Notes
C’est par exemple le cas dans l’Odyssée avec les différents personnages monstrueux rencontrés par Ulysse, mais aussi dans le Rāmāyana, où la collectivité des singes ressemble assez par ses mœurs à celle des humains, cependant que celle des rākṣasa choque par sa brutalité.
Après leur découverte par l’Occident, le Mahābharata et le Rāmāyana ont été intégrés au corpus épique comme en témoigne L’Esthétique de Hegel.
Fondé à Calcutta en 1816 afin d’éduquer les Indiens aux langues et aux sciences asiatiques comme occidentales, le Hindu College était rapidement devenu un lieu de rencontres interculturelles. L’un de ses enseignants les plus emblématiques, Henry Derozio, un fin connaisseur de la culture occidentale qui y exerça de 1827 à 1831, remettait en question l’ordre social, littéraire, philosophique et religieux en s’inspirant de l’Europe. Il fit notamment la promotion du christianisme au détriment de l’hindouisme. Le baptême de plusieurs de ses disciples mena d’ailleurs à son renvoi. Voir à ce propos l’Introduction à la traduction de The Slaying of Meghnad faite par Clinton B. Seely.
Cf Murshid, Ghulam, The Heart of a Rebel Poet, Letters of Michaël Madhusudan, Oxford: Oxford University Press, 2004.
Il participe alors au mouvement de la “Renaissance bengalie”, qui s’étend essentiellement de la deuxième moitié du XIXe siècle à la mort de Tagore en 1941. Ce mouvement désigne une période extrêmement riche de renouvellement culturel, littéraire et intellectuel. Ses représentants exaltent la culture classique hindoue à laquelle ils intègrent les nouveautés introduites par la colonisation en littérature et philosophie mais aussi du point de vue des sciences, de la religion ou de l’organisation sociale. Les auteurs les plus emblématiques de la Renaissance bengalie sont Rām Mohan Roy, Michael Madhusudan Dutt, Ishvar Chandra Vidyasagar, Bankim Chandra Chattopadhyay et Rabindranath Tagore. Voir à ce propos Chaudhuri, Amit, Clearing a Space Reflections on India, Literature and Culture, Oxford : Peter Lang, 2008.
Ce vers est le plus utilisé dans la poésie anglaise depuis le XVIe siècle. C’est notamment le vers du Paradis perdu de Milton mais aussi d’un certain nombre de traductions de l’Iliade, de l’Énéide ou de La Divine Comédie. Il ne s’agit pas pour autant du vers épique par excellence puisqu’il est utilisé dans une grande variété de genres poétiques. Dutt l’a très bien compris. Il l’utilise aussi bien pour ses pièces de théâtre que pour ses poèmes lyriques ou narratifs.
Le Rāmāyaṇa canonique est attribué au légendaire sage Vālmīki et aurait été composé entre le IVe siècle av. J.C et le IVe siècle de notre ère. Il a subi de nombreuses réécritures et adaptations, en sanskrit ou dans les langues vernaculaires. Celles qui ont inspiré Dutt sont la version bengalie de Kṛttivāsa, que lui lisait sa mère, et la version tamoule de Kamban, qu’il a découverte lors d’un séjour à Madras. Notons que cette version tend à héroïser Rāvaṇa.
Les rākṣasa, souvent qualifiés de “démons” dans les traductions occidentales, sont des créatures parfois monstrueuses aux capacités surnaturelles. Dans la littérature hindoue, ils s’en prennent souvent aux hommes, qu’ils dévorent volontiers, mais aussi aux dieux. Avant que ne commence le Rāmāyaṇa, Rāvaṇa a ainsi défait les armées divines avec l’aide de son fils, Meghanāda, rebaptisé Indrajit après sa victoire sur le roi des dieux, Indra. Il s’adonne impunément à ses méfaits et met en péril l’équilibre du monde, ce qui conduit le dieu Viṣṇu à s’incarner sous la forme de Rāma afin de l’arrêter.
Il avait déjà tenté une synthèse similaire dans une pièce, Padmābatī Nāṭak (1860), où il mêle le Jugement de Pâris à des mythes hindous.Voir à ce propos Riddiford, Alexander, Madly after the Muses : Bengali Poet Michael Madhusudan Datta and his Reception of the Graeco-Roman Classics, Oxford : Oxford University Press, 2013. p. 62-92.
La transculturation désigne la façon dont les groupes marginaux ou dominés sélectionnent des matériaux issus de la culture dominante pour inventer d’autres formes. Voir Pratt, Mary Louise, Imperial Eyes : Travel Writing and Transculturation, Londres : Routledge, 1992.
Ne parlant pas le bengali, l’autrice de cet article a, pour travailler sur ce texte, eu recours à trois traductions : deux en anglais (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004 ; et Dutt, Michaël Madhusudan, The Poem of the Killing of Meghnād : Meghnādbadh Kābya, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de William Radice, New Delhi : Penguin Books India, 2010.) ainsi qu’une traduction en hindi (Dutt, Michaël Madhusudan, Meghnād Vadha, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali au hindi de Maithilīśaraṇ Gupta [1927], in Gupta, Maithilīśaraṇ, Maithilīśaraṇ Gupta Granthāvalī, khaṇḍa 10, édition de Kṛṣṇadatta Pālivala, New Delhi : Vāṇī Prakāśana, 2008). Les citations viennent de la traduction de Clinton B. Seely.
Il est par exemple possible de relever : “chaste woman “, “compassionate one “, “enticer of the universe “ou “mother “(Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 71).
Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda: A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford: Oxford University Press, 2004, p. 71
Le dieu Indra la nomme ainsi “daughter of the Indra of the waters “(Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda: A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford: Oxford University Press, 2004, p. 78). Dans la mythologie hindoue, Kamalā, qui est l’une des formes de la déesse Lakṣmī, sort certes de la mer de lait. Elle est néanmoins considérée comme la fille du ṛṣi Bhṛgu ou de l’être primitif, Prajāpati
Rāvaṇa rétorque à son épouse Citrāṅgadā, qui se plaint de la perte de leur fils, qu’il est affligé par la perte de cent fils : “You are consumed by sorrow for one son, O gentlewoman, but my breast is / sundered both day and night from grieving for a hundred sons !”, (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 79). Dans le Rāmāyaṇa, Rāvaṇa ne perd certes pas cent fils, mais il en perd beaucoup.
Leurs histoires sont narrées dans le Mahābhārata. Savītrī refuse de laisser partir l’âme de son époux décédé. Elle suit le dieu de la Mort, Yama, dans son voyage et l’impressionne tellement par ses discours qu’il finit par lui accorder la résurrection de son bien-aimé. Yudhiṣṭhira voit les Enfers de son vivant peu de temps avant sa mort, une ultime épreuve envoyée par les dieux pour éprouver sa vertu. Naciketas, un brāhmane, est envoyé aux enfers par son père en l’absence de Yama. Comme celui-ci est incapable d’honorer les lois de l’hospitalité envers un brāhmane du fait de son éloignement, Naciketas menace le dieu. Celui-ci lui accorde alors la faculté de revenir à la vie et de rendre un sacrifice éternel afin d’éviter la deuxième mort (l’oubli). Notons que dans le Rāmāyaṇa de Kṛttīvāsa, Rāma et son frère sont emportés dans le Pātāla par Mahiṛāvaṇa, le fils de Rāvaṇa. Vālmīki, de son côté, raconte comment les fils de Sagara puis leur arrière-petit-neveu Bhagīratha, descendent à l’intérieur de la Terre. Mais chez Vālmīki comme chez Kṛttīvāsa, le Pātāla représente davantage un espace souterrain qu’un site infernal.
Rāma se confronte ainsi à des personnages qui, bien qu’Indiens, évoquent les habitants de l’enfer virgilien. L’un des séides de Yama rappelle Charon puisqu’il tente de le faire reculer. Comme la sibylle brandissant le rameau d’or, la déesse Māyā obtient alors le passage en interposant son trident doré. Elle guide ensuite Rāma à travers des contrées où celui-ci, à l’exemple d’Énée, croise ses alliés et ses ennemis morts, puis finit par trouver son père dans la Vaitaranī, miroir du Léthé au bord duquel repose Anchise.
Riddiford, Alexander, Madly after the Muses: Bengali Poet Michael Madhusudan Datta and his Reception of the Graeco-Roman Classics, Oxford: Oxford University Press, 2013.
“It is my ambition to engraft the exquisite graces of the Greek mythology on our own; in the present poem, I mean to give free scope to my inventing Powers (such as they are) and to borrow as little as I can from Valmiki. (...) You shan’t have to complain against the un-Hindu character of the Poem. I shall not borrow Greek stories but write, rather try to write, as a Greek would have done. “Letter 57 datée de juin 1860, in Murshid, Ghulam, The Heart of a Rebel Poet, Letters of Michaël Madhusudan, Oxford : Oxford University Press, 2004 p. 125.
Cf. sur ce sujet BOSE, 2004. L’intelligentsia bengalie mettait également en cause la façon dont Rāma abandonnait Sītā, enceinte de ses jumeaux, sur la foi de rumeurs.
“Though as a jolly Christian youth I didn’t care a pin’s head for Hinduism, I love the grand mythology of our ancestors. It is full of poetry. A fellow with an inventive head can manufacture the most beautiful things out of it (...) What a vast field does our country now present for literary enterprise ! “, Letter 56 datée du 15 mai 1860, in Murshid, Ghulam, The Heart of a Rebel Poet, Letters of Michaël Madhusudan, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 122.
Meghanāda rappelle cette appartenance à Lakṣmaṇa au moment où ce dernier lui refuse d’aller chercher des armes : “You are a blemish on the brotherhood of Kṣatriyas”, (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 168).
Dans les Rāmāyana, seul Hanumān se déplace en-dehors du camp ou du champ de bataille. Il va à Lankā ou dans les montagnes himalayennes. Chez Kṛttivāsa, Rāma accomplit l’offrande de lotus bleus à la Déesse dans son camp. Les deux frères sont certes capturés par Mahīrāvaṇa, le fils de leur adversaire, et emmenés sous terre, mais ce déplacement n’a rien de volontaire. Les Rāghavas n’ont de cesse de se libérer et de retrouver la surface, ce qui différencie fortement ce séjour de la visite volontaire que Rāma fait du Naraka.
Cf. à ce sujet Evans, John Martin, Milton’s imperial epic: Paradise Lost and the discourse of colonialism, Ithaca: Cornell University Press, 1996.
Plusieurs éléments montrent ce rapprochement, comme la satī (immolation sur le bûcher de l’époux) accomplie par Pramīlā, l’épouse de Meghanāda, une pratique tombée en désuétude mais que les Bengalis se sont réappropriés en signe de résistance après son interdiction par les Anglais, en 1829. Dans un présage envoyé par une déesse, Dutt associe aussi les rākṣasa au paon, motif récurrent associé à Indra, Kṛṣṇa ou encore au pouvoir moghol, dont les souverains occupaient le fameux trône du paon. Lorsque Dutt écrit son texte, le dernier empereur moghol, Bahadur Shah, vient d’ailleurs d’être détrôné et exilé par les Occidentaux, en guise de représailles pour la Révolte des Cipayes (1857).
“For what false step has Providence meted out such punishment upon this humble servant – shall I ever understand?” (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 172). Malgré ses questions rhétoriques, le père sait pourquoi il est puni. L’incompréhension du fils est sincère et justifiée.
Lakṣmaṇa explique: “For the father’s faults, the son shall die.”, (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda: A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford: Oxford University Press, 2004, p. 117).
“and saw, with trepidation, the multitude of the god clan’s charioteers in their / vehicles from heaven. Dejected, the hero sighed and / stood there enervated, ah me, like the moon when swallowed / up by Rāhu or like the lion caught within a snare. (…) the eye was dazzled by light from its broad blade. Alas, the / conqueror of foes, hero Indrajit, struck by that falchion fell upon the ground drenched with blood.”, (Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda : A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford : Oxford University Press, 2004, p. 171).
Cf Riddiford, Alexander, Madly after the Muses: Bengali Poet Michael Madhusudan Datta and his Reception of the Graeco-Roman Classics, Oxford: Oxford University Press, 2013..
Dutt, Michaël Madhusudan, The Slaying of Meghanāda: A Rāmāyaṇa from Colonial Bengal, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali à l’anglais de Clinton B. Seely, Oxford: Oxford University Press, 2004., p. 92;
“Et Thétis sauta dans la mer profonde, du haut de l’Olympos éblouissant “, Iliade, I, v. 532, trad. Leconte de Lisle.
“Before the gates that charioteer caught sight of Fever/ gaunt and frail. (…) Beside this malady sat Gluttony, gross of belly, regurgitating half-digested food (…) Near him Inebriation grinned (...) Next to him was nasty Prurience, body putrid as a corpse (…) There beside sat Consumption spitting blood and hacking,/ coughing night and day. Asthma wheezed and gasped, in gripping pain./ Cholera, his eyes lackluster, waved of blood from mouth and/ anus spewed like streams of purest water – in the form of thirst,/ this foe attacks repeatedly. There stood that frightful/ messenger of Yama, spasmodic Tetanus by name (...) Nearby, beside that sickness, sat Insanity. (...) At the chariot’s prow stood Wrath (…) He noticed Murder”, SM, p. 202- 203. Ce passage fait écho à l’Énéide : “Avant la cour elle-même, dans les premiers passages de l’Orcus, les Deuils et les Soucis vengeurs ont installé leur lit ; les pâles Maladies y habitent et la triste Vieillesse, et la Peur, et la Faim, mauvaise conseillère, et l’affreuse Misère, larves terribles à voir, et le Trépas et la Peine ; ”, Virgile, Énéide, Paris : Les Belles Lettres, 1977, trad de Jacques Perret, p. 194
On retrouve ces maladies dans toutes les traductions, y compris celle de Gupta. Ce dernier rend en effet “consomption” par le mot yakṣma, “choléra” par le sanskritisme viṣūcikā, et “tétanos” par le terme angagrah, (Dutt, Michaël Madhusudan, Meghnād Vadha, [Meghnādbadh Kābya, 1861], traduction du bengali au hindi de Maithilīśaraṇ Gupta [1927], in Gupta, Maithilīśaraṇ, Maithilīśaraṇ Gupta Granthāvalī, khaṇḍa 10, édition de Kṛṣṇadatta Pālivala, New Delhi : Vāṇī Prakāśana, 2008, p. 299). Ce sont tous des composés sanskrits relativement récents, ce qui démontre la modernité de ces allégories.
Murshid, Ghulam, Lured by Hope A Biography of Michael Madhusudan Dutt, Oxford: Oxford University Press, 2003
Haut de page