chercheurs. Dans notre prochaine livraison, dirigée par Philippe Haugeard, et qui sera consacrée à “L’Intelligence dans la chanson de geste”, G. Martire présentera le deuxième volet de son étude, complétant ce tableau par l’analyse plus précise du Congrès fondamental de 2015 et par la présentation des thèses récentes sur le sujet en Italie.
Notes
1 Le guslar est le barde serbo-croate, qui chante les récits épiques en s’accompagnant du son lancinant de la gusle (équivalent de la lahuta albanienne), sorte de violon monocorde tenu droit sur ses genoux.
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Référence électronique
Dimitri Garncarzyk, « Introduction. Des épopées de la première modernité (1500-1800), de la Mitteleuropa aux Indes occidentales : pour un panorama », Projet Épopée [En ligne], 6 | 2020, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/epopee/1219 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15mvs
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