Ce texte est la traduction d’un article de la Revista Épicas, revue du Centro Internacional e Multidisciplinar de Estudos Épicos (CIMEEP, Brésil), associé de longue date du Projet Épopée (voir ici-même les présentations par sa directrice, Christina Ramalho, dans Projet Épopée [En ligne], volumes 2018 et 2019.
Traduction du brésilien, finalisée et annotée à partir d’une base DeepL par Camille Thermes, Université Grenoble Alpes, UMR 5316, Litt&Arts ; Inès Cazalas,
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11La résonance de la tradition épique dans l’œuvre de Guimarães Rosa est un sujet récurrent dans la critique sur l’auteur, dans
Grande Sertão : VeredasGrande sertão : veredas, As formas do falsoGrande Sertão22On peut comprendre que ce positionnement critique se soit affirmé : après tout, de nombreux éléments épiques sont flagrants dans plusieurs couches de
Grande Sertão : Veredasin media res 3C’est ce dernier aspect épique qui nous intéresse particulièrement ici : le sens donné à une expérience collective à travers la présentation d’un destin singulier, qui prend des airs d’action exemplaire.
4Notre point sera que, dans le cas de
Grande Sertão : Veredas, notamment en raison3
5Il convient de préciser que le terme “tragique”, employé ici à propos d’un récit du XX
eModern Tradgedy.46Williams part de l’écart entre, d’une part, le sens commun de “tragédie” (comme catastrophe, malheur ou incident fatal) et, d’autre part, la théorie de la tragédie cultivée par la tradition érudite depuis la dramaturgie de la Grèce antique. Sa conception de la tragédie moderne est formulée comme une réponse à ce qu’il considère comme un schisme problématique entre ce que serait le sentiment de tragédie dans la pratique, du point de vue de l’homme commun et de l’expérience sociale, et les significations philosophiques diverses et complexes du terme : “Nous devons reconnaître la souffrance dans une expérience immédiate et proche, et non la dissimuler par une recherche de noms et de définitions”
5ignore 67Pour en venir à la dimension tragique de
Grande Sertão : Veredas,Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel7.injustice généraleperte totale d’totale d’humanité88C’est à partir de cette approche de la tragédie moderne que je propose de réfléchir à ce qui est tragique (et tragique
parce que
9Dans la séquence chronologique des aventures du
jagunço9jagunçosjagunços1011Sertão
Il disait aussi qu’ensuite, une fois le banditisme aboli, et lui devenu député, alors ce Nord reluirait magnifique, on construirait des ponts, on installerait des usines, il serait remédié à la santé de tous, mis un terme à la pauvreté, inauguré mille écoles. (
op. cit.L’employeur de Zé Bebelo, semble-t-il, est le gouvernement brésilien lui-même, alors responsable des ennemis politiques du groupe d’agriculteurs locaux dirigé par Joca Ramiro. Ce n’est pas un hasard si, dans les discours avec lesquels il cherchait à obtenir le soutien des “municipalités de l’endroit”, Zé Bebelo promettait “moultes choses républicaines”
1210Le contexte est donc celui de la dispute entre propriétaires terriens, dans le cadre de la vie politique du Brésil de la Première République. À tel point que, bien qu’il annonce que sa mission est de mettre fin au grand banditisme
jagunçoaussijagunçosjagunços11L’épisode le plus emblématique de cette modernisation conservatrice de l’ordre
jagunçojagunços12Mais l’important est que la transformation de l’ordre violent n’est que partielle ou apparente. Il est vrai que le procès de Zé Bebelo semble signaler un progrès de la civilisation, dans la mesure où il met en scène l’institutionnalité de l’État de droit. Mais tout n’est en fait qu’une mise en scène de la légalité institutionnelle, car c’est toujours le pouvoir privé du grand chef Joca Ramiro qui parraine la nouvelle façon de régler les conflits. La persistance de l’autorité patriarcale et patrimoniale, la fusion du pouvoir privé et du pouvoir public, typique du
coronelismo13
Joca Ramiro allait décider. C’était le moment. Et c’est en s’adressant directement à Zé Bebelo, qu’avec autorité il prit la parole : “Ce jugement est mon fait, la sentence que je prends vaut pour tout ce Nord. Mon peuple m’honore. Je suis l’ami de mes amis politiques, mais je ne suis ni leur laquais, ni à leur solde. La sentence est valable. La décision. Vous la reconnaissez ?” (ROSA, p. 436)
L’échec à surmonter l’état autoritaire et violent des choses devient explicite peu après la dissolution du tribunal, lorsque Hermógenes et Ricardão trahissent Joca Ramiro et le tuent, dégoûtés par la pacification négociée avec le procès. Commence alors une deuxième guerre, qui n’est pas simplement une quête de vengeance, un combat pour l’honneur sur le mode épique, comme le récit de Riobaldo voudrait nous le faire croire la plupart du temps. Il n’est pas difficile de voir qu’il s’agit, là encore, d’une confrontation entre groupes rivaux dans la répartition du pouvoir dans la région. Les colonels fidèles à la mémoire de Joca Ramiro cherchent à maintenir le
statu quo, 13Cette logique des intérêts des grands propriétaires terriens est explicitée même pendant le procès de Zé Bebelo, avec le discours de Ricardão, un personnage qui exprime le raisonnement politico-financier qui détermine les actions des bandes. Lorsqu’il plaide en faveur de l’exécution du prisonnier, il rappelle que le groupe réuni là avait une “responsabilité” envers d’autres alliés, qui ont subi des pertes matérielles dans ce conflit : “Ceux-là endurent la persécution du gouvernement, ils ont dû quitter leurs terres et leurs fazendas, ce qui a entraîné de grandes faillites, tout part à vau-l’eau...” (ROSA, 1986, p. 233-234). L’action de Ricardão et Hermógenes vise à rétablir l’ordre traditionnel du Sertão. Avec le meurtre de Joca Ramiro, l’accord non-violent conclu par le biais du tribunal engendre une nouvelle guerre, encore plus brutale que la première. Après plusieurs batailles et changements de commandement, les Ramiros finissent par vaincre leurs ennemis sous la direction de Riobaldo, et un nouvel ordre semble enfin établi dans le Sertão. Le narrateur s’en vante dans les dernières pages du livre : “que je sois venu, courageusement, renverser Hermógenes et nettoyer ces Hautes-Terres du banditisme
jagunço14En réalité, la logique de la
jagunçagem14
Les temps s’en sont allés, les coutumes ont changé. Pratiquement, de légitime authentique, il reste peu de choses, il ne reste même plus rien. (ROSA, p. 51)
Sans aucun doute, des changements se sont produits dans ces années où a vécu le
jagunço15Le sort de Zé Bebelo illustre bien ce processus. Lorsqu’il était employé par le gouvernement, il aspirait à devenir député, et il montre en fait qu’il a quelques atouts pour cette carrière – il sait en tout cas faire des discours démagogiques qui enthousiasment la population locale. Même après sa défaite, lorsqu’il change de camp et commence à diriger les
jagunçosjagunço16Ainsi, en somme, si “les mœurs ont changé”, comme le dit Riobaldo, il n’est pas vrai qu’“il ne reste rien” de l’ancien monde du Sertão Si le flux des guerres a conduit à un nouvel ordre, le principe de la violence reste latent. Au cœur de la modernisation du Brésil du milieu des années 1950, lorsque le livre a été publié, la forme du roman de Rosa semble signaler l’éternel retour de la violence systémique qui maintient la société brésilienne divisée. Il semble signaler le non dépassement des problèmes avec lesquels nous continuons à lutter.
17Nous continuons à lutter, au moment-même où j’écris. Dans la page malheureuse de notre histoire que nous traversons aujourd’hui, nous assistons une fois de plus à l’éternel retour de la violence systémique dans la société brésilienne. Aujourd’hui, sous un gouvernement de factions, de connivence avec les forces paramilitaires, sous l’influence du fondamentalisme religieux, d’intérêts financiers des plus prédateurs, voire morbides, et de manœuvres législatives, judiciaires et médiatiques qui montrent clairement la fragilité des principes républicains au Brésil, dans cette société qui, pendant des siècles, a été organisée selon les termes de la mentalité esclavagiste et de l’autoritarisme patriarcal.
18Au regard du Brésil d’aujourd’hui,
Grande Sertão : Veredas , Grande Sertão : Veredas jagunçosjagunçojagunços19La condition de classe ambiguë que Guimarães Rosa forge pour le protagoniste-narrateur de son roman contribue à la dimension épique du récit, mais en même temps elle soumet au soupçon la positivité de ce destin “exemplaire”, et la trajectoire qui mène un ex-
jagunço20Après tout, qui est Riobaldo, ce personnage qui n’est “rien d’autre que le Brésil” ? On sait que le héros de
Grande Sertão : Veredas jagunçosjagunçagem
Mais aujourd’hui, que j’ai réfléchi, et que je pense d’affilée, ce n’est pas pour autant non, que je donne pour nulle ma compétence, dans une charge au fer et au fusil. Faut voir. Qu’ils s’amènent et viennent ici me faire la guerre, en mauvaise part, avec d’autres lois, ou des regards trop insistants, qu’ils s’amènent, qu’ils s’amènent ! Je tiens encore le pari de mettre à feu tout ce canton, autour, au cas où, au cas où… Au fusil lebel : au tac-atac-tacatac… Et je ne suis pas tout seul, attention ! Pour éviter ça, je me suis entouré de mes gens. Voyez plutôt : ici, attenant, au bout du chemin, Paspe – mon métayer- c’est mon homme. Une lieue plus loin, en comptant large, il y a Acaouã, et il y a le père Cyril et ses trois fils, je sais que je peux compter dessus. De ce côté, Alaripe (…) Et je serais pas une puissance ? Je leur laisse une terre, ce qui est à moi est à eux, on s’est mis d’accord comme des frères. Pourquoi je voudrais amasser de la richesse ? Ils sont là, leurs armes fin prêtes. Si l’ennemi arrive, on se passe le mot, on se rassemble : c’est le moment d’une bonne fusillade pacifique, histoire de leur faire voir. “ (ROSA, p. 51)
Au niveau de la conscience du héros du roman, le problème est que, pour s’élever à la condition de “propriétaire terrien établi”, pour gagner la guerre et obtenir ainsi les biens et la position sociale qui l’ont sauvé des affres de la misère, il a peut-être vendu son âme au Diable, s’engageant sans espoir dans le Mal. Le problème, comme il le raconte, est que c’est après avoir demandé l’aide du Diable qu’il a remporté la victoire, dans la même bataille où Diadorim, son grand amour, est mort – alors que lui, le chef, est resté à l’écart du corps à corps avec l’ennemi.
21En somme, c’est le désir d’auto-justification qui motive la fabrication du récit de
Grande Sertão : Veredas 22Un effet de cette architecture du roman qui offre une place au lecteur a fait l’objet d’un commentaire très éclairant d’Antônio Candido, qu’il est bon de rappeler ici car il permet de réfléchir à une fonction assumée par les résonances épiques.
9 23Dans la revue qui a salué la sortie de
Grande Sertão : Veredas mineirojagunço
Du point de vue du style, être un
jagunçojagunçoun engagement et presque une complicité, selon laquelle le lecteur épousela vision du jagunço à travers la voix du narrateur, c’est comme si le lecteur lui-même dominait le monde, plus de façon plus complète que ses habitudes mentales ne le lui permettraient24La présence, dans
Grande Sertão : Veredas, impression jagunçagem25Cependant, même si le héros, lorsqu’il raconte son histoire, affirme son engagement éthique – faisant preuve d’un effort émouvant pour distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste – dans la pratique, son voyage est réalisé comme une ascension sociale individualiste, par la force des balles et de l’asservissement de ses pairs. C’est cette progression de l’intrigue qui est occultée par la mythification épique qui imprègne le récit. Comme le note Walnice Nogueira Galvão dans
As formas do falso
une véritable “cellule idéologique” dans le tissu de la tradition littéraire brésilienne, qui
26La médiation entre l’univers du Sertão et le lecteur, forgée avec des éléments épiques, devient un point critique des plus pertinents si l’on considère le but d’autojustification du narrateur et sa trajectoire (de garçon pauvre et
jagunçojagunçosimpression 27C’est pourquoi l’intention épique forgée dans le roman de Guimarães Rosa résonne de façon tragique. La mythification de l’action de Riobaldo, la pseudo-dignité donnée à l’ascension sociale du
jagunço